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Esquimaux groënlandais dans leur campement d'été. — Dessin de A. de Neuville d’après le capitaine Graah.
glace elle-même, courait diagonalement une large bande d’un bleu de cobalt.
La splendeur de cette scène était encore augmentée par les milliers de cascatelles qui, de toutes ces masses flottantes, ruisselaient dans la mer, descendant des flaques de neige fondue et de glaces en dissolution qui reposent dans les mornes et vastes replis de la masse flottante. Parfois un large bloc désagrégé, se détachant tout à coup des flancs d’un iceberg, s’abimait dans les profondeurs avec un fracas épouvantable pendant que la vague roulait sourdement à travers les arceaux brisés.
Nous fûmes accueillis dans le port de Prüven par la plus singulière flottille et les plus étranges bateliers qui aient jamais escorté un navire. C’étaient les Groënlandais et leurs fameux kayaks.
Le kayak est certainement la plus frêle des embarcations qui aient jamais porté le poids d’un homme. Construite en bois très-léger, la carcasse du bateau a neuf pouces de profondeur, dix-huit pieds de longueur et autant de pouces de large, vers le milieu seulement ; elle se termine à chaque bout par une pointe aiguë et recourbée par le haut. On recouvre le tout de peaux de phoques rendues imperméables, et si admirablement cousues par les femmes au moyen de fil de nerfs de veaux marins , que pas une goutte d’eau ne passerait à travers les coutures; le dessus du canot est garni comme le fond; seulement, pour donner passage au corps du chasseur, on a laissé une ouverture parfaitement ronde et entourée d’une bordure de bois sur laquelle le Groënlandais lace le bas de sa blouse
également imperméable; il est ainsi solidement fixé à son kayak où l’eau ne saurait pénétrer; une seule rame de six pieds de long, aplatie à chaque bout, qu’il tient par le milieu et plonge alternativement à droite et à gauche, lui sert à diriger £elte embarcalion aussi légère qu’une plume et gracieuse comme un caneton nageant; elle n’a pas plus de lest que de quille et rase la surface de l’eau; la partie supérieure en est nécessairement la plus lourde, aussi faut-il une longue habitude pour conduire un kayak avec succès, et jamais danseur de corde n’eût besoin de plus de sang-froid que le pècheur esquimau. Sur ce frêle esquif, il se lance sans hésiter dans la tempête et se glisse à travers les écueils blancs d’écume; cette lutte sauvage est sa vie, et, en dépit de la mer furieuse, il poursuit sa route sur les grandes eaux.
C'est ainsi que cet homme-poisson parcourt d’énormes distances le long des côtes de fer et de glace et des fiords sinueux de son âpre patrie, à la poursuite des veaux marins, des morses et des narvals; c’est ainsi qu’il fait le service de la poste entre les établissements danois.
Pour les besoins de leur ménage et le transport de leurs effets, du campement d’été à la station d'hiver, ces Grüenlandais ont bien une autre embarcation, l’oumyak, large machine quadrangulaire, rappelant par sa forme etson peu de profondeur les bacs grossiers de nos petites rivières, mais n'ayant, du reste, que ces points de rèssemblance avec ces inventions primitives de l’art nautique. Il est construit des mêmes matériaux que le kayak, c’est-à-dire d'une membrure de bois, revètue de peaux de phoques, si bien cousues et tannées qu’elles sont imperméables , et si solides que, malgré leur transparence parcheminée qui laisse entrevoir sous elles la couleur et la profondeur des ondes, elles supportent le poids de huit, dix et jüsqu'à douze nautoniers. Ceux-ci, du
reste, sont toujours choisis parmi le beau sexe; car ja-
mais un Esquimau ne monte à bord d’un oumiak, même quand sa famille y voyage ; 1l l'accompagne au besoin, scellé dans son kayak, lui sert de guide et de pilote; mais 1l laisse philosophiquement sa femme, ses filles et ses sœurs pagayer à tour de bras et diriger l’embarcation vers le point convenu entre eux. Rappelons que c’est dans un oumyak et avec un équipage féminin, que de 1828 à 1830, le capitaine Graah, de la marine royale de Danemark, après avoir franchi les étroits canaux qui découpent l’extrémité méridionale du Grüenland, put visiter et relever géographiquement une centaine de lieues
de cette côte orientale qui fait face à l'Islande, et dont :
une banquise, permanente, depuis quatre siècles, interdit les abords aux navigateurs venant du large.
Je les suivais des yeux pendant qu'ils se massaient autour du navire et nous assourdissaient de leurs indiscrètes demandes; la civilisation leur a appris à tenir en haute estime le rhum, le café, le tabac; mais, en gens avisés, noùûs en donnâmes seulement à ceux qui nous offraient quelque chose en échange : un vieil Esquimau, dans le cours de sa longue vie, avait réussi
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à pècher quelques mots d'anglais, et nous tendait un beau saumon en criant à tue-tête : « Livre rhum ! bouteille sucre! »
Pour moins que cela, pour un verre d’alcool ou une pincée de tabac, vous obtiendrez d’un de ces amphibies (pourvu que la mer soit belle et que quelque congénère soit à portée de lui venir en aide au besoin) de faire avec son kayak le saut périlleux , c’est-à-dire de se renverser sous l’eau, la tête en bas, et d'opérer un tour complet sur l'axe de sa navette de tisserand,
Cet exercice, qu'on peut appeler la haute école du kayak, exige autant d'adresse que de sang-froid, car la plus légère erreur de mouvement serait un danger pour l’homme, la perte de sa pagaie serait sa mort, Il ne revient à la surface que soufflant et rejetant l’eau par les narines, COMME un marsouin, mais toujours prêt à recommencer, en vue d’une nouvelle récompense.
Nous n’aurions voulu rester qu’un seul jour à Prôven. Nos désirs furent contrariés par des circonstances auxquelles je fus forcé de me soumettre avec toute la bonne grâce possible : 1] me fallait des chiens de trait : la réussite de nos plans était à ce prix, et je ne tardai pas à apprendre que l’année précédente une sorte de peste avait sévi sur les attelages, et ne laissait que la moitié du nombre de chiens indispensable au besoin des gens du pays ; aussi, toutes nos offres d'argent ou de provisions furent d’abord nettement refusées et n’aboutirent à la fin qu’à de très-maigres résultats.
De longs détails sur le passé et le présent de Prôven offriraient peu d'intérêt au lecteur.
Cette « colonie, » comme l’appeilent les Danois, date presque des jours du vénérable Hans Egede, l’apôtre du Grüenland ; elle fut nommée Prüven (l’Essai), et cet Essai, comme ce fut heureusement le cas pour mainte station groënlandaise, a très-bien réussi. Les habitants vivent presque tous de la chasse aux veaux marins et peu d'établissements du Groënland septentrional sont dans un état aussi prospère; en quelques années, 1ls amassent assez de peaux et d'huile de phoque pour charger un brick de trois cents tonneaux : il est facile, d’ailleurs, aux regards les moins attentifs de constater le commerce du lieu ; sur la grève, parmi les rochers, autour des huttes sont amoncelés d’horribles débris à tous les degrés de décomposition, et ces ignobles voieries où l’odorat n’est pas moins choqué que la vue, rendirent assez désagréable notre séjour dans cette station.
Mais derrière la ville, l'aspect était tout différent. Entre les roches abrüptes s'ouvre la plus délicieuse des vallées arctiques. Profitant du court été de ces froides régions, elle s’était couverte d’un épais tapis de mousses et de graminées parmi lesquelles abondaïent le Poa arctica, la Glyceria arctica, l’Alopecurus alpinus; de petits ruisseaux de neige fondue gazouillaient entre les pierres ou se précipitaient follement en bas des rochers ; des myriades de petits pavots aux pétales d’or frissonnaient au-dessus du gazon; ils avaient pour fidèles camarades une dent de lion, très-proche parente de celle qui émaulle nos prairies; la renoncule des neiges dont je retrou-
vais avec plaisir la jolie et souriante fleur; la Potentille qui m'était moins familière, la Pédiculaire pourprée brillaient çà et là sur le tapis d’émeraude. Je recueillis sept espèces différentes de saxifrages rouges, blancs et jaunes. Le bouleau nain et la belle Andromède, qui au Groënland tient la place de nos bruyères, croissaient entrelacés, dans une retraite abritée du nord par les roches, et je ne pus m'empêcher de sourire en couvrant de mon bonnet une forêt entière de petits saules qui poussaient dans le terrain spongieux.
Les géologues prétendent qu’à l’époque miocène, ils se seralent promenés en ce même lieu au milieu de hautes fougères et à l’ombre de Sequoias giganteas.
Upernavik. — Hospitalité des habitants. — Mort et funérailles de Gibson Caruthers. — Une collation à bord. — Adieu.
Le 12 au matin, nous étions en mer, et le soir nous arrivions à Upernavik. L'accès du port est rendu plus difficile par un récif qui se trouve en dehors de l’ancrage, mais nous fûmes assez heureux pour entrer sans accident, grâce au pilote que nous avions amené de Prüven. Cet individu, parfait original dans son genre, était un païen converti, et savourait avec orgueil la joie d’être baptisé et de porter le nom d'Adam, Vêtu de peaux de phoques usées, notre Palinure n’aurait guère pu poser pour le portrait d’un « marin modèle, » mais nul pilote au monde n’était plus naïvement convaincu de sa propre importance. Son extérieur toutefois n’appuyait guère ses prétentions, et l’officier de manœuvres, peu confiant de son naturel, le questionna si longuement, qu’Adam finit par s'impatienter, et concentrant sa vanité et sa science dans une courte phrase qui signifiait: « je suis le maître de la situation, » il ajouta en mauvais anglais: «assez d’eau dans le port,... pas de rochers du tout», et se retira d’un air de dignité offensée. Il n’en dirigea pas moins bien notre goëlette.
Nous jetèmes l'ancre près du brick danois Le Thialfe. C'était le premier navire que nous eussions vu depuis les pêcheurs de Terre-Neuve ; il chargeait des huiles et des peaux pour Copenhague, et M. Bordolt, son commandant, nous apprit qu’il allait mettre à la voile sous peu de jours; circonstance qui nous permettait d'écrire à tous ceux qui là-bas, attendaient anxieusement de nos nouvelles.
Les habitants de la colonie étaient déjà très-excités par l’arrivée du brick danois; un second navire devenait un événement des plus remarquables, La colline tapissée de mousse, qui, de la ville descend à la mer, était couverte de groupes bigarrés et pittoresques, Hommes, femmes, enfants, tous étaient accourus pour nous voir débarquer.
Le résident de la colonie, M. Hansen, me reçut à la bonne vieille façon scandinave, et me conduisant à la maison du gouvernement, me présenta à son prédécesseur, le docteur Rudolf, digne représentant de l’armée danoise, qui se disposait à repartir par le Thialfe. Bientôt assis devant une chope de bière, et armés d’une
pipe hollandaise, nous discutâmes la possibilité d’acheter des chiens, et l’état des glaces vers le nord.
L'aspect général d'Upernavik diffère fort peu de celui de Prüven. Quelques huttes et quelques Esquimaux de plus ne suffiraient pas à lui donner le premier rang, si la station n'avait l’insigne honneur de posséder le résident danois du district, une mignonne église et un joli presbytère, Une figure féminine entrevue derrière les blancs rideaux de bizarres petites fenêtres, me fit penser que j'approchais de l’habitation du pasteur : je frappai à la porte, et je fus introduit dans un charmant parloir, dont l’exquise propreté annonçait la présence d’une femme, par la plus étrange servante qui ait jamais répondu à l’appel d’une sonnette; c'était une grosse Esquimaude au teint cuivré, à la chevelure noire nouée en touffe au sommet de la tête; elle portait une blouse qui lui couvrait la taille, des pantalons de peau de phoque et des bottes montantes teintes en écarlate et brodées d’une manière qni aurait surpris les blondes filles de la Saxe. La chamdre était parfumée de l’odeur des roses, du réséda et de l’héliotrope qui fleurissaient au soleil près des rideaux de mousseline neigeuse ; un Canari gazouillait sur un perchoir, un chat ronronnait sur le tapis du foyer, et un homme à l'air distingué me tendait sa main blanche et douce pour me donner la bienvenue. C’était M. Anton, le missionnaire. Mme Anton et sa sœur vinrent nous rejoindre, et nous fûmes bientôt assis autour de la table de famille. Bordeaux et café de premier choix, cuisine danoise, hospitalité scandinave, m'auraient vite fait oublier les misères inséparables de vingtcinq jours à bord de notre goëlette encombrée, si ma visite à M. Anton, n'eût été motivée par une bien triste mission: un membre presque indispensable denotre périlleuse entreprise, M. Gibson Caruthers, notre charpentier, était mort pendant la nuit et je venais prier le pasteur de vouloir bien présider à ses funérailles qui devaient avoir lieu le jour suivant.
Isolés comme nous l’étions du reste du monde, cette cérémonie était doublement navrante: homme de tète et de cœur, le défunt s'était fait aimer de nous tous, et sa mort soudaine nous avait atterrés ; la veille, il se couchait en parfaite santé, et au matin, on le trouvait déjà refroidi dans son cadre. Pour notre expédition cette perte était des plus sérieuses. Avec M. Sonntag, c'était le seul de l’équipage qui connût les mers arctiques, et j’avais beaucoup compté sur son intelligente expérience. Sous les ordres du commandant de Haven, il avait accompagné en 1850-51 la première expédition Grinnell et en avait rapporté la réputation d’un hardi et courageux marin.
Il me serait impossible de rendre la tristesse et la désolation du cimetière d’Upernavik ; il est situé sur la colline au-dessus de la ville, et comme on n’y trouverait pas la moindre parcelle de terre, il consiste tout simplement en un escalier aux assises rocheuses sur lesquelles on place les grossiers cercueils recouverts
ensuite de pierres brutes : morne lieu de sommeil pour ceux qui dorment là dans l'éternel hiver ! Sur une de ces marches funèbres, et dominant la mer qu'il avait tant aimée, notre pauvre ami repose au bruit des vagues qui lui chantent leur requiem sans fin.
Il nous fallut consacrer quatre jours entiers à l’achat des attelages et de notre garde-robe arctique : peaux de rennes, de phoques et de chiens. A Prüven déjà nous nous en étions procuré un certain nombre que nous avions remises aux femmes indigènes pour les confectionner à la dernière mode de leur race. Les bottes, en particulier, réclament beaucoup de soin et d’attention ; elles sont en cuir de phoque, cousu de fil de nerfs, et on sait les accommoder d’une façon merveilleuse à la forme du pied. Une botte bien faite est absolument imperméable, et celles que portent les belles
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du pays sont aussi élégantes qu’utiles. Les peaux, alternativement exposées au soleil et à la gelée, deviennent d’une parfaite blancheur, et peuvent recevoir toutes les nuances suggérées par la fantaisie de l’ouvrière ou que le résident se trouve posséder dans ses magasins. Comme leurs sœurs de toutes les latitudes, les Groënlandaises aiment à plaire; elles ne dédaignent pas d’exciter l’admiration, et les couleurs gaies et voyantes leur sont particulièrement agréables. Aussi, et bien que le caprice individuel se donne libre carrière, la vogue est surtout aux bottes écarlates ou aux bottes blanches brodées de rouge. Il serait difficile d'imaginer un plus comique spectacle que celui de toutes les jambes jaunes, violettes, bleues, cramoisies et blanches qui couvraient la grève au moment de notre entrée dans le port.
Sur environ deux cents âmes, Upernavik compte une
Oumyak groëénlandais, barque pagayée par des femmes. — Dessin de Jules Noël d’après le capitaine Graah.
vingtaine de Danois et un plus grand nombre de « sangmêlés. » Je trouvai à recruter dans cette population, grâce à M. Hansen, trois chasseurs et un interprète sans compter deux marins danois; nous étions ainsi vingt à bord. Voici les noms de mes nouvelles recrues :
Pierre Jansen, interprète et surintendant des chiens.
Charles-Emile Olsurg, matelot.
Charles-Christian Petersen, matelot et charpentier.
Pierre, Marc et Jacob, Esquimaux convertis, chasseurs et conducteurs d’attelages,
La cordialité touchante des habitants d'Upernavik m’a laissé le plus doux souvenir; je ne puis me rappeler sans émotion leur désir de nous être utiles et leurs généreux efforts pour nous procurer ce qui nous man-
quait encore ; j ajoute, à leur louange, que tous ces services étaient complétement désintéressés ; ils refusaient opiniâtrément ce que je pouvais leur offrir, et c’est à peine si je parvins à faire accepter à quelques-uns un baril de farine ou une boîte de conserves. « Vous n’en aurez que trop besoin pendant votre voyage, » répondait-on partout. M.Hansen renvoya même à bord le présent que j'avais cru devoir lui faire en échange de l’attelage dont il m'avait libéralement fait cadeau. Aussi me sembla-t-il que je ne pouvais quitter l'établissement sans donner à ces braves cœurs un témoignage de ma profonde reconnaissance. La veille de mon départ, j'invitai à une collation les représentants du roi Frédéric VII; j'expédiai à terre mon secrétaire, M. Knorr, muni de cartes d'invitation céré-
monieusement écrites sur beau papier de Paris, et | était de retour, ramenant six personnes avec lui : les scellées de cire parfumée. Quelques heures après, il | deux dames du presbytère, Mme et M. Hansen, le
La haute école du kayak (voy. p. 118). — Dessin de Jules Noël d’après le capitaine C, F. Hall (Life vith the Esquimaux).
pasteur et le docteur Rudolf ; le capitaine du Thialfe les En présence d’hôtes si inaccoutumés , notre vieux avait déjà précédés sur notre bord. coq suédois et le maître d’hôtel avaient à moitié perdu
la tète : préparer un lunch pour des dames était complétement en dehors des traditions de la cuisine en usage dans les expéditions polaires. « Non! ils ne comprenaient pas le capitaine! » Tout en maugréant, le steward s’empressa de fourrer dans un autre coin les cuirs de phoques entassés dans la cabine : il n’en resta que l'odeur, ce qui était déjà bien assez; mais sa figure ne commença à se dérider que lorsque les nombreux plats dus à ses actives combinaisons furent déposés fumants sur la nappe blanche, jusque-là précieusement gardée dans une armoire secrète, Le brave homme s'était surpassé, et, en dépit des sinistres prédictions qu'il faisait en confidence à son ami le cuisinier : « C'est moi qui vous le dis! tous ces gaspillages nous mèneront à la ruine! » son visage
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se rassérénait par degrés et finit par prendre l'expression du plus légitime orgueil. |
Rendons hommage à la vérité : la collation faisait grand honneur à nos officiers de bouche; les viandes et les légumes conservés offraient une diversion agréable aux habitants de ce pays de phoques; les lacs du Grôüenland avaient fourni leurs magnifiques saumons , et, pour ma part, je tirai de leur cachette des vins éclos au soleil de France et sous le ciel doré de l'Italie, et le rhum de Santa-Cruz qui nous servit à faire un punch délicieux. — La conversation fut bien un peu languissante au commencement, mais après quelques minutes, chacun y mit du sien : anglais, danois, allemand, latin abominable, tout se mêla aussi harmonieusement que les ingrédients du punch. On but au roi, au prési-
fé Navires baleiniers dans les eaux de la baie de Melville. — Dessin de Jules Noël d'après le capitaine de Haven (Grinnell expédition).
dent, à notre bonne chance, X tout et au reste; on nous adressait force speeches où naturellement, abondaïent les allusions aux successeurs des glorieux fils d’Odin; les têtes s’échauffaient, et l’un de nous, stimulé par le tribut de louanges qu'on venait de payer aux rois de mer et à leurs amours, proposait le toast le plus cher aux marins : « À nos femmes et à nos belles! » mais tout à coup des pas lourds ébranlèrent l’échelle du dôme et le contre-maître apparut, froid et morose, comme autrefois le spectre de Banquo au festin de Macbeth :
« L’officier de quart, monsieur, vous fait dire, monsieur, que les chiens sont à bord, monsieur, et qu’on est prèt à lever l'ancre, comme vous l’avez ordonné , monsieur !
— Bien, Et le vent?
— Léger et soufflant du sud, monsieur, »
Il n’y a pas à hésiter, 1l faut jeter nos hôtes à la mer, avec toute la politesse possible.
Les messieurs cherchent en toute hâte les châles et les manteaux des dames; les dames elle-mêmes sont précipitées dans le canot, le docteur Rudolph se charge de notre courrier, promettant de le remettre au consul américain de Copenhague.
Le cabestan crie, la goëlette déploie ses ailes blanches, et nous sentons se rompre le dernier lien qui nous attachait au monde, au monde de l’amour, du soleil et des vertes prairies, en voyant sur la colline d'Upernavik, disparaître les rubans aux brillantes couleurs et les mouchoirs blancs qui nous saluaient encore.
Upernavik marque à la fois l'extrême limite du monde civilisé et de La navigation relativement facile. Le danger réel commençait pour nous, au moment
même où nous distinguions encore la petite église à pignons adossée à la colline noire,
ché des détroits de Smith, de Jones et de Lancastre, est obligé de contourner par l’est, bien heureux lorsqu'il n'est pas arrêté une fois sur deux par la sou-
Navigation de la baie de Baffin. — Le Pack du milieu. — Les | dure du terrible pack avec la glace de côtes qui remplit eaux du nord. — La baie de Melville. — Brouillards, neige et resau’en tout temns 1 ee : ie icebérgs., — Hans le Groënlandais, — Le détroit de Smith. — ct: Mer à Cor dti aigue de la baie de Mel
Tempête. — Le cap Alexandre, — La baie de Hartstène.
Maintenant nous allions avoir à compter non-seulement avec les glaces, sous toutes les formes et sous toutes les dénominations — iceberg', pack , floe, — mais encore avec les courants et les vents, venant de tous les
points de l'horizon se heurter et se confondre au centre de la baie de Baffin. Là s’étend l'immense pack du milieu, que tout navigateur, tout baleinier, à la destination des eaux du nord, c’est-à-dire du débou-
ville. Les rivages de cette baie apparaissent sur la carte comme une simple courbe décrite par la ligne de côtes du Groënland septentrional, mais le marin donne à ces parages une bien plus grande extension que le géographe. Il comprend, sous le nom de baie de Melville, toute la partie orientale de la baie de Baffin qui commence au sud avec la glace du milieu, et se termine à l’autre extrémité avec les eaux du nord; l’espace de mer ouverte désignée par cette appellation ne s’étend guère au sud du soixante-seizième parallèle et souvent doit
La baie de Melville en été, — Dessin de Jules Noël d’après le capitaine de Haven (Grinnell expédition).
être cherché plus haut, Quant à l'immense radeau formé par le Pack ou glace du milieu, il s'étend de cette limite jusqu'à celle du cercle polaire. — Toujours plus ou moins en mouvement, 1l semble obéir à l'impulsion des courants venant du pôle, ainsi que le prouvent de nombreux faits tirés de l’histoire de La navigation moderne et notamment la dérive du célèbre petit steamer le Fox?, qui, scellé dans un des replis de l'immense radeau glacé par la latitude du cap York, descendit avec lui vers le
1. Iceberg, montagne de glace flottante détachée des glaciers des terres arctiques; — Pack, amas de glaces de grande étendue, formé de l'entassement et de la superposition des glaces de toutes provenances et de toute origine, mêlées par les courants et les tempêtes; — Floe, champ de glace marine formée par la congélation. de l’eau de mer.
2. The voyage of the Fox, by captain M”. Clintock. 1857-1859. — Voy. Tour du Monde, t. | DFA à VS à : à |
sud, pendant neuf mois et ne fut délivré que sous le cercle arctique.
Telle était l’avant-scène du théâtre de nos opérations projetées, tels étaient les obstacles que nous avions à vaincre avant le début. |
Nous traversions une mer que pas un navire n’a parcourue sans y rencontrer les glaces, et de quel droit m’attendre à une autre fortune pour notre goëlette ? Le brouiliard était si intense qu’à peine pouvait-on distinguer la vigie sur le gaillard d’avant; puis la neige commençait à tomber, la grèle bruissait, le vent sifflait à travers le gréement et les lourdes vagues déferlant sur nous inondaient les ponts et menaçaient de nous engloutir: je n’oublierai jamais nos dix premières heures dans la baie de Melville.
Vers la fin de cette course folle et désordonnée, mon :
oreille attentive au moindre son, saisit le clapotis de l'eau sur les brisants, sans toutefois pouvoir préciser de quel côté venait le danger.
Le bruit se rapprochait toujours; un icéberg projeta faiblement sa blancheur indécise au milieu du brouiljard : nous n'avions plus Le temps de réfléchir et 1l était trop tard pour nous détourner. En serrant le vent avec ja goëlette nous nous précipitions de flanc sur l'obstacle; nous ne savions sur quel point gouverner : on ne distinguait pas les contours de la montagne, seulement on
pouvait entrevoir une énorme lueur et une ligne de brisants couverts d’écume.
Je l'ai toujours pensé : quand on ne sait à quoi se résoudre, le plus sûr est de ne rien faire , et dans les présentes circonstances ce fut notre salut. Si j'avais obél à ma première 1mpulsion et mis la barre au vent, nous courions vers la ruine; Mails NOUS glissimes, tout près de cet affreux monstre, et nous échappâmes ainsi à une collision qui certes aurait été instantanément fatale à notre pauvre goëlette et à tous ceux qui la montaient ; la vergue de misaine en effleura le bord; le mur de glace nous couvrit de son embrun, et, quelques instants après , l'iceberg
rentra dans les ténèbres d’où il avait émergé s1 soudai-
nement.
« Rasés de près! » dit maître Dodge, toujours de sang-
froid.
— Très... très-près! » grelotta Starr, frissonnant encore, comme s’il venait de recevoir une douche glacée. Le vieux cuisinier avait été sommé à comparoir sur le pont pour aider à la manœuvre, et, au milieu de Ja terreur générale, on l’entendait murmurmer : « Je voudrais savoir comment le diner de ces messieurs sera prèt
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si on me dérange comme cela pour tirer sur des càbles! » Le bonhomme n’avait pas l'air de se douter
2 a . « qu’un instant auparavant « ces messieurs » ne pensalent
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