‹ Voyage à Londres, et dans ses environsChapitre 25 sur 110 · BOURSE DE LONDRES · texte numérisé non relu

BOURSE DE LONDRES

A côté (le la Bancjue d’Angleterre est la Bourse de Londres, ^\\.Q Royal exchange^ fondée en i566, sur le modèle de celle d’Anvers, par Gresham, lils du consul de Henri A lil, en cette dei nière ville; auparavant, les négocians et marchands anglais n’avaient pas de lieu public de réunion pour opérer leurs transactions commerciales. Brûlée dans le fameux, incendie de i6G6, elle lut rebâtie sous Charles 11, en 1667; sa construction coûta près de 60,000 livres sterling (1), et en 1820 il y a encore été fait pour plus de 3o,ooo livres sterling d’embellissernens. Le tout consiste en un bâtiment prescjue carré de 200 pieds de long sur 160 de large, entourant une place découverte de \t\0 pieds de long sur 100 de large. Ce bâtiment lugubre, spacieux, sans ornemens, est en pierres; il a deux entrées principales, et devant chacune règne un portique majestueux. Au centre de la place intérieure est la statue de Charles 11. Tout l’édifice a 56 pieds de hauteur, et il existe â son sommet une balustrade évidée. Au-dessus du portique de la principale entrée, du côté de Cornhill, s’élève une tour carrée, ou sont incrustées les ar-

(t) i,5oo,ooo lianes.

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mes de la Cité; au-dessus de cette tour en est une autre octogone qui renlèrme l’horloge, et qui est surmontée d’une élégante lanterne ronde entourée d’une colonnade et recouverte d’un dôme sur le sommet duquel tourne une girouette, emblème, de venu trivial, des versatilités humaines. L’intérieur est divisé en walks ou salles particulières, dans lesquelles se réunissent les négocians d’une même nation ou d’une même branche de commerce. Lnün, les salles supérieures sont occupées par ce qu on appelle le Café Lloydy ou se rassemblent les courtiers pour les alïaires de seconde main, et pour assurer les marchandises ou les navires contre les accidens ou pertes dans la navigation. Depuis quelques années il a été établi, près de la Bourse, ù Paris, un Lloyd français ana-

U)gue a celui de Londres.

La Bourse de Londres est’ ouverte de 8 heu i es du malin à 5 heures du soir tous les jours, le dimanche excepte; mais c’est de 3 à /j. heures et demie que se traite le plus d’alfaires et qu’il y a ibule.

N üus y trouvez réunis des négocians ou commercaiis de presque toutes les contrées de la terre, et ce concours, joint à celui du café Llyod, qui est plutôt un comptoir qu’au café, donne une idée de la grandeur commerciale de Londres.

Les restes de Jacob qui, en Angleterre, disposent de près de 20 milliards de Irancs, et qui y

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jouissent d’un revenu de plus d’un milliard de francs; ces enfans d’Israël, dont les principaux chefs sont les courtiers des souverains de l’Europe, affluent surtout à la Bourse de Londres, autour de leur représentant, dont une revue anglaise offre ainsi le portrait :

« Au milieu d’une peuplade murmurante, raide, acariâtre (i), assez mal vêtue et vouée â Mammon, vous apercevez un être immobile, l’œil fixe et terne, le teint safrané, tous les traits contractés péniblement, les mains enfoncées dans ses poches, les épaules relevées comme pour encaisser une tête carrée, couverte d’un chapeau qui tombe sur un front ridé. Ce n’est pas là une physionomie plaisante, ni expressive, ni douce, ni gaie, ni même profonde. Cependant, les plus vastes et les plus minutieuses combinaisons résident dans ce cerveau que vous seriez tenté de croire inerte. Un tel spectacle vous surprend à juste titre ; vous vous approchez. Cet homme, car c’en est un, reste impassible; ses lèvres ne remuent pas; ses yeux n’ont pas de regard ; rien n’annonce la pensée. Est- ce là un homme vivant, ou seulement l’enveloppe extérieure d’un de vos semblables, un de ces corps sans âme que Dante nous assure avoir vus

(i) Revue lintannique , août 1829.

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marcher dans les rues de Florence, comme s’il eût été doué de vie (i)?

» Bientôt vous voyez un second personnage s’avancer d’un air distrait : l’homme-statue fait deux ou trois pas en arrière; le nouvel acteur le suit, et un dialogue muet s’établit entre eux. L’iiomme-statue soulève ses épaules abaissées, et du fond de cet oeil terne et mort fait briller toutà-coup le regard le plus perçant et le plus inquisilif que vous ayiez jamais vu étinceler dans l’ombre. L’autre, je ne dirai pas l’autre interlocuteur, répond par un signe et se retire : la conversation taciturne n’a pas duré plus de deux secondes; et le premier des deux reprenant son attitude immobile, renfonce ce regard qui vous a étonné et redevient statue. Deux, trois visiteurs de la meme espèce, accueillis de la même manière, disparaissent comme le premier. Vous en comptez quarante, cinquante, et votre statue immobile, qui n’a pas encore desserre les lèvres, ni ôté ses mains de ses poches, s’éloigne à son tour.

» Ce personnage est un juif de Francfort, de cette famille redoutable qui a des pareils ou des mandataires accrédités dans toutes les cours, que

11) Tels sont Vitaliono, de Padoue, dans le chant 17 de V Enfer, et Carlino, dans le chant 5a.

L aspelU) Carliu chc jni scagioui.

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ces coors caressent parce qu’elles les craignent, car ils pourraient les plonger dans les plus grands embarras s’ils leur retiraient leur aide pour la donner exclusivement à des gou vernemens rivaux . Cet homme est le type et le roi de sa caste. Ces gens qui viennent lui parler au pied de ce vieux ])ilier, aussi immobile que lui, ce sont ses espions et ses agens. Tous diriez que le hasard les amène; chacun d’eux a son heure de rendez-vous; ils accourent lui communiquer leurs documens, recevoir ses instructions en échange et s’empressent d’aller exécuter ses ordres. A chaque signe de ce potentat muet, qui serre et desserre à son gré les cordons de la bourse des rois, un million change de mains, un système de gouvernement s’altère, et, selon les divers mouvemens imprimés à cette machine calculante, un ministre tombe ou s’élève, une loi est portée ou retirée. Avec son abstraction apparente, sa raideur et son apathie, c’est cet homme qui fait agir le plus de ressorts en Europe; c’est le factotum des empires; Mainmon lui a confié son scepti'e, levier des plus grands intérêts. Trésoi’ier du monde civilisé, c’est à l’aide de celte magie de l’argent qu’il l’ébranle à son gré. Ses transactions sont secrètes, ses moyens in^ connus; nous n’en voyons que les résultats. »

La bourse, ce centre coraraim des négocians, agens de change ou rentiers, ce moyen rapide de

communication pour les affaires commerciales, le taux de la rente et la négociation des effets publics, est à proprement parler le marché public où les fonds du gouvernement s’achètent et se vendent avant que leur transfert ait lieu à la Banque d’Angleterre. C’est là qu’on apprend la valeur courante des fonds; mille à douze cents agioteurs s’y réunissent chaque jour et font hausser ou baisser cette valeur, entretenant ainsi un pari en quelque sorte perpétuel. Les haussiers se nomment buLls ou taureaux, et les baissiers bears, c’est-à-dire ours, A 30 heures s’ouvre le change; à J 1 heures se fixe le premier cours; et c’est alors que la fortune ou la ruine planent sur toutes les têtes des joueurs, dont l’âme éclate bientôt en accens de désespoir ou de joie. Souvent une brume jaunâtre et rousse étend son crêpe sur la Bourse meme, et en plein jour il faut allumer les quinquets, dont la triste lumière fait ressortir encore la sombre obscurité qui règne au dehors.

Trois espèces de joueurs fréquentent la Bourse de Londres; ce sont, comme â celle de Paris, les agens de change, les courtiers et les spéculateurs pour leur propre compte. Les premiers, appelés brokers,, se chargent d’acheter et de vendre, en SC réservant un huitième de commission; les seconds, dits ne prélèvent qu’une prime rai-

sonnable sur les transactionsqu’ils peuvent acconi-

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plir. Les spéculateurs tâchent de profiter des tluctuations du marché; ils vendent et achètent sans commission à leurs risques et périls; leurs gains ou leurs pertes sont considérables. 11 est défendu de cumuler ces trois fonctions, mais pourtant la défense est, dit-on, bien souvent enfreinte.

l'y a en outre une dernière classe de joueurs llanansou invalides qui haricotent, suivant le jargon de la bourse, et ne viennent guère là que pour tuer le tems. S’ils y étouffent souvent et dégouttent de sueur dans la pression qu’ils éprouvent, ils ont aussi parfois leurs instans de gaîté : c’est le chapeau du voisin que l’on fait tomber; les basques des habits se relèvent pai’-dessus la tète; les boulettes de papier volent de toutes parts; on s’agite, on se heurte , on boxe ; puis on chante le God sape the King ou le Black Jock. Si l’un des joueurs a, par quelques actes déloyaux, compromis ses collègues, on lui fait répéter jusqu’à extinction le refrain obligé. Un jour, certain agent qui se trouvait dans le cas de l’amende, ayant voulu la payer spontanément en se moquant de ses voisins, les irrita; iis l’épuisèrent, malgré toute l’énergie de ses poumons, au point qu’il dut demander grâce, et ne pouvant l’obtenir, il futcontraint, par raison de santé, de renoncer à fréquenter la Boni se.

C’est â la Bourse que l’on fait les marchés à j,erine, lesquels consistent â vendre ou acheter

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pour un jour fixe, en calculant bien ou mal les chances d’un avenir prochain. Enfin, tous les jours des milliers de joueurs partent de ce lieu sur des voitures légères ou en omnibus (car nos omnibus ont été naturalisés à Londres) pour revenir le lendemain recommencer le même manège.

De ce palais de la fortune, où une minute est sufllsanle pour décider du gain ou de la perte de plusieurs millions de francs; où cependant il n’y a pas d’or, mais où les ambitions et les cupidités de tout genre viennent tour à tour étaler leur joie ou leur désespoir, portons nos regards vers un autre palais où se règlent des intérêts non moins grands, puisqu’on y administre ceux de plus de cent vingt millions d’hommes : c’est d’avance nommer la Compagnie des Indes orientales. Mais auparavant disons encore, par comparaison, un mot de la Bourse de Paris.

La Bourse de Paris, dont le palais est uji des plus beaux édifices modernes de l’Europe , a son service confié à 6o agens de change, 5o courtiers de commerce et 8 courtiers d’assurance^ agens qui servent d’intermédiaires dans les ventes et achats des matières métalliques, effets publics, lettres de change, billets et tous autres papiers commerçables. A l’égard des effets publics, les opérations sont criées à haute voix. A 2 heures une cloche annonce l’ouverture de la bourse^

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et un crieur fuit connaître le prix de chaque vente au comptant; mais tout se passe ici avec plus d ordre et de décence qu’à Londres; pas de Imées. pas de boulettes de papier, pas de chants, pas de bourrades, même parmi les coulissiers spéculateurs faisant des opérations entre eux sans em^ ployer le ministère des agens de change. D’ailleurs un commissaire royal envoyé par le ministre des finances, est toujours là pour que tout s’y passe convenablement. Les femmes s’y présentent quelquefois aux galeries et prennent une part directe a la hausse et à la baisse. Néanmoins, depuis le désastre momentané de l’emprunt espagnol du banquier Guébhard, l’autorité a du mettre ordre à cette passion du beau sexe pour les Iluctualions de la Bourse , et il n’y vient plus qu’en petit nombi’e.

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