TOUR DE LONDRES
La Tour de Londres, en anglais the Tower, située dans la partie orientale de la cité, est l’édifice où flotte le labarum de l’Angleterre; c’est le dépôt de ses archives et son arsenal; c’est de là qu’en moins de vingt-quatre heures on peut expédier de quoi armer plus de 100,000 hommes; car les caisses d’armes de tout genre sont là déposées à l’avance et prêtes à passer de la grande salle, dont nous parlerons, sur les vaisseaux à l’ancre sous les murs de ce gothique édifice.
La Tour de Londres fut^ dit-on, bâtie par Guillaume-le-Conquérant, vers l’an 1078; d’autres en font, mais sans preuves authentiques, remonter l’origine jusqu’à Jules-César : ce qu’il y a de certain, c’est que le normand Guillaume, pour tenir en respect les habitans de Londres, fit
LÜMDllES.
olever une ibilei’esse sur l’emplacement occujié aiijourd’liui par ce même édifice. Guillaume-le- Jloux, son fils, l’entoura d’une muraille en briques, et Richard eij 1190, augmenta ces fortifications, auxquelles llenii lî, en 1240, ajouta une grande porte d’entrée et quelques autres bâtimens a l’ouest. Edouard renchérit encore sur ses prédécesseurs, et Charles II, en i663, fit reparer et achever le fossé qui entoure aujourd hui cet ensemble de bâtimens gothiques, pour que l’eau de la Tamise, sur le bord septentrional de laquelle ils se trouvent, pût y couler au besoin • réparations qui furent renouvelées sous Georges III, lequel n’y résida point : car les rois d Angleterre n’y continuèrent leur séjour depuis les Normands que jusqu’à l’avéneraent d’Elizabeth.
Cette forteresse, ou l’on renferme encore les prisonniers d’état, occupe douze arpens de terrain, et son circuit extérieur est de 3,i56 pas. Il y a quatre entrées, dont la principale, au sudest, est assez large pour qu’une voiture y passe. Elle a deux portes l’une sur l’autre en deçà du fossé, qu un pont en pierre traverse, et une troisième porte au-dela de ce fossé. On les ouvre et on les ferme tous les jours avec une sorte d’appalat, et les clés restent pendant la nuit chez le gouverneur de la dour, lequel est un des princi-
l.üINDRliS.
paux officiers de la couronne. Au sud, deux ponts-levis séparent de la rivière les bâtimens, c’est là qu’est la Porte des Traîtres, Traitoi's\^ gâte, ainsi nommée, parce qu’autrefois on y faisait passer et périr les prisonniers d’état. Parmi ceux qui furent exécutés ici ou dans le voisinage, on cite l’évêque Fisher; Marguerite, comtesse de Salisbury; les reines Anne de Boleyn, Catherine Howard et Marie Stuart; Cramer; les lords Rocheford, Essex, Seymour, Dudley, Howard, et une fouie d’autres. Là aussi, et sur une large terrasse au bord de la rivière, sont montées soixante pièces de canon que l’on tire à chaque anniversaire de la naissance du roi d’Angleterre, ou en J éjoLiissance de quelqu’cvénement remarquable.
La partie qu’on appelle la Tour- Blanche, the . UHiite TofUG7', est un édifice massif, crenelc, avec une tourelle à chaque angle, des murs de douze pieds d’épaisseur, un escalier tournant, et trois étages élevés, sous lesquels sont des voûtes ti’è.s-commodes. Au premier étage, deux vastes salles destinées à recevoii* l’une les objets d’équipement de la marine, et l’autre les armes. Au second étage se trouvent également des armes, ainsi que l’appartement appelé la Chapelle de César, chef-d’œuvre d’architecture normande, ou les rois d’Angleterre entendaient la messe lorsqu’ils demeuraient à la Tour. On y conserve les
LONDRES
registres sur ics privilèges de la Ibrlei’esse, de même que les modèles des nouvelles machines de gueire présentées au gouvernement. L'étage supérieur de la Tour- Blanche a un plafond qui parait être d’une haute antiquité. Sur le toit est une vaste citerne remplie des eaux de la Tamise, pour alimenter la garnison dans un cas de disette. Peu loin de la Chapelle de César, reposent les victimes du despote Henri YllI, notamment l’intéressante Anne de Boleyn et Georges son frèrej l’évêque Fisher, que nous avons cité toutà-l’lieuie, et qui eut la tête tranchée pour avoir nié la suprématie du roi sur l’église anglicane^ Thomas Cromwell, si long-terns favori du tyran, et soupçonné de n’avoir pas amené vierge au roi Anne de Clèves , qu’il avait épousée après le supplice d’Anne de Boleyn j le chancelier Thomas Morus, l’écrivain le plus distingué de son siècle, et dont la tête roula aussi sur le billot, pour n’avoir point voulu reconnaître non plus la suprématie royale (i); la comtesse de Salisbury, dernier rejeton des Piantagenets; Edouard Seymour, duc de Somerset et hère de la belle
(i) Au moment de poser la Icte sur le billot, il pria le bourreau d’attendre un moment, afin qu’il pût mettre sa barbe de
cote ; « Car, ajouta-t-il, elle n’est point coupable de hautetrahison. »
LONDRES
Jeanne Sejmoiir, dont Henri Ylll s’était épris, et avec laquelle il vécut seulement une année; enfin , deux victimes de la reine Elizabeth , fille de ce meme Henri, savoir : Thomas Howard, partisan de Marie-Stuart, et l’infortunée Marie-Stuart elle-même.
Dans la tour dite du Beffroi {the Bell towe?')^ Elizabeth avait elle- même été renfermée, peu de tenis après la mort de son père Henri YllI, par l’ordre de la reine Marie, que les prêtres poussaient à commettre un nouveau meurtre, en i S54 j et ce ne fut pas sans efforts que l’on parvint à faire passer à la princesse le seuil de la porte du Traître; car elle savait qu’une fuis entré on ne la repassait plus ; elle qui lisait Virgile et en parlait si bien la langue, se rappelait sans doute, alors, ces vers dii^ poète latin :
Facilis descensus averno esl;
Noctes atque dies palet atri janua ditis :
Sed revocare gradum, superasque evadére ad auras,
IIoc opus, hic labor est. Pauci quos œquus amavit Jupiter, aut ardens evexit ad œlhera virtus,
Dis genili, potuêre.
Æneidos. Lib. vi..
vers que Delille a ainsi rendus :
Il n’est que trop aisd de descendre aux enfers,
Les palais de Pluton nuit et jour sont ouverts;
Mais rentrer dans la vie et revoir la lumière,
Est un bonheur bien rare, un vœu bien téméraire.
LONDRKS.
Le deslin n’accorda ce privilège heureux Qu’à peu de favoris issus du sang des dieux (i).
Un frisson saisit la princesse lorsque les lourds battans se refermèrent sur ellej mais plus tard elle oublia entièrement ces pénibles impressions, quand elle y envoya la belle et malheureuse reine d’Ecosse. Ainsi, elle n’avait eu d’entrailles que pour ses propres infortunes, et elle ne voulut pas dire avec Didon :
Non ignara mali miseris succurrere disco.
Malheureuse, j’appris à plaindre le malheur.
Une salle particulière contient les trophées de la fameuse victoire de cette reine sur Yarmada espagnole, dite invincible; la hache qui trancha
la tête d’Anne de Boleyn et celle de la belle
Jeanne Grey; un canon en bois, dont Henri YIII se servit au siège de Boulogne^ la grande canne qu’i b portait dans les rues de Londres lorsqu’il
(i) M. Mollevaut, pour le dire en passant, à propos de traduction, a serré de plus près le texte :
La porte des enfers, incessamment mobile,
S ouvre, gronde, eveillëe et la nuit et le jour;
Mais ramener ses pas au cc'leste se'jour,
C est 1 ellort, c’est l'obstacle!... Oui, le bëros qu’entraîne Du puissant Jupiter l'amitié souveraine,
Et 1 éclat des vertus qui le portent aux cieux.
Ose a peine tenter ce chemin périlleux.
LONDRES
les parcourait incognito, pour s’assurer si les constables remplissaient convenablement leurs devoirsj enfin, une représentation d’Elizabeth en armes, et passant en revue son armée, en i588, à Tilbury, en face de Gravesende, sur la Tamise.
La Salle d’armes, une des plus vastes de l’Europe (ayant 345 pieds de long et 6o de large), contient à elle seule un armement complet pour environ 200,000 hommes. Sous elle, au rez-dechaussée, est le train d’artillerie avec des pièces de tout calibre, dont une prise en Egypte, et les autres sur divers champs de bataille du continent. D ans la même salle on voit aussi le modèle de la machine de Thomas Loombe, pour faire de l’organdi (i); elle se compose de 26,586 roues et de 9'y,'y46 mouvemens qui tressent 98,726 aunes de fil de soie à chaque tour de roue, et chaque roue fait trois révolutions par minute. Enfin, dans la même salle sont repre'sentés les rois d’Angleterre à cheval, et armés de toutes pièces.
Pi ’ès de cette salle on montre encore la Tour sanglante {thehloody J'ower), ainsi désignée parce qu’Édouard V et son frère Piichard, duc d’York, y furent étouffés par ordre de Richard 111, leur oncle, vers l’an i483. Cet oncle, après avoir
(i) Sorlc de mousseline en soie ou colon.
LO N DR ES
usurpé le trône, leur envoya son favori, l’infàme Tyrrel, cjui, avec trois complices, muni des clés de la prison que le nouvel usurpateur (i) lui avait remises, pénétra dans la chamljl'e des deux jeunes princes, lesquels périrent en elfet étouffés sous leurs traversins et leurs oreillers, et furent la meme nuit jetés dans une fosse profonde, au pied de f escaliei’, où l’on ne retrouva leurs ossemens que sous le règne de Charles II, qui leur éleva un monument en marbre dans l’abbaye de Westmmster. Une tour voisine, celle dite deYVakefield, à cause de la détention qu’y subirent les prisonniers faits à la bataille de ce nom, a une belle salle où l’on prétend que fut aussi assassiné le roi Henri VI, car le lieu où nous sommes offre partout des traces de meurtre et de sang; et pour que le sentiment de la cruauté s’y perpétue, on y enlretient depuis Édouard IV une ménagerie d’animaux féroces, tels que des lions, des tigres, des liyènes, et surtout des léopards, puisqu’ils figurent dans les armoiries de la couronne britannique.
(i) On sait que Richard III ne jouit pas long-tems de son crime, et qu’il périt dans la bataille que vint lui livrer, le q3 août 1 485, dans le comté de Leicester, le comte Richemond, devenu ensuite roi sous le nom de Henri YII. Cette catastrophe de l’égorgement des deux jeunes princes a fourni à Shakespeare le sujet de sa tragédie de Richard Tll.
LONDRES
loLites ces belles clioses, sans oublier la chapelle ou chambre dos joyaux, ne se voient c|u à prix d’argent. Pour arriver jusqu’à la porte et voir les lions, il faut payer un sclielling : voulez-vous pénétrer aux salles d’armes? déboursez 3 schellings (i). Désirez-vous jeter un coup-d’oeil sur les bocaux ou verres qui renferment les diainans que porta la reine Elizabeth? payez deux schellings. Auparavant , vous serez in vi té à inscrire votre nom sur le registre du concierge, qui pour celte complaisance, vous demandera un sclielling; il vous fera ensuite escorter par un guide en livrée, qui se contentera d’un pourboire de 3 schellings : total lo schellings ou 12 francs, qu’il vous en aura coûté pour votre visite à. la tour. Ce sera encore bien autre chose si l’envie vous prend de consulter ses archives contenant tous les actes du moyen-âge; et cependant les gardiens sont déjà rétribués largement par l’état, puisque le gardien en chef a un traitement annuel deSoo livres sterling ou 1 2,5oo francs, et que les quatre commis adjoints reçoivent de 100 à 25o livres sterling.
En elTet, si vous venez ici pour obtenir communication d’un document, vous êtes tenu, après avoir désigné le règne sous lequel la pièce a étéfaite, de payer d’abord lO scliellings pour la re-
(i) 5 ti'- 6u c. I.c schclling vaut i ü . 20 c.
LONDRES
Si
cherche. Si vous ne connaissez pas le l ègne, vous déposerez lo schellings pour chaque règne qui s’est écoulé depuis la date du document, à moins que vous n’adoptiez l’usage général de vous arranger avec le gardien, moyennant cinq guinées. Et pourtant la peine n’est pas bien grande, car il possède un catalogue des chartes, et il le tient très-soigneusement sous clé. La recherche opérée et le document trouvé, un tarif vous astreint à d’autres droits, savoir: pour prendre la charte et la lire, 6 schellings 8 pencej pour la copier, i schelling par page de 72 motsj pour la signature du gardien, 2 schellings. C’est bien pis, quand le parlement a besoin d’une pièce des archives; car alors le gardien, outre les droits ci-dessus, peut exiger une livre sterling pour la peine de la porter au parlement; et s’il a dix chartes à porter, c’est dix fois cette somme qui lui revient. Dans les autres archives de la capitale, ce sont les mêmes taxes; aussi les savans n’osent-ils s’y livrer a aucune recherche, à moins que ce ne soient des lords puissamment riches. Le parlement a bien ordonné l’impression des catalogues; mais les gardiens, jaloux de leurs avantages, n’en ont dressé que de très-imparfaits, et le public est demeuré à la merci de ces scribes harpagons, spéculant de la sorte sur les lumières de leurs Concitoyens, tandis que d’autres en exploitent l’ignorance.
LONDRES
Aulicfois, plusieurs hàliinens de la Tour servaient à la monnaie J on la bat aujourd’hui dans un édifice construit récemment à coté, et qu’on appelleC’est un des moniimens publics les plusélégans de la partie orientale de liOndres. Je dis public, bien que l’entrée de l’étfd)lissemenl soit interdite aux étrangers, à moins d’une permission spéciale du directeur, L’arcliiteclure de l’édifice est du slyle grec In plus pur; il y a trois étages, et ils sont éclairés par le gaz; les ateliers sont admirablement distribués, et des machines à vapeur y sont sans cesse en mouvement pour frapper la monnaie. J’ai vu frapper soixante-quatorze souverains ou pièces d’or en une minute, et soixante lialf crowns ou demi-couronnes d’argent en une autre minute. Plusieui’s coins peuvent agir à la fois, et battre simultanément une grande quantité de pièces de toutes valeurs.
Cette revue générale des principaux monumens de Londres étant achevée, nous pouvons revenir aux limites occidentales de la Cité, et dire un mot de la fameuse porte où le lord-maire vient recevoir le monarque.