‹ Voyage à ma fenetreChapitre 10 sur 54 · LA CHA\'SON DE CEUX QUI N AIMEX'T PLUS · texte numérisé non relu

LA CHA\'SON DE CEUX QUI N AIMEX'T PLUS

Je VOUS ai parlé de la voisine que je vois de face , mais que j'aime mieux mille fois la voisine que je vois de profil ! Celle-là, je ne la connais pas , et je ne la connaîtrai jamais , car c'est une femme qui change tous les jours de masque, qui affiche tous les caractères, tour à tour passionnée et rieuse, se moquant des autres et d'elle-même, croyant à tout, comme un enfant, ne croyant à rien , comme une amoureuse trahie , vivant de rêveries dans le monde visible et de rosbif dans le monde idéal , cherchant la folie dans la sagesse et la sagesse dans la folie. C'est tout un roman , toute une histoire , tout un poëme que cette femme si simple et si compliquée, si naïve et si pervertie, si mélancolique et si rayonnante. Je ne l'appelle que la Ténébreuse ^ même à ses heures de soleil.

Elle habite le même balcon. Nous ne sommes séparés que par quelques rameaux de fer et de vigne vierge. Elle est là depuis six semaines, très-adorée d'une demi-douzaine de beaux qu'elle fait aller comme des enfants. Ils viennent. — Je veux être seule. — Ils

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ne viennent pas; ello leur fait signe, car ils se sont tous groupés autour de sa maison. 11 y en a toujours un qui passe dans la rue le nez en l'air, quelle que soit l'heure du jour et de la nuit. Car, si on ne chante plus de sérénade, on passe toujours sous la l'enèlre.

Cette comédie de tous ces amoureux, dont aucun n'est l'amant, me divertit beaucoup. Ils voudraient me savoir au diable, parce que je ris en les voyant, et parce que je ne suis séparé de lu Ténébreuse que par un mur mitoyen.

Je passe çà et là de bons quarts d'heure avec ma voisine. Nous nous sommes parlé la première fois je ne sais comment , je ne sais pourquoi — à propos des murs mitoyens. — Xous nous sommes amusés l'un de l'autre en gens de bonne et mauvaise compaguie qui cachent leur jeu. Le grand mol en amour, c'est d'ouvrir .sou cœur et de promener l'esprit de l'autre dans les mille détours du labyrinthe sans jamais lui donner le fd d'.Ariane. Oh ! les enfants que ceux-là qui jouent caries sur table, bon jeu, bon argent ! Qu'ils le sachent bien, en amour, quand on peut se dire : Je te roiuiai.s, beau mastjue , tout est dit; et quand tout est dit, tout est fini !

C'est l'histoire de la politique : tout homme politique , tout homme amoureux doit garder son secret. C'est toujours le secret de l'Etat. Dieu n'a jamais dit le sien.

Je ne sais donc pas le secret de ma voisine ; ma voisine ne sait donc pas mon secret — ténèbres sur ténèbres. — Que de voyages déjà nous avons entrepris l'un chez l'autre sans pouvoir reconnaître le pays !

Elle est fort belle. La sculpture antique prenait à sept Athéniennes pour avoir une Diane ou une Vénus. Pradier m'a dit que ma voisine était une Diane digne des forets d'.Apollon ; car Pradier l'a entrevue pour l'amour de l'art, pour l'amour de Dieu, pour l'amour de lui. Il y a un peu de tout dans tous les amours.

Ma voisine est belle de la beauté de Diane. Comme la chasseresse, elle répand autour d'elle une verte odeur de forêt, .^h ! si nous nous étions trouvés dix ans plus tôt d(nant un nnir mitoyen — cpiaud nous avions vingt ans et que nous rêvions Kis passions éternelles ! —

Mais aujourd'hui nous avons p<'ur de tomber dans la gueule du

loup. — Nous aimons encore l'amour ; mais nous craignons de nous livrer à l'ennemi. Et puis nous rions si bien ensemble de lout ce qui se dit et de tout ce qui se lait ! Qui sait si nous ne perdrions pas notre gaieté ?

Et pourtant un amour nouveau, c'est un nouveau monde — terre et ciel ! ■ — c'est la joie de Cbristophc Colomb. Mais nous avons tant voyagé !

Et puis il faut arriver à temps. Le cœur a ses saisons. L'hiver ne donne pas de roses. Qui sait si pour quelques mois encore le givre et la neige n'ont pas envahi son cœur? — car elle sort du tombeau d'une grande passion.

Ainsi hier elle chanlail sur l'air de la sérénade de Schubert ces strophes lamentables :

LA CHANSOM DE CEUX Ql'I N'AIAIENT PLUS.

Qui l'a donc sitôt fauchce,

La fleur (les moissons?

Qui l'a (loue cffarouclicc,

La iMuse aux chansons?

Je u'ainie plus! — qu'on m'cntenc,

Le ciel s'est ferme.

Je retombe sur la terre ,

Le cœur abîme.

Pourquoi faut-il cucor livre

Quaiul l'amour s'en la?

A cette page du livre ,

Ci-gît, tout est là.

Te souviens-tu , ma maîtresse ;

Mon cœur s'en souvient.

Des soleils de notre ivresse

Déjà la nuit vient.

I'"aut-il que je te rappelle

Des doux alhambras Que nous bâtissions, ma belle.

En ouvrant nos bras?

Ta bouche fraîche , ô ma mie !

Ne m'eniire plus.

Déjà la va;jue endormie

Est à son rellux.

Enlcnds-tu le vent qiii biaiiic ,

0 ma belle , adieu !

Adieu ! sans amour mon âme

Xc croit plus à Dieu !

Quoi! plus d'Eve qui m'enclianlcl

Plus de paradis !

Faut-il donc que mon cœur chante

Son De Prof midis ?

Je l'écoutais avec un charme funèbre. — N'aimer plus quand on a bien aimé , c'est mourir en pleine jeunesse. \e pas être aime n'est rien, car quiconque aime sera aimé-, mais n'aimer plus — perdre son Eldorado, son oasis, son paradis et son enfer! — Voilà où elle en est — voilà où j'en suis.

Car celte chanson qu'elle chante avec tant do tristesse ])oétique, je crois bien que c'est moi qui l'ai rimée.

Or (Mie ferons-nous — nous deux qui n'aimons plus? Pour franchir le lUibii'on de la poésie, il faut èlre poëte ; pour franchir le Kubicoii de l'amour, il i'aiil être amoureux.

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