L AMOUR PAR LA FENETRE
Mon ami Henri des Feugeraies est venu me voir aujourd'hui — triste comme il était hier, comme il le sera demain — triste de cette silencieuse et profonde tristesse, qui vient du cœur et qui incline le front.
Je lui offris un cigare. Il l'alluma deux fois, et deux fois il le laissa éteindre sans y prendre garde.
Nous étions appuyés sur la balustrade du balcon, regardant passer Paris — ce Paris préoccupé et distrait qui va toujours — là où vont ceux qui ont de l'argent et là où vont ceux qui n'ont pas d'argent — là où vont ceux qui ont le cœur pris et là où vont ceux qui ne savent où aller.
— Avcz-vous été très-amoureux? me demanda tout à coup mou ami Henri des Feugeraies.
Je ne sais ce que je lui répondis ; il retomba dans le silence, il pencha la tète sur une pensée désespérante, il promena lentement son àme dans le chemin de la douleur : — Ah! mon Dieu, repritil, quelle histoire ou plutôt quel roman ! Voyons, je vais tout vous dire, car tout cela fatigue trop mon cœur.
— Depuis que je vous connais, je vous écoute sans cesse, car
52 VOYAGE A MA FEXÉTRE.
(le prime abord j'ai doviiu'" quelqui liisloire singulière : on n'est pas pour rien si trisic el si paie ; ce ii'esl pas sans raison qu'on a l'œil batlu el le fronl nuajjé.
— Oui , une liisloire étrange qui a commencé par la feuèlre comme la première liisloire venue, mais qui a fini... Esl-ce fini, mon Dieu , est-ce fini ?
Il regarda le ciel , et prit sur son cœur quelques lettres dont il respira le parfum avec un cliarme amer.
— Dieu merci! dit-il, ces lettres ne sentent ni le musc ni le pachouli; mais moi, j'y resj)iie je ne sais quel doux et triste souvenir d'un temps évanoui, (les lettres vous apprendront mieux qu'un récit le charmant déliut de mes deux amours; moi, je ne pourrais m'empècher d'être triste dès la première page, puis(|ue je sais la dernière. Avant tout, il faut que je vous dise un mol sur les personnages que vous allez rencontrer: d'abord, c'est madame de Marsault ou plutôt Rachel. Hélas! que vous en dirai-je, si ce n'est que je l'ai aimée trop tard? Pour l'autre, madame de l'ersilly ou plutôt Lucy. .. ,^h ! pourquoi celle-ci m'a-t-elie aimé"?
En disant ces mots, Henri retomba dans sa silencieuse tristesse : il éparpilla les lettres sur la lable, tantôt avec l'ardeur religieuse d'un dévot qui louche une relique, tantôt avec la colère poétique d'un amant que le destin a frappé au cœur. Enfin , après un soupir, il me dit eu me présentant une lettre : — Lisez.
Cette première lettre était de lui; il avait rassemblé les siennes, comme les autres, dans sa religion du souvenir.
De Henri des Feucjeraies à Ernest d'il***, au e/iàleaii d I...
« Do Paris, ce 15 juillet.
" Tu m'avais bien dit que l'amour est une surprise. L'amour est comme la fortune , d'abord parce qu'il est aveugle , ensuite jiaree qu'il vient s'asseoir à notre porte quand nous le cherchons bien loin. Je l'ai écrit l'autre matin que je cherchais ramour. En vérité mes regards avaient beau faire; le temps passait, mais
VOYAGE A MA FENKTKE. 53
raniour ne passait pas avec le temps. Enfin, hier, au retour d'un pèlerinage aventureux clans le grand pays de la passion , mon cœur a trouve de quoi s'amuser. Voici comment : depuis la belle saison, je demeure dans la rue de larenncs, en vue de magnifiques jardins. Hier, à mon retour, j'avais à peine entr'ouvert ma fenêtre, quand je vis sous les branches touffues des tilleuls une belle femme qui se promenait. Du premier coup d'œil je fus ébloui ; pourtant c'était uîie femme, ni plus ni moins. Mais quelle femme ! quelle nonchalance aimable ! quelle grâce attrayante ! quelle noble sim])!icilé ! Klle inclinait la tète sur l'épaule avec un abandon charmant , elle souriait avec cette tendre mélancolie qui va si loin dans le cœur, enfin elle était pour moi à cet instant la plus belle femme du monde. Par malheur, elle lisait un journal. «Pourtant, me dis-je en réfléchissant, ce journal est d'un bon augure : une femme ne lit si bien un journal que quand elle n'a rien à écrire dans son cœur. )' Dieu soit loué, me voilà amoureux ! Dieu soit loué si le soleil luit pour moi !
» Adieu , mon vieil ami ; je pardonne à toutes les extravagances de ton cœur; je crois que les miennes vont commencer, mais pour tout de bon. Si tu vois George en passant à Senlis, ne m'oublie pas auprès de ses chiens anglais, de sa petite flamande et de ses roses chinoises. »
« 17 juillet.
» Le mal n'est pas dans la tète, le mal est dans le cœur. Je l'ai revue, hélas! plus belle encore, se promenant toujours sous les tilleuls. C'était le matin par la rosée. Ah ! quel charmant déshabillé ! Elle était venue là je ne sais pourquoi , peut-être pour entendre les derniers échos de la fête du duc de ***. Cette fois elle n'avait plus im journal à la main, mais un bouquet dont elle secouait par intervalles la rosée sur son front et sur ses lèvres. Avant de rentrer, elle leva deux fois les yeux par mégarde vers ma fenêtre, c'est-à-dire vers le ciel; heureusement qu'elle ne vit pas le ciel; et puis elle respira son bouquet et le jeta sur le perron. Voilà ce qu'on fait souvent de l'amour. « Ah ! me suis-je
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écrié, si j'avais ce houqucl ! quelle relique ! que de soupirs el que (le baisers! Après lout, ce jardin u'esl pas le jardin des Hespéridcs. i> Et tout en disant cela, je descendais sans m'en douter. J'ai tendrement abordé une (ille de cbanibre. « Mademoiselle , voulez-vous m'ouvrir le jardin ? une lettre précieuse s'est envolée tout à l'heure du côté des dalliias. " Cette fille m'a reconnu pour un habitant de la maison, pourtant elle hésitait à me laisser passer. «Mais, monsieur... — Mais, mademoiselle... » Je devenais plus suppliant encore. « Allez , monsieur. " Elle me conduisit avec quelque froideur jusque sur le perron. En descendant je ramassai le bouquet presque éparpillé. «C'est vous, dis-je en me retournant et dans le dessein d'attendrir la fille de chambre ( elle est belle ) , c'est vous qui cueillez ces fleurs-là si matin? — Mon Dieu, non, monsieur. « J'allai sans m'arréicr vers les dalhias. Là , je ne sais comment cela se fit, mais je me souviens qu'au lieu de trouver une lettre perdue, j'en pris une dans ma poche el la jetai sur le parterre. Advienne que pourra, dis-je ; et je revins sur mes pas. Qu'en dis-tu ? Mais qu'en dira-t-elle ?
" Il parait, mon cher, que c'est une vraie «{rande dame, la vicomtesse de Mar — . Elle s'appelle Rachel , comme ta cousine ; il y aura bientôt sept ans qu'elle a vingt-quatre ans ; mais enfin elle ne lit pas encore les romans de M. de Balzac. Cependant elle a eu trois amants et demi. Pour son mari, c'est un homme d'esprit : il voyaye depuis qu'elle a vingt-quatre ans. '•
Lettre trouvée sous les dalhias par madame la vicomtesse de Mar — .
i 17 juillet.
" Madame,
» Ne vous ofliensez pas trop du nuit qu»! je vais vous dire ; c'est un mot vieux comme notre première mère, mi mot profané par toutes les bouches counne par toutes les plumes, nu mol que tout le monde a dit bien ou niai, (jue vous avez dit, madame, mais,
liôlas ! que vous ne me direz jamais : — Je vous aime ! — .l'en suis ft\ché pour vous et peul-èire pour moi, mais, en vcri(é, — je vous
aime. —
1) Henri des Fel'Ceraies. "
Lettre jetée dans le jardin en question nn jour qu'il ne faisait pas trop de vent.
. 18 juillet.
!) J'oubliais de vous dire qu'avant tout , madame , je vous aime parce que vous êtes belle, belle de toutes les beautés, de celles du corps comme de celles de l'âme. Eve n'était pas plus belle au sortir des mains divines ; mais alors Eve n'était pas tout à fait une femme; car, suivant la Genèse, si Dieu a commencé la femme, le serpent l'a finie.
)j A propos, madame, vous ne m'avez pas répondu. Pour parler le beau langage, est-ce que l'amour, en battant^des ailes sur votre cliemin, n'a pas laissé tomber une pluiue?
" Hélas! madame, je me torture l'esprit sans raison. Ah! si jelaissais parler mon cœur tout simplement ! "
De Rachcl à Lucij.
19 juillet.
« Voilà ce qui se passe, ma chère Lucy, pas tout à fiiit à Paris, où je ne mets plus les pieds, mais dans un petit hôtel de la rue de Varennes , l'ancien hôtel de C... J'habite le rez-de-chaussée ou plutôt le jardin depuis trois mois, depuis que/e me suis retirée du monde, mais je m'ennuie comme si j'allais encore dans le monde, voilà pourquoi j'y retournerai. Pourtant, depuis vendredi, il se prépare ici ime petite comédie sentimentale qui me distraira un peu. J'en suis l'héroïne, bien entendu; mon héros est digne d'un romancier. S'il faut en croire ma femme de chambre, il s'entend
56 VOVAGK A MA FEXETKi;.
à merveille à faire caiaeoler un elieval. Il s'a|)|)elle Henri des Feu- ;,eraies; crois-tu que ce nom-là soit d'une bonne roclic? tu as la clef du blason, vois donc co qu'il en retourne. Mon héros a dans la mine quelque chose de fier (pii me ravit , mais voilà tout : sa main n'est pas des plus belles ni sa barbe non plus. Il est sentimental à l'aire peur; heureusement pour lui qu'il est s])iriluel , vois plutôt :
!) Samedi. — Il est ingénieux à ce point (ju'il ose descendre dans mon jardin pour ramasser un bouquet par moi cueilli et pour jeter sous les dalhias une lettre par lui écrite. La lettre valait-elle le bouquet "?
• Dimanrlic. — Seconde lettre apportée (franco) par le zéphyr cl par la grâce de Dieu. Pourquoi ne pas lire ces lettres qu'on ramasse par mégarde en cueillant une rose ou une marguerite ? Pour ton désennui , je t'envoie les deux lettres en question, ne sachant qu'en faire.
■! Lundi. — Il n'a pas mis aujourd'hui la tète à la fenêtre.
1) Tout cela m'a rappelé les divines extravagances de lord O'T — . En vérité, je crois que celui-là a été jus(|u'à mon cœur, mais quelle course au clocher, ma chère ! Le nouveau venu n'ira pas si loin, n'est-ce pas?
)) Ecris-moi bien \i((\ Que deviens l(in beau cousin? Ne me cache rien : lu te souviens que nous nous sonnnes pi'omis de nous dire tout , même ce qui ne se dit pas. Tu sais que je passe l'automne au château de M — . J'avais bien envie d'aller à Spa , mais je n'irai pas, car je ne veux plus rencontrer lord O'T — dans ce monde. Adieu! une autre fois je ne ferai pas seulement la ga/ctie de mon hôtel, je te parlerai de Paris; mais qu'y a-l-il à dire de Paris au 10 juillet ! «
De Lurij à Jidc/icl.
£ 2'f juilli-l.
n Ah! coquette! «pie je le reconnais bien! Tu fais semblant de m'envoyer les deux lettres mises à la poste du hasard; tu dis que
lu ne sais qu'en faire, et pourtant, pour les garder, tu le donnes la peine de les copier à mon usage. Tout cela commence d'une façon ravissante , c'est presque un écho des romans de la bibliothèque bleue. Sais -tu qu'il écrit à merveille. Mais il n'a pas l'air d'un homme à écrire des volumes pour l'amour de Dieu. Prends-y garde! il commence à ne plus mettre la tète à la fenêtre, comme tu dis ; il est capable de ne plus mettre son style à la poste restante. Ne fais pas tant la superbe, ce serait bien dommage de l'ebuter un amoureux de si bonnes façons, de si bon style et de si bon cœur.
« Adieu, je retournerai peut-être à Paris avant l'hiver. AI. de Ver — est toujours consul au bout du monde; aussi je l'aime pardessus tout. Mon beau cousin n'a pas le sens commun ; cependant il commence à m'ennuyer ; les amoureux de Paris sont plus drôles. Adieu, méchante. Plus j'y pense, plus je trouve que ton aventure est amusante. «
De Henri à Ernest.
. 23 juillet.
» Rien de nouveau sous le soleil des amours. La belle vicomtesse n'a pas répondu, si ce n'est qu'elle se promène toujours. Pour moi , je n'ouvre plus ma fenêtre que pour l'amour du ciel. Ce soir, en regardant au travers des rideaux , j'ai vu madame de Mar — qui regardait ma fenêtre du coin de l'œil au travers des branches. En attendant mieux, c'est presque une réponse. Ce jardin est le chef-d'œuvre de l'horticulture ; on dirait que le bon Dieu va y passer le jour de sa fête. Le parfum qui me vient du parterre des roses est à coup sûr pour quelque chose dans mon amour. Tout au fond j'y vois un petit cabinet de verdure des plus attrayants. Y passer une demi-heure avec elle dans l'oubli du monde et de moi-même , comme disent les romans , — et puis mourir par-dessus le marché , — voilà tout ce que je rêve. Tout à l'heure je vais encore écrire , mais autant en eui|)orle le vent !
58 VOYAGE A MA KEXKTltK.
» La prL'soiito n'i-sl à aiilre fin que de iirinfoniior do l'élal île (a Ijoursc. Que vas-lii faire de les belleraves, mon pauvre ami? Jai imagine un nouveau mo^en de se ruiner en peu de temps, mais je n'ai garde de te l'enseijjner. Je pense qu'en faveur de cela, tu m'enverras un millier d'écus , dont reconnaissance d'autant. Sans ce millier d'écus, je suis un homme perdu dans le cœur en question; car, depuis que je n'ai plus d'argent, je n'ai plus d'esprit qui vaille ; celte lettre en lait loi. Tu sais que, pour complaire à ma famille , je vais par-ci par-là porter mes lumières au ministère de la justice. Je Aiis des rapports sur des pourvois en grâce ; ainsi dépêche-toi d'assassiner quelqu'un. »
De Rachel à Lucij.
26 juillcl.
» Comment ne pas le regarder, ma chère belle, comment ne pas le regarder im peu, pour l'amour de son prochain, après ces vers adorables que j'ai reçus ce matin, toujours par le même courrier :
I Dans mon ùme il pst un bocage, Un bocage aux abords loufrus; D'un bel oiseau bleu c'est la cage , Et j'écoute SCS chants confus.
Dans mon âme il est une source Qui ravage fleurs et gazons; An bruit funèbre de sa course, L'oiseau s'endort : adieu chansons !
A travei-s la feuille ondoyante
II vient souvent un soleil d'or Pour tarir la source bruyante Et réveiller l'oiseau qui dort.
L'oiseau bleu, c'est l'amour, ma belle, La source est celle de mes pleui-s; Le soleil que mon âme appelle , C'est Ion regard semani des (leurs. >
VOYAGE A MA TENETHE. 59
» N'est-ce pas que ces vers sont charmants"? Mais sont-ils bien de lui? Te souviens-lu de ce son s -préfet de je ne sais oii qui l'adressait avec feu des vers de Sainte-Beuve?
)j Je sais, — par hasard, bien entendu, — qu'il va ce soir se promener au bois; sans cela, j'y serais allée moi-même. Il n'est pas encore l'heure de nous rencontrer; d'ailleurs je ne suis pas du tout belle ce matin. Mais serai-je belle demain? La beauté passe vite, comme les morts de la ballade. En vérité, d'après mon babil, ne dirait-on pas que j'ai été belle ? Je ne sais plus ce que je dis. Adieu. Ah ! que je vais m'ennuyer aujourd'hui ! Pourtant le bois de Boulogne doit être charmant : du silence , de l'ombre , un cœur agité, un souvenir, une espérance, que sais-je? Et puis fout d'un coup l'apparition toute romanesque d'un cavalier qu'on attend... Je n'irai pas... »
De Raclirl à Liiri/.
« 20 juillrl, onzo lienrps du soir.
» J'y suis allée, ma chère. Tu l'y alleudais bien, n'est-ce pas? Le petit marquis de V — m'a accompagnée; mais, une fois au beau milieu du bois, je l'ai prié d'aller à .Auteuil avertir madame de T — que nous dînerions avec elle. Je lui ai donné rendez-vous pour nous retrouver; tu devines qu'il s'est trouve le premier au rendez-vous. Ce petit fat morfondu est fait pour attendre en toute chose.
« Il y avait un aulie rendez-vous ; je ne savais pas où, mais je m'y suis trouvée. Or, ceci vaut bien la peine que je taille ma plume.
" Donc, dès que je fus seule, mon cheval j)rit un galop superbe; il fit des zigzags sans nombre, il parcourut le bois à tort et à travers en moins d'une demi-heure. J'étais heureuse plus que jamais; sans métaphore, je volais sur les ailes de l'amour. Pourtant j'avais peur; car, ainsi que le voyageur hors de son chemin, je ne savais pas trop où j'allais. Tout à coup j'entends qu'on hie poursuit , je me retourne un peu , c'était lui !
(iO VOYAGE A MA FENÊTRE.
» — Madanio, pardomicz à ma solliridulc, jo vous croyais emportée par voire cheval.
n Je ne savais que répondre, car enfin je ne pouvais pas lui dire après qui je courais si follement, puisque c'était après lui. Le plus facile était do ne pas répondre ; mais si jamais il passait son chemin sans dire un mot de plus !
" — Monsieur, ré|)ondis-je avec un sourire des plus doux , je cherche mon compajjiion de voyage.
" — Eh bien! madame, eu attendant, accordez-moi la «{race de veiller sur votre cheval. Est-ce vers Autcuil qu'il nous faut aller? « — Oh non! dis-je tout de suite, peut-être avec un peu lro|) de précipitation, tant j'avais peur de retrouver l'autre.
n Cependant nos chevaux s'étaient mis au pas, côte à côte, ouvrant les yeux et les naseaux en chevaux de bonne compagnie qui se rencontrent pour la première fois entre Auteuil et Boulogne. Le temps était magnifique: un nuage çà et là, des petits oiseaux qui chantaient, des petites fleurettes sauvages qui montraient leur aigrette ou leur collier sur le bord du chemin, un peu de rosée encore dans la chênaie touffue. En vérité, c'était partout un air de fête. Tu sais comme j'aime ces nuages perdus dans le bleu du ciel. Mon cœur battait malgré moi; j'avais beau faire, mon regard s'attendrissait beaucoup. Qu'allais-je devenir? M. Henri des Feugeraies reprit la parole :
« — Puisque je suis eu si bon chemin, madame, permettez-moi de ne pas passer à côté , permettez-moi de vous dire. . . Mais ne savez-vous pas tout ce que j'ai à vous dire?
» Les femmes ont toujours l'air de ne rien savoir quand il est question do ces choses-là. Aussi je répondis nonchalamment à mon cavalier :
" — lùi vérité, monsieur, je ne sais pas ce que vous voulez dire. 1) La réponse, conmic tu vois, pouvait s'entendre de deux façons. M. Henri dos Fougeraies répliqua :
» — Madame , vous le savez un peu mieux que moi. » Il y eut un silence plein d'amour. Je ne parle pas de son regard. Après quoi , comme son genou louchait mon amazone , il s'imagina (jue ma main n'était pas loin de la sienne, et, en olfel,
VOYAGE A MA FKXKTRE. fil
CCS deux mains , jusque-là étrangères, se touchèrent — connue pinmiracle.
» — Ah ! madame ! dit-il en se penchant vers moi et en m'atlirant à hii , si bien que nos cœurs étaient à deux battements l'un de Taulre. — Madame ! dit-il encore.
» — Je nrappelie Rachel, dis-je, entraînée malgré moi.
n Je n'eus pas plutôt dit cela, qu'un baiser, — pris au vol, mais un baiser pourtant, — frappa mes lèvres agitées comme le coup d'aile d'un oiseau. J'en demande pardon à Dieu et à qui de droit.
" Sur ces entrefaites, le marquis de V — est survenu à bride abattue. Il a remercié fort galamment M. Henri des Feugeraies pour avoir veillé sur moi.
n Adieu, toute belle. Quand viens-tu? "
De Racltel à Liicij.
■ 27 juillet, le matin.
)) En toute chose, il faut considérer la fin; or, en amour surtout, la fin est toujours mauvaise. En amour, il faut s'arrêter à propos; crois-m'en, j'ai été à bonne école, je suis savante làdessus. Dans le coeur de la femme, même la plus passionnée, c'est toujours la curiosité qui domine l'amour : L'Amour de la Science, comme dit l'Ecriture. Eh bien ! quand on sait d'avance le lendemain, il ne faut pas se risquer plus loin. l'oilà pourquoi je ne veux plus revoir M. Henri des Feugeraies. Qu'il fasse de la passion tout à son aise à sa fenêtre ; je ne m'en plaindrai pas, mais je n'y répondrai pas. n
De Lucij à Rachel.
30 juillet,
» Tu ne comprends rien de bon à l'amour, ma chère Rachel. N'en parlons plus.
G2 VOYAGE A MA FEXKTRE.
" Je pars après-demain jjour Paris, où je dois prendre qurhut'un pour aller aux eaux d'Ostende. J'irai fembrasser, ma belle ennuyée; j'irai respirer les 7'oses de ton jardin. »
De Henri à Ernest.
t 3 août.
•■i Tu sais riiisloire du bois de Boulogne; mais voici bien une aulre histoire. J'en perds la lèle el le cœur. Kcoule.
)) Je n'avais presque pas revu madame de Mar — depuis noire promenade. Il semblait qu'elle se mordît les lèvres pour le baiser surpris. En vain je fumais sans cesse à ma fenêtre, je dévorais le jardin du regard : ce n'étaient que flammes et fumée perdues. La belle Uacbel voulait sans doute que le prologue traînât en longueur, car je la crois savante sur la comédie d'amour. Moi, je n'écrivais plus; j'avais mes raisons pour parler au lieu d'écrire. J'attendais l'heure de parler, mais j'attendais toujours. Çà et là je l'entrevoyais au jardin ; mais elle passait connue une ombre. Lu soir, devenu tout à fait l'esclave de mon cœur, je descends à son appartement, je sonne d'une main agitée. La fille de chambre vint m'ouvrir. — Il faut que je parle à madame de Alar — , dis-je d'un air décidé. — Cette fille m'annonça avec un peu de contrainte. — Je n'y suis pas, dit avec empressement madame de Mar — . — La porte se referma à mon nez. \e sachant que faire , je m'en allai, jurant à mon pauvre cœur qu'il serait vengé. La nuit, je ne dormis pas; mon amour n'était plus que de la colère. Racliel serait venue, que je ne sais si elle eût été la bienvenue. Dans la matinée, je reçus par la poste ce petit billet, qui m'expliquait un peu l'énigme :
«Les rêves n'ont pas de suite; il faut se contenter de ce qu'ils !' nous donnent, sans trop les poiu'suivre quand nous sonnnes î' éveillés. "
11 Après avoir relu ce billet étrange, je tombai d'accord sur ceci, ;i savoir que j'avais alfaire à une l'ennne curieuse, qui se donnait
lOYAGK A MA FENKTKl':. C:î
louli's les jiciiK's du moude pour ne pas suivre le chemin balfu , au risque de ne pas arriver. Je ne perdis pas la carie, je résolus de jouer mon mauvais jeu.
>i Comme je m'étais mis à la fenêtre, suivant la coutume, je vis tout à coup près des dahlias une femme que je n'avais pas vue encore. C'est ici que l'autre histoire commence.
» Celte femme est jeune, c'est-à-dire qu'elle a trente et un ans; elle est belle comme les roses de juin ; elle est blonde comme les épis d'or; elle est nonchalante comme les cygnes qui s'abandonnent aux flots. Un poëte ne dirait pas mieux ; mais le cœur n'est-il pas un grand poëte? En un mot, mon cher, celte femme est adorable.
« De temps en temps elle levait les yeux à ma fenêtre un peu languissamment, si j'ai bien vu. C'était aussi de la curiosité, mais de la curiosité plus tendre et plus voilée. Or , que diable cette femme venait-elle faire là? Mais ses regards surtout, pourquoi daignaient-ils monter jusqu'à ma fenêtre ?
1) Sur le soir, je suis allé au bois, à coup sur entraîné par la fatalité. Comme je côtoyais l'horrible petit mur de Boulogne , je vis tout à coup flotter en avant l'amazoue ; cette amazone que j'ai pressée sur mon cœur ! Le petit monsieur qui m'a si bien remercié l'autre fois était là, fidèle au poste. Comme alors j'étais aussi plus curieux que passionné, je parvins à dominer mon c(eur, je résolus d'aborder la cruelle madame de Mar — , à mes risques et périls. En face du petit monsieur cependant, je ne savais quelle figure faire.
11 Enfln , j'anime mon cheval, qui s'élance léger connue une flèche à côté de l'amazone. — Madame...
11 Madame se retourna; mais juge de ma surpi'ise, ce n'était pas Rachel : c'était l'inconnue , ou plutôt la belle nonchalante du jardin.
» Elle tourna la tête avec une grâce charmante. — Eh bien I monsieur, que voulez-vous me dire, s'il vous plaît?
11 Le petit monsieur jugea à propos de passer en avant; aussi je le saluai de l'air du monde le plus aimable.
» - — Madame , pardonnez-moi si je viens sans façon. . .
64 VOYAGE A MA FEXKTRE.
)i — C'est à moi, monsieur, de m'excuser d'avoir pris un cheval et mis une amazone qui vous a trompe, j'imagine.
" — Je ne m'en plains pas , madame. . .
" Ici elle sourit avec toute la douceur anjjélique des vierges de Pérugin. J'étais (rouble au |)oinl que je lui parlai du beau temps.
" Tout en parlant du beau temps avec moi, elle s'écria tout à coup : «Oh! la jolie petite fleur bleue! « .\ peine eut-elle dit ces mots que je fus à terre pour cueillir la fleur. — I,a voilà, madame; ne la refusez pas, quoique ma main l'ait profanée. C'est un myosotis. Souvenez -vous de moi, dit le myosotis; le myosotis parle toujours pour quelqu'un !
V — Monsieur, je n'oublierai pas, dit-elle en glissant la fleur sur son sein, je n'oublierai pas que le souvenir, le souvenir seul de madame de Mar — m'a valu ce myosotis.
» — Madame de Mar — , croyez-le bien, madame, n'est pour rien dans tout ce qui se passe ici.
I) Celte fois , au lieu de sourire , l'inconnue pencha son front rougissant.
11 Enfin , mon cher , je ne puis te dire tout mot à mol. Sache seulemeul que durant plus d'une heure nous fûmes à ce chapitre charmant. L'inconnue fil si bien son compte, qu'à l'inslanl du départ elle me dit d'une voix adorable : « .\ revoir, monsieur Henri des Feugeraies. »
11 Comment sait-elle si bien mon nom? Elle s'appelle madame Eucy de l'er — . Elle a passé le prinlenips dans la liretagne , au château de M — ; elle est revenue à Paris ces jours derniers, je ne sais pourquoi. "
Lcllrc anoiii/mc à M. Henri des Fc/Kjcraics.
« s août.
11 Je vais à Osicnde ; (pic Dieu me coiuluisc ! Miiis vous ! est-ce que vous restez à Paris? Oui, vous y resterez pour les deux beaux yeux que vous avez chaulés. Adieu donc. Je pars ce soir, ciuporlanl le mjosolis : je me souviens, moi. "
VOYAGE A MA FENKTRE. 05
De Henri à Ernest.
u D'OsIoikIp, 1.") aoiil.
" Oui, mon cher, c'est d'Ostendo que je l'écris. Mais que le dirai-je ? je suis heureux; or, on l'a dil, le bonheur ne se raconte pas. Je suis venu ici avec madame de Ver — , qui m'aime à la fureur. Figure -toi qu'elle était la confidente de madame de Mar — . Madame de Mar — lui écrivait tout, jusqu'à mes lettres. N'ayant pas yrand'chose à faire là-bas dans son château , elle s'est prise d'une belle passion pour moi. Connue sa dédaigneuse amie répondait mal à mon amour, elle a voulu bien répondre : elle a pris la poste. Elle m'a trouvé très-ressemblant au portrait qu'elle avait déjà dans le cœur. Tu sais à peu près la suite. Après notre rencontre du bois, rencontre qu'elle avait préparée, je lui ai écrit avec feu ; sa réponse demandait une réponse , et ainsi de suite. J'ai su qu'elle allait à Oslende; j'ai voulu aller à Ostende. Je suis parti avec elle en toute vapeur. Une fois en route , elle m'a tout confié en pleurant sur mon cœur. Ah ! la coquette , comme elle sait bien pleurer ! Ces larmes-là ne sont jamais perdues ; il y a toujours des lèvres pour les recueillir. C'est la fennne d'un honnête consul qui est au bout du monde : tu le vois, c'est un peu la femme libre. Elle est gaie, folâtre, capricieuse; c'est une Française en un mot, digne d'un meilleur temps. Enfin, j'ai donc trouvé l'amour. — Mais Rachel ? diras-tu. — Chut ! Lucy pourrait me surprendre ! "
De Lucy à Rachel
« D'Ostcndp, 15 aoùl;
)) J'ai fait le voyage gaiement comme ceux qui voyagent pouf voyager. Je pensais à toi et à tes amours. Or, tu ne t'imaginerais jamais, ma clière , qui j'ai rencontré hier à Ostende? M. Henri des Feugeraies, qui n'a pas trop l'air de s'ennuyer. »
66 VOVAGK A MA FEXKTKE.
Quand je fus au bout de celle dernière lellie, qui me semblait un dénoùnienl, mon ami Henri des Feugeraies me raconta aùisi la fin de son histoire amoureuse :
li Eh bien! vous ave/ vu par ces lettres précieuses, réunies à grand' peine, comment j'ai aimé Rachel, connncnt hi confidente de madame de Mar — , n'ayant rien dans le cœur, mourant d'ennui en province, est venue à Paris, déjà amoureuse de moi, voir si j'étais digne du portrait extravagant tracé dans les confidences de Rachel. Moi, un peu froissé des grands airs fatigués et dédaigneux de madame de Mar — , je me suis laissé aimer sans trop de mauvaise volonté j)ar madame de l er — ; j'ai trouvé l'aventure des plus attrayantes; je suis parti avec Lucy pour Osfende sans trop regretter Rachel. Cependant, à peine en route, un souvenir opiniâtre, une espérance, un pressentiment, que sais-je ! est venu jusqu'à mon cœur. Tout eu baisant la main de Lucy , j'entrevoyais dans un rêve furtif la pâle figure, dédaigneuse et touchante à la fois, de madame de Mar — ; tout en caressant les cheveux de madame de Ver — (dans son laisser-aller romanesque elle avait dénoué ses beaux cheveux blonds, sur le soir), oui, tout en caressant cette blonde chevelure éparse, j'enchaînais avec volupté mon âme ardente dans les tresses d'ébène de Rachel. Certes, j'aimais Lucy, je l'aimais pour ses yeux si doux, pour la fraîcheur si tendre de ses lèvres; enfin, je l'aimais pour son amour, par contrecoup et par ricochet , dirait Sterne. Alais Rachel n'était pas moins belle ni surtout moins attrayante, Rachel avait cette pâleur adorable qu'on s'imagine voir aux anges des rêves ; Rachel avait sur les lèvres je ne sais quel souvenir ou plutôt quelle science de l'amour qui troublait tous les cœurs : le sourire d'iùe après le péché. En un mot, on aimait Lucy avec des sourires, du soleil et des Oeurs : on devait aimer Rachel avec des larmes. Vous comprenez que, si j'aimais Lucy, j'aimais aussi Rachel. Vous est-il arrivé (cela arrive à tout le monde) d'aimer deux femmes en même temps, le même jour, à la même heure ? C'est un chapitre ravissant du roman de la vie, mais c'est le chapitre qui finit le |)lus mal, — en nous déchirant le c(eur.
n Le voyage de Paris à Oslende, (|uoi(|ue très-monotone, fut
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charmant pour nous ; quand l'amour est de la partie, le voyage est toujours gai ; on ne se plaint jamais de la lenteur des chevaux , on maudit les chemins de fer; l'amour donc nous égayait à propos, il animait le paysage , il parfumait le vent. Je n'ai jamais vu si bien verdoyer les peupliers, les colzas et les prés de la Flandre. Jusque-là, j'avais entrevu, sans y prendre garde, les magnifiques vaches si bien éparpillées sur l'herbe touffue. Certes, si jamais le voyageur a rêvé que le bonheur était au fond de quelqu'une de ces silencieuses baraques, vues au loin et presque dans l'ombre, ce voyageur ne passait pas en Belgique, qui est la prose du paysage; il faut au bonheur des rochers et des montagnes. Cependant, je me souviens que, entre Gand et Bruges, j'ai bâti mon château, comme j'eusse fait en Espagne.
" A Bruges, cette ville funèbre où logent l'ennui, le spleen, le fanatisme, nous qui n'avions pas le spleen, nous nous arrêtâmes pins longtemps que les autres voyageurs. L'amour est bien placé partout, il élève hardiment son tnkic au premier endroit venu. Après une halte de quelques jours, nous partîmes pour Ostende. — .\ propos, dis-jc à Lucy, nous n'avons rien vu à Bruges? — C'est vrai, je ni/ pensais pas, me répondit-elle. — Nous rencontrâmes à Ostende de blanches baigneuses de Londres, trois ou quatre Allemandes plus ou moins baronnes, enfin quelques Françaises, entre autres la belle madame Th — , la comtesse D — ■, madame d'O — . Dès la première promenade , je fus accosté sur la jetée, s'il m'en souvient, par quelques-uns de ces amis de passage qui ne donnent que la main; on a plus ou moins bien déjeuné avec eux, mais voilà tout. Pourtant, je rencontrai à Ostende un brave et loyal ami, le marquis de R — ; mais avec celui-là, au lieu de déjeuner, je m'étais battu. Malgré notre désir de vivre à l'ombre, presque en sauvages, au bord de la mer, dans quelque hôtel dépeuplé, nous fûmes entraînés au Casino. — Après tout, me dis-je, je puis bien me promener au grand soleil avec une belle femme qui a l'air d'être éprise de moi pour la saison (ici, c'était la vanité qui parlait); d'ailleurs (reprit la raison), un tête-à-tête infiniment prolongé devient infiniment ennuyeux, surtout au bord d'une mer toujours endormie qui n'est qu'un élang moins les saules. Puisque tout
lo iiiondo vpiil de nous, vivons pour nous, mais dans l'ivresse du monde. — Nous fûmes de lous les petits plaisirs d'Ostende. .Après midi, à l'heure du bain, la mer offrait un coup d'œil charmant, c'était là notre seul théâtre : on voyait les jolies baigneuses sortir des baraques, — du moins on voyait leurs tètes presque toutes blondes nageant sur l'eau agitée; eà et là on voyait un bout d'épaule, mais au même instant un flot jaloux passait mal à propos. Et puis, c'étaient de petits cris effarés, celle-ci qui perdait le pied, celle-là qui perdait la tète, l'une qui s'élevait trop haut, l'autre qui recevait un jet d'eau d'une compatissante voisine. Et puis, les promeneurs qui rient sur le rivage, le rayon du soleil, les nuages qui pa.ssent, l'oiseau qui rase les flots. Enfin, vous savez comme moi quel tableau ravissant c'était là, })Iein de dislraclions pour les promeneurs qui n'avaient rien à faire — si ce n'est l'amour.
» Nous étions descendus à l'hôtel d'Angleterre, où Luey s'ennuyait un peu en dépit de moi-même. Mais comment ne pas s'ennuyer un peu dans un hôtel quand on voyage, même quand on voyage à Cylhère ? comme disait madame du Deffant. Nous sortions toujours entre onze heures et midi, nous allions sur le rivage, nous revenions di\jeuner en tcte-à-tête, comme deux ramiers qui becquètent au-dessus du nid. L'après-midi se passait au bain , à la promenade, je ne sais plus comment. Le soir venu, après un diner babillard, nous allions au Casino. Les oisifs de cœur lisaient les gazettes. Hélas! au bout de quinze jours, je les lisais, moi. Lucy s'en plaignit d'abord, mais bientôt les œillades anglaises ne lui laissèrent plus le temps de se plaindre. Je me plaignis à mon tour, mais, dès la première plainte, elle étouffli ma voix par un baiser et par un éclat de rire. — Je m'amuse bien avec vous, me dit-elle d'un air de charmante moquerie ; je puis bien m'amuser de tous CCS geiilleiuen. — Nous nous aimions de bonne foi, qu'avais-jc à dire? Cependant je me mis de plus belle à lire les gazelles.
« A j)eine un mois s'était-il écoulé depuis notre arrivée, qu'on vint à parler au Casino d'une étrangère un peu farouche qui voyageait seule. Elle s'était promenée durant deux après-midi sur la rive, mais voilée, mais solitaire. On ignorait encore si elle était brune ou blonde. .. Elle est jolie, dit le marquis, car elle fuit ton-
jours. — Ou plutôt , dit le jeune W — , c'est la violette qui se cache ; mais on la reconnaît, parmi les grandes herbes, à son parfum suave et printanior. — Ce parfum m'a joliment l'air d'être de l'amour, dit une dame, quelque amour fatal et romantique. — Alors, reprit le marquis, co n'est plus un parfum printanier, car, si j'en crois sa main, qui a la blancheur du marbre, c'est une femme de trente ans. — C'est bien étonnant, dis-je , que je ne l'aie pas encore rencontrée. — C'est tout simple, cela ne vous regarde pas, dit madame Th — en jetant un coup d'œil malin sur Lucy, vous n'êtes pas de ceux qui font des rencontres, laissez-les aux solitaires. — D'autant plus étonnant, reprit le marquis, que ce matin elle vous suivait de près vers la jetée, mais on n'a pas des regards pour tout le monde. » Là-dessus on parla à perte de vue et d'esprit des femmes délaissées, des tristesses de l'amour, de la mauvaise foi des hommes, des peines du cœur, le tout sans mettre de côté ses moyens de séduction, si bien qu'à la fin de la séance il y avait plus d'un cœur de pris — non pas à la leçon.
" Le lendemain , comme nous allions prendre le thé avec Lucy : — Aujourd'hui, me dit-elle, j'espère bien que nous serons seuls. Décidément il y a trop d'importuns à Ostende ; c'est à peine si on nous laisse un peu à nous-mêmes. — Nous nous mîmes à table; le thé n'était pas versé quand ime servante de l'hôtel nous vint avertir qu'une dame en grand deuil demandait madame Lucy de Ver — . Cl Le nom de cette dame? — Elle me l'a dit, monsieur, mais elle me l'a si mal dit. . . » Lucy se mit soudainement à rire. " A coup sûr, dit-elle , c'est lady M — qui vient nous tirer les cartes. Dites-lui que je l'attends. » La servante sortit. « Lucy, vais-je rester dans votre chambre? Suis-je digne du jeu de cartes? — Oui, oui , restez malgré vos pantoufles; je vous le dis tous les matins , de ne pas l'enir en pantoufles chez votre voisine , mon cher ; mais enfin restez tel que vous êtes. » A cet instant la porte s'ouvrit : « Ciel ! s'écria Lucy. — Mon Dieu ! " in'écriai-je moi-même.
)' Rachel venait d'entrer.
5) Soyez la bienvenue , dis-je en lui tendant la main , sans trop savoir ce que je disais; vous arrivez à propos, vous allez prendre du thé. »
» Lucy, toute cliancelaiilc de ce coup si imprévu, alla pourtant se jeter sur le cœur de son amie; elles s'embrassèrent, mais comme deux comédiennes au théâtre. Pendant cette accolade, où leurs cœurs n'étaient pas à l'aise, Lucy eut le temps de se remettre un peu. Il Conmie le voilà tout en deuil, ma toute belle Parisienne, ni plus ni moins qu'un corbeau; mais lu n'es pas un oiseau de mauvais augure, loi. — Qui sait?i! dit tristement Rachel. Elle se laissa tomber sur un fauteuil, elle pcnclia son front abattu et nous regarda l'un et l'autre à la dérobée. Qu'elle était pâlie de|)nis noire départ! Sa beauté n'avait rien perdu , car ce n'était plus le dédain qui dominait sa figure, c'était la douleur.
V Moi je ne savais que dire, je ne savais que faire; j'étais là muet et immobile. Ah! si j'avais écouté ^llon cœur, comme je me serais jeté de bonne foi sur le sein agité de Rachel! Comme j'aurais éclaté dans ma passion ! Comme j'aurais versé de douces larmes sur ce cœur attendri ! a Enfin , reprit I-ucy après un silence fatigant pour fout le monde, tu me diras cependant pourquoi ces habits funèbres? ■ — Je suis veuve, répondit Rachel d'une voix brisée. — Ah ! voilà donc le secret de celte grande douleur"? — Oui, voilà le secret, reprit Rachel avec amertume. Dans ma douleur, n'ayant près de moi nulle âme charitable et compatissante, je suis revenue à toi, toi, ma meilleure amie, toi, 7na roiifidente... — Je te remercie, ma chère , de ce souvenir et de cette confiance. Tu tombes ici à merveille : Ostende est une vraie ville de deuil; le plaisir y met un crêpe à son bonnet. — En vérité, reprit madame de Wat — d'un air de doute, tout en nous regardant ; je vous croyais ici dans la joie la plus radieuse, car vous n'êtes pas veufs, vous autres... Est-ce que vous prenez sérieusement les bains de mer? — Très-sérieusement. — Je veux me baigner aussi. — Eli bien! ma chère, prends donc (ont de suite du thé; dès celle après-midi, nous irons nous baigner ensemble. J'ai pour voisines de mer deux Anglaises charmantes, un peu rieuses et un |)eu folles, qui finiront par t'ég.iyer. >i Vous savez la lettre cruelle que Lucy avait écrite à Rachel. Cette lettre, ce chef-d'œuvre de raillerie amère et d'impertinence féminine, fui un coup de feu pour la pâle et dédaigneuse Rachel. Jusque-l;i illc avait doul('', jusque-là elle avait joué avec l'amoui',
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sans prendre la peine de descendre dans son cœnr; mais celle lettre, comme un éclair qui illnmine et qui brûle, lui avait appris tout d'un coup qu'elle m'aimait et que j'aimais Lucy.
" Je ne vous dirai pas mot à mot tout ce qu'elles se dirent ce jour-là ; je vous en apprendrai bien plus , à coup sûr, en vous disant ce qu'elles ne se dirent pas. Avant le soir, vous devinez qu'elles étaient jalouses , sous ce ciel flamand, comme deux amoureuses de Grenade ou de Scville ; jalouses à faire pitié : car si mes paroles étaient pour Lucy, mes regards étaient pour Rachel; si mon cœur était pour l'une, mon âme était pour l'autre. Enfin, il s'élevait entre elles une lutte terrible, sauvage, désespérée; un combat à outrance, commencé avec l'amour, mais qui devait finir avec la mort. Ce qui vint encore donner plus d'ardeur au combat, ce fut la jalousie de la beauté , qui pour les femmes est pire que la jalousie de l'amour. Au bain , au diner, à la promenade, au Casino, Racbel et Lucy, Rachel avec sa beauté et sa tristesse, Lucy avec sa grâce , son charme et son esprit , étaient le pomt de mire des madrigaux des quatre parties de l'Europe. Elles faisaient bon marché toutes deux de l'esprit des Anglais, de la sentimentalité des Flamands , de la raison des Français et de la grâce des Allemands Mais quelle femme en ce mauvais monde se résigne de bon cœur à voir l'encensoir lui passer devant le nez pour les beaux yeux d'une autre, l'encens fùt-il des plus grossiers? L'amitié de Lucy et de Rachel s'était perdue dans l'amour, bientôt la haine s'alluma dans la jalousie. Ouelle jalousie, mon Dieu! Mon cœur en saigne encore.
" Cette jalousie s'accrut de jour en jour comme un incendie battu parles vents. J'avais beau faire pour l'apaiser; je n'avais qu'un bon parti à prendre, c'était de m'en aller loin d'Ostende, sans mot dire. Mais, je vous le demande, comment partir quand le cœur veut rester? Comment prendre la force de me séparer violemment, par bonne volonté , de ces deux femmes adorables, de ces deux femmes adorées qui étaient toute ma vie, tout mon tourment, toute ma joie ? Je me laissai aller au fatal enchainemcut des choses, espérant du temps qui calme tout. Mais, mon Dieu! ce n'est pas le temps qui calme fout, c'est la mort. 11 y a un an que le temps passe en vain sur mon cœur.
n J'aimais donc Raclicl, j'aimais Liicy, lanlot l'une, tanlôl l'aulrc; liUcy avec passion, comme le souvenir, connue la femme qui vous a donné mieux qu'un sourire sur ses lèvres ; Rachel avec adoration , comme l'espérance, connue la feiimie qui est plus qu'une fennne , qui n'a pas encore mordu avec vous à la ])omme de l'amour.
" J'étais entre deux feux ou plutôt entre deux sources de larmes, entre deux douleurs de plus en plus profondes. Moi, je souffrais par contre-coup de ces deux douleurs. Je n'étais pas jaloux, moi, mais toutes- les angoisses de la jalousie ont déchiré mon âme. llacliel, toujours plus pâle, se renfermait dans sa tristesse comme dans un tombeau; elle pleurait en silence, elle gardait un sourire pour cacher son mal; mais que pour moi ce sourire était éloquent ! Lucy , toujours plus belle , éclatait par des sanglots , des sarcasmes, des évanouissements. Elle voulait partir avec moi seul, moi je ne voulais pas. Elle voulait fatiguer Rachel, mais la pauvre femme ne se voulait pas fatiguer, tant elle leeherchait le fatal tableau de notre amour !
» Elles se baignaient à la même heure et du même côté. Plus d'une fois, mon Dieu! j'avais pensé qu'il n'était pas sans danger de laisser ainsi à peu près seules au-dessus de l'abîme deux jalousies, deux haines, deux douleurs si profondes. Cà et là, tout en me baignant au loin, je cherchais à les voir. Je les voyais alors allant, venant, se mêlant aux autres baigneuses. La mer les apaise, me disais-je; la mer est bonne pour ceux qui souffrent ; elle berce toutes les douleurs.
>' Une après-midi, elles se baignaient connue de coutume ; moi, je me baignais plus loin sans inquiétude pour elles, me reposant sur Dieu, sur les matelots, sur l'insouciance. Cependant depuis deux jours Rachel était plus sombre encore, elle semblait ])encher le front sous un dessein sinistre, elle avait des distractions étranges. Ce jour-là le soleil éblouissait les baigneuses, la rive était pres([ue déserte, à peine si (juelques nouveaux venus se promenaient sur la jetée. M'étant tout d'un coup, peut-être par pressentiment, soulevé sur une lame, j'entrevis Rachel et Lucy en Icle de toutes les baigneuses, s'éloignant de plus en plus dans la mer. Lucy se coiffait quelquefois d'un petit cachemire bleu et rouge; ce jour-là je la
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reconnus à ce cachemire dont un pan flottait au veut, — hélas! en signe de sakit! — Surpris de les voir si loin dans la mer, je m'avançai un peu de leur côté, regardant toujours.
» Ah ! mon ami! irai-je jusqu'au bout de cette triste histoire? vous dirai-je que tout à coup j'entendis un cri d'effroi, qu'au même instant je perdis de vue les deux baigneuses! — Est-ce une lame qui a couvert leurs têtes? dis-je en volant sur l'eau. — Hélas! quand la lame fut passée, je ne vis plus que la surface verte uu peu agitée.
» J'appelai au secours : toutes les baigneuses poussèrent des cris d'épouvante et revinrent à leurs barques; quelques baigneurs s'avancèrent sur mes traces. Moi , je me débattais comme un furieux avec les flots; j'étais comme dans ces horribles songes où l'on ne peut avancer, où l'on n'arrive que trop tard, et, comme dans les songes, j'arrivai trop tard; j'arrivai tout ruisselant et tout ensanglanté, la mort dans le cœur, résolu de ne pas reparaître si je ne pouvais reparaître avec elles, avec toutes les deux, car je n'eus pas une seule fois l'idée de sauver l'une sans l'autre. Un homme du bain, sorti d'une baraque quand j'avais crié au secours , arriva avant moi vers l'endroit fatal. Il plongea deux fois en vain. " Où sont-elles? me cria-t-il tout en colère pour me cacher son imprudence. — Elles sont là, " dis-je en me jetant au fond.
» Je m'étais trompé; je ne trouvai comme cet homme qu'un peu de sable et de gravier. Je reparus seul en levant au ciel un i-egard désespéré. J'avançai au hasard, perdant la tète et voulant perdre la vie. Rachel , Lucy, où èles-vous? murmurai-je d'une voix étouffée. Je redescendis encore dans cette tombe infinie; enfin je sentis une femme qui se débattait avec la mort; — mais seule!
» Je fus presque tenté de laisser celle que j'avais trouvée. Pour l'amour du soleil, je remontai avec elle.
" Toute cette scène terrible se passa en quelques secondes. Mille pensées, mille images, mille rêves traversaient mon esprit. Ainsi, pendant que je revenais sur l'eau — l'espace d'une seconde, — j'eus le temps de me demander si c'était Rachel ou Lucy, si l'une avait entraîné l'autre, si j'aimais mieux sauver celle-ci que
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colli'-Ià. Ali! dans les inomenls siiprèiiios, la pcnsôo de rhominc est celle de Dieu.
" Celle que j'avais Irouvée, e'élail Raeliel. ^ Pourquoi n'esl-ce pas Lucy? dis-je en la voyant. — Pourquoi n'esl-ce par Rachel? n eus-je di( eu voyanl Lucy. Et , tout en baisant les cheveux épais de Ilachel, je la jetai avec colère au premier marin venu. «./\llez, dis-je, elle n'est pas morte celle-là. ■'
» J'avais à peiin- achevé ces mots que j'étais déjà au i'oiul de la mer. Mais, hélas! vinjjt fois je recommençai eu vain ce pénible et douloureux voyage. La pauvre Lucy était perdue à jamais. Dieu fui inexorable. Je voulais mourir à chaque voyage; mais, quand j'étais sous les flots, j'es])érais revoir Lucy à la surface au bras de quelque nageur plus heureux que moi dans ses recherches. Ce])endant sans le marquis, qui m'entraîna malgré moi, mais tout défaillant, je ihî fusse jamais revenu sur le rivage. — Faut-il vous le dire? Rachel était encore dans mon cœur, je voulais revoir Rachel, je voulais tout savoir.
)' Je n'abandonnai la rive qu'après avoir vu le plus courageux marinier à la recherche de Lucy. Tout le monde l'aimait; elle était la joie d'Ostende; morte ou vivante, on voulait la retrouver. On me transporta à moitié mort et à moitié habillé dans le premier cabaret du rivage où on avait déposé Rachel. Elle revenait peu à peu à la vie; elle se débattait toujours connue dans la mer. Je voulus la voir et lui parler. Je la revis, mais je ne lui dis rien. Que pouvais-je lui dire? A ma vue, elle se cacha le front dans les mains, et s'écria dans un sanglot : « Lucy! Lucy! « Elle tendit les bras et s'évanouit encore, k X'ayez pas peur, dit un médecin, cUe-là est sauvée. »
» Pendant que le marquis lui ])rodiguait des secours, je ressaisis mes forces et je retournai sur la rive; les nageurs cherchaient toujours, (|iu)i([u'il fût trop tard, a Hélas! dis-je dans mon désespoir, je ne te reverrai plus, toi, ma chère Lucy! " Et je jetais des regards de fureur et d'amour sur la mer.
» Je ne voulus pas me détacher du rivage; je m'étais couché à moitié nu sur la grève, poursuivant les songes les plus funèbres. De temps en temps me revenait le souvenir de Rachel, mais je repoussais ce souvenir qui devait être toujours amer à mon cœur
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«Allez, allez, disais-je, fuyez loin de moi si vous èles coupable, car la mer est trop près de nous; fuyez, pauvre jalouse insensée, car j'ai encore assez de force pour vous traîner là-bas où est Lucy. « Sur le soir, le marquis, qui savait tout ce qui se passait dans mon cœur et dans le cœur de Rachel, vint me supplier de retourner pour un instant à l'iiôlel. Je le suivis sans rien dire. Il nie prit le bi'as dans l'escalier et me conduisit à la cliambre de Rachel. Elle m'attendait: sur les prières de mon ami, elle allait partir pour Spa avec deux baigneuses que le marquis devait rejoindre bientôt; elle voidait me revoir et me toucher la main en signe d'éternel adieu. J'avais résolu d'être impitoyable, u Mais un seul mot cruel la tuera, » me dit le marquis. Et, en effet, elle était si défaillante, elle était si près de la mort qu'une seule secousse de plus la renversait à jamais. " Elle va mourir en chemin, dis-je. — Je le crains, mais elle mourrait ici à coup sûr ; il faut donc qu'elle parte à l'instant; mes amies auront pour elle tant de sollicitude qu'elle y mettra un peu de bonne volonté. Allons, approchez-vous d'elle : soyez charitable ; songez qu'elle vous aime et que vous l'avez aimée. »
)' J'allai à elle tout chancelant : un soupir, un regard profond et douloureux, ime main touchée d'une main prête à caresser et prête à déchirer, voilà tout notre adieu. En m'en allant, je l'entendis qui murmurait d'une voix étouffée : «0 Henri! me pardonnerez-vous d'être venue ici?" Elle partit; moi je retournai sur le rivage. On ne cherchait plus Lucy. Lucy était perdue pour moi, pour le monde, pour la terre. Ah! vous ne saurez jamais quelle est l'amertume des larmes versées sur celte tombe sans fond. Dans un cimetière , les larmes pieuses font éclore des fleurs et pousser des herbes consolantes où l'on respire l'âme des morts; mais dans la mer!
» La mer cependant venait par moments sourire à mes souffrances; elle avait comme moi ses plaintes et ses agitations, ses colères et ses larmes. Ah ! que je prenais une sombre joie à la voir le matin dans son flux, quand chaque flot venait bruyamment se briser à mes pieds! Je voulais sans cesse me laisser engloutir, mais sans cesse j'espérais voir revenir dans une lame la blanche dépouille de ma pauvre maîtresse. Je reculais peu à peu l'œil égaré sur
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cliaqiic nouvolle vague; je reculais ainsi jusqu'à l'heure du reflux, el , plus que jamais désespéré, je tombais presque morl sur la grève.
n J'épuisai mon cœur, mon âme, ma vie, mais non pas ma douleur, à ce spectacle cruel. La mer fut avare de mon trésor. Un jour, cependant, à l'iieure du flux, ayant cru entrevoir dans une vague encore lointaine un vêtement de femme, je m'élançai comme im fou, avec des cris de fou, au-devant de cette espérance; je me jetai tout éperdu et tout défaillant sur cette vague, comme si elle eùl renfermé Lucy. Cette vague était comme le dernier adieu de la morte; car elle m'apportait le petit cachemire dont s'était coiffée Lucy le jour Hital. La pauvre et chère coquette !
« Je saisis avec ardeur ce cachemire qui avait touché ses cheveux adorés, qui a gardé un parfum d'elle-même, qui est pour moi la ])lus sacrée des reliques!
)' Que vous dirai-je encore? Le marquis m'entraîna loin d'Oslende. Plaignez-moi et pardonnez-moi mes heures de profonde solitude. Je sais bien que le temps nous éloigne toujours des morts , c'est une loi de la vie; mais il est de grands malheurs où le temps ne peut rien. Mon grand nialliour, à moi, le devinez-vous? — J'aime Rachel ! »