SUR UX LIVRE IMPOSSIBLE ET INVRAISEMBLABLE
qu'il y a DEi;\ MAMKRES d'ÉTRE POETE.
In liiTP (le bonne foi.
Mu\T.\ii;.vK.
Il pleut h verse. Je ne sais que faire, je ne sais que dire, je ne sais où aller. Je n'ai pas délivres parce que j'ai des tableaux.
Heureusement pour vous et pour moi vous ne connaissez pas tous les livres que j'ai faits. L'oubli, ce grand réparateur de tous les loris, les a ensevelis dans ses toiles d'ai-aignée. De profundis.
Il en est un dont je veux vous dire un mot.
C'est un livre impossible et invraisemblable, triste et joyeux, sombre et gai, traversé de clairs éclats de rire, beaucoup de soleils levants, beaucoup de soleils coucbants, spirituel et bête, raisonnai)le et fou, paradoxal et rebattu , — en prose et en vers.
Si ce livre est digne d'être étudié, c'est par la passion; — la ])assion, cette secousse du ciel, cette musc de Tnifini qui aime les
orages et les abîmes, cette caresse ou cette fureur du vent marin qui enfle les voiles du navire et le pousse en pleine mer, là oii chantent les sirènes, là où hurlent les dangers, là où éclatent les tempêtes.
De ce livre je ne sais ni le commencement ni la fin. — Le commencement est cousu avec du fil de la Vierge accroché à un berceau ; la fin , — les bons dénouements font les bons livres, — mais comment celui-ci finira-t-il ?
J'y ai lu des pages qui m'ont charmé et désolé. Que de fois ma gaieté y a répandu des larmes et ma tristesse des rires !
Que de belles strophes taillées dans le vif du sentiment ! que de beaux paradoxes jetés dans l'éclat de l'esprit !
Ces sonnets ne sont-ils pas ciselés avec tout l'art d'un Benvenulo Cellini? Mais valent-ils ces poëraes qui ont jailli du cœur comme une source vive de poésie amoureuse ?
Quoi qu'en dise Boileau, ce jardinier d'un jardinet, qui taillait l'if et le chèvrefeuille pour ftiire la toilette à la nature, j'aime mieux un long poëme qu'un sonnet mignon, parce que j'aime mieux l'inspiration du cœur que les recherches de l'esprit.
Ce livre charmant et détestable , qui ne sait rien et qui ose tout dire, qui est trop souvent ouvert au même chapitre, vous en avez lu çà et là quelques pages, — qui sait? vous y avez écrit quelques lignes.
Dans ce livre qui n'est rien, il y a de tout. Il y est question de peinture et de statuaire, de Lully et de Mozart, de tous les poètes connus et inconnus. C'est toute une bibliothèque en désordre; c'est à y devenir fou, car il y a un fragment sur Dieu, — un abîme qui eût effrayé Pascal.
C'est pour ce ILvre-là seulement que j'ai été poète. J'ai chanté pour moi seul les belles strophes de la passion et de la rêverie.
Ce livre , c'est le fini et l'infini. C'est hier, c'est aujourd'hui, c'est demain.
Ce livre, qui est un mauvais livre, est du moins un livre de bonne foi , écrit par un homme de bonne volonté.
Ce livre , c'est ma vie.
94 VOVAGK A MA FKXETRE.
Il y a deux manières d'être poëic :
Etre poi'le pour soi ou pour les autres , pour sa vie ou pour son œuvre.
Klre le violou dont le premier venu saisit l'archet , — le miroir où l'étranger vient voir passer les images de sa vie.
Ou bien être le violon d'Hoffmann , dont Hoffmann seul savait les secrets; — le miroir amoureux où la b«;lle Djaïma, morte vierge et martyre, a surpris sa chaste nudité, — et qu'elle a brisé pour cet attentat.
Quand j'avais vingt ans je me promenais souvent en compagnie d'une belle fille et d'un enfant qui me parlaient ainsi tout en me donnant la main.
LA «ELLE FU.LE
0 mon amant I (jue tu es heureux des inspirations qui tombent de mon cœur !
I.,e monde de ton âme, quand tu es avec elle, est un monde lugubre tout panaché d'idées folles, un ciel nocturne tout étoile de rimes scintillantes.
LA BELLE FILLE
Oui, ces rnnes-là sont des étoiles de poésie qu'il cueille avec amour.
l'exfaxt.
Que ne cueille-t-il toujours les roses toutes fraîches que j'incline sous sa main ! — Cueillir des rimes ! encore s'il cueillait des idées ! — Mais les idées n'ouvrent leur calice que sous mon souffle de feu.
LA BELLE FILLE
Les idées! j'en ai les mains toutes pleines.
l'exfaxt.
Tu appelles cela des idées ! ce ne sont que des rimes : buissons, c/iaiisons , sauvage, rivage, bois, abois , perle , merle, miel, ciel.
LA BELLE FILLE
Tu ne comprends pas, — enfant! — qu'il y a tout un hymne agreste dans ces mots. Ecoute plutôt chanter mon poète.
Elle dit; et moi je me mis à chanter cette symphonie de la terre au ciel , prenant la rime des mains de la belle fille comme la religieuse son rosaire.
Un rayon de soleil se brise Sur la branche et sur les buissons.
Je massieds à l'ombre où la brise M'apporte parfums et chansons :
Parfum de la fraise rougie Qui tremble sur le vert sentier; Chanson — palpitante élégie — De l'oiseau sur le chêne altier;
Parfum de la rose saurage, Doux trésor du pâtre amoureux; Chanson égayant le rivage, Qui parle à tous les cœurs heureux;
Parfum du trèfle qui se fane Et pénètre au travers du bois; Chanson d'une bouche profane Qui met plus d'un cœur aux abois;
Parfum de la source qui coule Dans un lit de fleurs ombragé ; Chanson du ramier qui roucoule.
Et me chante l'amour que j'ai ;
Parfum de l'herbe qui s'emperle A la brume des soirs d'été; Chanson éclatante du merle , Qui bat de l'aile en sa gaîté ;
Parfum de toute la nature, Fleur, arôme, ambroisie et miel; Chanson de toute créature Qui parle de la tene au ciel.
Et quand j'eus ainsi secoué les parfums et rimé les chansons que la terre élève au ciel, la belle fille me sourit et l'enfant nie rit au nez à belles dents.
9G VOVAGK A MA FEXETRE.
LA BELLE FILLE
0 mon pot'le ! comme lu as bien parfilô la rime.
Il arranf);c des mots en balaille. Les mois appellent les mois : le subslanlif appelle l'adjeclif, radjeclif appelle le verbe, — et l'idée sort de cette tour de Babel comme la lumière du chaos , — et cela s'appelle de la poésie ! Ce ne sont que jeux d'esprit et de hasard. — C'est vous qui êtes des enfants, puisque vous allez chercher le soleil dans un puils. Je vais vous donner une leçon de poésie, — moi qui n'ai pas sous le bras un dictionnaire de rimes.
Comme il parlait encore — l'enfant — je vis apparaître Cécile sur le sentier, Cécile qui, toute yaie, toute pensive et toute distraite en même temps, s'en revenait de vendanger sur la colline. Je courus à sa rencontre. — Tu viens à point, me dit-elle en se jetant à mon cou après avoir posé son panier de raisin sur la niarye du sentier, je songeais, tout en égrenant ces belles grappes de pourpre et d'or, tout en cueillant au passage ces doux fils de la Vierge qui portent bonheur — à ceux qui sont heureux ; — je songeais que déjà les bois ne chantent plus, que le regain est fauché, que les moulins à vent annoncent l'hiver là-haut, là-haut sur la montagne; car les voilà qui s'en vont à perdre haleine. Or l'hiver, ami, nous ne nous rencontrerons plus , — moi dans la vallée , toi sur la montagne. —
Ainsi elle me parla, cette belle fille que le soleil avait couronnée de cheveux d'or. Ce que je lui répondis, je n'en sais rien. Combien nous égrenâmes du même coup de dents de grappes de raisin, je ne les comptai pas. Pourquoi la nuit nous surprit et nous égara dans les sentiers, ce fut parce que nos cœurs avaient à chanter toute la symphonie de la vendange. Je lui dis adieu au seuil de sa porte. Elle entra. On l'attendait pour souper. Le père jouait du violon sans trop d'impatience. Le frère avait tué des cailles et des bécassines. On servit tout cela sur la table. — El ton panier de raisin? dit la mère à Cécile. — Ah! mon Dieu, dit-elle en rougissant, je l'ai oublié. — Tu l'as oublié, lu es donc folle ! Pounjuoi es-tu ailée dans les vignes?
VOYAGE A MA FEXETRE.
L EXFAXT qui olail revenu inc prendre la main.
Pourquoi? Je le sais bien moi.
LA BELLE FILLE qui avait ressaisi l'autre main.
L'onfaut avait raison. Il y a deux sortes de poëtus ici-bas, les uns qui prennent la poésie pour leur vie : artistes jaloux qui cachent à tous leur cliet-d'œuvre , méprisant la renommée qui a trop d'yeux pour y bien voir ; les autres qui prennent la poésie pour leurs livres, qui s'y répandent eux-mêmes avec une sublime abnégation, — ou plulôt avec un égoïsme plus élevé, puisque leurs livres c'est encore eux , — et que leur gloire est la métamorphose radieuse de leur moi.
l'exfaxt.
Le vrai sage est celui qui est poëte pour lui-même. Je dis le vrai sage , à la condition qu'il soit un peu fou.
LA BELLE FILLE
Celui-là qui ne chante que pour son cœur ne craint pas les colères de la critique, mais celui-là qui chante pour tous les cœurs qui aîment, qui souffrent, qui vivent, est payé par cent mille battements de cœur!
Voilà ce que mo dirent ce jour-là l'enfant et la belle fille : l'enfant et la belle fille c'est l'amolr et la muse
QUELQUES l'OlXTS DE VUE SUR LA VIE DE CHATEAU.
J'ai beau m'attacher à la balustrade et vouloir re<jai<lcr daus la rue, je ne sais quelle syuiplionie d'avril, loule pari'umée de (leurs de lilas et de pommiers, m'attire vers la jeune feuillée, daus la prairie qui étoile sa robe et dans la forêt toute vierge encore.
Quand le carnaval vient d'agiter à Longcbanip son dernier grelot, quand les prédicateurs romanesques ont égrené leur chapelet, quand les peintres et sculpteurs vivants ont repris à l'atelier les tableaux et les marbres exposés, il n'y a plus rien de bon à faire à Paris, si ce n'est de s'en aller. Adieu, madame la marquise d'autrefois; adieu, madame la marquise d'hier; que le vent d'avril vous soit léger ! Allez revoir vos châteaux, vos paysages, vos hirondelles. L'heure est venue, partez. On a déj.'i recrépi les donjons héréditaires cl les villas rustiques; la violette i)arfume le sentier du parc et la roche de la montagne ; la primevère embaume l'avenue et la prairie; le bocage chante de plus belle; et, dans la sylvestre église, monsieur le curé a chassé l'araignée de votre banc.
■Là. W&1L'L'& ntS ÎLOSÏS
VOYAGE A MA FENETRE. i)<)
Allez ! allez ! fuyez Paris ; la vie est là-bas avec le soleil, .^llez ! allez ! ne fût-ce que pour reposer votre cœur et votre esprit — plus ou moins.
Jean-Jacques, « l'enfant tie la nature, i> fut le premier en France qui la fit aimer; il la peignit avec de si fraîches couleurs, il révéla tant d'attraits cachés jusque-là, il fit si bien gazouiller les oiseaux, rayonner le soleil sur l'herbe arrosée, éclore la pervenche au coin du bois, chanter la linotte dans le buisson, que tout le monde s'éprit d'un amour vrai pour le silence de la vallée et pour la solitude de la montagne. Avant lui, tous les dieux de l'Olympe, la blonde Cérès couronnée d'épis et la brune bacchante couronnée de pampre, les faunes et les satyres, Zéphire et Poraone voilaient à tous les yeux , sous leurs écharpes mensongères , les beautés rustiques. Rousseau, du bout de sa plume, fit évanouir toutes ces chimères caduques. Plus que jamais les Aiunes s'ensevelirent dans les roseaux, les dryades se cachèrent au fond des bois.
Oui, au milieu du dix-huitième siècle, quand madame de Pompadour, — la reine de France quand l'oltaire était roi, — eut ébloui et offusqué les grandes dames dédaigneuses, quand on fut las des paravents et des abbés, des |)etits vers et des petits soupers, Jean- Jacques vint apprendre à ce grand monde ennuyé qu'au delà des fêtes de Paris il y avait des fêtes plus saintes et plus belles; il avait découvert un nouveau monde sans aller loin, un monde ouvert à tout venant, où l'on pouvait rafraîchir son àme épuisée et secouer la poudre de ses cheveux. Dès ce temps-là, plus d'un grand seigneur ennuyé honora la charrue de ses mains oisives. Ses voisins commencèrent par en rire ; on commence toujours par là en France; mais Voltaire, qui savait empêcher de rire mal à propos, chanta l'agriculture dans une de ses épîtres :
Et le sot mari (ri''T'c au paradis d'Iùlcn Reçut un ordre exprès darran^ijer son jardin. C'est la première loi donnée au premier homme, Avant qu'il eût mangé la moitié de sa pomme.
Après avoir glorifié la culture de l'esprit et celle de la terre, le poète dit qu'il est des temps pour tout, que l'hiver il faut aller
100 VOYAGE A MA FEXETRE.
à Paris voir Clairon jouanl.lcs eliefs-d'œiivro do M. de \ oitairo , mais qu'à l'aurore do la bollo saison il faut « abandonner la place' aux Scudôrys et retournera l'ombre do ses bois gouverner le soc. " Ce qui acheva surtout do ranimer l'agriculture en Franco, ce fut l'exemple du duc do Cboiseul. Une fois exile , il cultiva ses terres avec passion ; il mit l'agriculture à la mode. Je ne sais plus quel pot'te fit ce vers que tous les nobles campagnards voulaient inscrire sur leurs chapeaux :
Choiscul est agricole cl Volliiire est fermier.
Plus d'une noble marquise qui s'était épanouie au soleil de la cour de Louis XU, alla finir par planter ses choux dans les marais de son domaine. Que n'ont-ellos toutes si bien fini , ces pauvres marquises tant aimées et tant calomniées !
La République fit fleurir l'agriculture, çà et là avec une terrible rosée; mais Napoléon, qui fauchait trop avec son épée, ou pliilùi, pour parler tout simplement, qui enlevait à la terre ses meiilours enfants, abandonna la terre aux mauvaises herbes. Dans le premier renouveau de la Restauration, toute la génération malade des nobles exilés alla se ranimer au soleil de la cour, craignant pour ses blanches mains le soleil des champs. Mais bientôt dégoiités de la cour par les discours des fils dos croisés et des sansculottes, les plus sages regagnèrent leurs châteaux clopin-clopant devinant qu'il n'y avait rien à faire ailleurs. Ceux-là ne s'effarouchèrent pas trop du soleil de juillet ; ils se consolaient dans la moisson ou la vendange ; ils avaient appris là-bas qu'un grand cordon serait, tout au plus, bon à lier une gerbe, qu'une faucille valait mieux qu'une épéc rouillée. Depuis IH'M) , les nobles héritiers de saint Louis fout plus que jamais fleurir l'agiiculture. Il y a bien parmi eux quelques mécontents qui en veulent à tout le monde, môme à la nature; la nature a beau fiiire pour ceux-là; elle a boitu faire fleurir le verger touffu , les cerisiers et les pêchers de la colline , les beaux pommiers du chemin , les sainfoins odorants , l'aubépine des sentiers ; la vigne a beau ployer sous la grappe rougissante, le froment sous l'épi doré, la branche sous le
l'ruit (qu'il n'est pas défendu de cueillir), les mécontents ne veulent rien comprendre à tout cela, ils déchiffrent la Gazelle ilc France au lieu de lire la gazette de la nature. Mais plus nous allons et plus les mécontents s'en vont : le temps aura bientôt fini avec eux. Que la terre qu'ils ont dédaignée leur soit légère !
Dans quelques pèlerinages aventureux dans le nord de la France, j'ai vu partout l'agriculture en grand honneur dans les châteaux; grâce à l'agriculture , il y a des châtelains qui conservent encore toute la souveraineté de leurs pères. Ces pâtres, ces charretiers, ces moissonneurs ne sont-ils pas plus esclaves que les vassaux du régime féodal? A peine s'ils ont, le dimanche, dans le cabaret, un petit souffle de liberté. Qu'on ne s'avise pas d'établir dans les villages des caisses d'épargne à la place des cabarets; laissez un peu boire et chanter ces pauvres essoufflés ! Grâce à l'agriculture et non à leurs châteaux , les anciennes familles reprennent peu à peu le pouvoir. On commence par la mairie et on se retrouve avec un petit droit de moyenne et basse justice du pays ; car, sachez-le bien, un maire intelligent fait toute la menue justice du pays; de la mairie on s'élève au conseil d'arrondissement , — au conseil général, — au conseil de préfecture, — au conseil des ministres, — et on finit, comme tout le monde, par une petite place au cimetière.
J'ai vu sur les bords de la mer des descendants de ce célèbre M. de Saint-Florentin, " cette courte figure qui ressemblait si fort à une lettre de cachet, d oublier gaiement leur titre de comte dans les semailles et la moisson. J'ai vu en Normandie , en Picardie , en Champagne, de plus grands noms que celui-là conduire la charrue ou la charrette, en casquette et en guêtres de cuir.
Alalgré les enchantements que la belle saison répand autour des châteaux, le soleil qui i-it sur le pampre, les branches vertes de l'avenue , les roses du jardin , les chevaux qui piaffent et hennissent dans la cour, les châtelaines penchées aux fenêtres, il y a dans tous ces vieux châteaux je ne sais quoi de triste, de morne, de désolé qui saisit le cœur. « C'est le souvenir d'un meilleur temps,» disait madame do C***. La comtesse de M*** est, à chaque retour à son château, d'une sombre mélancolie; le silence
102 VOYAGE A MA l'HVETUP:.
rt'ffiaic'. ic Do grâce, monsieur le «'oiiilc, laites donc dn bruit pour me l'éveiller, je me sens mourir daus ce silence. Chantez, jouez du violon, faites crier vos chiens. "
L'heure la plus bruyante est l'IuMire de l'arrivée des journaux ; c'est à qui saura les nouvelles, la pluie ou le beau temps politique; mais, hélas ! rien de nouveau sous le soleil, — ■ si ce n'est le soleil lui-même qui n'y est pas.
Outre ces grands prophètes qui s'impriment à Paris, il y a les petits prophètes des départements. Mais la gazette la plus curieuse et la plus originale de la campagne, c'est le garde champêtre ; voilà, en effet, le gazetier par excellence. Il recueille, çà et là dans ses battues, tous les événements mémorables du terroir-, il s.iit par cœur tous les petits scandales du pays , sans parler des scandales des pays voisins, qu'il apprend dans ses rencontres avec les gardes champêtres d'alentour. Le garde ehanipêlre est la première commère du village ; il passe au lavoir, il jase avec les lavandières; il passe dans les prés, il jase avec les faucheurs; il passe dans le ravin, il jase avec les pâtres; et, par-dessus tout, il a toujours l'oreille au guet ; aussi son chapelet est long quand il l'égrèno. Au château ou à la ferme il est toujours bien accueilli; on s'y abonne moyennant un broc quotidien de cidre ou de vin clairet.
Le dimanche on va se promener, ou plutôt promener ses nouvelles parures à l'église rustique; ou écoule avec distraction les éclats de voix du maître d'école et les sermons confits du curé. On regarde passer avec un sourire moqueur les fanfreluches des paysannes et la révérence naïve de la quêteuse. On s'en retourne au château avec un bon parfum d'innocence dans le ctrur ; et , sur ce parfum, la rêverie vous enlève dans les splendeurs du ciel avec les oiseaux du bon Dieu. Sur le soir, après trois ou quatre pèlerinages de l'âme dans les sphères archangéliques , on s'assied au bord d'une fenêtre du côté du village, et, tout en respirant le dernier encens que versent les Heurs avant de s'endormir, on écoute d'un oreille distraite les rires et les chants endimanchés des paysans, les airs criards du violon, adoucis par les rumeurs du soir. Parfois on veut assister à ces gais spectacles de villageois qui dansent, qui chantent et qui boivent sans souci du lendemain; ou
jette son chàle sur ses épaules ; tout en ayant l'air de se promener pour se promener, on traverse d'un pied léger tous ces plaisirs inconnus; on écoute avec curiosité celte langue grossière qu'on ne veut pas comprendre , mais dont on aime l'harmonie sauvage.
Quand on n'emmène pas de Parisiens dans sa Thébaïde, on n'a pour toute ressource contre l'ennui que le notaire , le médecin et le curé, gens qui s'entendent à merveille à un enterrement, mais qui pourtant sont d'assez joyeux vivants s'il s'agit de dîner ou de jouer au wbist. Là , le testament , le malade et le miserere sont oubliés. En outre il arrive pour les distractions de madame quelque rêveur mal peigné, quelque Werther champenois, qui aide à secouer la poussière de la bibliothèque et de l'imagination. Mais quelle bibliothèque que celle d'un château ! Au premier rang c'est la Maison rustique, le Parfait Jardinier, la Cuisinière bourgeoise , ]e Journal des connaissances Inutiles, des livres de dévotion, des livres de chasse, quelques volumes dépareillés, chefs-d'œuvre de tous les temps , très-étonnés de se trouver ensemble — pour ne rien dire, — car tous sont inhumés sous le même linceul. On ne lit guère à la campague quand on est jeune et qu'on n'a point achev é le livre du cœur , quand on s'intéresse à tout ce que raconte la nature , qui a toujours de si bonnes choses à dire. D'ailleurs, je vous le demande, le meilleur chapitre de George Sand vaut-il une promenade à cheval et même à pied dans un sentier perdu où l'aubépine blanche secoue ses branches odorantes ? Quelle méditation de Lamartine ou de Byron vaut la méditation que Dieu envoie alors au promeneur sur les ailes des visions amoureuses ?
Les petits pèlerinages archéologiques sont de plus en plus aimés au château : on va voir une ruine gothique , un pan de mur consacré, un tumulus, une voie romaine, une tour délabrée. La mode en étant revenue, on va même s'agenouiller de bonne foi devant une sainte célèbre par ses miracles. Il y a partout des Xotre-Damede-bon-Secours. Ce n'est pas tout à fait l'art ni la religion qui vous conduisent, mais un peu, mais beaucoup le plaisir de montrer ses grâces, son érudition et sa parure ailleurs qu'au château;
les roiiiinos aiineiil laiit à so laiie belles ! Et cehi liiiil ])ar eiiiiuyer quand on ne travaille que pour les gens connus ou pour le miroir. Il n'est pas do rustre qui uc vaille la peine de se montrer un peu.
Quelques point.'; de vue cneore par colle lettre qui n'a |)as été écrite pour être imprimée, mais que j'ai oublié de mettre à la poste. Il faut Lien que je l'aie écrite pour quelqu'un :
« Sous les vertes arcades du château de la Reine-Blanche, vous vous reposez nonchalamment des fêtes de l'hiver ; plaignez donc
— jusqu'à un certain point — un voyageur vagabond, un Juif- Errant de la poésie, qui n'a pas le loisir de s'arrêter. Où vais-J(!? je ue sais, mais je vais toujours et n'arrive jamais. Je me suis condamne à un pèlerinage sans fin vers les villas, les châteaux et les chaumières de mes amis. Vous savez que j'ai plus de chaumières que de châteaux à visiter : ce qui est fâcheux ; car, quoi qu'eu dise Jean-Jacques Rousseau, l'amitié est plus souriante dans un beau parc que dans un potager fleuri. Ce qui m'agrée le plus dans tous mes poétiques zigzags, c'est de saluer de loin ces tourelles vénérables bâties sous les yeux de la mère de saint Louis , dont les fenêtres vous encadrent si bien — vous, madame, — qui êtes une autre reine Blanche.
» En attendant que j'aille vous saluer de plus près, vous voulez que je vous note au passage, en forme de journal, tout ce qui frajjpera mes yeux, mon esj)rit et mon cœur. Que votre volonté soit faite sur la terre — madame la n)ar([uise — sans préjudice du ciel.
» Par où commencer, s'il vous plaît? Je ne suis pas en peine de bien commencer, mais je ne réponds pas de bien finir. On dit que c'est le premier pas qui coûte, on se lronq)c ; le pas qui coule le plus, c'est le dernier, — en amour, — en amitié, — en |)olilique,
— enfin dans la vie. — Le premier pas, c'est la jeunesse et toutes ses joies éblouissantes ; le dernier pas, c'est la mort. Au départ on
s'appuie sur les bras arrondis des chimères; quand on arrive au but, on veut s'appuyer sur la compagne lugubre du dernier voyage : dès qu'on la touche, on tombe dans Fabîme éternel.
" Enfin j'entre en matière en entrant au petit château d'A — . Ofi y arrive par une avenue de pommiers, comme à une ferme toute simple. Si vous y passez à cheval , tout bon cavalier que vous êtes, vous parvenez au vieux portail assez mal sur vos élriers pour oublier le salut que madame d'A — attend de sa fenêtre , — une fenêtre gothique , d'assez mauvaise sculpture , mais pleine de caractère au premier coup d'œil. — Madame d'A — ne perd pas à s'encadrer là-dedans avec son petit bonnet presque rustique, son gai sourire et sa bouche qui n'a compté que vingt-huit printemps.
n Le paysage du château d'A — n'a rien d'agreste, rien de fier, rien de poétique. Il fallait une main marchande pour placer si mal un château ; cependant le château d'A — est la métamorphose du couvent de ce nom, et Dieu sait que les moines étaient les premiers paysagistes de leur temps : ils prenaient toujours la plus belle place au soleil. Là cependant on n'a d'autre horizon qu'une haie de pommiers, si ce n'est, quand le ciel est clair, le clocher de Tugny et le bois de la ferme du Montrouge. Aladarae d'A — se console de ce petit malheur dans ses souvenirs de voyages. Elle a tant vu de rochers à pic, de cascades bruyantes et de ruines austères, qu'elle ne demande à cette heure à la campagne qu'un peu de soleil, un peu de verdure, — et surtout une feuille qui tombe : — souvent au lieu d'une feuille, ce n'est qu'une pomme; mais on n'y regarde pas de si près.
n Et puis la nature, toute monotone qu'elle est en ce lieu, a, comme ailleurs, des beautés cachées de prime abord. Je me suis surpris à rêver, — en face de madame d'A — , au bord d'un gué qui sert d'abreuvoir. Un vieux saule trempait en frissonnant sa l)âle chevelure dans l'eau , une grenouille coassait à l'autre bout , une folâtre troupe d'hirondelles attardées se pourchassaient dans l'éteule, un linot gazouillait pour la dernière fois sur le rameau noir d'un groseillier ; — et puis un rayon de soleil sur la face de l'eau, un mouvement dans les branches de saule, je ne sais quel parfum de mélancolie ; — la nature ne perd ses droits nulle part.
106 VOVAGl'; A MA FEXLTUK.
» M. d'A — chasse du nialiu au soir. Tous les jours, à huit heures, je suis réveillé par raboienient joyeux de ses chiens, qui s'élancent du perron, comme s'ils devinaient déjà le gibier. M. d'A — revient vers midi avec deux cailles , une perdrix , un lièvre. Çà et là il donne un bon coup de dent au déjeuner , il jelle un coup d'oeil distrait sur son journal, s'enfonce sur le cours de la Bourse, et se remet bientôt à battre la campagne. Le soir on joue ; hier j'ai joué au vihist avec un poëte célèbre , qui , pour tout souvenir , no m'a laissé que le bruit du vent sur les vitres , car il faisait grand vent hier. Que de poètes de ce temps ne laisseront pas autre chose dans le souvenir du siècle !
)) Non loin de là , au petit manoir badigeonné de M. le vicomte de B — , le pays est d'un tout autre aspect : n'étaient les pommiers, on se croirait en Auvergne. Ce n'est plus le paysage calme et doux des Hollandais, c'est-à-dire une prairie verdoyante où s'éparpillent les vaches rousses , un pâtre qui rumine au bord du ciiemin , une fermière qui passe à cheval , une paysanne qui se détourne armée de sa faucille , et dans le fond touffu un village qui fume. C'est la nature un peu sauvage chantée par Salvator Rosa. Le parc du manoir descend dans un ravin profond à travers rochers et fontaines : c'est bien le chemin semé de ronces et de pierres dont j)arle l'Ecriture. La scène, d'abord vaste et souriante, se métamorphose et se restreint à chaque pas du promeneur. Il n'y a qu'un instant on voyait la vallée et le village, mais déjà c'est à peine si on voit le clocher et le ciel : spires silenl jwints to Lcavcn...
n J'ai rencontré dans un de ces jolis cottages qui avoisincnt Calais madame la comtesse M — , qui commence à se résigner aux frimas. Il faut l'avouer, ses quarante-quatre ans s'inscrivent impiloyahlement autour de ses yeux , ces beaux yeux qui ont encore le feu de la jeunesse; l'hiver a déjà neigé sur sa chevelure, coite chevelure d'ébène qui fut le deuil de tant de belles femmes blondes! C'est encore une beauté pourtant, l'ombre et le souvenir de la heaulé. Elle est allée, au milieu de la tempête, se faire baptiser par la mer, — baptiser, c'est son mot. Nul n'a compris ce baptême. Une femme méchante de sa compagnie a dit : C'est l'exlrême-onction. Quoi qu'il en soit , la comtesse s'abandoinie avec quoique gaieté
aux délices de la villégiature avec une demi-douzaine d'Anglaises et deux Parisiennes de Picardie. Au moindre rayon de soleil , on se promène même dans les champs , — ou égrène un sorbier, on cueille une cornouille , on s'assied au bord du chemin , on se jette des pommes et des méchancetés, on fait de l'églogue. Mais surviennent les Anglaises, qui ont faim : ou rentre au cottage, on dîne en silence, — après quoi on fait de la musique, et le temps passe. Le temps passe plus vile à Monlh — , où madame R — sait si bien dans ses valses chanter ses passions; — à Saint-P— , où les chevaux passent et caracolent à toute heure; — à L — , où l'on fait trop de romans en action.
" Ecrivez-moi comment se passent chez vous les bons et les mauvais jours. Parlez-moi surfout du château de Kerkado. Grâce aux grandes pluies de ce printemps , le lac doit promener un peu d'eau; il est réduit à la condition du mauvais riche qui demande de l'eau dans les enfers. Charles X, passant par là dans une chasse, dit en passant sur le pont du lac de Kerkado : « Il faudrait vendre .)! le pont pour avoir de l'eau. "
n Adieu, madame, que les rossignols de votre parc, qui sont plus poètes que moi, me dispensent de rossignoler des vers, — et que les roses de votre parterre vous chantent comme Orphée — un vieux rossignol de ma connaissance — le poème des parfums ! "
Ah! la vie de château! c'était bon quand il y avait des châtelains et des châtelaines, quand Paris était à Versailles, à Saiut-Cloud, à Chambord, à Anet, à Fontainebleau! Mais aujourd'hui que Paris est à Paris, il n'y a plus que des revenants dans les châteaux. On y va coucher son esprit et son cœur pour six mois. Il y a même des exilés qui laissent à Paris leur cœur et leur esprit. Ah ! la vie agreste! les forêts ténébreuses, la montagne et la vallée qui clianteut un duo, les voix de l'infini qui parlent du ciel à la terre, les voix des arbres, des fleuves, des oiseaux et des roses qui parlent de la terre au ciel! Oui, tout cela est fort beau; mais quand ou est
VUVAtiE A MA IKXKTHK.
au milieu des iiicrveilles de la belle saison, el qu'on voit passer la locomolivc aux ailes de flamme qui va vers Paris, on s'écrie : Ah! quand viendra l'hiver! Et on donnerait, l'hiver venu, sa part du paradis — de Mahomet — pour sa part de Paris.