‹ Voyage à ma fenetreChapitre 20 sur 54 · DE TOUT ET DE RIEN · texte numérisé non relu

DE TOUT ET DE RIEN

Jl' |siiis allé (ont à riieurc sur mon balcon sans pouvoir ouvrir les yeux sur le roman familier de tous les jours qui prend mon esprit et mon cœur. Je n'ai vu ni mes voisins ni mes voisines. J'aurais beau faire pour me détacher d'hier, aujourd'hui n'existe j)as encore pour moi, quoique le soleil marque midi. Ce qui prouve que le temps n'est qu'un paradoxe.

Le Temps avec ses ailes ! quelle pauvre invention dos pot'les ! le Temps est un rêveur qui va, qui vient, tantôt sur le vent, tantôt sur la carapace d'une tortue. Celui qui le premier s'est avisé de mesurer le Temps est un insensé. Kst-ce qu'on mesure Dieu ? est-ce qu'on mesure le monde invisible? Or le temps, c'est Dieu dans le monde invisible.

0 Temps! mon ami, tu as beau m'apparaîlre avec les ailes, je je me moque de les airs effarés. Celui de nous deux qui suit

l'autre, c'est toi. Couche-toi donc à mes pieds, car je ne veux pas marcher aujourd'hui; je veux vivre d'hier tout mon soûl. Arrache une plume de tes ailes, et donne-la-moi pour écrire une page que je le forcerai d'emporter sur ton dos. Tes ailes , ô Temps , mon ami, caclunit une hotte de chiffonnier. C'est là-dedans que la postérité jette ses lamhoaux glorieux. Ma page, si tu veux la porter, vivra bien jusqu'à demain.

Hier donc j'ai soupe — ni hommes , ni femmes , tous poètes , peintres et sculpteurs. Clésinger avait appelé quelques amis dans son ateliei'. Cléopàtre, Rembrandt, Diderot, tous les pompeux panthéistes se fussent trouvés là dans le paradis des tentations divines et humaines. En effet, tout y était disposé pour la joie de l'esprit et des yeux. L'atelier, un des plus beaux de Paris, était radieusement illuminé et déployait toute une galerie de tableaux , la plupart de Clésinger lui-même, qui serait peintre s'il n'était sculpteur, comme Michel-Ange , son maître ; car il ne reconnaît que celui-là. Quelques bustes d'un charmant caractère étaient épars aux quatre coins de la salle. Une table couverte de fleurs et de bouteilles, — les fleurs épanouies de la gaieté — nous appelait par mille sourires. Ce n'était ])as le dernier banquet dos Girondins , c'était le premier banquet des Montagnards de l'art. — L'expansion, la couleur , la liberté , c'est-à-dire le mépris des règles , avaient là leurs plus fiers représentants. On se mit à table, fout en offrant la présidence à Michel-Ange , le Jupiter Olympien de la Renaissance , (jui était là vivant dans un marbre de Clésinger. George Sand y était aussi, — en peinture. —

Les grands artistes sont gourmands, — la joie des lèvres après la joie des yeux. — Les fruits de la terre sont sacrés : ceux-là sont des athées qui passent devant l'or des épis et la pourpre des vignes sans s'incliner religieusement. Si Dieu est partout, n'est-il pas là qui sourit à sa créature? 0 les insensés, qui se détachent d'un pied haineux de la terre où fleurissent les roses, les pampres et

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les blés ! Jésus-Christ aimait la terre comme une patrie ; il y répandait son amour et son sang. Au banquet de Clésinger, on commença donc par s'enivrer des fruits de la terre ; mais bientôt la gaieté de l'esprit courut sur la nappe de Diaz à Barye , de Tlioré à Rousseau, de Jules Dupré à Thomas Couture. On l'ut éloquent, on s'enivra de paradoxes bien plutôt que de vin de Champagne. Je ne me souviens pas si on était fort raisonnable, mais j'affirme qu'on disait des choses qui n'ont jamais été imprimées. — Imprimez-les donc, direz-vous. — Alais la parole écrite, le fùt-elle avec tout le génie de la couleur et toute la hardiesse du génie, n'arriverait pas à CCS effets inattendus, à ces tons francs et lumineux, à ce réalisme saisissant. Hier, après souper, peut-être aurais -je réussi à clouer tout vivants, sur le gibet du journal, ces beaux et éloquents paradoxes battant de l'aile des aigles. Alais nous vivions alors pour nous-mêmes et nous n'avions pas le temps de vivre pour la critique; — car, ne le savez-vous pas? — avant de parler de l'amour, nous aimons.

Hier , tout le monde , même la critique présente , parla un peu

légèrement de la critique. On l'exécuta, on l'ensevelit, on lui fit des

funérailles qui rappelaient assez, par leurs images colorées, la

descente de la Courtille. Nous suivions le convoi , bras dessus bras

dessous, avec Théophile Gautier et Théophile Tlioré. Après le De

proj'undis , nous écrivîmes sur la fosse : Ci-gît la vieille critique;

ci-gît celle qui analysait , grammaire en main , sans voir plus loin

que le livre ouvert sous ses yeux; ci-gît celle qui parlait du cœur,

et des drames du cœur, et des passions du cœur, et de l'esprit du

cœur, sans avoir aimé ; ci-gît la vieille critique. Mais la critique

est morte , vive la critique ! Le roi absolu du monde caduc est

mort, vive le roi du monde nouveau, c'est-à-dire l'intelligence, la

seule souveraine dans l'avenir ! li'ive la nouvelle critique ; celle-là

est devenue créatrice elle-même ; celle-là se passionne pour le

culte des idées; elle les remue, elle les sème. Le livre qu'elle

analy.se n'est plus pour elle qu'un point de départ. C'est la nou-

velhî critique qui a ébranlé les trônes devenus impossibles des

royautés obstinées : — royautés politiques et royautés littéraires ;

— académies, conseils de l'Université, jury de peinture et autres

pouvoirs qui s'en vont , parce que la nouvelle critique a écouté battre son cœur et a rejeté l'odieux cilice, — c'est-à-dire la méthode , la règle , le traité du sublime , la sagesse d'Aristote , l'art poétique de Xicolas Boileau , l'art de peindre de Nicolas Watelet ;

— tout ce qui empêchait l'air vif des montagnes , le libre rayon de soleil de frapper les fronts inspirés.

La méthode, c'est le refuge des stériles; ils suivent la méthode, parce qu'ils ne pourraient pas l'entraîner comme une esclave à la queue de cette cavale sauvage du génie qu'ils n'osent jamais enfourcher. Ne me pai-lez pas des méthodiques qui disent que le génie c'est la patience. Ils sont enfermés dans leur timidité comme un fleuve endormi dans son cours. Ce n'est point assez de réfléchir les arbres de la lùve ; dans l'orage et le torrent de la pensée, il faut arracher sa rive et emporter en triomplie les arbres déracinés.

Ecoutez cette histoire de Diderot. On était chez le baron de Holbach ; on discutait sur le génie qui crée et la méthode qui ordonne. — La méthode , dit Grimm , c'est la pédanterie des lettres. — Oui , mais , dit Marmontel ( il avait fait une poétique ) , c'est la méthode qui fait valoir. — C'est-à-dire qu'elle éteint l'enthousiasme. — Dieu lui-même a mis un frein à la fureur des flots.

— La dispute devint assez vive ; l'abbé Galiani , qui avait le génie de l'esprit, pria l'aréopage d'écouter cette fable, dont je vais donner la paraphiase.

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