‹ Voyage à ma fenetreChapitre 22 sur 54 · LE COUCOU, LE ROSSIGXOL, L'AXE · texte numérisé non relu

LE COUCOU, LE ROSSIGXOL, L'AXE

LE coucou.

l'oyez-vous sous les saules cet âne grave et solennel. Depuis la création de l'espèce, nul n'a |)orté d'aussi longues oreilles. Or,

VOYAGE A MA FENKTRE. 125

puisque notre querelle est une affaii'e d'oreilles, voilà notre juge. Dieu le fit pour nous tout exprès.

LE ROSSIGNOL s'abatfant devant l'âne.

Je salue votre gravité et votre jugement.

LE coucou s'abattant à son tour sur l'herbe du pré.

Je salue votre excellence et votre seigneurie.

l'a\E broutant.

Bien obligé ! Prenez garde à vos ailes et à mon herbe.

LE coucou.

Nous venons à vous comme devant un juge souverain. Décidez si le chant du rossignol l'emporte sur le chant du coucou.

L AXE broutant toujours.

Je ne tiens pas aujourd'hui mon lit de justice. J'ai faim , l'herbe est fraîche et je ne veux pas perdre un coup de dent. Si vous voulez à toute force mon jugement sur vos symphonies, allez m'attendre là-bas sous les saules. Après mon goûter, j'irai m'y reposer en vous écoulant.

LE ROSSIGXOL.

L'âne a raison ; âne affamé n'a pas d'oreilles. Allons nous percher.

(Le coucou et le rossignol \ ont se pcrclier sur les saules. — L'âne commence à prendre au sérieux sa mission; il braiL — Un silence.)

LE coucou.

Ne trouvez-vous pas que la cour se fait un peu attendre ?

LE ROSSIGXOL.

Prenez patience ; la voilà enfin qui vient de l'air et du pas d'un président à mortier traversant les salles du palais.

L AXE se couchant sous les saules.

Commencez. La cour digère et vous écoute ; si elle ne vous entend pas , ce ne sera pas faute d'oreilles.

I2G VOYAGE A MA FEXKTKK.

Écoiik'z ; il n'y a pas un mot à perdre de mes raisons; observez

l'artifice et la méthode de mon chant. (Battant de laite et se rengorgeant.)

Coucou, coucoucou, coucou, coucoucou

Il n'y a rien à dire. C'est parfait de point en point. (In silence. — Il écoute le rossignol.) Qu'est-cc que j'entends là? C'est le vent qui passe dans les buissons de roses, c'est le ruisseau qui joue avec les cailloux, c'est la forêt qui chante ses amours. Quel galimatias! On ne m'a pas bercé de ces chansons-là. Comme c'est ravissant! mais je n'y comprends rien. Quelles modulations! quelles cadences! On dirait un collier de perles qui s'égrène. Me voilà emporté dans les airs, je ne vois plus, je n'entends plus, je ne pense plus. A tout prendre, c'est de la folie. J'aime mieux le coucou; il est méthodique, et je suis, — moi, — pour la méthode.

LE COUCOU victorieux.

Eh bien! rossignol, mon mignon, quand je vous disais...

LE ROSSIGXOL s'cuvolaiil.

C'est vrai ; mais notre juge a les oreilles un peu longues.

L'àne, mes amis, c'est la vieille critique, — monsieur tout le monde, ce vieil écolier soumis qui n'ose admirer ce qu'il n'a pas encore admiré ; c'est le dieu du connu , du visible , du fini : c'est l'esprit antédiluvien; c'est la raison des sept sages de la Grèce, dont vous ne voudriez pas signer une pensée.

Le coucou , c'est la vaine et pompeuse médiocrité qui fait des livres, des tableaux et des statues, sans choquer le bon sens, parce ([u'clh' ne fait ses livres qu'avec des livres imprimés, parce qu'elle ne ])('int ses tableaux qu'avec la règle, parce qu'elle ne taille son marbre qu'avec le compas.

Le rossignol, c'est le génie, — le «[éiiie paresseux et inquiet qui ne chante qu'en sa saison et à son heure, la nuit pluh")! (jue !<•

jour; le génie qui chante quand il aime, qui répand comme des perles ses larmes de joie ou de douleur, qui chante selon la passion et selon la fantaisie. Hardi, insensé, profond, éhlouissaut, il n'a pas la méthode, lui ; il a l'inspiration !

Ne soyons pas l'àne , ne soyons pas le coucou. Il y a trop longtemps que le monde conCrme le jugement des ânes et le chaut des coucous.

J'allais ouhlier que ce soir-là, nous avons, entre un paradoxe de Thoré et une théorie de Diaz, nous avons constitué une Académie :

Ne seront admis en l'enceinte sacrée de notre Académie que ceux qui sont libres d'esprit et dont le cœur est enchaîné dans toutes les vaillantes passions de la terre. En sont proscrits tous les grands hommes de convention qui jurent par Aristote , qui s'enchaînent dans la méthode, qui attachent leur génie à l'auge et lui donnent du foin au lieu de lui donner la liberté dans la montagne, sous l'arôme des prairies et des forêts.

Dès qu'un membre de notre Académie sera élu ailleurs, il ne comptera plus parmi nous. On plantera un cyprès à sa place , et , pour toute oraison funèbre , on dira : Là fut un homme qui n'est plus aujourd'hui qu'un membre de l'Institut.

Les séances se tiendront à table une fois par mois. Après souper on ne demandera à la gloire que la fumée du cigare.

On ne prononcera point de discours ; on parlera d'art, de poésie et d'amour : sainte et radieuse trinité !

On jurera par les dieux du génie, les grands artistes et les grands poètes : Phidias et Homère, Zeuxis et Théocrite, Michel-

Aiigc cl Dante, Léonard de Vinci et Pierre Corneille, Raphaël et Molière, Corrèfjc et La Fontaine, Titien et l'Arioste, Iluhens et Uyron, Albert Diirer et Goc'the, Rembrandt et Voltaire, Prudhou et André Cliénier.

On dira la vérité à tout le nioiido , iiiènie à soi-même.

(Suiicut It'S signatures. )

Cette académie, créée sans préméditation, sans discours, sans grammairiens et sans cardinal de Richelieu, est peut-être impossible, parce qu'on ne dompte pas les cavales sauvages dans le flux impétueux de leur jeunesse, quand elles n'abaiulonnent leur crinière touffue qu'au vent de la montagne, quand elles ])ermettent aux seuls oiseaux de la forêt de venir se poser sur leur croupe vibrante. Alais cette académie n'est-ellc pas plus sérieuse que toutes les autres, où l'on arrive le plus souvent quand le cœur ne bat plus? Descartes, Malebranche , Molière, Lesaye , Jean-Jacques, Diderot, Beaumarchais, Réranger, Lamennais n'ont pas été de l'Académie, parce qu'ils n'ont jamais été vieux. II y a des hommes de génie qui sont du pays des Esquimaux ; ils n'ont qu'un rayon dans leur vie , à peine ont-ils vu le ciel sourire qu'ils sont frappés par les neiges ét(!rnelles. Il y a des honinies de génie qui sont des rivages ioniens ; pour eux , le soleil a toujours des rayons d'amour comme pour les pampres du Pansilippe et les filles de Syracuse. Les académies ont été bàlies pour les Esquimaux du génie ; les autres se sont toujours couleulés des voûtes du ciel, avec Dieu pour président, et pour secrétaire perpétuel l'ouuu.

in.

La poésie n'est pas seulement le ])arfum des fleurs de la terre ni la flannne allumée au ciel. H faut que le parfum habile un calice dessiné ci j)einl par Dieu lui-nu'uu', il laut (jue la llamnie du sentiment brûle dans ui\ vase sculpté avec Tari le plus délicat.

Le Beau visible doit parler du Beau invisiJde eoiuuie le monde

parle de Dieu. Dieu a créé l'honinic avec un peu d'argile en laissant tomber sur sa créature les rayonnements de sa pensée, alliant ainsi par une œuvre sublime la terre au ciel. L'artiste et le pointe ne doivent pas séparer l'argile du rayonnement , la terre du ciel , le fini de l'infini.

L'.-irt est une majestueuse unité. Ce qui a presque toujours stérilisé l'art moderne, c'est que tour à tour enfant prodigue et vierge mystique, il a dissipé son bien avec les courtisanes dans les orgies de la forme, ou bien il a voilé sa face et a poursuivi l'ombre de la pensée plutôt que la pensée. C'a été l'art vénitien, dont les pompes tbéàtrales , l'éclat de palette, les débancbes radieuses de pinceau étouffaient le sentiment; c'a été aussi l'art allemand qui a traduit l'bistoire de l'àme sans jamais vouloir adorer l'altière poésie des panthéistes, celle qui fleurit sur les lèvres de Violante, maîtresse du Titien , et sur les pampres joyeux du Pausilippe.

Il n'y a pas seulement deux écoles aujourd'hui : l'école de la pensée et l'école de la forme; il y en a vingt, sans compter celle des grammairiens, gens de l'Université, éplucheurs d'ivraie qui commencent, les aveugles qu'ils sont, par arracher le bon grain. Aussi vous verrez quelle gerbe ils recueilleront I Reconnaissons que l'art a sa grammaire comme il a sa poésie ; mais à foi'ce de grammaire on devient — praticien.

Il y a les fantaisistes, heureux esprits qui voyagent dans le bleu , rêveurs sublimes dédaignant les biens de ce monde , qui ne demandent à cueillir, en passant le long des blés mûrs, que le bleuet dont les jeunes filles se font des couronnes. Fantaisie ! fantaisie ! muse des jeunes et des insouciants, écolière fuyant l'école cl s'attardant jusqu'au soir sous la fraîche ramée , pour respirer le parfum trop doux des fraises et des églaulines, qui d'entre nous ne l'a suivie et adorée? Mais Nous n'irons plus au Itois, les lauriers sont coupés! la fantaisie a montré son pied tout parfumé d'herbe sur le seuil de l'Académie française.

II y a aussi les graves , qui font trembler l'Olympe au mouvement de leur sourcil; ceux-là veulent être, selon la parole d'Homère, les pasteurs des peuples ; ils ne veulent pas que la poésie soit un vain amusement, une musique qui se perd dans les nues,

130 VOVAGI' A MA rKXKTKE.

un parfum de \i(il('llc (|iio secoue eu passant le pied nu de la paysanne, une draperie taillée avec splendeur par Praxitèle, une ciselure de Benveuuto Cellini, un rayon de soleil recueilli par Diaz. Saluons les graves, ils sont des nôtres; saluons-les, car ils chantent pour le peuple ; et le peuple chasse les poètes de sa république sans même les avoir couronnés de roses, comme le voulait Platon.

Il y a aussi les philosophes, esprits ambitieux qui ne font la lumière que pour éclairer les ténèbres. Philosophie ! science de la vie quand on veut mourir, science de la mort quand on veut vivre! livre dont on n'a ni le commencement ni la fin, dont la préface est dans le chaos et la postface dans le sein de Dieu. Nous avons salué les philosophes.

Il y a aussi les réalistes, ceux-là qui violent la Vérité toute ruisselante encore sur la margelle de son puits ; enfants de Técole hollandaise, qui oublient que Rembrandt le panthéiste, tout en demeurant avec religion attaché sur la terre , baignait son front dans les vagues lueurs du sentiment biblique et de la pensée divine.

Il y a aussi ceux du bon sens, archéologues nés pour l'.Académie, qui préfèrent l'odeur du tombeau et le bruit des ossements au parfum savoureux de la forêt et aux battements du cœur.

Il y a aussi les éclectiques, qui ne sont ni de leur temps ni de leur pays , parce qu'ils veulent être de tous les temps et de tous les pays.

11 y a aussi l'école des stériles, ceux-là qui empêchent les aheilles d'aller à la ruche, parce qu'ils n'ont jamais rencontré la Heur de vie que donne le miel.

Enfin il y a les esprits libres, qui vont chereliani partout l'art et la ix'usée, dans les poèmes d'Homère connne dans la sculpture antique , dans les pages mystérieuses et solennelles de la Bible comme dans les pâles rêveries des Byzantins, dans les épanouissements de la Renaissance, comme dans le livre radieux qui s'appelle L.1 NATURE : c'est là leur vrai livre ; mais ne les accusez pas trop de panthéisme, parce qu'ils reconnaissent que pour y lire c'est Dieu qui leur donne sa lumière. Ceux-là n'ont subi aucune école, ils n'ont en de culte que ])nur l'idée, ils n'ont eu de passion i\\\c ])0ur

VOYAGK A MA rENETltH.

la forme; ils veulent que la poésie se souvienne de Moïse, de Platon et de Jésus-Cinist ; qu'elle écrive ses hymnes d'or au livre de l'avenir, qu'elle entraîne les peuples vers les rives idéales des mondes meilleurs, qu'elle ouvre aux générations présentes celte vie féconde et universelle rêvée pour les générations futures. Ils ont salué les soleils couchants , mais c'est vers l'aube matinale qu'ils se sont tournés, plus inquiets de ceux qui feront l'avenir que de ceux qui sont déjà le passé.

L'école des libres esprits , c'est la seule à reconnaître.

Mais pour parler — d'art et de poésie — ma voisine la Tcnébreuse m'a donné rendez-vous à trois heures. Le Temps ne veut pas perdre ses droits : il veut qu aujourd'hui fasse oublier Ii/'er.

Il est trois heures et demie : ma voisine m'altend-elle encore?

Page 1