LES LARMES DE MADELEINE
roiiME DES JOIES DU COEUR PERDUES.
Ma fenêtre est toujours la fenêtre où je suis. Comme Molière, je prends ma fenêtre où je la trouve. Dès que je reconnais que c'est une bonne stalio ])Our la comédie humaine, je m'y installe comme un portrait dans un cadre.
Par la fenêtre de Jules Janin j'ai vu trois ou quatre fois sous les vertes ramures du jardin du Luxembourg errer une belle femme attristée , dont les regards semblaient chercher autour d'elle dans les ombres lointaines, parmi les promeneurs, à travers les feuilles, h' fantôme d'un de ces rêves enchanteurs que le temps emporte trop vite sur ses ailes de flamme ou de neige. Cette femme était d'une beauté sévère et touchante : un front légèrement découvert, des yeux noirs ombragés, une douce pâleur qui révélait encore plus d'amour que de souffrance, un sourire plus amèremenl désenchanté que le sourire de Desdcmona, des cheveux bruns ([ui retombaienl en boucles sur ses joues — si j'osais le dire — qui semblaient
pleurer autour d'elle comme les branches plaintives autour de la lijje |)enoliée du saule. A coup sur, cette femme renfermait une douleur profonde, une douleur qui demandait à grands cris la solitude, la 'l'iiéhaïde idéale de sainte Thérèse.
In jour, je l'ai vue s'appuyer contre le piédestal d'une statue. Il pleuvait un peu — que lui importait la pluie ou le soleil? — elle n'avait ni parapluie ni parasol. Son triste regard errait dans l'allée des Chartreux; mais les tristes souvenirs de l'àme lui cachaient les tableaux présents; cependant peu à peu le spectacle confus des promeneurs, les jeunes enfants aux cris joyeux qui jouaient à ses pieds, les grisettes pimpantes, l'amour flottant et bon garçon de l'étudiant de deuxième année , chassa au loin les souvenirs ; le sourire de cette femme fut moins amer, ses yeux fureut moins tristes, l'oubli des peines allait reposer un peu son pauvre cœur battu par la tempête. Mais tout à coup une plainte déchirante s'est mêlée aux gémissements du vent; son regard a brillé d'une ardeur sans pareille; elle a déchiré son mantelet pour ne pas tendre les bras. — Vers qui ses bras? je ne savais trop vraiment. En face d'elle , sous les arbres , il y avait un grand jeune homme qui s'avançait avec indolence, tout en jetant un œil distrait sur le Journal des Débats j et sur un bel épagneul qu'il menait en laisse. Ce jeune homme avait assez la mine d'un Lovelace du pays latin , mais avec des habits simples et élégants; il était brun et pâle, il avait la Cgure dessinée mollement , l'œil doux plutôt que tendre , la lèvre très -efféminée. Il n'est pas une femme de trente ans qui ne l'eût trouvé à son gré, et qui ne lui eut ouvert son cœur à moitié adultère. Le beau chien suppliait son beau maître de lui accorder un peu de liberté , mais la pauvre bête perdait son temps. Il ralentit sa marche sous un tilleul pour achever la lecture du journal. Il était à peine à vingt pas de la pâle attristée. Elle cependant, elle le suivait d'un œil inquiet, elle regardait le chien d'un air de reproche, et semblait lui dire : — Hélas ! toi-même, toi aussi tu m'oublies! — Cependant l'épagneul paraissait agité, il rêvait, le nez en l'air, la patte levée , — un souvenir, un tendre pressentiment, pressentiment de chien, que sais-je? — Tout à coup il crut l'apercevoir, il tendit le cou, il poussa un cri, puis, devenu fort
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comme un lion qui se déehaîne, il arrache la corde de la main do son maiire, et d'un bond le voilà dans les bras de la pauvre l'emuie qui l'accueille par des sanglots ; il pleure comme elle , il la caresse , et , dans le même instant , il retourne à son maître et lui dit avec ses grands yeux si tendres : — C'est elle, la voilà notre maîtresse ! mais accours donc ! — Le jeune homme avait pâli , son cœur s'élançait déjà, mais il retint son cœur à deux mains, il repoussa son chien du pied, et s'éloigna comme un lâche qui craint de succomber dans le combat. Le pauvre chien eut l'air de ne pas comprendre , il retourna à son ancienne maîtresse, il lui lécha la main et lui dit dans son regard : — Puisqu'il ne vient pas à toi, viens donc à lui ! — Et la pauvre bêle, si joyeuse tout à l'heure, si désolée déjà, s'élance vers le cruel qui s'en va; il l'arrête, il essaie de le ramener; l'amant irrité le repousse toujours du pied et poursuit son chemin. L'épagneul retourne encore vers la délaissée, mais celle fois il penche la lèle, il arrive tristement, il veut la caresser, mais il chancelle. La malheureuse femme s'incline et cache sa douleur sur la tète de son dernier ami. Le chien ne songe pas à la quitter* mais bientôt — quel cœur le croira? — un coup de sifflet le rappelle : il faut partir! il tressaille, il regarde sa maîtresse comme pour l'avertir, il lui lèche les larmes, adieu donc! et il tourne avec abattement la tète vers le cruel amoureux. — Va-t'en, ma pauvre bète, va-t'en, dit-elle eu l'embrassant, tu seras battu si tu restes. Elle voulait parler encore, mais un sanglot brisa sa voix. Le chien partit lentement , à regret; si elle lui eût dit de rester, il fût resté. Elle le perdit bientôt de vue sous les platanes, où déjà son maître avait disparu. — Pauvre chien ! pauvre , pauvre femme !
J'ai su de|)uis toute cette histoire; elle est triste, triste comme toutes les histoires d'amour qui ont fini sur la terre. Dieu vous préserve des déuoùmenls , monsieur, et des conmioncemeuls , madame 1
En 1845, à Paris, dans une des petites rues qui avoisinent le
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jardin du Luxembourg, M. et madame de Kontenay habilaioiit le rez-de-chaussce d'un vieil hôtel à peu près délaissé. Cet hôtel était d'un aspect plus que sérieux. Rien qu'à voir la foçadc noircie, les fenêtres voilées, l'herbe encadrant les pavés de la cour, on pressentait que l'ennui logeait là. Et, en effet, M. et madame de Fonlcnay, dans le monotone téte-à-tète d'un mariage de raison, s'ennuyaient beaucoup malgré leurs chats, leurs chiens et leurs amis. Un procès quasi scandaleux les avait surpris en province; ils s'étaient réfugiés depuis peu dans la solitude parisienne, la plus sombre de toutes. M. de Fontenay était un ancien garde du corps qui vivait en mécontent, qui n'espérait plus grand'chose du monde politique, et qui passait son temps à peindre , à fumer, à jouer avec ses chiens , et surtout à s'ennuyer avec sa femme. Il la négligeait un peu , mais elle ne s'en plaignait pas du tout. Il lui venait de temps en temps la visite de quelques fâcheux, de ces amis importuns qui n'ont point d'amitié, qui se viennent chauffer les pieds à votre feu et qui vous apprennent qu'il fait froid. Tantôt c'était un héros anonyme de la guerre d'Espagne, tantôt un auteur inédit de mélodrames qui ne désirait pas garder l'anonyme; ou bien un quasi-substitut de procureur du roi , ou encore un de ces vingt mille avocats parisiens , Cicérons de pacotille que l'on rencontre partout, mais qui ne plaident nulle part. Ces messieurs n'étaient pas trop dangereux pour un mari. Aussi M. de Fontenay, malgré le vent qui, en ce temps-là, ]toussait à l'adultère, se reposait le plus nonchalamment du monde sur la vertu de sa femme. Madame de Fontenay avait trente ans à peine; déjà l'éclat de la jeunesse et de la beauté pâlissait un peu sur ses joues; mais, en s'effaçant, cet éclat laissait des teintes plus douces, plus tendres, plus adorables; la verdure était passée, la Heur n'était pas morte. Madame de Fontenay avait, suivant le langage des poètes, une chevelure d'ébène qu'elle peignait vingt fois par jour, pour se distraire et pour s'admirer. Elle avait en outre de beaux yeux, tantôt bleus, tantôt bruns, selon les caprices du cœur; une bouche charmante, un peu trop coupée, mais qui savait admirablement les plus doux sourires; des mains venues en droite ligne de Diane de Poitiers; enfin un cou superbe , mollement incliné comme la mélancolie. Tout cela appelait un autre culte que celui
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lie M. do Fontonay ; il fallait brûler un pur encens à cet aulel abandonné de l'amour et de la beauté. Comme je l'ai dit, M. de Fontenay négligeait un peu sa femme. De son côté, celle-ci n'allait guère au-devaut de sou mari. Dès les premières pages écrites sur papier brouillard, elle avait su par cœur tout M. de Fontenay, elle ne voulait pas relire une seconde fois un livre ennuyeux. Elle caressait en silence quelque rêve <;aché : un souvenir d'adolescence, une espérance lointaine, que sais-je ? Peut-être ne caressaitelle que sa beauté. Cependant elle lisait des romans, et souvent la nuit, près de sou mari qui dormait, elle tendait les bras avec égarement, sans savoir vers qui? Le jour venait apaiser ces ardeurs insensées ; le sommeil du matin calmait un peu ce pauvre cœur qui demandait la vie. Quelquefois même elle s'avouait coupable ; elle tombait agenouillée , toute repentante ; elle rappelait avec amour l'image de son mari, elle pleurait et se croyait sauvée. Mais le serpent avait soufflé sur elle; elle respirait partout le parfum de la pomme amère; elle avait beau se détourner, le pécbé venait par tous les chemins.
Un jour, un des premiers du printemps de l'année 1846, le doux soleil était revenu à Paris ; on commençait à mettre la tête aux fenêtres. Sur les boulevards, aux Tuileries, au Luxembourg, les femmes annonçaient la belle saison par leurs robes et leurs chiffons, par leur fraîcheur et leur gaieté. Tous les regards étaient en campagne, plus ardents que de coutume; le doux soleil versait l'amour par ses rayons. Ou était tout étonné de sentir battre son cœur comme au jour des plus jeunes et des plus chastes tendresses; les oisifs cherchaient parmi les belles promeneuses quelque femme adorable, ou plutôt ils semblaient attendre avec une douce inijuiélude que leur amante vînt à passer. A Paris, à l'aurore du prinlcmps, il y a certain jour plus fatal aux maris que tous les romans du monde.
M. et madame de Fontenay se promenaient ce jour-là sans prétcnlioii — pour se promener — dans le jardin du Luxembourg. Ils s'étaient arrêtés devant le bassin ])our admirer la grâce nonchalante des cygnes. Tout à cou|) madame de Fontenay pâlit : dans le miroir de l'eau, à côté des cygnes, elle avait vu l'image d'un
c'iégant oisif de quelque vingl-lrois .ans qui la regardait avec ardeur. Elle ue put s'empêcher de lever les yeux sur lui , malgré ce pressentiment étrange qui vient aux l'emmes à l'approche du danger. Sans se l'avouer, elle trouva le jeune homme au gré de son cœur et de ses yeux. Elle entraîna son mari vers les arhres dans le vague espoir de cacher son rayonnement à l'omhre, et de s'ahandonncr avec extase à l'enchantement de l'amour. Le jeune homme la suivit; elle devina qu'il la suivait : les femmes les moins clairvoyantes savent la reconnaître cette ombre attrayante de l'amant qui passe. Elle se promena plus longtemps que de coutume, sans voir l'amoureux, mais sachant qu'il marchait près d'elle en respirant la même bouffée de vent, en caressant les mêmes rêves. Quand elle partit, elle se dit tout bas : A demain ; et l'amoureux, pareillement inspiré, se dit aussi : A demain. Cependant, nul n'alla au rendezvous; des deux côtes, les heures suivantes efHicèrent en passant ces molles atteintes d'un naissant amour. Le jeune homme avait bien autre chose à faire; sans parler de ses amourettes, il lui fallait passer le surlendemain, sous peine de perdre les lionnes grâces de son père, son second examen de droit; car, il faut bien le dire, notre élégant oisif n'était rien autre chose qu'un étudiant qui s'appelait Eugène Lefèvre , mais un étudiant de bonne mine et de belle allure. Le cœur ne valait pas mieux pour cela, mais les dehors étaient plus attrayants. Il n'alla donc pas au rendez-vous. 11 eut bien, de la rue de TOdéon où il demeurait, quelques élans vers le jardin du Luxembourg, mais il tint bon ; ses vagues désirs s'éteignirent dans le Code de Procédure. Madame de Fontenay, malgré l'attrait du péché, resta au coin du feu, si triste au printemps, se résignant à l'ennui des autres jours. 11 lui arriva mainte fois de regarder le bleu des nues avec un frémissement coupable, de rêver avec une volupté mystérieuse à la pomme défendue : elle résista à toutes les séductions de la rêverie.
Quelques jours après une amie d'enfance étant venue de Ncvers, elle sortit avec cette amie pour l'accompagner chez une marchande de modes de la rue de la Paix. Comme les deux promeneuses allaient dépasser la grille des Tuileries, Eugène Lefèvre s'arrêta tout d'un coup à leur rencontre. Quoiqu'il eût ce jour-là l'air un
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peu fanfaron et ricaneur, il rougit cl laissa tomber un ci<{arc tout allumé. Il se délourna , mais madame de Foutenay ayant l'ail im ])areil luonvonieul, ils se retrouvèrent faee à face. " Xous avons beau faire, madame, >' dil-il en s'inclinant et d'une voix troublée. Cela n'était pas mal trouvé. Madame de Fonlenay fit semblant de ne pas entendre ; elle passa fièrement sans s'aj)erccvoir qu'elle coudoyait le pauvre diable do soldat de garde , qui ne s'en plaignit ])as. Elle rejoignit son amie de Nevers et lui demanda d'un air distrait eomuient elle trouvait ce jeune lionniie ; ce à quoi l'amie de Mevers répondit que, pour un Parisien, il n'était pas mal. Les provinciales ont si j)eu d'enlliousiasmi" !
Ce jour-là, la petite comédie sentimentale connncnea dans cette rencontre qui amène toujours un dénoùment quelconque. C'est un opéra qui se répète au piano en attendant les grands bruits de l'orcliestre. Eugène Lefèvre avait glorieusement passé son examen, madame de Fontenay cbaucelait plus que jamais dans ses mauvais désirs , si bien qu'ils saisirent ensemble avi'c ardeur ce beau fil d'or que l'amour nous donne à retordre. Madame de Fontenay était fataliste, surtout dans les affaires du cœur; elle s'imagina bien vite que la destinée avait écrit pour elle en lettres de feu, le sommaire d'un roman d'amour qui débutait si fraîclu;ment avec le printemps. Pour Eugène Lefèvre, il augurait bien des deux rencontres. — Cet amour-là ne peut manquer de faire son chemin, dil-il en suivant du regard madame de Fonlenay. El il alluma un autre cigare.
Le lendemain, madame de Fonlenay s'iiabilla avec une négligence toute féminine pour aller se promener au Luxembourg. — Cej)endanl, dit-elle avant de |)arlir, c'est ])resque aller à un rendez-vous. — Après loiil ! reprit-elle en dépassant le seuil de sa ])orle, lu' faudra-t-il pas pour ses beaux yeux me priver de la promenade? — A peine fut-elle arrivée aux premiers arbres du jaidin qu'elle entrevit Eugène. — Il ra'allend, pensa-t-elle avec un
(ressaillement. Elle se détourna en feignant d'être appelée à l'autre bout du jardin; bientôt elle revit l'amoureux devant elle. Il lui fallut faire des zigzags sans nombre. En6n elle arriva saine et sauve à l'ombre d'une de ces statues ébrécbées où se reposent les promeneurs , au-dessus du bassin. Là , elle ferma son ombrelle , elle s'assit sur une chaise de bois, elle mit coquettement ses jolis petits pieds sur une autre chaise, elle prit dans son sac un petit livre doré, et elle fit semblant d'y lire : la vérité c'est qu'elle lisait dans son cœur; quant au livre, elle devait le lire plus tard : c'était ce rude consolateur qu'on ap|)elle V Imitation de Jésiis-C/irist. J'oubliais de vous dire que madame de Fontenay n'était pas venue toute seule au Luxembourg; une femme de chambre l'accompagnait au grand dépit d'Eugène Lefèvre. Lui-même n'était pas venu seul; il avait à ses côtés un grand épagneul haletant et bondissant, assez maigre, qui dînait par hasard et le plus souvent pour tout de bon , avec des articles du Code ou avec le mauvais style des livres de droit.
Eugène Lefèvre alla s'asseoir à quelques pas et tout en face de madame de Fontenay. Le chien se coucha à ses pieds sous un rayon de soleil. Eugène Lefèvre regarda devant lui — naturellement; — il n'osa pas d'abord voir madame de Fontenay; il vit la femme de chambre, mais peu à peu son œil s'éleva jusqu'à la maîtresse. — C'est cela, dit-il, voilà bien l'image que j'ai dans le cœur. Et involontairement il fit une caresse à son chien. Madame de Fontenay lisait toujours dans le livre en question. Cependant le théâtre ne s'animait guère, les acteurs apprenaient encore leurs rôles, la femme de chambre lorgnait un étudiant de première année, l'épagneul sommeillait déjà. Par bonheur pour les amants et pour l'épagneul , la femme de chambre prit dans son cabas un petit pain au lait, et elle y mordit à belles dents ; le chien ouvrit un œil mélancolique et se lécha les lèvres. La femme de chambre essaya de coudre en mangeant ; elle se piqua , le pain lui échappa des mains, elle voulut le rattraper, mais elle ne fit que le lancer plus loin, fout juste devant le nez de l'épagneul, qui n'y regarda pas à deux fois et qui y mordit gaiement en sa qualité de chien qui étudiait le droit. Eugène Lefèvre voulut que cette bonne fortune
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(le son chien servit h la sienne ; il ordonna à ré|)a;jneiil de porler cette proie à la |)auvre iiile qui ouvrait une bouche ébahie ; et comme l'épagneul n'entendait ])as trop de cette oreille-là, Kuffène Lefèvre Tentraîna vers la slalu(! dont le piédestal servait d'appui à madame de Fontenay.
— Je vous amène un coupable, madame, dit-il en s'adressant tour à tour aux deux femmes.
11 fallait bien répondre un peu : la fennne de chambre ré])ondil à rhonune, la maîtresse répondit au chien ; c'était s'avancer beaucoup. Que réj)ondirent-elles ? En vérité je n'en sais rien, elles non plus. Ce que je sais à merveille, c'est que madame de Fontenay caressa l'épagneul de sa blanche main. Que vous dirai-je encore ? le chien mangea le petit pain, et les soupirants s'enivrèrent du premier sourire de l'amour. La femme de chambre seule y perdit. Après quatre paroles absurdes, Eugène Lefèvre s'inclina et s'en alla sous les arbres respirer à loisir je ne sais quel feu et cpiel parfum. Il se mordit les lèvres pour avoir si mal parlé, et pourtant madame de Fontenay le trouva fort éloquent; tant est vrai ce proverbe vulgaire que je répète à regret : " C'est l'air qui fait la chanson. »
Le lendemain, pareille cérémonie ou à peu près. Le smlendemain , Eugène Lefèvre ramassa le mouchoir de madame de Fontenay, qui ne fut pas très-surprise d'y trouver un billet : — u Madame j vous êles belle et je vous adore j etc. La vie m'est ouverte et le ciel est sur la terre j etc. « Au bout de huit jours, madame (h; Fontenay avait entre les mains un roman intime qu'Eugène Lefèvre avait lu tout exprès pour elle , c'est-à-dire que l'amoureux avait marqué par une croix tous les beaux passages, les tristes surtout. Madame de Fontenay, aveuglée par son cœur, n'y regarda pas à deux fois. Elle se laissa aller en étourdie à tout l'attrait de sa passion romanesque. L'amoureux était charmant : dans tout l'éclat de la jeunesse, dans tout l'enjouement de l'esprit; et puis, il demandait si peu — d'abord — j)our être le plus heureux entre les hommes. Comment ne ])as s'attendrir (juand on a le co'ur oisif? Au bout de quinze jours, madame de Fontenay sortait toute seule, aj)rès avoir dit à son mari qni\ marcliail à pas de géant dans l'ail
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de la peinlure; au bout de six semaines — Madame, — peruullez-moi, s'il vous plaîl, de faire une croix sur ce passage-là. IVrmellez-moi surloul de plaindre madame do Foutenay !
En effet, au commencement de l'aulomne suivant, on s'égayait beaucoup à Paris , grâce aux beaux esprits de la Gazelle des Tribunaux, sur la séparation de M. et de madame de Foutenay ; on racontait mille jolis détails à ce j)ropos ; la cbronique scandaleuse ne disait pas autre cbose. Au moins, en ce temps-là, madame de Foutenay cachait son front tout rouge de honte sur le cœur de sou amant.
La pauvre égarée! elle qui croyait, comme toutes les femmes romanesques, aux amours éternelles, elle s'était réfugiée, au bout des six semaines, avec Eugène Lefèvre, dans un hôtel de la rue de l'Université. Dans son aveuglement, elle pensait y rester toujours; du moins, si quelquefois elle regardait au delà de l'hôtel, elle voyait en province, dans le pays d'Eugène Lefèvre, quelque adorable oasis au foud d'une solitaire vallée.
Enfin le voile tomba de ses yeux; elle s'aperçut qu'Eugène Lefèvre avait, dans ses premières ardeurs, dévoré son amour. Quand elle s'appuyait sur son cœur, elle ressentait un frisson glacial comme aux approches de la nuit et de l'hiver; quand il lui parlait, sa parole était plus brûlante, mais sa voix était moins tendre ; quand il la regardait (il la regardait peu, comme s'il eût craint de se dévoiler) , son œil n'avait plus cette flamme pure qui s'allume dans le cœur. Madame de Fonteuay pleurait amèrement, mais elle pleurait en secret; car elle espérait encore. Çà et là elle cherchait à s'aveugler; tout en assistant à l'agonie de l'amour d'Eugène Lefèvre , elle ne croyait pas à la mort. Si , par hasard , la voix de sou amant redevenait tendre, elle se croyait, comme au bon temps, souveraine de ce cœur volage. Je ne vous dirai pas tous les rayons d'espérance qui traversèrent son désenchantement jusqu'au triste jour où Eugène ne l'aima plus du tout.
Ce jour-là, elle baissa la tète sous le repentir, elle suivit d'un d'il sec le convoi de son bonheur, elle demanda à Dieu la grâce de mourir avec son cœur. Mais Dieu, qui n'est pas toujours bon à tort et à travers, se fit prier un peu.
— Cependant, se disait-elle un malin que le ciel était gai, si Eugène m'accordait seulement la tendresse d'un frère pour sa sœur, je sens que j'aurais la force d'oublier le bonheur passé.
Eugène Lefèvre, qui la voyait tant soudrir, eut presque la compassion d'un amant ; il releva d'une main amie cette pauvre femme toute brisée; il lui cacha par un sourire les ennuis de son cœur; il passa tout un soir à pleurer sur son épaule. Hélas ! le lendemain, elle le surprit qui riait sur l'épaule d'une autre plus jeune, sinon plus belle.
— Je ne suis plus que sa sœur, dit-elle; mais elle eut beau se dire cela, son cœur ne raisonnait pas ainsi; la douleur dépas.sa la résignation ; elle se plaignit comme une amante qui a le droit de se plaindre; Eugène Lefèvre, qui avait son troisième examen et son sixième Rubicon à passer, déchira pour toujours ce pauvre cœur malade par ces paroles horribles : — Madame , vous m'obsédez !
— Madame de Fontenay, pâle, sombre, chancelante, sortit en silence de l'hôtel et ne revhit pas.
Elle ne savait où aller. — Où aller en effet ? Dans son égarement , elle passa devant la porte de son ancienne maison, de cette maison où elle avait goûté sinon les joies ardentes, du moins le bonheur calme et facUe de la vie. Elle baissa la tète et passa outre. Elle alla habiter un hôtel de la rue de Tournon. Eugène Lefèvre passait une fois par jour dans celte rue; elle espérait le voir; aussi, elle restait toute la matinée à ses fenêtres. Hélas ! elle voyait passer son ancien amant, mais il n'était jamais seul.
Un soir, elle voulut écrire; elle écrivit une lettre à attendrir les marbres antiques. Vous savez tous comme ces ])auvrcs femmes délaissées écrivent avec leurs larmes! La lettre écrite, elle la brûla.
— Silence! dit-elle à son cœur.
Dans l'après-midi, elle allait au jardin du Luxembourg revoir le berceau di' ses songes amoureux, respirer le j)arfum d'un nu-illeiir temps, écouter avec rame les chansons |)erdues.
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Un jour pourtant, iriaclanic de Fontenay ne put imposer sileiiec à sa jalousie. Elle se promenait dans les tristes allées de l'Observatoire. Tout à coup, elle vit à la grille du Luxembourg le volage Eugène Lcfèvre , ou plutôt elle vil une founne accrochée au bras de son amant. — Où va-t-il? se demanda-l-elle en appuyant la main sur sou cœur.
Elle ne put s'empêcher de le suivre de loin. Eugène Lefèvre allait à la Chaumière , ce bal éternel de la passion au grand jour. Elle voulait le suivre jusqu'au bout , mais comment dépasser le seuil de ce jardin des plus folles gaietés ! Elle s'éloigna rapidement la rougeur au front et le désespoir dans l'àme. Elle erra à l'aventure jusqu'à la nuit venue, sur ces boulevards déserts, où le regard se détourne en vain des tableaux désolés. Elle écoutait en soupirant la joyeuse musique et la bruyante gaieté de la Chaumière ; de temps en temps elle allait s'appuyer contre une petite porte du fond du jardin, d'où elle entrevoyait çà et là, à travers le feuillage, les amoureux de première année fuyant les lumières. Elle espérait voir passer Eugène , mais sans doute Eugène s'épanouissait au gaz dans les enivrements de la valse.
La nuit était sombre , madame de Fontenay s'effraya d'être ainsi seule en ce désert bruyant; elle voulut revenir sur ses pas, mais en rei'oyant la façade dansante et chantante , elle s'arrêta avec un vague désir; elle regarda entrer les arrivants ; sans se l'avouer, elle envia toutes ces filles éperdues, toutes ces filles perdues qui entraient là avec tant d'heureuse insouciance. Cependant elle ne s'en allait pas; la tentation d'entrer la ressaisit avec plus de violence. — Tu passeras vite comme une ombre , lui disait son cœur ; lu te cacheras dans un bosquet, tu verras Eugène, lu verras si sa joie est pure comme celle qui vient du cœur; lu verras s'il aime sa maîtresse comme il t'aimait, et si sa maîtresse l'aime connue tu l'aimais ; tu verras enfin , tu verras , tu verras , tu verras !
Madame de Fontenay ne put résister; elle passa vite , avec dignité pourtant ; elle alla se jeter dans le premier bosquet venu , toute défaillante , comme si elle allait mourir. A peine eut-elle levé les yeux qu'elle vit Eugène Lefèvre au milieu des quadrilles, mais non pas souriant et voltigeant comme elle le craignait; il dansait avec
lU VOVACE A MA FEXKTKE.
ciiiuii; il avait l'air d'aller à l'École de Droit. Madame de Fontenay respira. — Je ne l'ai jamais vu si ennuyé, dit-elle en se bereant dans ses doux souvenirs.
La danse finie, il sortit du champ de bataille (on peut appeler cela un champ de batailh;); il laissa sans inquiétude sa maîtresse au bras d'un ami , et s'avança tout en rêvant dans les sentiers obscurs du jardin. II passa, il repassa devant le bosquet où pleurait madame de Fonlenay, perdu dans sa rêverie, allant et venant sans savoir pourquoi.
— 11 pense à nos amours passées, murmura madame de Fontenay. Elle avait deviné juste ; les femmes ne se trompent guère sur ce chapitre. Engène Lefèvre était las de ces bruyantes amours qui flétrissent l'àme et qui ne la font jamais fleurir, de ces amours passagères qui ne prennent pas le temps de descendre dans le cœur; il était las de toutes ces femmes qui n'ont ni feu ni lieu , qui se chauffent et s'abritent chez le premier venu. Il songeait à s'en détourner j)0ur jamais; son cœur se rouvrait à cette douce saison que madame de Fontenay avait tant embellie ! — Il faut aimer ainsi ou ne pas aimer du tout, pensait-il. El il ajoutait bientôt : — .\h\ si Henri pouvait me prendre Anna! — Henri, c'était son ami; Anna, c'était sa maî- Ircsse — et, chose étrange! c'était fait depuis la veille.
Aladame de Fontenay sortit du bosquet ; elle suivit Eugène en silence. Peu à ])eu elle s'approcha de lui, elle l'atteignit, et, à demi égarée, elle glissa lentement sa petite main tremblante au bras de l'infidèle. Il ne fui pas très-surpris de celte action; il savait plusieurs coutumières du jardin capables de cela. Il s'arrèla ])ourtant, et , malgré le voile qui la cachait un peu , il reconnut madame de Fonlenay. — C'est vous ! s'écria-l-il. Toi ici , mon cher ange ! El il l'élreignail sur son cœur, son cœur tout brisé par cette rencontre. Il l'embrassa au front à travers son voile.
— Ah! re])ril-il , si lu savais comme j'ai le e(eur eonlenl! Mais connnent es-lu donc venue ici?
Madame de Fontenay ne pouvait réj)ondre. Il vouliil délourneile voile pour l'embrasser encore. — Non, non, dit-il, je n'en suis pas (ligne.
El il lui domia un second baiser à travers le voile.
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— C'est le ciel qui nous réunit, reprit-il avec feu; ne nous quittons plus jamais, — jamais! — Ma pauvre belle, comme elle est l)àlc! comme elle a souffert! Oli! Madeleine, pardonne-moi. Mais ne restons pas ici. Si vous vouliez venir à Thôtel? Je t'en supplie.
La voix d'Eugène n'avait jamais été plus tendre : il entraîna madame de Fontenay. Une fois hors de la Chaumière, elle le pria de retourner à ses nouvelles amours et de la laisser seule; mais il fit si bien parler son cœur que la pauvre femme se laissa séduire encore; sa jalousie résistait, mais son amour, plus violent que jamais, l'enchaînait au bras d'Eugène.
Après bien des débats, elle rentrait enfin en ce petit logis obscur où sa vie avait si bien rayonné. — Hélas! dit Eugène Lefèvre en entrant, une autre a profané le sanctuaire de notre amour, mais du moins nul n'a profané mon cœur; vous n'en êtes pas sortie un seul instant.
Madame de Fontenay balança la tète en signe de doute. — Qu'importe , dit-elle , je suis résignée à tout. Vous croyez m'aimer encore, nie voilà pour vous répondre; vous vous fatiguerez encore de moi : eh bien ! je sais le chemin de l'exil.
Eugène Lefèvre redevint adorable comme autrefois. Madame de Fontenay le revit à ses pieds, tendre et passionné, sans masques et sans mensonges. Durant près de deux mois, il sortit à peine de l'hôtel ; il passa doucement les heures de la journée à rêver tout haut avec sa mélancolique maîtresse.
Comme on était aux plus beaux jours de l'année , il l'emmena aux portes de Paris, dans une de ces amoureuses retraites qui bordent la Seine, au pied d'Auteuil. Là, dans l'oubli du monde, ils s'aimèrent comme des anges tombés, mais sans craintes et sans regrets. Ils s'aimèrent plus tendrement, mais plus tristement que jamais, comme s'ils se souvenaient qu'ils s'étaient déjà sépares, comme s'ils pressentaient qu'ils allaient se séparer encore, et peutêtre pour toujours. Le matin, ils s'embarquaient sur la Seine, et ils s'abandonnaient mollement, les yeux fermés, aux flots et à l'amour; ils passaient l'après-midi dans leur retraite, recherchant un peu, durant les mauvais jours, les distractions de la musique et des romans; enfin, ils allaient goiiler les heures amoureuses du
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soir clans les avenues de Houlojjnc ou de Passy. Eugène Lefèvro ne sortait seul que pour revenir avec un bouquet : c'était alors presque tous les jours la fêle de la pauvre madame de Fontenay.
Elle ne voyait pas venir le lendemain; elle était tout aux ivresses coupables du présent. Quand on a dit que l'amour était aveugle , on a voulu dire que' l'amanl et la maîtresse ne voyaient plus rien du monde qu'eux-mêmes. Tout l'borizon, c'est lui, c'est elle, c'est le ciel et la terre, c'est le ciel sur la terre, c'est .^dam et Eve après le péché, mais non pas chassés du Paradis. Un peintre de mes amis se rappelle avoir vu madame de Eonlcnay en cette belle saison de son amour. Elle ne quittait Eugène Lefèvre que pour le retrouver en elle : ainsi on la pouvait entrevoir dans son parc, assise sur l'herbe, son chien à ses pieds , ouvrant un roman vingt fois commencé, jamais fini, parce que au lieu de lire le roinan ouvert sous ses yeux , elle lisait le cher roman de son cœur.
Mais la joie va vite, comme les morts de la ballade; on la voit passer à peine; on veut la saisir, elle est déjà trop loin; et chaque fois que la joie est passée, on rencontre la tristesse qui va lentement. A peine de retour à Paris, madame de Fontenay retrouva le désert dans le cœur d'Eugène Lefèvre : l'amour avait perdu son charme en revenant d'Auteuil, c'est-à-dire de la solitude.
L'inconstant fut moins amer que la première fois , mais sa générosité fut plus cruelle encore pour la victime. Paris avait ranimé les gais et folâtres instincts d'Eugène Lefèvre ; il lui fallait reprendre un peu sa joyeuse et brillante folie; il lui fallait recommencer le gai roman qui débute à la Chaumière et qui Cuit plus ou moins. Madame de Fontenay comprit que le temps était venu de s'éloigner à jamais, sinon de son amour, du moins de son amant : Eugène Lefèvre avait beau lui cacher son cœur par de doux sourires et de tendres paroles; elle était, hélas, trop savante là-dessus.
Un dimanche sur le soir, Eugène Lefèvre s'étant endormi au cohi du feu, elle écrivit quelques mots à la hâte; elle embrassa — pour la dernière fois — le front ennuyé de son amant ; elle laissa tomber une larme sur lui — et elle s'en alla.
En s'éveillanl, Eugène Lefèvre, qui n'avait pas rêvé d'elle, la chercha des yeux. — Madeleine? munnura-l-il. Mais elle ne vint
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pas comme de coutume lui sourire et l'embrasser. Il se leva, il passa dans la chambre voisine, il la chercha partout, jusque sous les rideaux du lit. — Elle est partie! dit-il en soupirant. Kt il la chercha encore. Enfin, revenant à la cheminée, il aperçut ce mol d'adieu qu'elle lui avait laissé.
" Adieu , mou ami ; il fallait partir et je m'en suis allée. Loin do " vous du moins je vous retiouverai selon mon cœur. Hélas ! oii >i aller? Si j'ai la force de vivre loin de vous , je reviendrai plus tard. )) Adieu. "
Eugène Lefèvre pleura comme un enfant. — Je l'ai voulu , dit-il avec douleur; je l'ai voulu, me voilà seul.
Sou chien vint à lui et se mit à hurler.
Il ne put se coucher; il tourmenta le feu sans relâche durant presque toute la nuit. Malgré les flammes ardentes, il avait froid
— vous savez , ce froid terrible qui vient par le cœur. Il se rappelait un certain soir de décembre où, sur une montagne solitaire et dépouillée, après le coucher du soleil, la bise avait soufflé sur lui. — Oui, le soleil est couché, disait-il eu frissonnant.
Cette fois , madame de Fouteuay se réfugia chez une ancienne amie dont le mari venait de mourir. Les deux veuves pleurèrent ensemble , mais l'une d'elles se consola. Il faut bien le dire, on se console plutôt 3e celui qui est mort que de celui qui est parti. Car ce n'est pas sa faute si celui qui est mort ne revient pas.
Madame de Fontenay se demandait parfois pourquoi elle aimait tant Eugène Lefèvre, cet insouciant garçon qui ne prenait rien au sérieux , pas même l'amour. Ses souvenirs lui répondaient qu'Eugène Lefèvre l'avait aimée avec toute son âme et avec toute son imagination. Ses souvenirs lui peignaient encore cette belle pâleur, cet œil noyé de volupté qui ne regardait pas une seule femme en vain , cette figure à la fois fière et douce, enfin celte lèvre efféminée ombragée de moustaches qui était le chef-d'œuvre de la séduction.
— Un étudiant, disait-elle, gâté par les folles amours , le cœur ouvert à tout venant! — C'est vrai, reprenait-elle, mais tous les hommes sont ainsi. Et puis celui-là est une nature privilégiée, une noble nature tombant quelquefois, mais s'élevant presque toujours
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au-dessus des aulres, par sou esprit et par son cœur. Elle avail beau dire et beau faire, elle s'eufoneait tous les jours plus avant dans sa peine et dans son amour, comme dans une forêt touffue d'où elle ne pouvait sortir qu'avec la mort.
l'n jour (trois mois s'étaient écoulés depuis qu'elle vivait, du moins dt'jiuis qu'elle mourait loin d'Eugène Lefèvrc), je vous l'ai déjà dit, elle s'était appuyée contre le piédestal d'une statue, comme un spectre contre un tombeau. Eugène Lefèvrc , qui lisait un journal, vint à passer à côté d'elle, ayant son chien eu laisse. Comme il tombait quelques gouttes de pluie, il s'arrêta sous un arbre voisin pour achever de lire un feuilleton. L'épagncul , ayant reconnu madame de Fontenay , se détacha des mains de son maître , courut à elle, retourna à lui, enfin fit tout ce que pouvait faire un digne chien pour réunir d'anciens amants. Eugène Lefèvrc s'était attendri, — • comme son chien — mais la vue de deux amis, qui naguère s'étaient beaucoup moqués de sa constance et de sa sensiblerie, l'arrêtèrent dans son élan. Pour se consoler de cette mauvaise œuvre du cœur, il se dit que c'était pour ne pas renouveler des douleurs saignantes encore, il s'éloigna et (sans doute sans y penser!) il siffla son chien.
— Adieu donc ! se dit madame de Fontenay en s'en allant.
Il lui avait souvent parle, dans le beau temps de leurs amours, des doux et tristes paysages de son pays — la Thiérache — petite province qui s'étend entre la Champagne, l'Ile de France et la Picardie. Ce pays avait pour elle un falal attrait.
— Si j'allais y mourir? dit-elle un jour avec une amère volupté.
En Thiérache donc, au-dessus du village d'Argilly, dans l'escarpement d'une petite montagne brisée, je suis allé, au temps des chasses, voir ime maison d'as|)ect lugubre; cette maison, connue sons le nom de Aid de Corlirau.r, fut bâtie en 1824 par \\n caharetier qui, las des joies de la bouteille, était devenu misanthrope. Résolu de se retirer des ivrognes, il avait imaginé cette solitude
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sauvage où s'arrèlcnl les corbeaux pour leurs prédiclions siuistres, celle Tliébaïde austère , dont le seul aspect donne aux âmes rêveuses la mélancolie des anachorètes. La façade , en briques grisâtres , se détache à peine des grandes rociies qui coupent la montagne; de chétifs arbustes balancent tout à l'enlour leurs tètes chauves; sur le sol stérile, de maigres épis de seigle et d'orge s'élèvent çà et là comme par miracle. L'été, cependant, la chevelure ondoyante de quelques bouleaux, les touffes d'herbe qui encadrent les grandes roches, les fleurs des aubépines et des bruyères, animent un peu ce morne paysage. D'un côté, un mur d'enceinte, de l'autre, une haie de sureaux plantée sur le bord d'un ravin à peine visité ])ar les troupeaux, cachent à fous les yeux ce qui se passe dans la solitaire maison. Du haut de la montagne, on pourrait voir la porte et une des fenêtres, sans un gros bouquet de chênaie qui garde son voile de feuillage pendant toute l'année. On parviendrait pourtant, en gravissant le ravin, à violer le mystère de ce triste refuge; mais un sentiment de respect pour le malheur arrête les plus curieux. Le baptême ])iltoresque de la Thébaïde du cabaretier fut une prophétie que la fortune humaine s'amusa à confirmer. Le Nid de Corbeaux a été un refuge d'âmes en deuil , ou un gîte de malheur. 11 serait curieux de raconter les drames et les tragédies qui l'ont eu pour théâtre; mais le livre serait trop long; j'en veux seulement détacher un chapitre, — le dernier !
L'an passé vers la fin de juillet, madame de Foutenay descendit, à une demi-lieue d'Argilly, de la diligence de Reims, comme entraînée par l'aspect du paysage. Elle était seule et elle cherchait la solitude. Les premiers qui la rencontrèrent furent frappés de sa triste pâleur et de sa sombre beauté. Elle souriait, mais son sourire était plus attristant que ne sont les larmes; il confiait mille douleurs cachées, il révélait une âme couronnée d'épines. Madame de Foutenay était vêtue avec une élégance toute parisienne, son chapeau était d'une orgueilleuse simplicité, sa robe avait un amou-
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rou\ al)anclon. Comme le soleil élait ardent, elle s'ombrageaK nonchalamment d'une ombrelle de moire blanche, que de temps eu temps elle laissait retomber à ses pieds d'une main abattue. Quand elle eut, durant quelques minutes, contemplé tous les accidents du paysage, elle se mit à marcher plus vile vers Argilly. En atteignant la première masure, elle demanda le presbytère, et sur l'avis d'un pâtre, elle s'avança du côté de l'église dont elle voyait depuis une heure le clocher flamand. Klle s'arrêta devant une petite porte grise surmontée d'une croix de fer. A peine eut-elle sonné, qu'elle vit apparaître M. le curé d'.i^rgilly, jeune rêveur, naturellement gai, légèrement attristé par la solitude.
■ — Monsieur le curé, lui dit-elle d'une voix émue, je cherche inie solitude où je puisse mourir en paix ; dites-moi où il me Tant aller.
Le curé, tout abasourdi, regardait silencieusement madame de Fontenay.
— Hélas! reprit-elle en souriant de son triste sourire, vous ne me comprenez pas; je vais vous parler plus simplement : je suis lasse du monde, ou plutôt le monde est las de moi. Je suis condamnée à vivre seule, toute seule! Je suis condamnée à pleurer jusqu'à la fin de ma vie. Eh bien , monsieur le curé , il me faut un asile, quelque chose d'un peu moins noir et moins étroit cju'une tombe : trouverai-je cela dans votre pays ?
Le pauvre curé, violemment troublé, pensa d'abord que madame de Fontenay élait folle; mais en la voyant si pleine de tristesse et de dignité , il pensa qu'elle était malheureuse ; il devina une pécheresse repentante, une brebis égarée qui demandait le chemin du bercail, il sentit couler en son cœur ces divines sources de compassion que Jésus-Christ a si bien trouvées : il voulut consoler l'affligée et sauver la pécheresse.
— Prenez garde, madame, dit-il avec allcndrissenu'nt , la solitude est ])lus noire que la mort. Vous serez plus agréable à Dieu en consolniil les pauvres qu'eu vous ensevelissant ainsi. Saint Anloine, saint iicrnard , saint Jean-I5aj)tist(\ oui (jiiillc leur crMiilagc pour remplir de saintes missions; demeurez dans le nu)n(le tant (pi'il vous restera un grain de charité. Le monde vous a couronnée
d'épines; mais le calvaire n'cst-il pas ici-bas la place du chrélien? Les passions vous ont peut-être éloignée du Seigneur; lisez tous les matins la paral)ole de TEnlant prodigue, et vous retournerez au Seigneur : son joug est le plus doux. Oui, madame, la ciiarité vous consolera; vous passerez sur la ferre comme la rosée du ciel, et on dira de vous : Transiil benef'aciendo.
Madame de Fontenay souriait avec une légère ironie. — Monsieur le curé, maintenant que vous avez égrené votre chapelet, vous allez sans doute me répondre : trouverai-je un asile dans votre pays?
Le jeune curé sembla se raviser. — Puisque vous persistez , madame, à fuir le monde , je dois vous encourager dans votre dessein de chercher un refuge au milieu des champs; car là tout voas parlera de Dieu : le ciel, les montagnes, les fontaines; vous verrez >;ans cesse l'image du grand consolateur; après les larmes, la prière; avec la prière, l'espérance...
— Vous allez trop vite , monsieur le curé , l'espérance ! l'espérance ! Ah! ne me parlez pas de l'espérance; la plus belle fleur de ma vie est moissonnée ; je ne veux plus que pleurer.
— Je commence, madame, à vous comprendre, dit le curé en souriant tristement; vous êtes lasse des voluptés de la joie, vous voulez savourer celle des larmes ; c'est peut-être irriter le ciel , mais que votre volonté soit faite sur la terre. — Vous cherchez un paysage austère, une nature sauvage, une solitude profonde; je n'en sais pas le chemin; les hommes ont si bien fait, ou plutôt les hommes ont si mal fait, qu'aujourd'hui les grandes douleurs ne peuvent plus se cacher; les pieux solitaires sont forcés de vivre dans la solitude du monde.
Madame de Fontenay eut un mouvement d'impatience.
— Enfin , il n'y a donc pas dans toute la France un coin de cette terre inculte où je puisse vivre, c'est-à-dire mourir seule?
— Je vous l'ai dit, madame, le temps des solitaires est passé. Aujourd'hui il n'y a plus de respect pour rien , pas même pour la douleur; les curieux vous troubleront sans pitié, et si vous leur fermez votre porte, ils diront...
— Ils diront que je suis folle , peut-être ils auront raison. Mais
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(|irini|)nik', pourvu (|n(' linns claiiu'ins ne me vii^niiont poiiil à roreille. Ainsi, monsieur le turc, il faut que je clioiclio plus Idiii.
— Il y a, inadamo, de l'aulre côté de la inonlagiie le donjon en ruine de Saint-Ilemy , qui est à vendre depuis longlcni|)s; c'est une Thébaïdc grandiose , où votre douleur serait à l'aise; mais je |)ensc que les héritiers de madame la comtesse de l'ieil-Arcy ne détacheront pas le château des déi)endances ; d'ailleurs, il faudrait des pourparlers. . .
— Je veux un asile plus humble et plus ignoré. — J'entrevois au-dessus de ces arbres une pelile maison pres([uc ensevelie dans les rochers...
— Je songeais à vous en parler , madame ; mais c'est un mauvais gîte, tout le monde vous le dira. Quoique je ne sois point superstitieux, je dois pourtant vous avertir que c'est une maison de malheur, fatale à tous ceux qui l'habitent. A peine fut-elle bâtie que , par un présage vraiment étrange , on lui donna le nom lugubre de .\>V/ (le Corheau.r. . .
Une joie sinistre brilla dans les jeux de madame de Fonlenay.
— Je suis sauvée! dit-elle en s'animant.
Une heure après, madame de Fontenay , suivie d'une femme d'.Argilly, gravissait le sentier de la montagne. Quand elle s'arrêtait pour reprendre haleine elle caressait d'un regard douloureux l'ermitage du eabarctier. En arrivant au mur d'enceinte, elle pria la femme qui la suivait de lui remettre les clefs et de l'attendre à la porte. Le jardin, tout ravagé par les derniers orages, eut pour elle un charme funèbre. En passant dans la maison , elle vit avec une sombre joie que le lichen , l'ortie et le blé sauvage avaient envahi le seuil. Les nmrailles nues, les feuèlres désolées, la cheminée rustique, les solives brunies parlèrent à son imagination; elle eût désiré plus de misère et de délabrement, moins de lumière et de solidité; cependant à clraquc pas, elle murmurait : — l'oilà mon gîte ! — Et elle respirait en rêvant le parfum hmuide et sépulcral, i'ille ouvrit à grand'pciuc une croisée et s'a])|)uya sur la |)ierre (le la fenêlre pour revoir le paysage; malgré les bienfaits de la saison, malgré le luxe du jeune feuillage, l'or des froments, l'éclat des sainfoins eu fleur, la richesse des prés, le paysage était morne,
rion ne (roublait le calme de l'horizon; — parlout une li;jne ;jrisàlre, coupée çà et là par des arbres chctifs : — Madame de Fon- (enay croyait voir r^ccan de sa douleur. Le ciel était zébré par des nuages fauves , les bruits silencieux de la vallée s'élevaient en rumeurs plaintives, le vent gémissait dans la montagne; enfin, ce jour-là, tout sembla flatter le mal de la pauvre femme. En se détachant de la croisée , elle essuya des larmes de volupté. — Vous savez quelle volupté !
A la tombée de la nuit, madame de Foutenay reprit la diligence qui l'avait amenée. Elle enqjortait une promesse de vente signée par l'un des héritiers du cabaretier misanthrope ; environ Iniil jours après , elle envoya cinq mille francs au notaire d'Argilly pour acheter la solitaire maison.
A la fin du mois elle revint pour l'habiter. Avant de s'enfermer pour toujours dans ce linceul de pierre, elle s'arrêta longtemps sur un rocher de la montagne. 11 était midi; le soleil rayonnait sur une natnre tout agitée; le ciel était bleu, le paysage presque attrayant, la brise légèrement parfumée; l'alouette chantait dans l'air, les ramiers roucoulaient aux bois, l'hirondelle caressait la verdure : partout une chanson ou un frémissement. Madame de Fontenay se rappela les fêtes du monde; son morne regard plongea dans l'horizon où se cachait Paris, et souriant avec des larmes, elle murmura d'une voix éteinte : — Adieu !
Avant son retour, un tapissier de Saint-Remy avait meublé l'ermitage avec une grande simplicité : un lit de chêne, une armoire brunie, une vieille table à coloimcs, une lampe de fer, un fauteuil vermoulu et un escabeau , — voilà tout. — Elle s'arrangea avec une fermière voisine pour sa nourriture. Le matin et le soir, une servante lui apporta silencieusement du pain, de l'eau, des fruits et des légumes. Madame de Fontenay ne parlait pas à cette fille ; elle la remerciait par un morne regard, et tout était dit.
Durant le premier mois, malgré les séductions de la belle sai-
son au dehors , l'exilée ne dépassa pas la porle du mur d'enccinle qui la séparait du monde. Elle se promenait lentement, lentement comme un spectre, dans la sauvage allée du janlin ; loin de cultiver cette terre inyrate, elle foulait d'un pied jaloux les lunubles ravenelles qui s'élevaient de tous cotés; elle ne voulait que des débris, des ruines, des images de mort. Elle ne creusait point sa fosse comme font les trappistes, car elle était déjà dans sa tombe, mais tous les jours elle détachait une pierre au mur du jardin. Elle avait coutume de passer ses après-midi à l'ombre des sureaux dont elle aimait le parfum amer; elle arrêtait son reyard sur la haie et s'abandonnait à ses songes infinis. Qui pourra dire jamais les sombres tristesses qui l'enivraient, les mélancolies ardentes qui dévoraient son cœur, les souvenirs amers qui traversaient son àme comme autant de flèches empoisonnées. Pendant que les yeux dn corps s'égaraient sur l'horizon restreint que leur formait le nnn- grisâtre, les yeux de l'esprit, ne rencontrant pas de bornes pour leurs regards, traversaient le monde, mais seulement comme des oiseaux de passage. — Mon àme, disait-elle souvent, est une pauvre hirondelle que l'hiver chasse de tous les pays.
A quelques pas de l'hermilage, un peu au-dessus du ravin, un torrent s'échappait, durant les orages, d'une carrière abandonnée, et se dispersait en bruyantes cascades sur des roches blanchies : quelquefois, au milieu de la tempête, madame de Fontenay, jalousant les agitations de la nature, s'élançait tout éj)erdue contre le vent et la pluie en priant l'orage de la battre et de la briser comme les jeunes arbres; elle s'arrêtait devant les noires cascades du torrent, et les cheveux éparpillés par le vent, la gorge soulevée, les joues ruisselantes de pluie et de larmes, elle demeurait en contemplation au-dessus de l'abîme, insensible aux fureurs de la tempête comme une statue de marbre. Quand l'orage avait passé, quand l'arc-en-ciel réveillait les oiseaux eu annonçant le soleil, madame de Eontenay retournait au logis en maudissant ses forces; elle s'enfermait en elle-même comme sainte Thérèse, elle tombait agenouillée devant son lit, voulant prier Dieu, mais ne sachant que dire à Dieu.
Son lit de chêne , chastement recouvert d'une blanche draperie.
VOVAGK A MA FENÊTRE. 155
lui rappelait plus souveut la mort que l'amour, la tombe (pic le berceau ; elle s'y jetait avec une sombre volupté en appelant les songes désolants pour tourmenter son sommeil. Elle avait sauvé de son naufrage mondain quelques livres de pieté. Elle éprouvait un charme funèbre à relire les psaumes de la pénitence, trouvant d'étranges émotions dans ces paroles étranges. Souvent elle se surprcnait à psalmodier ce verset qu'elle aimait par-dessus tous les autres ; Laboravi in gemltu meo, lavabo per singiilas nocles lectuin meinn, lacrijmis nieis straliim metim rkjabo. — Oui, mon Dieu, disait-elle, je laverai mo)i lit Je mes larmes. Et comme le prophète, elle songeait que les larmes sont des fontaines qui coulent sur la pierre où l'ange du Seigneur inscrit nos péchés.
Les pauvres seuls étaient bienvenus au seuil de sa porte : — Ceux-là, disait-elle, ne sont pas importuns, ils m'empêchent de mourir à la compassion comme je suis morte à tous les beaux sentiments; grâce à eux, mon dernier passage ne sera pas aride, je le sèmerai de bienfaits. — Un soir du mois de novembre, par un temps de bise et de neige, une vieille mendiante alla frapper à sa porte; elle l'apcueillit à sa cheminée. La vieille était laide comme la mort; on ne voyait que ses os; elle tendait au-dessus du brasier des mains brunes et sèches ; elle hochait lugubrement sa tète blanche, comme le balancier de l'horloge du temps; elle avait l'a'il louche, la bouche édeutée, la voix sépulcrale. Madame de Fonlenay, égarée par ses rêveries mystiques, s'imagina pour un instant que c'était la mort, et elle fut près de s'écrier : — Ouvrez-moi vos bras, ma mère! — -Revenue à sa raison, elle se mit à contempler cette ruine humaine qui avait été, comme toutes les femmes, verte et fleurie pour l'amour. Ce tableau désolant la jeta dans une douleur horrible; elle eut peur de la vieillesse; elle eut peur de cette mort corporelle qui vous ravit à chaque heure un attrait. Et toujours elle regardait la vieille, qui marmottait une oraison. — Voilà donc mon image future? pensa-t-elle en frissonnant. Faudra-t-il que je passe par cette métamorphose? 0 mon Dieu, renversez-moi tout d'un coup ! — Et jetant son manteau sur le dos de la mendiante : — Ma bonne vieille, allez-vous-en, car j'ai peur en vous voyant.
L'hiver cependant avait mille attraits pour madame de Fontenay;
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les nues frissonnantes, les glaces de la vallée, les neiges de la monlagne, les bois dépouillés, étaient les théâtres que rechcrcliait son imagination. Elle aimait surtout à voir les tombées de neige ; le front appuyé contre les vitres, elle passait des jours entiers à suivre des yeux les flocons indécis ; et comme le vieux poète Théophile, elle pleurait, sans doute en se souvenant, elle aussi, qu'au beau t( m])s passé le ciel plus doux alors avait neigé sur elle un jour d'atlenle.
Cette âme, couverte de nuages, avait encore de faibles rayonnements; ça et là le passé lui cachait le présent, les roses de sa couronne refleurissaient sur les épines; une espérance lointaine verdoyait dans le désert, mais vague encore comme l'oasis que le voyageur pressent. El puis Dieu, qui s'offense des larmes infinies, ne laissait pas écouler un seul jour sans distraire l'agonie de cette orgueilleuse pécheresse; ainsi, tous les matins et tous les soirs, les oiseaux affamés venaient par troupes sautiller sur sa fenêtre, becqueter les vitres et demander l'aumône par leurs cris. Elle ouvrai! la porte et jetait sur le seuil, avec un plaisir mélancolique, du froment pur, qu'elle achetait à la ferme pour de pareilles semailles. Durant tout le repas de la peuplade aérienne, elle restait sur le seuil de la porte, admirant la légèreté fabuleuse et la malice diabolique des moineaux.
Un jour, en même temps que la servante de la ferme, le curé d'Argilly parut à la porte de l'ermitage. Il s'inclina tristement et s'avança en silence jusque devant la cheminée. Madame de Fontenay ne put réprimer un mouvement de dépit; cependant, d'une main qui retomba tout de suite, elle indiqua son fauteuil au jeune prêtre. Et comme il ne bougeait pas : — Asseyez-vous, murnun-at-elle d'une voix glaciale.
— Xon, madame, je reste debout, ou je m'agenouillerai devant voire douleur. Pardonnez-moi de profaner voire solitude; je sens bien que je n'ai point assez soufi'erl pour assister à vos saintes austérités; je suis tout à Dieu...
— Mais la foi ne purifie pas comme la souli'ranee et la solitude, dit madame de Fontenay.
— Hélas! madame, je suis seul aussi, et malheur à rhonime
seiil, dit rÉcriture; — malheur à celui qui ne mêle pas la vie agissante de Marthe à la vie contemplative de Marie! celui-là se fanera dans la tristesse. Ma gaieté s'est envolée à votre passage 5 vous m'avez caché ce soleil qui épanouit l'àme et en chasse les nuages. Je suis plus à plaindre que vous, madame; je suis triste et n'ai rien à pleurer. Vous pleurez un rêve détruit; vous arrosez de larmes votre douleur, comme vous arroseriez un lys ou une marguerite; moi, je n'ai point de fleur à arroser; je suis condamné à pleurer sans larmes. Depuis six mois, j'essaie en vain de combattre ma tristesse; je suis venu pour vous la confesser : la confession sera peut-être une délivrance.
— Dieu sème pour tous ses enfants une mauvaise fleur dont ils aiment le parfum amer; votre fleur est semée, l'herhe la cache encore, demain peut-être vous la verrez. Demain vous reviendrez ici voir une sœur de souffrance. — Non, non, ne revenez jamais. Je me suis réfugiée dans une tombe : ne troublez plus le silence des morts.
Le curé regarda madame de Fontenay de ce regard ardent des peintres qui veulent se souvenir; quand son came, comme un pur cristal, eut réfléchi la belle et pâle figure de la solitaire, il s'inclina et sortit en murmurant : — Adieu donc, madame.
Le printemps ramena la vie autour de l'ermitage, les oiseaux chantèrent l'amour, l'herbe déploya ses touffes abondantes, la violette parfuma la montagne, la pervenche parfuma les bocages, la primevère parfuma les prés : madame de Fontenay ne reverdit et ne refleurit pas; la neige couvrit toujours son àmc, la bise souffla encore dans ses cheveux. Elle fut irrilée par les premières joies de la nature; c'était pour elle un air gai après un chant de mort. La nature, par son deuil et ses gémissements, lui avait semblé pendant quatre mois une compatissante amie à qui elle confiait tous les jours ses peines; maintenant, ce n'était plus qu'une importune avec ses chants d'allégresse, ses rires amoureux et ses habits de
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fête. Çà el là, cfijcndaiil, elle so laissait prondn" aux .stHliictions du jjiiulcinps; son âme, eiiivrce par les brises odoranles du malin, déj)lojait encore ses ailes brisées pour revoler aux cieux ; mais à peine aux débuis de sa course, Tàme relombail à lerre plus malade que jamais.
Dans un de ces momenis d'oubli où la nature reprenait encore le dessus, ayant aperçu une violette dans Tlierbe, madame de Fonlenay la cueillit soudain avec la joie d'un enfant; mais, la douleur revenant lout d'un coup, elle rejeta la fleur et voulut l'écraser du pied. — Elle n'en eut pourtant pas la force, elle se détourna géuéreusenient. — Une autre fois que la pauvre exilée se laissait séduire au spectacle du soleil levant, la servante de la ferme arriva près d'elle, portant d'une main son ])anier, et traînant de l'autre un jojcux enfant tout ébouriffé. Madame de Fontenay admira les yeux bleus et les joues roses de cet enfant; et, malgré son vœu de ne point distraire sa solitude par les histoires du monde : — Est-ce à vous, ce joli enfant? demanda-t-elle à la servante.
Cette fille rougit et inclina silencieusement la tète. Dans sa physionomie naïve madame de Fontenay lut toute une histoire d'amour.
— Vous avez été séduite et abandonnée, main il vous a laissé un oij'anl.
— Oui, ma chère dame. Le monde a beau dire, j'aime mieux un enfant que rien du tout. Les uns me chantent que si je n'étais pas devenue mère, le mal ne serait pas si grand; chacun son goùl. Pour moi, je trouve qu'on n'est pas si malheureuse quand il vous reste un gros chérubin comme celui-là; c'est une fière consolation.
Quand cette fille fut partie : — Hélas! dit madame de Fontenay, si j'avais un enfant, moi !
Ses bras levés retombèrent aussitôt, sa tète s'inclina, ses genoux fléchiicnt ; jamais ou ne j)ei;[iiit si bien le di'sespoir du cceur par l'allilude du corj)s.
— Si j'avais un enfant! il recueillerait peu à peu mon amour, mon âme, ma vie; — il serait mon asile, et je vivrais en lui. — Un enfant! un portrait vivant que je ne perdrais jias, la vision ado-
rablo de deux amours, l'image d'un Ixnilieur jiassé, la suile d'un beau rêve! — Un cnfani ! — Encore lui, ô mon Dieu!
L'infortunée regarda autour d'elle; égarée par l'exaltation, elle semblait chercher avec des yeux de mère ; elle vit alors toute l'horreur de sa solitude. L'éclat du soleil, les gaietés du printemps, le riant souvenir du blond gamin qui criait alors dans le sentier, l'attirèrent au dehors et la ranimèrent soudain. Pour la première fois depuis son exil, elle se demanda si la vie ne lui gardait pas des joies inespérées? Son cœur ne devait-il avoir qu'une belle saison? la coupe enchanteresse était-elle vidée jusqu'à la dernière gouHe? ne devait-elle rire qu'un instant et pleurer toujours ensuite? Et comme en ses beaux jours, elle essayait de revoir l'avenir par le passé. Elle s'arrêta tout à coup avec un mouvement d'effroi audessus de la petite fontaine de la montagne, où je ne sais quel attrait fatal l'avait conduite. L'eau claire et légèrement agitée réfléchissait son image flétrie , et lui donnait les tons blaAirds d'une mourante. — Moi! s'écrla-t-elle avec stupeur. — Elle s'agenouilla et pencha son front sur la surAice de la fontaine; et comme la coquette qui craint de surprendre un cheveu blanc dans ses tresses d'cbène, un ver rongeur aux roses de ses joues, elle ferma d'abord ses yeux effarés; mais bientôt, s'armant d'une force sauvage au souvenir de sa douleur , elle ouvrit de grands yeux , et contempla avec un orgueil superbe les ravages corporels. — Dieu soit loué ! je me suis vengée de moi-même , dit-elle de la voix voluptueusement lugubre des trappistes qui parlent de la mort. — S'il venait, reprit-elle, comme je serais fière de lui étaler cette laideur qui est son ouvrage ! — Non, non, dit-elle aussitôt en redevenant femme ; s'il venait, je me cacherais...
Alors toute sa vie repassa devant elle. D'abord elle vil une joyeuse adolescente que la mort d'ime sœur attristait à jamais, ensuite c'était une insouciante jeune fille qui donnait follement son cœur à un mari ennuyeux ; et puis une épouse ennuyée qui se consolait du mariage dans les enchantements de l'amour. — Alors, dit-elle en se contemplant toujours dans le filial miroir, alors j'étais belle... j'attendais l'amour; aujourd'hui... j'attends la mort. Malheureuse folle ! et je me demandais si la vie ne me gar-
KiO VOVAGi; A MA rKNHïHK.
chiil plus ricii ! La vie n'csl plus pour moi (|iruii tlôsorl où jo tiouvt'iai la louibo j)our oasis.
L'air était froid , et niadanie de Fonleiiay, frissonnant sons une robe de nionsseline à peine attaeliée à la ceinture, se sentit tout à conj) défaillante et îjlacée ; elle se leva et se traîna péniblement vers sa retraite. En entrant, elle jeta un rejjard de déyoùt sur le diner qui l'attendait, et se laissa tomber au bord du lit. La servante, en revenant le soir^ fut si touchée de sa pâleur funèbre , si effrayée de ses yeux hagards, qu'elle voulut rester auprès d'elle jusqu'au lendemain. — • Je vais mourir, dit avec calme madame de Fonlenay ; j'ai fait vœu de mourir seule, retournez-vous-en, et dites que je suis morte , ou plutôt ne dites pas que je suis malade. Point de médecins qui retarderaient mon agonie de quelques heures : jo me suis condamnée moi-même. Vous seule , revenez encore ; quand vous me trouverez morte, faites une bonne prière pour moi, emportez ce testament que voilà sur la table pour le remettre au notaire d'Arjplly ; fermez ma porte à double tour, et enterrez la clef sous le seuil. Adieu; prenez cette bourse pour votre enAmt.
La servante sortit en silence ; sa première pensée était d'avertir la fermière du triste état de madame de Fontenay; mais, après avoir réfléchi, elle aima mieux respecter la volonté de la mourante. KUc revint sur ses pas, s'assit sur le seuil, afin de pouvoir la secourir si elle l'entendait se ])laindre.
La nuit se passa sans que madame de Tonteiiay se plaignît; elle eut la force de souffrir en silence, comme ces martyrs sublimes qui se détachaient de leur corj)s à l'heure du sacrifice humain. La pauvre servante s'en retourna au matin, à demi morte de froid. Vers le soir, la malade fut près de son agonie; comme son corps, son âme succombait à des faiblesses sans nombre : tantôt elle voulait fuir cette amère solitude où elle expiait les niauvaises joies de l'adultère ; tantôt elle voulait gâter l'auslérilé de cette sépulcrale demeure par des frivolités mondaines : elle voulait des tentures et des tapisseries; elle voulait des fleurs et des parures, des livres et de la nmsique; enfin, des souvenirs de son bonheur passé. Mais elle se releva glorieusement de ces chutes : indignée d'elle-même, elle jeta dans les cendres un médaillon orné de diamants que, de-
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puis SCS beaux jours, elle gardait sur son cœur. Ce ruédaillon renfermait un portrait : en le jetant dans les cendres, elle accomplissait le dernier sacrifice.
Le lendemain , madame de Fontenay n'avait plus qu'un souffle ; chaque instant la voyait mourir, elle était plus flétrie que la rose que le vent balaie , et pourtant , dans sa pâleur de morte , dans son dépérissement , dans sou agonie , elle était belle encore , belle de cette beauté rêvée par les vieux peintres allemands : son âme resplendissait au travers de son corps connue une lumière divine au travers d'un nuage ; son âme errait sur ses lèvres , dans ses yeux , autour de son front. Ses longues mains desséchées et diaphanes étaient souvent tendues, et alors son regard annonçait tant de sentiments divers, que la femme la plus savante n'aurait pu dire si ces blanches mains à demi glacées demandaient le ciel ou la terre, la mort ou la vie. Voulaient-elles saisir l'espérance funèbre d'une délaissée ou le souvenir souriant d'une bien-aimée ? Hormis ces aspirations inconnues, elle était pleine de calme et de sérénité; à la voir dans son lit austère , chastement vêtue de mousseline blanche, on se fût imaginé voir une vierge antique dormant au sépulcre et agitant son linceul pour la résurrection. Ses yeux égarés dans le tableau changeant du ciel qu'encadrait sa fenêtre, s'en détachaient quelquefois pour le spectacle des misères de sa solitude ; quelquefois aussi son regard s'arrêtait sur les cendres de l'àtre où gisait son dernier trésor ; elle songeait qu'il serait doux de s'endormir du sommeil sans fin, avec ce portrait sur son pauvre cœur — et toujours elle se soulevait pour aller le reprendre — et toujours elle avait l'héroïsme de le laisser dans l'àtre.
Une heure avant le coucher du soleil , comme elle relisait d'un œil égaré les Psaumes de la pénitence, elle jeta le livre loin d'elle avec un majestueux dédain ; puis elle regarda à ses pieds connue si elle devait y voir tous les grands prophètes de Dieu. — Ah ! si je voulais écrire des Psaumes ! dit-elle avec une ironie amère.
En disant ces mots, elle s'était agitée et soulevée, elle retond)a
lourdement el comnieiu'a ;i s'endormir dans la mort : ses lèvres blancliirenl , son tVonI illuminé sfleijjnil, ses paupières bleuâtres s'abaissèrent.
Tout à coup, miracle du ciel ou de la nature! elle se leva sur son séant toute ranimée par une étrange divination. Elle s'enveloppa dans son linceul et courut à la fenêtre, — et, l'ayant ouverte d'une main sûre, elle jeta un regard avide sur le revers de la montagne. — Oui! s'écriu-t-elle toute délirante. Et elle tendit ses bras amaigris avec tant d'élan qu'elle sembla prendre son vol.
En ce moment solennel, sur le revers de la montagne, à l'ombre d'un vieux buisson d'épines, un jeune homme, vêtu en chasseur, dessinait le sombre paysage du Xid de Corbeaux.
C'était Eugène Lefèvre. Un ennui douloureux l'avait chassé de Paris au temps du carnaval. Le souvenir de madame de Eontenay était peu à peu revenu le charmer; plus d'une fois il avait regretté les belles saisons passées avec elle, tantôt en poétiques promenades, tantôt au coin du feu ; il s'accusait de barbarie , il avait fini par écouter son cœur plutôt que ses amis, et il tendait les bras avec un sentiment mêlé de tendresse et de compassion vers l'image adorée du passé. — Ah! disait-il souvent, que ne puis-je la revoir pour lui demander pardon à genoux et pour l'embrasser encore une fois !
Il la croyait au fond de la Bretagne , dans son pays el dans sa famille. EnThiérache, dans la solitude agreste, ses regrets avaient plus d'amertume ; c'était presque en vain qu'il cherchait des distractions dans la chasse et dans la peinture. Cependant sou cœur commençait à se calmer ; encore quelques jours et l'oubli passait dessus; encore quelques jours et Paiùs le ressaisissait par ses mille coquetteries. Déjà il songeait au refour, et voulant emporter quelque chose de ses montagnes bien-aimées, il battait le pays avec l'ardeur d'un chasseur de gibier et de paysages. L'ermitage de madame de Eontenay l'avait doucement ravi, et il s'était arrêté sur le versant de la montagne pour le dessiner sur sou album.
Quand, par une grâce de Dieu, madame de Eontenay repoussa la mort qui la touchait déjà, et courut se pencher à sa fenêtre, il levait son regard pour bien distinguer le caractère de la solitude. A l'apparition de cette ombre gémissante, il pâlit et chancela
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comme si la foudre l'eût éclairé; il s'élança dans la monlayne, et en moins d'une minute il arriva à la porte du jardin où pleurait la servante de la ferme. II passa sur celte fdie sans la voir et se précipita comme un fou vers la maison. La porte résista, mais iJ la jeta hors de ses gonds avec une force surhumaine. Et d'un bond franchissant le seuil : — Madeleine! Madeleine! cria-t-il.
Un silence funèbre lui répondit. II vit du premier regard madame de Fontenay agenouillée devant la fenêtre, les bras levés sur la pierre, la tète inclinée sur l'épaule. Elle avait la suprême attitude de la Madeleine de Canova. 11 s'arrêta surpris et craintif, son cœur battait à se briser, ses genoux fléchissaient, ses yeux se couvraient d'un voile. Il voulut parler , le nom de son amante mourut sur ses lèvres; il avança en silence et se jeta à ses pieds. — Pardonnez-moi! lui dit-il d'une voix pleine de larmes.
Il leva lentement la têle, et, voyant la pâleur de madame de Fontenay : — Pardonnez-moi vos souffrances , reprit-il tout défaillant.
Le soleil s'était couché, l'ombre tombait dans la vallée, déjà la chambre était obscurcie. Eugène Lefèvrc prit d'une main tremblante la main de madame de Fontenay. En touchant celte main glacée, il tressaillit, il chancela, il tomba à terre. — Morte! murmura-t-il.
Et tout d'un coup élreignant sa maîtresse sur son cœur : — Madame ! madame ! pardonnez-moi votre mort.
Tout égaré par la douleur et par l'amour, Eugène Lefèvre embrassa le front tiède encore de madame de Fontenay, en murmurant de ces mots enchanteurs imaginés pour les anges et pour les femmes; il la caressa amoureusement de son triste regard, il la pressa des mains et des lèvres avec une tendresse évangélique, il l'appuya doucement et violemment sur son cœur éperdu : la mort était venue, l'âme revolait au ciel, il arrivait trop tard.
Il demeurait agenouillé sur la dalle; comme au beau temps de
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sa vil', il soulevait avec amour cette aniaute adorée, dont les bras sou|)les encore s'enchaînaient aux siens; il contem|)lait avec une douleur inlinie cette pâle fijjure flétrie par les larmes. Et, penchant ^a tète pour l'enibrasser, il essayait encore de lui donner son ànie.
— Pauvre ienime! Je l'ai tuée lentement ; j'ai été plus méchant qu'un tigre, plus barbare qu'un sauvage. Je l'ai chassée de mon cœur et du inonde, je lui ai donné la douleur pour compagne, et la douleur l'a dévorée. 0 mon Dieu ! faites-moi mourir mille fols! i'aites-moi souffrir tous vos châtiments!
Il d(''posa doucement madame de Fontenay sur le lit. Puis, d'un pas rapide, il fit plusieurs fois le tour de la chambre, jetant des plaintes lamentables, interrogeant d'un u>il sec les meubles et les nmrs de plus en plus assombris par les teintes du soir. — l'oilà donc le désert qu'elle a choisi pour pleui'cr! Mon Dieu, qu'elle a souffert ici — toute seule !
11 se ra])procha du lit, s'inclina avec respect et contempla encore les traits altérés de sa maîtresse. Du premier regard, il crut voir que madame de Foutenay était morte dans la joie : un demisourire errait encore sur sa bouche pâlie. Mais en regardant mieux, il crul reconnaître le sourire de la victime. Cependant madame de Fonlenay, s'élançant de sa couche funèbre poui- revoir son amant, n'avait-elle pas eu un dernier rayonnement d'amour?
Le lendemain, les premiers rayons du soleil surprirent Eugène Lefèvre agenouillé devant sa blanche maîtresse, voulant mouriiaussi sur ce lit de douleur. Il y eut pourtant à Argilly un homme qui pleura plus longtemps que lui.
Par son testament, madame de Eonlenay voulait que son cor|)s demeurât à jamais dans l'ermitage, afin que l'ermitage tombât en ruines sur ses ossements blanchis. Eugène Lefèvre a accompli avec religion le dernier vœu de la délaissée : grâce à sa sollicitude, madame de Foutenay n'est point sortie de la tombe qu'elle s'est choisie. Elle y repose à cette heure dans un linceul qu'elle a lavé de ses larmes. Sa tète seule est découverte ; les jours de Soleil, Dieu l'éclairé encore de divins rayons. Sa main droite soutient son front qui penche; sa main gauclie est aj)puyée sur son ('(cur
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