LES AMES EN PEINE
0 II LES MORTS QUI li E V I E X X E X T.
N'avez-vous jamais voyagé dans Paris, ce monde des mondes, ce pays le plus inconnu de l'univers, ce livre du passé que si peu d'esprits savent lire?
En l'île Saint-Louis, cet autre Herculanum perdu dans Paris, non loin de l'hôtel Lambert, l'hôtel de Pimodan élève sans trop de splendeur sa façade rouillée. N'était cette inscription gravée sur du marbre noir au-dessus de la porte d'entrée : Hôtel Je Pimodan, nul ne se douterait, en passant par là, que cette maison, du temps de Louis XIII, est encore à l'heure qu'il est un palais tout resplendissant à l'intérieur du luxe le plus noble et le plus beau, le luxe des peintures à fresque. Non pas qu'il faille y chercher des chefsd'œuvre signés comme à l'hôtel Lambert, où Lebrun et Lesueur ont lutté, le premier avec son talent, le second avec son génie; mais les chefs-d'œuvre de l'hôtel Lambert ont failli tomber çà et là avec les toiles d'araignée, tandis que les fresques de l'hôtel de Pimodan ont conservé, je ne sais par quel miracle de l'art, toute leur fraîcheur primitive.
Depuis longtemps l'iiôtel de Plmodan n'est pas habité. La raison en est bien simple. Qui oserait, aujourd'hui qu'on ne traîne plus de queue à ses robes ni d'épée à son côté, faire bonne figure dans ces salles si hautes et vastes, où Richelieu et Lauzun se sont pavanes aux regards des duchesses et des marquises? Il serait bien curieux, en vérité, de voir se promener dans les galeries, dans le salon ou dans le boudoir, un homme de notre temps, avec ses manières et ses habits. Figurez-vous, dans cet intérieur tout royal, un marquis décoré de juillet, un turcaret non rallié, ou un droguiste en retraite, — il y a eu là un droguiste! — un droguiste qui a succédé au comte de la l'ioletle. Ils auront beau s'élever sur la pointe des pieds et se grandir par un plumet de garde national, ils se trouveront petits, ])auvres et ridicules; les portraits de famille encadrés d'or se moqueront d'eux, soit qu'ils se montrent, soit qu'ils parlent. Ils sentiront bien qu'en riiôlel de Piuiodan on n'a jamais reçu si mauvaise conq)agnie.
Dans les premiers jours d'automne, je [jassai toute une matinée à l'hôtel de Pimodan, en voyageur ravi d'avoir découvert un nouveau monde. Nul ne m'avait parlé de ce lieu charmant, oublié de tout Paris. Je voulus re|)eupler pour une heure cette galerie à statues qui sert d'antichambre, — une antichambre où les archichitectes parisiens du dix-neuvième siècle feraient six appartements eu deux étages; — cette salle à manger où il y a une fontaine de marbre un peu plus grande que la fontaine Molière ; — il est vrai qu'ici il n'est pas (|uestion de monument. — Ce salon tout resplendissant d'or et de talent; celle chambre à coucher (pii prouve bien que tout alors elail fait en jierspcclive du lit ; ce boudoir enfin que Mahomet a di'i faire voir aux architectes de son |)aradis : Dieu sait tous les rêves charmants (jue j'ai vu passer sous nu's yeux. Oue de fêles galantes ! que de soupers joyeux ! que de gi'àce et (l'esprit ! (|ue de maris tiompés et qu(; de fenunes infidèles ! Comme ces gens-là avaient la science et la philosophie de la vie et de l'amour! Comme ils péchaient de bon cœur! Pas un regret, pas un souci. C'était l'amour dans sa gaieté, amour sans lendemain, sourire, ivresse, folie! (l'était la vie ilans son insoucianue, fêtes, chansons, coupe toujours pleine !
VOYAGE A MA FENKTIJE. J75
Le lève «ni cependant, je me vis tout simplement avec des ombres, des figures, des portraits d'un autre monde. C'était bien la solitude et le silence des tombeaux. L'araignée, qui arpentait grand train les lambris et les plafonds, était la seule gardienne de ees puissants souvenirs. Je plaignis beaucoup ces pauvres habitants délaissés, qui n'avaient sans doute que l'ennui pour tout hôte. Je me trompais : on s'amuse beaucoup à l'hùtel de Pimodan; le dirai-je ? on s'amuse aux dépens de notre siècle.
Je viens d'apprendre, avec quelque surprise, que cet hôtel est un refuge d'àmes en peine du dix-huitième siècle, qui se consolent en faisant entre elles la satire de notre temps.
Les âmes en peine, ce sont les polîtes et les philosophes, car ceux-là n'ont pas trouvé de place au ciel. En effet, que pouvaientils faire là-haut ces philosophes qui ont douté de la grandeur de Dieu , ces poètes qui ont chanté les pompes du démon ? ils ont oublié un mot dans leur encyclopédie : la foi. Dieu n'a donc pas voulu de ces âmes perverses, et Satan, qui n'est pas toujours un bon diable, leur a fermé la porte au nez, en leur répétant ces mémorables paroles : L'enfer est pavé de bonnes intentions.
Ne trouvant pas une pierre pour y reposer leur front, nos philosophes et nos poètes s'en sont allés par le monde, comme d'autres Juifs errants, avec le privilège de vivre de l'air du temps et d'assister à nos tristes folies, dans des corps impalpables.
Tout ce que je dis là a l'air d'un conte : c'est la vérité mot pour mot ; mes amis sont présents pour l'affirmer. Allez à l'hôtel de Pimodan si vous voulez des preuves.
Vous trouverez à la porte un vieux suisse, qui vous réj)ondra comme un factionnaire de l'empire, si vous demandez à voir l'hôtel : « On ne passe pas. — Mais cet hôtel est à louer. — Oui, mais il est défendu de le voir. « Vous aurez beau prier et vous fâcher, le suisse demeurera inflexible. Pour vous consoler de votre démarche en un pays si étranger à foute espèce de communication, il vous montrera, par malice, un carré de papier où sont les conditions du bail et la description de l'hôtel.
Voici comment on explique cette obstination du suisse.
Il y a un mois, un vieillard, fout cassé se présenta à la porte,
17(i VOVAGK A MA FEXETRE.
après avoir l'ùdé pciulani |)liis d'une houro sur le quai , laulnl (levant l'iiôlel Lambert , tantôt devant l'iiôlel de l'iniodan. Coninie il était en culottes de soie , le suisse l'accueillit mieux que les autres visiteurs. C'était une vieille connaissance.
— C'est toi, Bastien ?
— C'est vous, monsieur de Voltaire?
— Quoi! Bastien, toujours fidèle à ton poste?
— Oui, de])uis |)lus de quatre-vingts ans, comme vous voyez. Alais vous, monsieur de Voltaire, je vous croyais mort. Il est vrai que les prêtres n'ont pas voulu vous enlerrei'. (]ela vous a porté bonheur, peut-être.
— Eh! mon Dieu oui, Bastien, comme tu vois; il m'a bien fallu vivre bon gré, mal gré. Mais dans quel équipage te voilà!
— Oh ! oui, tout est bien changé; depuis que le valet est l'égal de son maître, voilà comme le maître habille le valet. Voyez quelles guenilles ! autrefois j'étais tout galonné d'or : ils appellent cela la liberté.
— Je ne te comprends pas : est-ce que riiôlel n'est plus habité par ce petit Fronsac ?
— D'oïl venez -vous donc? L'hôtel n'est habité que par les absents ; je suis le portier des ombres.
— Conduis-moi donc là-haut.
— Allez si vous voulez; pourtant vous ne trouverez ànie qui vive. Vous savez le chemin? Mais vous oubliez la clef.
Voltaire revint sur ses pas et prit la clef des mains du vieux Bastien. 11 monta assez vivement pour un homme de son âge. .*\rnvé devant la porte, ne songeant plus à la clef, il sonna comme d'habitude. Un grand laquais vint ouvrir tout en se dessillant les yeux.
— Ah! c'est monsieur de Voltaire, si j'ai bonne mémoire. Il y a bien longtemps que vous n'êtes venu... Attendez donc... il me semble... comme j'ai de la peine à m'éveiller ! On s'est couché tard hier : vous savez sans doute que c'était la fête de madame la marquise, car c'est aujourd'hui le 13 octobre 1774.
— Je savais bien, murmura Voltaire, que je finirais par rencontrer quelqu'un. Annonce-moi, Lafieur.
VOYAGE A MA FEXÊTRE. I77
— Mais (oui le monde dort, monsieur.
— Eh bien, reste coi, je vais passer dans le salon.
A peine Voltaire eut-il ouvert la porte du salon , qu'un joli portrait, se détachant de son cadre, vint le saluer.
— Monsieur de Voltaire , soyez le bienvenu !
Le vieux poëte s'inclina avec toute sa grâce devant la marquise -Tres-ressemblante, dit-il en souriant de son malin sourireil n y manque même pas la parole. '
Le marquis s'élança de son cadre et sonna son monde -Labeur! Pasquin! Laverdure ! que faites-vous donc, grands
drôles Allumez du feu, traînez ces fauteuils devant la cheminée.
Alerte ! ou je vous fais jeter par la fenêtre l'un par l'autre. Trois grands coquins de valets se présentèrent en bâillant -Que signifie cet air de surprise? dit le marquis en frappant
du pied. Ne perdez pas une seconde : la nuit vient, il est temps
d allumer les candélabres. Marquise, est-ce que votre sœur est
encore couchée ?
- Je l'entends qui se lève , répondit la marquise
En effet un joli pastel de La Tour vint avec un sourire de vingt ans baiser la main de la marquise.
- Ce n'est pas la nuit qui vient, c'est l'aurore, dit Voltaire
- Et l'abbé, est-ce qu'il lit son bréviaire ? poursuivit le marquis. L abbe apparut tout pimpant et tout bichonné : c'était un poi-
trait de Fragonard. '
-Je lisais, dit l'abbé, un conte de AI. de Voltaire : c'est le Jjreviaire des gens d'esprit.
- Et k duchesse, est-ce qu'elle ne s'éveillera pas, marquise '>
- La voyez-vous là-bas qui ouvre de grands yeux? -Bonjour, duchesse! comment vous trouvez- vous de vos
soixante-dix printemps ? Cela doit donner beaucoup de fleurs
Une femme un peu voûtée descendit de son cadre; elle s'avança dans le cercle avec grâce encore; sa figure conservait je ne sais quel souvemr d'un meilleur temps, un dernier air de jeunesse ou^plutôt un dernier rayon d'automne : c'était un portrait de Carié
-Maintenant.que tout le monde est présent, dit le marquis,
niOJisieur do \ dllairc va nous dire un pou ce qui se passe dans ce monde el dans l'autre; il me semble que je ne suis plus au courant des nouvelles.
— Tout a été dit et imprimé depuis longtemps, répondit Voltaire.
— \ous vous trompez, dit la marquise; tant qu'il y aura nn cœur de lemme ici -bas, il y aura quelque chose de nouveau à dire.
— Oui, dit loltairc, mais je ne comprends ])lus rien <à ce monde : j'y passe connue un étranger ; jamais nn siècle ii'a moins ressemblé à un autre siècle. Tout <à l'heure aux Cliamps-Klysées, une belle amazone m'a lancé au passage une bouffée de fumée.
— Une femme qui fumait !
— Cela n'est rien, dit lollaire; j'aurai sans doute des choses plus curieuses à vous dire. Les hommes ne changent pas au fond, c'est toujours la même sottise opiniâtre et la même vanité de paon; mais la forme est tout autre. Et la langue ! je ne sais ])Ius le français. La Bruyère aurait encore raison aujourd'hui, mais il se ferait assister d'un dessinateur, car la pensée ne frappe plus l'âme qu'après avoir frappé les yeux. J'ai vu tout à l'heure un journal tout composé en vignettes : grandes intelligences qui proscrivent l'imagination et qui clouent la pensée !
— Alors, dit la vieille duchesse, l'Académie française doit ouvrir ses portes à des faiseurs de vignettes.
— Pas tout à (iiit, dit Voltaire ; l'Académie...
— A propos, dit la marquise, qu'est devenu Piron? l ous voyezvous quelquefois"?
— Souvent : je le rencontre çà et là aux alentours du café Procope. Ce café a la prétention d'être un souvenir de notre temps : on y boit toujours du café, mais ce n'est plus le nôtre.
— Puisqu'il est question d'académie, dit la marquise, je serais bien aise de connaître la façon de penser de Piron sur ce chapilre. J'ai un vieux grief contre vous, monsieur de Voltaire; je ne vous pardonnerai que si vous m'amenez Piron un de ces soirs. Du reste, avertissez tous vos amis , M. de Grimm , AL Diderot , M. d'AIemberl, d'autres encore. 11 y a longtenq)s que le silence nous glace,
VOYAGE A MA FEXETRE. 179
ayez donc encore de l'esprit pour nous, puisque vous èlcs condamné à en avoir loujours.
Si bien que , le surlendemain , un fiacre s'arrêta devant l'hôlcl de Pimodan. Je ne sais pas précisément si c'était l'nmbre d'un carrosse et l'ombre d'un attelage mené par l'ombre d'un cocher, mais enfin la machine roulait.
Quand donc elle fut arrivée, la portière s'ouvrit et deux personnages en descendirent. Bastien , qui parut , poussa une exclamation de surprise, et s'inclina plusieurs fois profondément.
— Eh bien, c'est toi, mon pauvre Bastien, lui dit M. de Richelieu en le touchant à l'épaule; tu ne veux donc pas mourir?
— Ma foi, monsieur le maréchal, répondit Bastien, qui s'inclina de nouveau , je vais me décider à faire un tour là-bas, puisque je vois qu'on en revient.
— On en revient, on en revient, murmura le duc, c'est selon. Ne t'y fie pas.
— A propos, dit tout à coup M. de Voltaire, qui avait levé le nez pour s'assurer que les fenêtres étaient éclairées ; dis-moi , drôle , ce que tu as pendu là sur la porte ? C'est une pancarte d'assez mauvaise mine.
— Monsieur, répondit Bastien, c'est un écriteau pour l'hôtel qui est à louer.
— Ah ! ils veulent louer l'hôtel.
— Oui, ils veulent, mais je ne sais pas s'ils y parviendront.
— Les faquins !
— Ceux qui viennent pour voir l'hôtel reculent épouvantés devant les murailles dorées. Le droguiste qui osa l'habiter en dernier lieu ne s'y est acclimaté , lui , qu'en couvrant toutes les dorures d'une épaisse couche de gris en détrempe. Ces gaillards-là n'aiment que l'or en monnaie.
— Eh bien, quand il en viendra de ces gaillards-là, tu m'obligeras de les jeter à la porte , répondit Voltaire. Nous ne sommes
180 VOYAGE A MA FENliTRE.
ni à vendre ni à louer, enlends-tu? Je trouve plaisant que de pauvres ombres errantes n'aient pas un coin à l'abri de ces gueusards qui s'imaginent que le passé leur appartient, parce qu'ils le prennent à bail. Tu m'as compris , Bastien ?
— Oh! vous comprendre, ce n'est pas le dillicile, mais...
— Le faquin ! il a dit mais ! dit Richelieu tout ébahi.
— Que diable, répondit l'ollaire eu riant, nous avons tant dit ce mot-là qu'il s'en souvient. C'est avec les mais et les si que nous avons renversé le monde, mon jeune ami.
— Med culpà , nuirmura le duc d'un air de componction qui flt éclater Voltaire.
Ce fut donc en riant tous deux qu'ils enlrèrcnl diuis le salon où on les attendait avec impatience.
Le salon était illuminé comme au beau temps ; un leu ]jlein de gaieté flambait dans la cheminée.
Après les surprises, les salutations, les sourires, l'oltaire et le duc prirent sans façon place au foyer, comme de vieux amis de la maison.
— Et l'Académie ? et Piron ? demanda la marquise. V^ous savez que je suis un peu femme savante quand je ne puis mieux faire ?
— Dites femme d'esprit, marquise, car vous avez de l'espril à faire peur.
— Vous ne répondez pas à ma question.
— Ah! l'Académie. Ma foi, madame, je vous ferai une confidence, si vous le voulez bien.
— Des contidences ! il y a bien longtemps que vous ne m'en avez fait ! Voyons celle-là.
— C'est que la mort m'ayant donné le droit légitime de ne pas remettre les pieds chez les Quarante, j'ai usé très-joliment de mon droit, voilà t.out. Ce que j'ai vu de plus clair jusqu'ici dans les bénéfices du trépas, c'est ce droit-là.
On rit du bout des lèvres, après quoi Richcliou prit tout à coup la parole :
— Pour moi, j'ai dansé toute la nuit, ici, à deux pas; c'est Arouet qui m'y a mené.
— Quoi ! un bal, à deux pas d'ici.
— A riiôtel Lambert. Vous n\ivoz donc pas entendu (oui le bruit qui s'est fait par là hier? Cette pauvre île Saint-Louis était bien étonnée; quinze cents équipages parisiens qui se disputaient le pavé.
— A quoi bon ?
— L'histoire est toute sinqjle : vous connaissez Thôtel Lambert, ses ornements et ses peintures. Vous savez que le cabinet des Muses peint par Lesueur a pris, je ne sais pourquoi, le nom du cabinet de Voltaire.
— -Où, du diable, si j'ai jamais mis le pied, dit Voltaire en soupirant.
— Toui le monde sait cela, mais ce que vous ne savez pas, c'est que cette demeure toute royale a failli devenir la proie d'un industriel du dix-neuvième siècle. On avait déjà vendu des plafonds de Lesueur et des lambris de Lebrun. L'hôtel Lambert allait devenir la retraite de quelque marchand de vin de Bercy qui n'aurait pas manqué de cacher les chefs-d'œuvre sous un beau papier glacé à ramages , quand une princesse française , la princesse Czartoryska. . .
— ■ Princesse française ! Ce nom-là n'est pas dans l'Armoriai de France ; grand Dieu ! sous quel règne vivons-nous !
— Rassurez-vous ; oui, la princesse Czartoryska est une Française de Varsovie. Il ne s'est pas trouvé une Française de France pour sauver cet hôtel d'une ruine prochaine. La princesse Czartoryska n'aime pas seulement les arts, elle aime son pays, elle aime ses frères. Elle vient de donner une fête en leur honneur; de nobles infortunes devront cette fois, aux joies des heureux de la terre, quelques miettes de la table. L'offrande des Parisiens curieux est au moins de trente mille livres , car il fallait avoir un beau louis dans sa poche pour entrer à cette fête. Cela n'était pas cher, car le spectacle était beau; des femmes, des fleurs, des violons tant qu'on en voulait ; par malheur il y avait des hommes. — Quels hommes ! et quels habits ! — Ils avaient l'air d'être là à un enterrement. — Encore ! s'ils avaient dit quelque chose de spirituel, mais pas un mot; j'avais beau écouter aux portes! Ce qu'il y avait de plus curieux , c'est que tout le monde grimpait quatre
182 VOYAGE A MA FEXUTllE.
à quatre vers un petit cabinet barbouillé d'Amours , pour voir le cabinet de Voltaire.
— Où je ne suis jamais monté , dit toujours Voltaire en soupirant de plus belle.
— C'est là qu'il étudiait, — c'est là qu'il écrivait, — c'est là qu'il régnait sur l'esprit de son temps, dit un Anglais qui déjà avait fait cette phrase à Ferney. — C'est là qu'il aiguisait les armes de la mauvaise foi, dit un catholique, car il y a encore des catholi(jues. — (]'esl là qu'il fiiisait de la philosophie à madame du Chàlelet, dit une jolie femme avec un sourire un peu galant. — C'est là, dit un rinieur de vingt ans, qu'il fut amoureux et poi-te ; je sens son esprit qui voltige autour de moi ; ce cabinet a gardé ses inspirations. Et disant ces mots, le rinieur se mit à l'd'uvre. Il tourna joliment sou sonnet, car aujourd'hui ou fait surtout des sonnets. Voulez-vous que je vous lise celui-là? il ne |)i'int pas trop mal les contrastes des deux siècles.
Notre siocle est plus grand qup lp siècle passé ; Le Clirist est revenu, la couronne d'épines Arrose encor nos cœurs de ses gouttes divines : Le rire de \ ollaire a puur jamais cesse-.
0 galant Crébillon ! Ion trône est renversé ; On ne feuillette plus les pages libertines Sur un sofa doré, tout en faisant des mines A l'abbé qui débite un sermon insensé.
La nature aujourd'hui, voilà la charmeresse !
On poursuit dans les liois l'ombre de sa maîtresse,
Le poénii' du cœur est le roman qu'on lit.
.Maijiteiiaul (|ue l'amour relleurit sur la lerre, On ainu' sous le ciel; au beau temps di' Voltaire, Le ciel des amoureux était le ciel du lil.
— Avouez, marquise, que le teiu|)s de l ollaire élnil le bon temps.
— Ah! c'est singulier, dit la iuai'(|iiis(' , celle poésie-là esl Irèsjolie, mais je ne e()ui|)rcii(ls guère. Iniis déviiez bien me liaduire cela, monsieur de Voltaire.
VOYAGE A MA l'EXETKE.
— Pîiysayo, paysage! ils ont inventé la nature, dit Voltaire.
— Moi, dit Richelieu, quand je suis amoureux, j'aime beaucoup les paysages peints par Boucher, sur des panneaux comme ceux qui sont là-bas. Mais je retourne à l'hôtel Lambert , où je vois encore sourire les jolies ligures de la fête.
Voltaire, devenu rêveur comme s'il eût été soudainement saisi par le sentiment du dix-neuvième siècle , dit alors avec quelque mélancolie :
— Cet hôtel Lambert a toujours eu ])0ur moi le charme d'un château en Espagne , parce que je ne l'ai jamais habité que de loin. Aux beaux jours de ma vie , madame la marquise du Chàtelet m'avait parlé de cet hôtel comme d'une retraite digne d'un philosophe amoureux, la moins triste espèce des philosophes, puisque ceux-là ont la science sous la main. Vous savez comment vont les choses du monde. Nous n'allâmes pas habiter ce lieu choisi. J'en suis bien aise, car j'ai pu me ligurer que le bonheur cherché vainement partout était là assis tout bêtement à la porte. — J'irai, j'irai plus tard, me disais-je. — Oui, oui, le bonheur était là; mais je n'y suis jamais allé : c'est la loi humaine. Le bonheur nous attend quelque part, à la condition que nous u'irons pas le chercher.
l'AR LA PLUIE.
Il j)loul — il piciil, berjjèic. — Voilà une belle occasion de sortir, pour moi surtout qui n'ai pas de parapluie.
Je n'ai jamais en qu'un para|)Iuie; il y a bien lon;jtem])S de cela. Je passais sur les boulevards armé de mou parapluie connue en revenant de Pontoise. Une femme vient à passer qui me jette un regard fort tendre.
— Madame !
— Monsieur !
Après celte conversation, nous étions de vieilles connaissances. Elle prit mon bras.
— Où allez-vous?
— Rue de la Victoire.
— J'y vais.
Et nous y allâmes gaiement — en nageant un peu. Arrivés devant le n" 10, la danu; me dit avec onction :
— Que vous avez là un beau parapluie !
El après ce point d'exclamation, elle salua mon parapluie et disj)arut conuiu- uuv ombre.
VOYAGE A MA FENKTRE. 185
Je me suis vengé.
Je sortais du bal de l'Opéra par une pluio baltanlc. Pas un flacre à vingt lieues à la ronde. Je m'amusais de la colère des belles-fdles vêtues de l'air du temps , eu amours ou en sylphides. La nuit était sombre — nuit noire, comme on disait alors.
— Et pas un coquin de parapluie! disait un joli domino gris de perle appuyé au bras d'une Vénus qui ne voulait pas entrer dans les flots.
— Domino, mon ami, dis-je galamment, veux-tu mon parapluie et mon bi'as?
— Oui, oui, dirent-elles toutes les deux en même temps.
Et elles prirent mes deux bras avec un adorable abandon. Nous nous mîmes en route. On entendait le bruit du vent, le bruit des cheminées qui tombaient dans les rues, le bruit de la pluie qui battait la muraille et les cris effarés des masques qui noyaient le carnaval.
— Monsieur, me dit ma Vénus, penchez donc un peu votre parapluie de mon côté.
— Mon cher, me dit mon domino gris de perle, abrite-moi donc un peu pour l'amour de ton prochain.
Je répondis à droite et à gauche par des quolibets d'un joli goût. J'étais si pittoresque dans mes reparties qu'elles riaient comme des folles. Cependant plus nous allions et plus elles se plaignaient de mon parapluie.
— Il n'y en a que pour lui , disait la Vénus.
— C'est donc une ombrelle, ce parapluie, disait le domino. Et nous allions toujours; mais à la fin elles se révoltèrent.
— Voyons, dit la Vénus marine, donne -moi le parapluie et passe de côté.
J'obéis avec une bonne grâce parfaite.
— C'est là ton parapluie ?
La tempête éclatait.
— Je n'en ai pas d'autre, dis-je avec calme.
— Par exemple! ma chère, cela dépasse toutes les plaisanteries du bal masqué. Regarde donc ce qu'il appelle son parapluie!
L'autre l'egarda.
— Je n'y vois goulfc.
— Moi non |)liis; voilà pourquoi nous n'avons "pas remarqué que son parapluie c'est une cravache.
Et disant ces mots, elle fil semblant de m'offrir ma cravache à tour de i)ras.
— Oue voulez-vous ? dis-je en reprenant mon bien par la douceur; on donne ce qu'on a. Mon parapluie, c'est ma cravache. Eh! qui de vous, mesdames, im jour ou une nuit de sa vie parfumée, n'a rêvé de cette bonne madame Sganarelle qui aimait surtout les onomatopées violentes de son mari? Si vous saviez le latin, je vous parlerais de M. le duc de Buckingham, un grand seigneur qui reconnaissait modestement ne devoir qu'à sa cravache, qu'il faisait sans vergogne intervenir dans ses royales amours, tous ses succès dans les alcôves les plus étincelantes. Mais, ma cravache, à moi, pauvre passant de hasard que je suis, n'est un sceptre que pour les Vénus et les dominos sans feu ni lieu.
— Sans feu ni lieu ! dit Vénus écumante. Veux-tu venir prendre du thé chez moi ?
— Assez d'eau comme cela, ô ma naïade. J'étais vengé !
Le parapluie est un préjugé ; c'était tout au ])]us bon avant l'invention des gouttières; nuiis aujourd'hui ])our(juoi se garantir de celte rosée bienfaisante que le ciel nous envoie d'une main toujours ouverte? Est-ce que les arbres et les fleurs se servent d'un parapluie? Di-jà les Anglais qui ont le pas sur nous pour le comloi I oui proscrit cette ridicule invention d'un siècle hydrophobc. Si on admet sérieusement les parapluies, il fiiut adnu'ltre les parasols. Il ne faut plus sortir dans les rues qu'avec un parachute, un paraomnibus, un parajournal, — et surtout — un parafeuunc de la moyenne vertu! — Mais quelle sera la configuration de celui-là ?