PROFILS DE QUELQUES AMIS COUCHÉS DAKS LE TOMBEAU
Edouard Ourliac. — Hi'tji'sippc îllorrau. — Aloysius Bcilrand. — Jacques Chaudes-Aigups — Charles Lassailly. — Louis Berlaut.
Je voyage souvent ù ma fenêtre quand la lune répand sa chevelure éloilée. — Phébé, la pâle muse des rêveurs antiques I Que j'aime à la voir, quand tout effarée de sa lumière blanche comme une femme qui se voit toute nue dans son miroir, elle descend sur deux amours — celui qui espère et celui qui se souvient — elle descend vers le mont solitaii'e où dort Endymion. Vous avez reconnu le symbole des songes amoureux, — les songes amoureux! c'est Phébé qui nous les apporte dans ses mystérieux rayons, — c'est le symbole de l'amante délaissée qui se cache la nuit pour pleurer toutes ses larmes , — c'est le symbole de l'amour qui va croissant et décroissant sans jamais s'arrêter au même éclat, — • c'est le symbole de la curiosité qui pénètre partout à la faveur du silence et de la nuit , — c'est le symbole de l'étude qui allume la lampe d'argent dans le ciel nocturne de l'intelligence.
J'ai allumé ma lampe. — 0 pâle muse des rêveurs antiques! insj)irc-moi en prose ou en vers !
La lune me semble quelquefois la lampe des lombeaux. C'est à eette lumière que viennent errer les âmes en peine qui regrettent les douleurs enivrantes de la terre dans les joies du ciel. La symphonie des archanges n'enchaîne pas à jamais ces âmes curieuses qui cherchent toujours même au delà du but. Elles voyagent sur les rayons de la lune — âmes invisibles — mais cà et là ])renant la forme transparente de leurs corps tombés en poussière. Tout à l'heuro, songeant à mes amis qui sont morts, je les ai tous vus passer là-bas dans ce nuage battu du vent : Edouard Ourliac , un ami de tous les jours; Hégésippe Morcau , Lassailly et Bertaut, des amis à peine entrevus; Aloysius Bertrand, un ami que je n'ai jamais vu; Chaudes-Aiguës, un ennemi. Tous sont morts en pleine jeimesse sans un seul ami au lit de mort; — tristes lits de morts parfumés pourtant par la grâce onctueuse de la sœur de charité. — Ne condamnez pas leur génération : ils sont morts ainsi parce qu'ils ont voulu mourir ainsi. Edouard Ourliac, par exemple, pouvait mourir chez lui avec un luxe de courtisane, avec une belle femme — qui était sa femme — à son chevet ; il a voulu mourir avec des sœurs de charité.
Edouard Ourliac n'était plus des nôtres depuis longtemps. Ce charmant esprit trempé à la source vive de Le Sage et de Diderot , s'était laissé envahir par un illuminé qui s'est tourné vers Dieu , comme tant de cœurs mauvais, par haine du monde. Edouard Ourliac du moins était de bonne foi. S'il a levé les yeux au ciel, en sortant du bal de l'Opéra, après avoir dansé quelque incomparable cachucha, c'est qu'il a cherché Dieu au ciel. On peut dire qu'il a divisé sa vie en deux contrastes : il a commencé par une folle parade de la foire, il a fini par une oraison funèbre de Bossuet. Il a vécu comme un enfant prodigue de l'esprit, il est mort comme un saint. (]elni qui avait caressé toutes les profanes visions des vingt ans a a|)pel('' à trente -trois — 1 âge oîi mourait
son divin maître Jésus-Christ — des sœurs de charité à son lit funéraire.
La première fois que j'ai rencontré Edouard Ourliac , c'était durant le carnaval de 1835, au bal de l'Opéra-Comique. On faisait cercle pour le voir danser. Il avait imaginé de représenter en dansant Napoléon à toutes les périodes suprêmes de sa vie : aux Pyramides, à Waterloo, à Sainte-Hélène. Il menait en laisse une femme qui ressemblait à un mélancolique pastel de Landberg ; une dé" ces femmes qui vivent le plus honnêtement possible en deçà du mariage et hors du célibat. Nous fûmes du même souper ; je m'aperçus que sous le danseur il y avait un poète. Tout en débitant des bouffonneries pour l'agrément de la galerie, il ouvrait une échappée lumineuse dans cette forêt touffue des passions verdoyantes. Il me parla de Byron et dé sainte Thérèse avec enthousiasme et avec onction. Il avait écrit deux romans de pacotille. C'était son désespoir. Il ne savait comment racheter ses premiers péchés littéraires. Il étudiait beaucoup les philosophes, surtout les allemands. Il vivait avec son père et sa mère rue Saint-Roch. Il habitait une petite chambre bleue, si j'ai bonne mémoire, tapissée de quelques pastiches de Watteau et de Boucher ; sa bibliothèque renfermait presque autant de pipes que d'in-octavo. On ne l'y voyait que le soir ou le dimanche, car il était attelé à un petit emploi de douze cents francs aux Enfants- Trouvés. Il avait beaucoup de camarades et peu d'amis. Parmi ces derniers, Théophile Gautier, Gérard de Nerval, Alphonse Esquiros, Camille Rogier, un antiquaire, un conservateur de l'École des Chartes et un sculpteur qui est l'ami de tout le monde, excepté de lui-même. Mais c'était dans notre poétique Bohême de l'impasse du Doyenné que nous vivions en familiarité pittoresque avec ce charmant esprit. A propos de Alarilhat, Théophile a écrit cette page ou plutôt celte fresque de notre vie à tous.
Edouard Ourliac venait tous les matins nous voir dans ce royaume de la fantaisie. C'était son chemin pour aller aux Enfants-Trouvés. La ])lupart du temps il nous trouvait encore plongés dans le sommeil des paresseux et des poètes, qui est à tout prendre le vrai sommeil. Il nous éveillait souvent. Chaque jour, il apportait des Nouvelles à la main... à sa main, — oii, Dieu merci! il n'était
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jamais question do politique. Nous ne connaissions alors du monde que le musée du Louvre, les poiJtes du seizième siècle, quelques rares contemporains, quelques contemporaines aussi : — bibliothèque indispensable à des pot'tes de vingt ans.
Nous n'avions pas d'aryent, mais nous vivions en grands seigneurs : nous donnions la comédie. Ces daines de; l'Opéra soupaient chez nous vaille que vaille et daignaient danser pour nous à la fortune de leurs souliers. Camille Rogier avait le tort de se croire à Constantinople. Aussi, quand il a quitté cette Bohème invraisemblable, il n'a pu vivre qu'en Orient, lùlouard Ourliae surtout donnait la comédie. C'était le Alolière de la bande. Il était auteur et acteur avec la même verve et la même gaieté. A une de nos fêtes , ces dames le noyèrent , à plusieurs reprises, dans une avalanche de bouquets.
Tout finit ! la Bohème se dispersa peu à peu. Gérard de Nerval , né voyageur comme Hugo est né sculpteur, comme Reboul de Nùnes est né boulanger, partit pour je ne sais plus où; Camille Rogier alla en Turquie. Notre propriétaire , désespéré d'avoir loué sa maison à des gens qui donnaient des fêtes sans avoir de rentes sur le grand livre, désespéré surtout des l)arl)ouil!ages de Marilhat, de Corot, de Xanteuil, de Roqucplan , de \\ allier sur ses lambris veimoulus , avait hâte de nous voir tous loin de lui. C'était un brave homme qui voulait mourir riche, et qui, en conséquence, vivait pauvre. Il ne nous pardonnait pas notre logique , à nous qui vivions riches, sauf à mourir pauvres.
Jusque-là, les plus poi'Ies de la bande n'avaient guère été que des poètes en action. On écrivait ses vers çà et là sur le coin d'une table, après souper, ou sur quelque joli y«//«7/T à la \oltaire; mais on ne les imprimait pas. Théophile Gautier avait dans un coin les pages de la Comédie de la Mort. A peine si Charles Malo daignait les servir par fragments dans cette ténébreuse officine connue, dans les temps, sous le nom de la France Littéraire. Edouard Ourliae, qui ramassait alors quelques rimes tombées de son cœur, était heureux comme un enfant de les voir paraître dans un de ces livrets à gravures anglaises publiés par la dame veuve Janel. Alphonse Esquiros était le plus laborieux. Il était né pour souffrir
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toules les douleurs de l'humanilé, grosse de l'avenir, — cet enfani, déjà (erribie , qui donne à sa mère tant do coups de pied dans le ventre. — Esquiros, qui s'était nourri de l'Evangile, avait, parmi nous, la gravité et la foi d'un apôtre. Gérard de Nerval était le plus célèbre. Il avait, à son aube poétique, disputé aux contemporains illustres un pan du manteau troué de la renommée.
Vers la fin de l'année, Desessart publia, sous mon nom, une liistoire panthéiste qui n'eut guère pour lecteurs que trois critiques qui devinrent mes amis. Desessart devint peu à peu l'éditeur de toute la Bohème, quoiqu'il fût saint-simonien et utilitaire. Esquiros me suivit dans la maison, Théophile suivit Esquiros, Gérard suivit Théophile ; enfin , Edouard Ourliac apporta Suzanne j une des plus curieuses créations de ce temps-ci. Desessart avait cela de beau , il faut le reconnaître , qu'il aimait ses romanciers , parce qu'il lisait leurs livres et non parce qu'il les vendait. Il donna assez d'argent à Ourliac pour le détourner de ses Enfants-Trouvés. Ourliac entra donc à pleines voiles dans les hasards de la vie littéraire. Ce ne fut pas, d'ailleurs, sans hésiter qu'il quitta la terre ferme. Nous nous rencontrâmes souvent à la Revue de Paris. Il ne croyait guère à lui ni aux autres. En ces derniers jours, il ne trouvait plus d'éloquence et de style qu'à Bossuet ; il avait brûlé Diderot, non-seulement comme athée , mais comme prosateur. C'est lui qui était impie de ne pas croire à Diderot.
Ce que c'est que de nous ! il s'était marié. Sa femme était belle et avait de l'esprit. Le lendemain des noces, comme il taillait sa plume , elle lui demanda ce qu'il allait faire : " — Mon métier, lui répondit-il. — Vous écrivez donc? — Comment, vous ne le saviez pas? — Non, » dit-elle d'un air curieux. 0 vanité de la plume! Ourliac s'imaginait qu'on l'avait épouse pour sa renommée. Après tout , ne valait-il pas mieux qu'on l'eût épousé pour lui-même ?
Le mariage changea son point de vue dans la vie. Il devint un homme sérieux , fier de ses devoirs , préoccupé des enfants à venir. Du Ficjaro il était allé à la Revue de Paris, de la Revue de Paris il alla à V Univers; mais il laissa sur le seuil toute la fleur et toute la gaieté de son esprit. Il avait encore çà et là, mais pourquoi faire? des ressouvenirs de sa vie de vingt ans. Je le voyais presque tous
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les jours. Il voulait nio coiivcilir à ses conversions. Il s'élail pour ainsi dire relire du monde. Il liahilail bien j)lulôl un in-lblio de Bossuet qu'une maison vivanle. Il aimail le labeur comme un devoir. Il se levait avant le jour et veillait souvent le soir. Il a dû laisser plus d'un manuscrit et il a dû en brûler plus d'un.
Le pressentiment de la mort l'avait frappé depuis lon;jlem])s. 11 s'était singulièrement alfaibli dans le travail, dans la prière et dans l'angoisse de laisser orplielins deux beaux ])etits enfants qu'il adorait. On lui conseilla un ciel plus doux : il partit pour l'Italie. Je l'ai rencontre à Pise, cette ville des mourants et des tombeaux. Il était entré en familiarité funèbre avec les âmes du Campo-Santo ; il ne sentait déj.à plus la terre sous ses pieds. C'était une ombre parmi les vivants. L'Italie des amants et des aitistes, il ne l'a pas connue; il n'a vu le Dante que par la porte deV Enfer. Comme Jésus-Christ, il disait : «Je suis triste jusqu'à la mort. » Et en effet on n'a pas l'idée de la désolation imprimée sur cette figure pâle, moqueuse, intelligente et bizarre, oîi il y avait de l'iiomme de génie et du gamin de Paris.
Je l'ai revu aux Tuileries, peu de temps avant sa mort, au dernier printemps. Il fuyait ses amis. Il me savait sympathique , il ne .se détourna qu'à demL J'allai à lui la main ouverte et l'àme dans les yeux. Il était plus triste encore qu'au Campo-Santo. Nous parlâmes de l'Italie, de la Révolution, de tout et de rien, un peu de ses petits enfants. Il me regarda et se détourna pour cacher deux larmes. Je compris qu'il se voyait déjà dans la tombe où Dieu peutêtre ne donne pas sa lumière , pas même pour voir ceux qu'on a le plus aimés. Le pauvre Ourliac, qui s'était tant amusé des bourgeois qui vont à la Petite-Provence, allait eheichei- le soleil, ce jour-là, à la Petite-Provence! Le soleil! ce dernier amour de ceux qui s'en vont, comme s'ils voidaient emporter (juelques rayons dans la nuit éternelle.
La mort d'ailleurs ne l'effrayait pas. La foi end)rasse la mort avec une sorte de joie, disait Bacon. Ourliae avait la foi. La tondxn'était pour lui que le point de -départ d'un beau voyage pour le pays entrevu par Platon. Oserai-je dire (pie rextrème-oiuliou lut pour Edouard Ourliac le sublime coup de l'éliier.''
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Ce cliarmant esprit, si net, si vif, si simple, apparlieiil à la laniillc littéraire du dix-huitième siècle. Il n'a montré au seuil du romantisme que son air railleur. Le conte de Voltaire, la fantaisie de Diderot, le roman de Le Sage, voilà son berceau. Il a eu beau adorer le génie de Bossuet , il n'a pu s'élever à cette éloquence des tempêtes dont Dieu lui-même conduisait le flux. Celui qui débute par la satire de Montaigne et le rire de Rabelais ne trouve pas plus tard assez d'onction dans son cœur pour y baptiser la Muse chrétienne.
Edouard Ourliac est mort en juillet dernier. Déjà j'avais vu partir en pleine jeunesse tout un groupe rayonnant de rares intelligences. Comptons nos morts , comme disait un ancien , comptons nos morts sur le champ de bataille de la pensée , où si peu restent debout. Comptons nos morts chaque fois que nous pourrons écrire pieusement, sur la terre fraîche encore, comme je fais ici : Ci gi'l un homme qui eut des amis. Il s'appelait Edouard Ourliac.
L'hôpital n'est pas, comme on vous l'a dit souvent, un sombre ccueil oii vont se briser les poètes ou les peintres ; mais pourtant , ce triste refuge des abandonnés , de ceux qui n'ont plus de famille ou qui ont vu la misère de trop près , renferme souvent encore des esprits dignes d'un meilleur lit de mort. Au dLx-huitième siècle , Gilbert et Malfilàtre sont morts , l'un à la porte de la Pitié , l'autre sur un lit de l'Hôtel-Dieu à l'heure où Lantara expirait à la Charité; de nos jours, en l'espace de trois ans, deux autres poètes, dignes de leurs frères d'infortune , Hégésippe Moreuu et Aloysius Bertrand , sont morts à l'hôpital. Moreau, un vrai poëte; Bertrand, dont je reproduis de beaux vers. Et que de poètes et d'artistes sans nom ont trouvé là leur dernier rêve de gloire ! car on ne compte que les morts illustres, comme sur le champ de bataille.
La vie d'un poëte ne se raconte pas : comment suivre avec la plume tous les magniflques voyages de ces âmes élues qui font tant de chemin sur la terre et dans le ciel !
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Le Mijosolis est d'ailleurs tout à la fois l'œuvre el l'iiisloirc d'Hégésippe Moreau ; il n'esl pas une page de ce beau livre qui ne nous révèle un coin de son âme. Bienheureux et bien-aimés sont les pointes qui revivent ainsi dans leurs livres.
J'avais vu Hcgésippe, je l'aimais et je le s<ivais par cœur; grâce âmes souvenirs, au Mijosotis , aux pages éloquentes du seul ami qui lui resta, je vais vous dire ce qui peut se dire de la vie d'un poc'te.
Dès sa naissance, Hégésippe Moreau se trouva seul ou à peu près; la solitude et la misère ont louché son berceau. C'était un enfant voué au malheur; son père et sa mère, traçant la roule à leur fils, allèrent mourir à l'hôpital. Pour toute famille, il lui resta un prêtre, qui, aux prières de madame F — , le recueillit dans un séminaire. Mais déjà Hégésippe était un enfant enjoué et vagabond, aimant le soleil et la liberté sur la verte colline. Au séminaire, il se trouva fort mal à son aise ; le sentiment religieux, qui plus lard le surprit çà et là dans la solitude, mais surtout dans la douleur, ne put fleurir alors sous le noir manteau; son âme, loin de s'élever comme la blanche colombe dans l'azur du ciel, s'abattait dans les rêveries profanes. Ecoutez :
Je suais à traîner les plis du noir manteau,
Le camail me brûlait comme un san-benito ;
Pleurant le sol nalal et ma libre misère,
J'égrenais dans l'ennui mes jours comme nu rosaire.
()b! quand les peupliers, lon<( rideau du dortoir,
Par la fenêtre ouverte à la brise du soir,
Comme un store mouvant rafraicbissaieut ma couche,
Je croyais m'éveillcr au souflle d'une bouche ;
Devant le crucifix et le saint bénitier,
Profane, j'enviais le sort d'.'\laiu Charlier;
Kt quand le mois de mai pour la reine des vierjjes
Faisait neiger les lys et rayonner les cierges.
Je révais, en priant l'idole au dons souris,
Au ciel de Mahomet parfumé de houris.
Un beau malin, le ciel était si clair, le soleil si joyeux, les peupliers si verts, l'âme .si vagabonde; le souvenir du ])ays et de la
liberté parlait si haut dans son cœur, qu'il ne put résister à l'attrait de fuir le séminaire. Dieu n'est pas ici! s'écria-t-il; Dieu est là-bas, dans les prés qui fleurissent, sur les montagnes qui verdoient, au fond des bocages qui chantent. Le voilà donc fuyant par la campagne; il sera pâtre ou manœuvre s'il le faut; mais du moins au grand soleil ; il ne sera plus esclave dans l'ombre. Il arrive à Provins, confiant dans son étoile comme un poëte de dix-huit ans qui n'a pas encore abusé de la poésie. A Provins , pour prendre sa place au soleil , il faut être mieux qu'un poëte , il faut honorer ses mains par le travail. Quoi faire ! quand déjà la rêverie oisive vous a envahi ? Hégésippe entra dans une imprimerie. Pour le pauvre poëte qui croit encore que toute la poésie doit aller s'épanouir dans les livres, l'imprimerie est déjà un marchepied. Tout en imprimant la prose des autres, est-ce qu'un jour il ne pourra pas, comme par distraction , imprimer ses vers? Il passa de belles années , les plus belles de sa jeunesse , les plus belles de sa vie, dans cette sombre boutique de la pensée. Il faut dire qu'il était souvent dehors, cherchant le ciel, le soleil, l'inspiration, le sentier touffu. L'amour lui était venu après la poésie, c'est-à-dire dans toutes les magnificences de la rêverie. De cet amour qui fut l'aube et la rosée de sa poésie, je ne vous dirai rien. Dans ses élégies et dans ses chansons, qui sont encore des élégies, Hégésippe le laisse entrevoir çà et là, comme pour avouer qu'il a vu le ciel. Jamais poëte n'a soulevé avec plus de grâce et de religion le voile béni de son cœur; cet amour est d'ailleurs si doux, si pur et si tendre; il est si loin du monde, il s'élève si bien dans les splendeurs du ciel, que nous n'osons le suivre, tant nous avons peur de le profaner du regard! Hégésippe, le poëte orphelin, qui est seul, qui n'a plus pour mère que l'insouciance , se garde bien de donner aucun nom à la première femme aimée; il l'appelle sa sœur, baptême touchant. Dès ce jour, le pauvre poëte orphelin n'est plus seul pour rêver; il peut chanter : une femme est là qui l'écoute et qui repose ses lèvres par un baiser.
Mais on se lasse de tout, surtout du bonheur, quand on est comme Hégésippe un poëte inconstant, aventureux, inquiet : Paris l'appelait comme Paris appelle tous les soleils levants ; Hégésippe
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vint à Paris plutôt par curiosité que par aml)ilion, dans lo cortège niocjucur des illusions :
Oui, j'ai fui mon pays en poëlc inconstant : Un bran matin d'avril je partis en chantant, X'ayant que mon esprit et mon cœur pour ressource. J'ai dechiri' mon cœur aux débuts de la course ; Et mes illusions, qui me donnaient la main. Ont laissé mon esprit seul au bout du chemin.
Cette histoire de tous les poi'tes fut l'histoire de Moreau ; il arriva seul à Paris.
« En route donc, Moreau ! " lui crie son ami. Sans argent, sans famille et désormais sans ])rotccteur, à dix-huit ans, va te nièier, enfant perdu, à celte multitude égoïste qui peuple la grande ville ; va, sur la foi d'encouragements téméraires, tenter cette nier orageuse,
Où , comme Adaniastor , debout sur un ccncil , Le spectre de Gilbert plane sur un cercueil 1
Moreau débuta à l'imprimerie de M. Firmin Didol. " Ma chamhre est petite et froide, écrit-il à sa sœur pendant l'hiver de 1829; mais la nuit j'enveloppe mon cou d'un mouchoir qui a touché votre cou , et je n'ai plus froid. »
En juillet 1830, il se bat avec enthousiasme pour la liberté; voilà qu'il croit avoir vu tomber un soldat; il jette son fusil, rentre chez lui l'àmc bouleversée, et il écrit : «Ma sœur! ma sœur! j'ai lue un homme, mais j'en sauverai un autre; " et en effet, il recueillit un Suisse blessé, le cacha et lui donna pour le déguiser son unique redingote. En juin 1832, il parut aussi au milieu de la fusillade; mais cette fois il était sans armes, il ne se battait |)as, il cherchait la mort.
Ainsi, au lieu du ciel pur de la poésie, llégésippe trouva à Paris le ciel orageux des révoltes. " Puisque le feu est là, avait-il dit, allmnons-y notre âme! " Mais tous les feux s'éteignaient l'un après l'autre dans celte âme volage. Dégoûté de l'imprimerie , il se fit
inaîlre d'études. Est-ce la peine de dire qu'il se lassa plus vile encore des écoliers que des caractères ?
C'est à cette fatale époque que Moreau, pendant les nuits, couchait sous un arbre au bois de Boulogne, ou dans un bateau de charbon amarré aux bords de la Seine ; qu'il errait au milieu des rues de Paris, composant une ode à la faim; qu'assis sur une borne et rencontré par une patrouille , il se laissait jeter à la préfecture de police et qu'il y restait sans se nommer, sur au moins de trouver là un asile qu'il ne devrait à la générosité de personne. C'est alors que, le choléra survenant, il se faisait admettre à grande peine dans un hôpital et s'y roulait dans le lit d'un cholérique, afin de s'inoculer la poste. Il portait sa misère avec un chagrin sauvage et railleur : son patron était Diogène. A de longs intervalles pourtant, ses larmes se font jour, et ce sombre chagrin éclate en sanglots.
«Pourquoi, s'écrie-t-il , vous ai-je quittée, ma sœur? pourquoi m'avez-vous laissé venir? pourquoi m'avez-vous caché vos larmes quand vous deviez donner des ordres ?\ous n'aviez qu'à dire : Je le veux; vous n'aviez qu'à étendre la main pour me retenir, et vous ne l'avez pas fait! Quand j'y réfléchis maintenant, je ne conçois pas comment j'ai pu me résoudre à vous quitter pour me jeter, les yeux ouverts, dans un abîme de misère et de honte. Maintenant, je n'ai plus d'espérance; vous devez vous apercevoir du désordre de mes idées ; pardonnez-moi donc si je m'exprime d'une manière si inconvenante : oui, en relisant mes premières phrases, je m'aperçois qu'elles renferment presque des imprécations contre vous. Pauvre sœur, vous avez cru sacrifier vos affections à mon intérêt, et je ne devrais m'en souvenir que pour vous aimer davantage. Oui , je vous aime, et j'ai besoin de vous le répéter; car, dans la situation où je suis, toutes les suppositions sont permises, et cette lettre est peut-être un adieu. Je vous aime ; car vous m'avez entouré de soins que je ne méritais pas et d'une tendresse que la mienne ne peut assez payer; je vous aime, car je vous dois mes seuls jours de bonheur, et, quoi qu'il arrive, jusqu'au dernier soupir je vous aimerai et vous l'écrirai. Je ne vous donne pas d'adresse, qui peut savoir où je coucherai demain ? »
Il vivait à Paris an jour le jour, du moins sans souci du lende-
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main; inquiet pour sa pauvre nuise, mais ne pensant pas du tout à lui-même. Il tomba malade et n'eut d'autre asile que rHùIcl-Dieu. Ce fut avec une volupté douloureuse qu'il franchit le seuil funèbre, qui fut le dernier que Gilbert franchit en ce monde. La poésie, qui le suivait partout, lui inspira dans cette sombre prison de lainort ces stances sublimes par la douleur et la simplicité :
Sur ce ;|raliat chaud de mon agonie, Pour lu pilié je trouve cncor des pleurs; Car un parfum de gloire et de génie Est répandu dans ce lieu de douleurs.
C'est là c|u'il vint, veuf de ses espérances, Chanter encor, puis prier et mourir; lOt je ri'pi'le, en comptant mes souffrances, Pauvre Gilbert , que tu devais souffrir !
Il s'était bien vite lassé du bonheur ; il ne put résister longtemps à la misère, qui est le vent de la mort; le souvenir de son pays, le pays de sa naissance et le pays de ses amours , lui revenait sans cesse à la vue du soleil , d'un œil bleu , d'une fenêtre ornée de ileurs et de femmes :
Mon doux pays alors me souriant en rèvrs,
Comme i Jean-Jacques enfant son beau lac et ses grèves,
Je revoyais Provins et ses coteaux aimés,
De tant de souienirs, de tant de fleurs semés.
«Allons! allons là-bas, s'écria-t-il enfin; la ])oésie est là-bas, fout est là-bas. " A peine est-il arrivé , à peine s'est-il ralVaiclii aux pures sources de la famille et du sol natal , à peine a-t-il appuyé son front sur le cœur pal|)itant de sa sœur et sur l'herbe touffue de sa montagne, qu'il recherche «ncorc les distractions bruyantes de l'orgueil. Paris a laissé son feu dévorant dans cet àme déjà trop ardente; toutes les passions de la grande ville ont passé parla, elles auront toujours de l'écho. Moreau a déjà perdu l'ignorance pTécieuse qu'il faut pour les joies paisibles. Le pauvre poète! il croyait retourner" là-bas j)our son cœur et pour sa poésie; mais làbas ce n'est plus assez de revers du cœur et de la poésie ; c'est la
gloire qu'il faut à ce rêveur ardeut. El pour cela , il improvise uue salire qu'il baptise du uom de Diogène :
Et pour doter Provins d'une musc indigène,
J'ose la baptiser du nom de Diogène.
Oui, ce droit m'appai-tient, moi qui roule à tous renfs.
Comme lui son tonneau , mes pénates mouvants.
L'élégie, qui est la vraie muse de Moreau, domine surtout dans cette satire. Cette œuvre est celle d'un grand poète, plein de force et de grâce , de sainte colère et d'amour briàlanl. « Mais de la satire , à quoi bon? dit un jour Aloreau fatigue de se plaindre; pourquoi prêcher les hommes quand le soleil luit ? « Il redemanda encore à sa famille tout ce qui lui restait de bonheur tranquille. Ces jours paisibles, qui furent ses derniers beaux jours, sont bien chantés par lui à quelques années de là , un peu avant sa mort. Le Val béni :
Oh ! quel bonheur de revêtir la brume Sur le coteau comme un linceul flollant, Et de chercher à l'horizon qui fume.
Là-bas , là-bas , le toit qu'on aime tant !
Il revint à Paris. « Le ciel est sombre , là-bas ; mais , pourtant , c'est le ciel des poètes. « A son retour, il reprit nonchalamment sa vie insouciante; il dépensa encore, en enfant prodigue, sa jeunesse et sa poésie ; jetant par la fenêtre , et à pleines mains , son cœur et son àme; voyageant souvent dans le bleu, cherchant quelquefois la gaîté jusque sous la robe de Noé.
A propos de ces erreurs , il dit à son àme qui va quitter la terre :
De mes erreurs, toi, colombe endormie, Tu n'as été complice ni témoin !
Il est mort avec sa jeunesse en automne 1838, toujours atteint par la misère, mais n'ayant plus sa verte saison pour le défendre, il voulut lutter gaiement avec la mort; à la fin, il reprit de guerre
200 VOVAGi': A MA FEXETHE.
lasse, connue s'il en( pris celui du cinielière, le chemin de riiôpilal; il alla celle fois à la Charité, celle somhre demeure qui semble déjà le commencement de la tombe. A peine un ami demeuré fidèle, comme AI. de Sainte-Marie Marcotte, le suivit jusque-là. Four le suivre au cimetière, des amis de loutes les façons se montrèrent en grand nombre. Ecoutons, pour la dernière fois, de Sainte-Marie Marcotte. « Il alla à l'hôpital , il y resta deux mois. N'ayant plus à s'occuper de son pain de chaque jour, il disait que cette vie était pour lui l'opulence; il faisait des vers, il ne se plaignait point. Tous ses souvenirs d'enfance lui revenaient à la mémoire-, il revoyait Provins, ses vieilles ruines, ses rues montueuses, où devisent chaque soir les gens du peuple assis devant leur porte ; et puis la femme qu'il aimait tant, les grands troupeaux et surtout un chien, qui, vagabond et inutile comme lui, courait autrefois les champs avec lui, s'arrêtant quand il s'arrêtait, et le regardant dans les yeux lorsqu'il était rêveur, comme pour lui dire : la rime vientelle? " Le régime qu'on vous fait suivre vous affaiblit; reprenez quelque force, et nous irons à Provins; " et il souriait. Malade moimême, comme je n'étais pas allé le voir à l'hôpital depuis quelques jours , il se leva , traversa la rue par une des plus froides matinées de décembre, monta trois étages et faillit tomber évanoui sur le seuil de ma porte. Celte visite n'élail-elle j)as un dernier adieu? n'était-il pas convenu que sa mort était proche? Je ne sais; mais j'étais comme frappé d'aveuglement, je ne pouvais croire qu'il dût mourir sitôt. Huit jours après, il me dit qu'il avait reçu dans la nuit les derniers sacrements. Notre entrevue fut bien silencieuse; quand je le quittai : « .'\imez bien ma sœur, « me dit-il. Je l'embras.sai , et ce fut tout. Le lendemain, 20 décembre 1838, un homme de l'hôpital entra chez moi et me dit que le numéro 12 venait de mourir. »
Il est mori en souriant, mais du sourire le plus Irisie, désabusé de la gloire et désabusé de la vie, dans l'oubli du monde qui ne l'avait pas écouté, songeant à celle qui l'a consolé comme une sœur. 11 ne pouvait plus chanter sur la terre , où s'était brisée sa vobc: Et puis, qu'avait-il à chanter encore ici-bas? II est allé chauler là-haut. Il est mort comme Gilbert, en nous pardonnant et eu nous
laissant à fous un magnifique Icys dans son testament : le Mijosotis. Ne m'oubliez pas , dit le Mijosotis : Hégésippe Moreau ne sera pas oublié.
Aloysius Bertrand était tout à la fois Italien et Français : il naquit à Céva, en Piémont, d'un père lorrain et d'une mèi'e italienne; on ne doit pas s'étonner qu'il ait imité les fantaisies de Callot et les ciselures de Benvenuto Cellini dans ses sonnets. A la chute de l'empire, il vint en France, âgé de sept ans à peu près; sa famille prit pied à Dijon. Il y fit des études sérieuses; il suça le sel du terroir, il se naturalisa Bourguignon aiec un souvenir d'Italie. A dix-sept ans il commença sa vie d'insouciance, de misère et de poésie; la poésie surtout fut toute sa vie : il en mourut.
Ouoique Aloysius Bertrand soit connu de foute notre génération poétique, il apparaît comme un être fantastique dû à la plume d'Hoffmann , au crayon de Rembrandt ou au pinceau de Breughel d'Enfer; on l'a vu en chair et en os ; on l'a entendu qui récitait ses vers; on lui a touché la main et le coeur sur la main; malgré tout cela on ne croit encore à son existence qu'avec certaines réserves ; on penche la tète , on ressaisit ses souvenirs et on se demande si ce n'est pas un songe? Voici d'ailleurs son portrait peint par luimême : « C'était un pauvre diable » dit-il en parlant de lui sous le nom de Gaspard de la Nuit, qui était son nom de guerre en poésie , « dont l'extérieur n'annonçait que misères et souffrances; j'avais )! déjà remarqué, dans le même jardin, sa redingote râpée, qui se n boulonnait jusqu'au menton, son feutre déformé, que jamais « brosse n'avait brossé, ses cheveux longs comme un saule, et « peignés comme des broussailles, ses mains décharnées, pareilles n à des ossuaires, sa physionomie narquoise, chafouine et mala- » dive, qu'efGlait une barbe nazaréenne, et mes conjectures » l'avaient charitablement rangé parmi ces artistes au petit pied , » joueurs de violon et peintres de portraits qu'une faim irrassan siable et une soif inextinguible condamnent à courir le monde « sur la trace du Juif-Errant. «
202 VOYAGE A MA FEXKTRK.
\ oilà sous quels cU'hors Ikilrand apparut au niondi' lilléraire de 1828; c'était alors le beau lenips : la politique n'avait |)as tout envahi, il restait à l'art une belle place au soleil. Une nouvelle école se fondait, qui avait pour maîtres des poëtes privilégiés. L'ancienne école avait produit tous ses chefs-d'œuvre ; à force de labeur et de génie, elle s'était épuisée : il ne poussait plus çà et là que de maigres épis dans son vaste chani]). Il fallait fertiliser par quelque hardiesse éclatante cet héritage de Corneille et de l oltaire; les classiques étaient trop timides, les romantiques furent trop audacieux : ce fut toute une révolution dans la langue française. On lâcha la bride à l'imagination; on alla de conquête en conquête jusque dans des pays sauvages ; on voulut labourer un sol inculte qui ne produisit que des herbes ingrates. Voilà bien le malheur et la folie des révolutions : à force de liberté on retombe dans un autre esclavage. Une des conquêtes de la nouvelle école , ce fut de transporter la peinture dans la poésie. Chaque poëte nouveau-venu devait, pour être admis dans le bataillon des novateurs, s'armer d'une palette pour écrire. Ainsi fit Aloysius Bertrand; il se ])résenta à Victor Hugo avec des ballades et des sonnets tout à fait dans le goût du temps. Dès son début il fut digne du maître par le rhythme, la couleur et la rime. Ces trois stances vous feront connaître sa manière.
C'est l'ange envolé que je pleure, Qui m'éveillait en me baisant , Dans des sonyes éclos à l'iieure Ue l'étoile et du ver luisant.
Toi , qui fus un si doux mystère , Fantôme triste et gracieux, Pourquoi venais-tu sur la terre Comme les anges sont aux cieux?
Pourquoi , dans ces plaisirs sans nombre Oublis du terrestre séjour, Ombre rêveuse, aimai-je une ombre Infidèle à l'aube du jour?
Ccl aii,'j<' ciudié l'ut le seul qui Icndil à l'àine d'Aloysius Uerliaiid le lamcau bénil. Ce sentiment inellable il le dévoile à peine
une ou deux fois, à l'inverse de la plupart des poètes qui font de leur âme un miroir où tout le monde peut voir les secrets de leur vie. Aloysius Bertrand, qui aimait à vivre dans le mystère et dans la solitude, ne confie jamais à sa muse ce qui fait sa peine ou sa joie; il ne chante presque jamais que sur un thème étranger à lui-même. Ce qui l'inspire le plus souvent, c'est la vieille Bourgogne du moyen âge, avec ses châteaux et ses tournois; ce qui l'inspire surtout, c'est la fantaisie. Pour mon compte, je regrette bien que ce pointe délicat ne se soit pas foit plus souvent l'écho de lui-même : il y avait là des cordes qui eussent vibré avec plus de force, sinon avec plus d'art. Il y a en poésie quelque chose qui vaut mieux que la rime et la couleur, c'est le sentiment; le sentiment est l'âme de toute poésie ; mais Aloysius Bertrand était avant tout un peintre et un ciseleur.
Il débuta à Dijon dans un journal littéraire de l'école du Globe, ayant pour titre le Provincial. Après avoir répandu en légers bouquets ses premières inspirations dans ce journal , il vint à Paris saluer tous ceux dont il avait vu flotter la bannière. A peine s'il entra dans la lutte; ce qu'il aimait avant tout, c'était le silence, le mystère, la solitude. Le bruit et le monde l'effrayaient; il vivait caché on ne savait où, n'ayant qu'un ami à la fois, quelquefois cet ami c'était la pauvreté.
Vint la révolution de juillet, qui ranima un peu ce pot'te éteint pour ce monde, mais ce ne fut qu'un feu de paille; ses bras, à peine levés, retombèrent sans retour; il sembla se résigner à vivre dans le néant, à l'ombre de la jeunesse, sous un pâle rayon de gloire, avec les chimères, plus plaintives que souriantes, de la poésie ; ses amis même perdaient sa trace comme on perd celle d'un oiseau chanteur qui se repose sous la ramée la plus touffue. On était un an, deux ans, trois ans, sans avoir de lui ni vent ni nouvelles : comme j'ai dit, c'était un être fantastique qui tenait à peine au monde où il vivait. Il est vrai que ce n'était pas là vivre; quand on le rencontrait , après trois ans d'absence, on croyait voir sortir un mort de son tombeau : «C'est vous, mon cher poiile, d'où venez-vous? Où allez-vous? — Hélas! disait Bertrand avec son soui-ire étrange, du berceau à la tombe il n'y a qu'un chemin;
204 VOVACil'] A MA FEXKTKE.
bien iR'ureux lsI ctlui qui s'c'jjare dans les sentiers sans nombre qui côtoient ce chemin!" Dans celle vie triste et singulière on ne comj)te pourtant pas tous les malheurs réservés aux poi'tes ; Aloysius Bertrand n'était point méconnu, on croyait à son talent; mais, bêlas! y croyait-il lui-même? En outre, Aloysius Bertrand avait trouvé l'impossible , un libraire qui lut ses vers , chose incroyable! et, chose plus incroyable, qui les lui paya avant de les imprimer! Ce libraire était tout simplement un homme d'esprit, Eugène Renduel , qui a fait la fortune des romantiques sans oublier de faire la sienne.
Où était-il, ce poète fugace et ca])ricieux, quand ses amis l'attendaient, le cherchaient, le poursuivaient eu vain? Comme l'a si bien dit Sainte-Beuve : "Tantôt à l'ombre, le long des rues solitaires, on l'eût rencontré rôdant et filant d'un air de Pierre Gringoire, comme un poëte qui prend des vers à la pipée; tantôt, les coudes sur la fenêtre de sa mansarde, on l'eût surpris, par le trou de la serrure, causant, durant de longues heures, avec la pâle giroflée du toit. « Il vivait de peu, il se consumait dans celte tristesse des poètes qui doivent mourir à l'ombre, qui le pressentent et qui n'ont pas le courage de courir vers le soleil. Pour toute consolation , il caressait ses petites ballades, ses stances mignonnes , ses sonnets fantastiques , comme dit si bien encore Sainte-Beuve, «pareil à cet enfant de l'antique églogue qui, tout occupé à façonuer une cage de joncs pour mettre des cigales , ne voit pas que le renard lui mange son déjeuner. » Aloysius Bertrand était donc un preneur de cigales. Or, à force de dédaigner le déjeuner, la vie l'abandonna peu à peu avant l'âge. Il y avait déjà longtemps qu'il n'élait plus de ce monde; sa famille et ses meilleurs amis le voyaient à peine passer comme une ombre tous les trois ou quatre ans. A l'heure de la mort , il ne voulut pas se recommander à d'autres qu'à Dieu. « Tout le monde me croit mort, disait-il, ce n'est pas la peine d'avertir que je n'ai j)lus que peu de jours à vivre. » Il avait vécu seul, il voulait mourir seul; il se fit conduire à la Pitié. Il eut une longue et douloureuse agonie. Bien sombres durent être les derniers rêves de ce pauvre poëte, (jne nul, hormis la poésie, n'avait consolé ici-bas. L'or-
giieil a consolé Gilbert à rHôtel-Dicu; le souvenir des heures de joie a consolé Hégésippe Morcau à la Charité. Alais à la Pilié, qui pouvait consoler Aloysius Bertrand si ce n'est la mort elle-inènic? L'amitié cependant vint aux derniers jours ; le pauvre malade voyait passer souvent David le statuaire, qui, un des premiers, douze ans auparavant, avait souri à sa muse fantastique. David, dont le cœur est ouvert à toutes les souffrances, allait pieusement visiter à l'hôpital un de ses élèves. Aloysius Bertrand n'osa d'abord l'appeler à lui; bien loin de là, quand le grand et noble artiste passait, il se couvrait, en rougissant, la tète de son drap. Il avait la pudeur de la misère. Enfin, transporté à l'hospice Necker, il vainquit sa fierté, il appela David pour lui transmettre ses volontés dernières et ses adieux au monde. Durant les six semaines d'agonie, David fut tout entier à celte douleur; il répandit un rayon d'amitié sur cette couche si sombre. Enfin, le poète mort, il se trouva un ami, un seul, pour suivre son cercueil au cimetière. Il C'était la veille de l'Ascension, dit Sainte-Beuve; un orage effroyable grondait; la messe mortuaire était dite, et le corbillard ne venait pas; le prêtre avait fini par sortir; l'unique ami présent gardait les restes abandonnés. Au fond de la chapelle, une soeur de l'hospice décorait de guirlandes un autel pour la fête du lendemain. »
Maintenant que je vous ai indiqué à grands traits quelques pages déchirées de sa vie, je ne puis mieux faire que de reproduire, pour votre curiosité poétique, quelques pages légères de son œuvre :
LA JEL'XE FILLE
. Est-ce ïOlre amour que vous regrellcz' Ma Clle U faudrait autaut pleurer un songe. " Alnla.
Rêveuse et dont la main balance Un vert et flexible rameau, D'où vient qu'elle pleure en silence, La jeune fille du hameau?
Autour de son front je m'étonne De ne plus voir ses myrtes frais ; Snnt-ils tombes aux jours d'automne Avec les feuilles îles forêts?
Tes compagnes sur la colline T'ont vue hier seule i genoux, 0 toi qui n'es point orphrliiie, Kt qui ne priais pas pour nous !
Archange, à sainte messagère, Pourquoi tes pleurs sileucieiix?
Esl-ce (|uc la brise légère \c veut pas t'enlever aux cieux?
Ils coulent avec tant (le grâce, Qu'on ne sait, malgré ta pâleur.
S'ils laissent une amère trace.
Si c'est la joie ou la douleur.
Quand tn reprendras solitaire Ton doux vol , sœur d'.-Vlaciel , Dis-moi , la clef de ce mysière , L'cniportcras-tu dans le ciel?
Ceux qui aiuiont les imageltes , les découpures, les tours de force à la Callot, les profils lumineux à la Uenibraiidl, les miniatures chinoises, IrouveronI les mille et mille joies enlauliues de l'art dans le livre d'Aloysius Bertrand. Pour moi, ce que j'aime avant tout, ce sont ces pages de cœur et de nature : ces derniers vers sont d'une âme qui va monter au ciel.
SI R LKS ROCHERS DE CHEVREMORTE.
Kt moi aussi j"ai élc déchiré par los épines de ce désert, et j'y laisse clisqiie jour quelque partie de ma dépuMille.
;.!■.< Miirlijn. I. X.
« Ce n'est point ici (pi'on n>s|)ire l;i mousse des cluMies el le: " bourgeons du peuplier; i-e n'est poini ici (pie les brises cl le: " eaux miirnnireiil (ramoiir ensemble.
" Aucun baume, le malin apit'S la pluie, le soir, ;iii\ lieure;
VOYAGE A MA FEXKTHK. 207
de la rosée; et rien pour charmer roreille, que le cri du pelil
oiseau qui quête un brin d'iierbe.
» Désert qui n'entends plus la voix de Jean-I?aptisle! Désert
que n'habitent plus ni les ermites , ni les colombes !
" Ainsi, mon àme est une solitude où, sur le bord de l'abîme,
une main à la vie et l'autre à la mort, je pousse un sanglot
désolé.
" Li; poijte est comme la giroflée qui s'attache frêle et odorante
au granit, et demande moins de terre que de soleil.
" Mais, hélas! je n'ai plus de soleil depuis que se sont fermés
les yeux si charmants qui réchauffaient mon cœur. »
EXCORE U.\ PRIXTEMPS.
Toutes les pense'es , toutes les passions qui a,<]itent e cœur mortel sont les esclaves de l'amour.
" Encore un printemps , — encore une goutte de rosée qui se bercera un moment dans mon calice amer, et qui s'en échappera comme une larme.
» 0 ma jeunesse ! les joies ont été glacées par les baisers du temps; mais tes douleurs ont survécu au temps qu'elles ont étouffé sur leur sein.
» 0 printemps! petit oiseau de passage, notre hôte d'une saison qui chantes mélancoliquement dans le cœur du poëte et dans la ramée du chêne !
" Encore un printemps, — encore un rayon de soleil de mai au front du jeune poëte, parmi le monde, au front du vieux chêne, parmi les bois! »
Oui, les morts vont vite! Depuis cinq à six ans, on ne les compte plus, ces vives intelligences moissonnées dans leur épa-
nouissement , en pleine floraison, à l'heure où déjà le soleil va dorer les épis. On ne les compte plus, on les a déjà oubliées! Seulement, aux tristes jours où la mort donne une nouvelle fête, on reconnaît au seuil des cimetières les ombres de toute une Himille glorieuse.
Chaudcs-.'\igues est mort tué par le labeur surhumain cl stérile du journal quotidien.
La mort est venue à Chaudes-Aiguës conmie un coup de foudre. Il allait commencer son feuilleton du lundi pour le Courrier français ^ travaux forcés du dimanche, le jour du repos ou du loisir. Il a cherché ce qu'il devait dire encore là sur la pacotille littéraire des théâtres : il est subitement tombé , il ue s'est pas relevé. Son ami et voisin, Ju!es Sandeau, est arrivé avec l'effroi du pressentiment. — Chaudes-Aiguës ! — le pauvre Chaudes-Aiguës ne pouvait plus parler! Il reprit sa plume pour faire ses adieux à sa mère, à ses amis, au ciel et à la terre; il ne put tracer un seul mot. C'en était fait de ce jeune homme. On trouva un livre sur sa table , c'était son recueil de poésies — le Bord de la Coupe. — Le livre était ouvert à la pièce qui a pour titre : Agonie. El vous dites qu'il était gai et insouciant! Près du livre, il y avait une lettre de sa mère, sa mère sans doute avertie par Dieu, car on lit dans cette lettre :
" Adieu! adieu! la lièvre me prend, adieu! car j'ai peur de " mourir en l'écrivant. "
Jacques Chaudes-Aiguës avait accepté dans les labeurs quotidiens de l'esprit la lâche la plus rude et la moins rayonnante. C'était un . critique et un critique sérieux, double raison pour attrister son âme aux travaux de son esprit. Absolu, peu sympathique, souvent brutal, il avait du moins cette rare qualité, que tout en fulminant ses colères, il voulait très-réellement savoir, et il faisait Irès-iiellement sentir les torts littéraires et les difformités intellectuelles. Du reste, le rôle de critique n'avait été pour lui qu'un accident. Il était venu à Paris pointe, mi livre de vers à la main, un roman dans son portefeuille. El combien d'autres vers et combien d'autres romans dans le cœur !
S'il n'a pas mulliplic les œuvres, c'est, il fan! savoir l'en louer,
parce qu'il aurait eu pour ses écrits, tout aussi sévèremeul que pour ceux des autres, ces cxigeuces passionuées, violeutes même, qui, dans la critique la plus acerbe, se justifient sans doute par un sentiment très-idéal du beau; et cependant, malgré tout le talent dépensé, malgré cette prodigalité forcée du travail quotidien, qui engloutit presque inaperçus dans le gouffre dévorant de la presse les meilleures inspirations, les plus précieux dons de l'intelligence, quelle vie est-ce que celle-là qui vous laisse , au milieu de tant d'amis sans amitié inaltérable et profonde, au milieu de tant de désirs, de caprices, d'amours même à peine ébauchés ou à demi souriants, qui vous laisse sans passion sérieuse, sans intime et suprême espérance, sans souvenir gravé sur l'airain! Et pour quelque trait de plume qui vous vaudra quelque salutation intéressée, quelque remercîment calculé, quelque poignée de main douteuse, que de haines sourdes , que d'animosités envieuses, que de fiel h boire un jour ou l'autre dans les mille coupes où s'abreuve la vie ! Et si, en remontant par la pensée les quelques années qui pour notre génération forment déjà tout un passé militant et troublé, on retrouve dans ses souvenirs, comme nous pouvons le faire, une élégante figure, un poc-te de vingt ans au profil de camée, tout plein des trésors de la jeunesse, ambitieux d'être et de vivre, ne mesurant peut-être pas sa force à son désir, si on le voit ensuite , d'année en année, conquérant avec labeur les douteux privilèges de la publicité, mais se dépouillant en même temps, chaque jour, de quelques-uns des doux enchantements de la jeunesse, laissant aux buissons du chemin tantôt une illusion , tantôt une croyance , avide de bonheur et ne le trouvant qu'en monnaie dans le plaisir ; si on le voit user ainsi sa vie au détail de toute chose, et, après treize ou quatorze ans d'alternatives sans charmes , de gênes impatientes ou d'inquiètes prospérités, quand vient précisément l'âge de la force et de la maturité, à trente-quatre ans, quand c'est l'heure enfin de montrer de combien l'homme vaut mieux que l'œuvre accomplie jusque-là, le front déjà dégarni, le visage attristé d'une pâleur fatale; si on le voit tout à coup, la plume à la main, s'arrêter, pencher le front et tomber foudroyé , après tant de sève tarie, tant de force perdue, après tant d'agitation sans objet et de luttes
210 VOVAGK A MA FKXÈTUE.
sans Iriomplio, ii'csl-on pas Iciilé de s'écrier : A quoi bon"? et n'est-ce pas le lieu de redire, avec l'ictor Hugo j)arlant autrefois de Dovalle : I/ividco quia qiiicscitiit?
Au cimetière du Mont-Parnasse, pendant que les fossoyeurs se hâtaient, on a parlé avec émotion du caractère et du talent de Chaudes-Aiguës. Nous ne voulons pas faire une oraison funèbre ; Chaudes-Aiguës était notre ennemi, nous lui devons la vérité. 11 aimait ses amis; mais l'esprit critique avait un peu envahi son cœur. 11 donnait sa main à l'homme le jour même où il devait écrire contre l'écrivain, disant qu'il distinguait l'auteur de son œuvre ; mais c'était souvent à cause de l'homme qu'il fraj)pait l'écrivain. Quel est celui d'entre nous qui n'a subi ses colères violentes et inutiles?
N'avait-il pas là-bas un doux nid pour le bonheur? Cette feuille éphémère d'un banal laurier que chacun de nous peut à peine espérer pour sa tombe, valait-elle tout ce qu'il a perdu, une maison au soleil, la liberté, l'ainour peut-être et le dernier baiser d'une mère qui va demain pleurer son fils sans l'avoir vu mourir?
Où est la poésie? Pour la poésie, Chaudes-.'\igues avait quitté les montagnes argentées par la neige et dorées par le soleil, les belles montagnes qui ont un pied en France et un pied en Italie. Qui ne s'en souvient? il y a douze ans, Chaudes-.'\igues vint h. Paris tout couronné d'espérances dans le souverain cortège des illusions. Il avait vingt ans , il était beau , sa mère priait pour lui. Qu'a-t-il trouvé au milieu de cette grande ville insatiable qui dévore chaque jour tant de robustes enfants? Il a trouvé les sombres folies du tourbillon; sa fortune |)atriraoniale, il l'a di'-pensée dans les âpres travaux de l'étude et de la critique. La pauvreté en gants blancs est venue loger avec lui ; chaque soir, quand il ouvrait sa porte , il la voyait assise devant l'àtre, hôtesse opiniâtre et affamée qu'il nourrissait de SCS espérances.
Un ministre sympathique aux lettres , — ce n'est donc pas M. Villemain — mais M. de Salvaudy, — qui les a aimées ailleurs (]ue sur l'arbre presque stérile de l'Université , avait accueilli Cbaudes-Aigues comme un frère d'armes. Il lui avait donné un titre d'emjdoyé dans une bibliothèque, pour qu'il put toucher les
VOYAGE A MA FEXETRE. 211
douze cents francs qui reviennent à ce titre, sans l'obliger au travail journalier de cette petite place. Jules Janin, avec l'éloquence du cœur, s'est élevé contre les aumônes de l'Etat, qui, loin de faire fleurir l'intelligence, achèvent de la stériliser en la condamnant au joug d'un labeur d'ouvrier. On sait qu'un employé dans une bibliothèque est condamne à donner des livres au premier venu. Si cet employé est un écrivain sérieux, — il y en al — qui s'oublie dans Platon ou dans Pascal, il est rappelé à sa chaîne par la voix d'un désœuvré, qui lui demande les chansons de Désaugiers, ou les mémoires de Frétillon.
Au milieu de ces événements répétés qui étendent sur toute la littérature un crêpe funèbre , on se demande s'il n'y aurait pas quelque chose à foire pour fermer le tombeau des poètes. Les plus belles fleurs de la vie sont aussi les plus délicates; il faudrait les abriter de ces influences homicides qui les dévorent. On encourage les hommes de lettres quand ils sont parvenus, ou quand la cognée a déjà attaqué chez eux la racine de l'arbre; il est trop tard. La mission d'un pouvoir bienveillant et éclairé, c'est de deviner le talent sous la touffe d'herbe, c'est de tendre la main à ceux qui luttent, à ceux qui souffrent, à ceux qui se sont enivrés d'une lutte impossible; victimes couronnées de fleurs, ils ont chanté, ils ont jeté à tous les vents l'âme de la jeunesse. Cependant l'âge est venu, l'âge du retour à la froide raison et aux nécessités matérielles de l'existence. Ils se sont trouvés les mains vides. Autour d'eux l'isolement, plus haut l'abandon, en bas l'indifférence. Le réveil fut triste , le lendemain fut mortel. Le ciel de la société s'était fermé sur leur tète. Ils se plaignirent, on les laissa se plaindre. Ainsi fut à demi étouffée, dans sa fleur, une des plus belles moissons littéraires que la France ait encore vues sortir du sein des événements politiques. Il est temps d'y songer. Les nations ne vivent que par la langue et par les hommes qui ont pris la charge de la conserver Non, il ne faut pas que la littérature périsse par notre faute; il ne faut pas que le découragement et le vent de la mort sèchent sur pied toutes les promesses de l'avenir. Nous avons la paix; ayons du moins la seule chose qui puisse la rendre glorieuse : les victoires ardentes et solennelles de la pensée.
212 VOYAGE A MA FEXETHE.
Lassailly et Berlaut sont morts en même temps. — Deux poètes encore qui n'avaient pris qu'une mauvaise part au banquet de lu vie. Et pourtant à ce banquet que de chansons ils pouvaient dire : l'un avait la gaieté d'un enfant du peuple qui secoue sa misère , l'autre avait la grâce savante d'un grand seigneur qui n'a ni blason ni argent. Comme Hégésippe Moreau, ils n'ont pas voulu ramasser les miettes de la table de leur génération ; ils sont partis. Lassailly est mort fou. Il est venu me voir à ses derniers jours , — heureux , disait-il, d'avoir réalisé toutes les conquêtes de son intelligence, mais furieux contre son médecin qui lui défendait de passer l'eau; c'est-à-dire d'aller sur la rive droite , car il était exilé vers la montagne Sainte-Geneviève. Et ce qui est étrange, c'est qu'il se résignait à la rive gauche, regardant les Tuileries comme un paradis fermé. Il avait passé sa vie à être amoureux, à étudier et à écrire — en prose et en vers. — Amoureux ! nul ne l'a été plus tendrement et plus violemment. Un jour, il n'avait pas mangé la veille, il me demanda un louis. Par hasard j'avais un louis; j'étais trop heureux de le si bien placer. — Voulez-vous dîner avec nous ( ses amis Théophile Gautier, Gérard de Nerval, Camille Rogicr)? — Non, me répondit-il ; je n'ai pas le temps. Adieu. — Où allait-il? Nous le suivîmes un peu , parce que nous allions du même côté. Il alla droit à la marchande de fleurs que Janin a si poétiquement chantée, Janin, le poète qui ose se passer de la rime. — Il jeta son louis sur le comptoir, et demanda le plus beau bouquet qui pût se faire dans la boutique, — comme ce rêveur antique dont parle Platon, qui n'avait faim qu'après avoir émielté tout sou pain aux oiseaux de son toit.
Lamartine, pourquoi ne pas le dire , Lamartine qui aime la poésie vivante, celle qui court le monde et les hasards, voulut que La.ssailly fût riche un jour dans sa vie. Il lui donna — donner à Lassailly, c'était prêter à Dieu, car celui-là était bien un enfant de Dieu — Lassailly demandait cent francs : Lamartine donna mille francs. Les mille francs servirent à acheter des gants, des manchettes.
— pas une chemise par exemple, — des chaussettes de soie, dos souHers fins , quelques heures de calèche à deux chevaux , en un mot tout ce qui est le luxe visihle. On le rencontra durant toute une semaine sur les marches du café de Paris, offrant des cigares à fous les amis qui ne se détournaient plus de sa misère. Si Lamartine le rencontra alors, il a pu se dire : — Voilà mes mille francs qui sont bien heureux !
Oui, Lassailly a dû à Lamartine huit jours de bonheur, huit jours pendant lesquels il s'est regardé passer dans la vie comme un pacha à trois queues dans son harem.
Il sera beaucoup pardonné à Lamartine pour avoir beaucoup aimé les pauvres, — lui le sublime pauvre après cette révolution où il a sauvé les riches.
Lassailly avait beaucoup de prétention en galanterie sentimentale; il avait toujours le nez au vent des aventures, — un grand nez, — ce qui faisait dire à ceux qui racontaient ses équipées : Lassailly est ainsi nommé à cause de celle de son nez. En certaines saisons, il passait sa vie le matin à l'église, le soir à l'Opéra, posant pour des duchesses qui s'imaginaient voir un prince russe et non un poëte. Un jour, dans une rencontre avec une de ces dames, il se mit à débiter des vers amoureux, mais comme un homme qui n'en fait pas son métier. Ce qui fit dire à la princesse : — Est-ce que vous faites cela vous-même, monsieur de Lassailly?
Il est un de ceux qui ont inventé le mot incompris pour les poètes et pour les femmes. Cette lettre en vers écrite le jour de sa mort le peint assez juste.
"Lassailly, l'avez-vous connu, mon cher Henri? C'était un » Allemand dont le cœur a fleuri sans trouver de roses au pays de 1) Voltaire. Esprit naïf et bon , toujours loin de la terre ! Ne pleu- « rons pas sa mort. Au séjour des esprits Dieu prêtera l'oreille au y poëte incompris. "
Il a fait un livre que vous ne lirez pas : — Les Roueries de Trialph. — Le livre d'un fou prédestiné. Il a tué sous lui trois ou quatre petits journaux dont on a oublié jusqu'au titre. Ses vers amoureux, quelle bouche les redira? Il ne trouvait pas à les faire imprimer ; il les donnait à ses amis. Il m'a écrit un jour cette pro-
214 VOYAfiE A MA FEXKTRE.
/'rssioti (h /'()/' . qiio je vais im|)iiin(>r ici pour monlrcr sa manirrc aux poi'lcs l'I son cœur — aux princesses, — à celles qui ne le counaisscul pas.
PROFESSIOX DE FOI.
\'(ins siiivpz dans les hnis la nnisp do Virnilc, Kl moi je prrnils la inicnnc aux bals ilc l'Opi'ia. ^loii cd'iir est trop fripnn piuir des anionrs d'idyllr. Tiiul iialuri'jjciiiciil qui loul mou cnnii- l'aura.
Aux bals de l'Opéra — comme sous les ramures, I.a bouche la plus prude est prude nu bord des dénis. La petite vertu ressemble aux fraises nu'ires, liorsque l'on tend la main, elle tombe dedans.
Je ne sens nuls mépris pour vos faveurs nclles,
O lèvres de velours qui ne refusez rieu 1
Jlon corps n'est pas un sylphe , et je n'ai pas di's ailes
Pour épouser les vents du monde aérien.
('mille/ donc la perrencbe , et lalssez-inoi la rose. Que la cliaslc Diane enivre vos yeux bleus. Ma bouclie est plus ardente, il faut que je l'arrose. Avec Manon Lescaul , sous le pampre onduleux.
0 curiosité I démon de jalousie!
Le cœur de don Juan est trente fois humain ! l'A vous, mes passions, coursiers de poésie. Courez, courez sans mors, sur uu larjje chemin !
Ces cinq slrophcs, que je prends dans dix strophes, sont l'œuvre d'un vrai poi'le — spirituel et <{rand. — Je les recueille avec religion pour qu'il reste quelque chose de lui. Ses autres vers tour à tour hyroniens et laniartiiiiens , éparj)illés dans des recueils perdus, ne sont guère que l'œuvre à' Apollon titubrc.
Sainte-Beuve rap|)elait Apollon timbré. Il s'enorgueillissait de ce titre. « J'ai été fou, disait-il avant sa folie; quiconque n'a pas traversé la folie n'arrive à aucun soniui(>t. >' Il est devenu lou, mais la folie n'a été pour lui que le sommet de l'ahîme.
Peu de jours avant sa mort , il est venu me voir et me dite tpie totil I)ien coiisidi'i-é il croyait à la méicmpsycose. Il regi'cllait (|iie
VOYAGE A MA FENETHll. 215
l;i dale de sa naissance — vers 1810 — ■ lui défendit de croire qu'il avait été Xapoléon, mais il lui restait César. 11 avouait ne pas cioire beaucoup à la souveraineté de Lassailiy, mais il espérait mourir sous cette figure pour venir bientôt après régénérer le monde sons celle d'un autre Charlcmagne. Qu'il vienne donci la France attend.
Bertaut n'était ni plus riche ni plus pauvre. Il était plus pol'le , la plume à la main. Que lui importait à lui des souliers fins pour marcber avec sa muse, une fière et robuste fdlc du peuple, qui connaissait les misères saignantes de la rue et les joies brutales de la Courtillc. Celui-là n'allait pas à l'Opéra. Il vivait comme un loup qui montre ses dents au nom des loups affamés. S'il allait à l'église, ce n'était pas pour poser en marquis avec des manchettes , c'était pour y saluer celui qui est mort sur la croix en sublime révolté. J'ai vu Bertaut chez lui avec sa mère, dans un intérieur à la Rembrandt. Il écrivait un roman, qu'il n'a pas achevé ; la plume était rebelle , il l'ari-osait de vin à peu près comme Lantara arrosait son pinceau. Qui donc aurait le courage de lui reprocher sa bouteille — sa sainte bouteille qui veillait avec lui! — qui lui chantait en coulant sur ses lèvres la chanson du soleil et des pampres? C'était son harem à lui. Avec sa bouteille , il gouvernail le monde : il donnait la liberté à ses frères d'armes les républicains emprisonnés ; il donnait une hotte de chiffonnier aux riches qui prenaient son soleil dans la vie. Il entrait aux Tuileries et jetait le trône par la fenêtre; il montait dans le grenier du pauvre, et lui disait comme Jésus-Christ : « Mangez , ceci est votre pain ; buvez , ceci est votre vin. «
Je l'aimais en poète pour avoir lu son Homme rowje , cette ardente satire aux rimes sonores ; je t'aimais en ami parce qu'il avait parte avec passion d'un mauvais livre de moi. If vivait à la campagne quand on le cherchait à Paris , et à Paris quand on le cherchait à ta campagne. On peut dire qu'avant sa mort il vivait tiors du monde.
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licrlaiil élait de C(nix-là (jui n'ont en poésie que la beauté du diable : un air de jeunesse et de passion qui rayonne un instant sur la figure de leur muse , mais qui passe comme le rayon d'avril et ne laisse plus sur le front que l'ombre des giboulées. Combien qui ne sont pas morts et qui a])rès avoir jeté ce premier éclat sont dévorés tout vivants par l'oubli! Où sont-ils? Ils sont plus morts que les autres, parce que l'épitapbe bruyante des autres les raj)pelle à toute lieure et sert d'annonce à leur vie. Plaignons vcvw qui ont eu leur jour de poésie et qui ue sont pas morts sur le soir. Plaignons , plaignons les oubliés — ceux qui n'ont pu suivre leurs frères d'armes dans la mêlée glorieuse et fatale, ceux qui réfugiés dans quelque province ont repris le teint fleuri du premier venu. Plaignons ceux-là qui sont leur tombeau à eux-mêmes : Ci fjit nn poète dans cet lioinmc qui passe.
Quel adieu dire à toutes ces infortunes, Alalfilàtre, Gilbert, Cbatterlon, Lantara, Hégésippe Moreau, .Aloysius Bertrand, qui sont partis si tristes pour le monde infini? Ont-ils eu tort d'être poètes? Non, nous ne sommes pas de ceux-là qui cbercbent à éteindre les âmes frappées d'un rayon divin. Pierre Corneille luimême raccommodait ses chausses après avoir écrit le Cid. Kallait-il donc qu'il portât de belles chausses et qu'il n'écrivît pas le Cid?
Aloysius lierlrand l'a dit : u Le poi'le est conmie la girollée, qui s'allaeiie frêle et odorante au granit, et demande moins de terre que de soleil. "
On ne corrige personne par l'elfroi du malheur; au contraire, le malheur a un attrait fatal pour les jeunes âmes qui ont le privilège d'aimer tout ce qui est grand, tout ce qui est noble, tout ce qui est beau. Kl puis la gloire est si trompeuse, qu'elle cache sous les roses les mieux épanouies les épines sanglantes de sa couronne.
Ces pauvres poi'Ies prédestinés à mourir jeunes — les uns sans pain , les autres sans soleil — on a parlé de leur gaieté et de leur insouciance pour gravir celte pente escarpé»; de la misère et de l'oubli; ils étaient tous gais et insouciants comme les gladiateurs. Quel est celui qui au fond de lui-même n'a senti les amers déchirements de la mort , la sombre solitude du tombeau , pendant qu'il
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riait bniyammcnl do sa pauvrolé, pcndanl qu'il cueillait dos rimes pour chanter sa misère. La poésie est comme la muse antique de Phidias ; elle cache ses angoisses et dévore ses larmes , mais elle connaît l'abîme de douleurs dont parle Dante : « Triste vallée d'oii mille gémissements confondus s'élèvent comme un bruit de tonnerre. » La poésie est née dans le ciel; l'enfer pour elle, c'est le monde.