LA VIE EST UN ROMAN
Il y a des femmes qu'on aime parce qu'on les a aimées dans un autre siècle. Dès qu'on les voit — dès qu'on les revoit — il semble qu'on ressaisisse quelque rayon ou quelque souvenir de sa vie ancienne. Ma voisine la Ténébreuse , \e l'ai aimée dans un autre siècle. Elle chantait tout à l'heure, sur un air de Lully, cette chanson qui est la science de la vie.
Ainions-noiis follement !
C'est la chanson, ma mie, Qne clianic le cœur (te l'amant A chaque hattement.
La plus belle folie Sous un ciel d'Italie, Quand l'aniantc est jolie.
C'est d'aimer follement !
Aimons-nous follement i Qui sait aimer sait vivre :
Cueillons la (leur du sentimei C'est au cœur d'un amant Que l'Amour étant ivre Ecrivit ce hcau livre :
La science de vivre.
Aimons-nous follement !
VOYAGK A MA FENÊTRK. 22n
Aimons-nous follement Jusqu'il la frénésie !
Que (lit l'étoile un fn-mament, La rose à son amant , La lèvre k l'ambroisie?
Que dit la poésie Au cœur du sphinx d'Asie?
Aimons-nous follenieul !
— Vous avez raison, ina voisine, Taniour est la seule fleur de la vie qui vaille la peine d'èlie cueillie ; mais les amoureux sont aveugles , ils cueillent les épines et laissent la rose.
— Vous avez peur, mon voisin; les suprêmes délices , c'est de s'y déchirer les mains. La rose est un symbole, puisqu'elle est teinte du sang de Vénus qui s'est déchirée aux vertes épines.
— Vous êtes trop savante, ma voisine. Que chantiez-vous donc tout à l'heure ?
— Une vieille chanson toujours nouvelle , sur un vieil air toujours nouveau.
— Votre chanson, je l'ai entendue, si j'ai bonne mémoire, à la cour de Louis XIV ou plutôt sous la régence. Vous rappelez-vous, vous me la chantiez alors dans quelque paradis deW'atteau. La vie est un roman ; à chaque page on s'écrie : J'avais déjà lu cela. Sous la régence, dans le paradis de Walteau , je m'appelais Adam, et vous vous appeliez Eve. Ah ! comme vous portiez bien votre robe a queue !
— Je ne m'en souviens pas; pourtant je pense comme vous, la vie est un roman qu'on lit pour la seconde fois. Ainsi, au parfum des premières roses d'avril , le souvenir entraîne notre âme à travers les belles vallées de la vie que nous avons dépassées à jamais. L'horizon se rouvre derrière nous bien au delà du berceau , bien au delà du siècle. Je suis bien sûre de n'en être pas à ma première existence. Je ne sais si j'ai vécu sous la forme d'une cigale, d'une hirondelle, d'une tigresse, mais j'ai vécu dans d'autres temps. Qui sait? Je ne serais pas très-surprise si on me disait que j'ai été une de CCS belles filles de la Bible qui s'en allaient sur la montagne pleurer leur virginité. Mais pourquoi, je vous le demande, le souvenir d'une autre vie est-il si confus ?
230 VOYAGE A MA FKXETRE.
— Parce qu'on ne repasse pas impunément par le berceau , parce qu'il faut toujours laisser beaucoup d'espace à l'imagination, parce que l'iiistoire est là pour nous servir de géographie dans ce pays perdu du temps passé. Ne vaut-il pas mieux pour son orgueil supposer sa figure ancienne parmi les figures radieuses, que de savoir, par exemple, qu'on a été un esclave obscur? Croyez-moi, la science de la vie, c'est de ne pas voir fio|) loin dans le passé ni dans l'avenir. Oh! la belle vie que celle dont on soulève à peine le voile — dont on ne dénoue jamais la ceinture. On ne sait pas d'où vient la source, on ne sait pas où elle va. Ne montons pas sur la colline pour voir le chemin de la vallée ; quand on sait d'avance le chemin, c'est bien la peine d'aller jusqu'au bout. Ce qui me charme en vous, ô ma voisine adorable — que je n'adore pas — c'est que je ne vous connais pas et que vous ne vous connaissez pas vous-même.
— Ce qui me charme en vous , ô mon voisin , c'est que vous êtes le premier homme que j'aie rencontré qui ne m'ait pas dit au passage : Vous êtes belle et je vous aime.
— C'est que je n'ai pas l'habitude de demander l'aumône : les femmes ne donnent que ce qu'on leur prend. Ah ! que je les ai en pitié tous ces pauvres amoureux transis qui chantent leur sérénade en ayant l'air de demander un sou.
— Prenez garde, mon voisin, je vais dire aussi que vous êtes savant.
— Savant! Je sais tout et je ne sais rien. Cependant j'ai arraché quelques pages du bréviaire de M. de Cupidon. Voulez-vous lire celle-ci; elle vous expliquera pourquoi vous ])renez quelque plaisir à rayonner parmi vos cinq ou six amoureux.
Ma voisine me prit la page des mains.