‹ Voyage à ma fenetreChapitre 30 sur 54 · UNE PAGE DU BRÉVIAIRE DE M. DE CUPIDON · texte numérisé non relu

UNE PAGE DU BRÉVIAIRE DE M. DE CUPIDON

Vous qui avez]aimé , — vous qui n'avez pas aimé , — petits et jjiands, — nobles et vilains, — vous ne savez pas un mol de l'amour

— ni moi non plus, — voilà pourquoi nous allons lire ensemble le bréviaire de M. de Cupidon. — Je vais vous désenchanter de vous et de moi.

Vous croyez qu'il n'y a qu'un cœur pour un cœur. Hélas! — quand il y en a pour un, il y a pour deux — quelquefois pour trois.

— Celui qui est, celui qui a été, celui qui sera. Le cœur est une maison à cinq ou six étages. — Un amoureux de bonne volonté doit habiter en même temps tous les étages de son cœur.

Au rez-de-chaussée, — c'est l'amour mélancolique qui vit à l'ombre et qui se nourrit de larmes. — Un souvenir pour celle qui n'est plus là.

Au premier étage, — c'est l'amour grand seigneur qui traîne sa robe à queue ou qui la fait porter par ses nègres dans de somptueux salons étincelanfs d'or vif, de folles arabesques et d'éblouissantes girandoles.

Au second étage , — mais l'amour est plus capricieux , — il

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s'claiicc (lu premier au ciiu|uièiii(' d'un seul hond : — - i''cst curau cinquième élage du cœur il y a quelque allèyre lille — vivant de l'air du lemps — à côlé de ses voisins les oiseaux — et de ses voisines — les fleurs du toit. Et quand il s'est dépaysé dans cette passion sur la branche qui ne tient à rien, — que le vent qui passe peut enlever avec la cheminée, — autant en emporte le vent! — il s'en vient se déscncanailler dans le demi-luxe d'une petite bourgeoise du troisième, — où bientôt il a peur de prendre du ventre. — Voyez-le — déjà tout prosaïque, qui remonte à pas comptés jusqu'au quatrième, où quelque Rose Pompon lui chante les refrains courl-vètus des vertes folies qui, pour une heure, lui font croire à ses vingt ans.

Et puis, — fatigué de tout cet éparpillement, — voulant trouver enfin une femme qui soit cinq fois femme — et qui ne l'est peutêtre pas du tout, — il descend au second étage et se jette dans les bras d'une comédienne qui a tour à tour, selon son caprice , les aspirations idéales des forêts vierges, — le luxe insolent de la marquise , — la gaie science de la courtisane et le sans souci de celle qui chante sur le toit.

Cinq amours à la fois, — c'est beaucoup. — Si vous êtes de bonne foi, vous avouerez pourtant qu'il en est toujours ainsi , — quoique vous fassiez pour rester fidèle à l'unité classique. — M. de Cuj)idon n'aime pas Aristote. — Sa comédie a cinq actes ^ comme la tragédie classique ; mais chaque acte change d'étage.

Le cœur le plus épris n'a-t-il pas en effet des distractions?

Ah! le bon billet qu'a la Châtre, disait Ninon. — Vos lèvres sont déjà distraites en m'embrassant , disait madame de Parabère au régent qui l'adorait depuis la veille.

Dans l'antiquité l'amour était toujours multiple, — à part Héro et Léandre. — Aussi en sont-ils morts.

Dieu nous a donné cinq sens — qui ne s'accordent jamais, parci; (|ue la perfection n'étant ])as de ce monde, nous la cherchons en détail , — conmic le scul|)teur antique qui, pour tailler Vénus dans le marbre, prenait de radieux fragments aux belles filles de Sicyone.

L'amour, — quand ce n'est pas tout à fait l'amour, — la passion éehevclée , — la cavale qui a pris le mors aux dents, — la tem-

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pèle qui conibnd le ciel et la terre, — est un philosophe éclectique qui prend son bien où il le trouve.

A celle-ci une larme, — à celle-là un sourire; — ici le corps,

— là l'esprit , — comme l'eufanl prodigue avec les courtisanes qui s'enivre de tous les vins et de tons les baisers.

Les enlants prodigues ont raison de vanter la pluralité des femmes.

Chaque amour est un renouveau pour le cœur. — Dans les premiers jours deux amoureux ont des coquetteries adorables qui s'évanouissent comme les premiers lilas ,

Rien n'est beau que le vrai , le vrai seul est aimable.

— a prétendu Boileau, qui n'y entendait rien. — En amour, il n'y a que le mensonge qui soit beau : — c'est toujours l'histoire du bal masqué. — Au premier abord toutes les femmes sont charmantes; mais vienne le malin, la blanche aubépine toute parfumée n'est plus qu'un buisson.

En un mot, aux premiers jours de la passion on a des rayonnements qui vous élèvent au-dessus de vous-même ; on est mieux qu'un homme, on est mieux qu'une femme, on est amoureux.

Le dirai-je? J'ai pourtant trouvé trois femmes qui, comme par miracle, avaient chacune toutes les vertus, toutes les perversités, toutes les grâces, toutes les beautés. — J'avais saisi la chimère éblouissante que je poursuivais dans le ciel de la poésie.

Quel était le secret? — Elle m'aimait. — Depuis ce beau festin je n'ai plus ramassé que les miettes de la table.

A ceux qui ne veulent pas habiter les cinq étages, il faut conseifler d'être aimés.

Mais s'il y a quelques femmes qui ont l'amour, il y en a tant où l'on ne trouve que la femme. — Une coupe ciselée par quelque maître florentin avec l'art le plus coquet , mais qu'il faut aimer des yeux et non des lèvres, — parce qu'il n'y a rien dedans.

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