LES DEUX CONTRASTES
Je vois, là-bas, à celte fenèlro , sur le loil — non loin des hirondelles et des nuages — je vois deux belles lilles, penchées snr un jardin suspendu — comme à Babylone.
Ces deux belles filles ont bu du lait à la même source. Ce sont deux sœurs et deux contrastes : l'une se nomme Jeanne, et l'autre Madeleine.
Jeanne arrose les fleurs, et Madeleine les cueille.
Tout à l'heure, Madeleine étudiera sa liyure devant son miroir; car ce que Madeleine aime le plus au monde, c'est Madeleine.
Voyez-vous, là-bas, cette jolie fille si parée, avec sa méchante robe, comme elle allume le regard de tous les passants? C'est Madeleine.
Romans enlrevus par lafenelre
VOYAGE A MA FKNÊTRE. 235
Voyez-vous, plus loin, cette franche et naïve beauté, liante en couleur comme les roses ? Elle réjouit mes yeux , et je l'ai surnommée la Folle du logis. Camille Roqucplan a peint avec amour, j'ai failli dire a curilU, sa charmante figure tout épanouie.
C'est Jeanne.
Où vont-elles, les deux sœurs? Elles vont ou les entraîne leur poésie? car la poésie, c'est comme l'air, tout le monde en vit.
Jeanne va gaiement à la barrière retrouver son amoureux , un beau de la barrière qui l'épousera bravement par-devant l'écliarpe tricolore.
Elle sera battue et contente, la pauvre Jeanne! Elle souffrira toutes les douleurs de la maternité et de la misère , mais elle aimera son nid. — Elle aimera fous ceux qui auront déchiré son sein , elle aimera celui qui , deux fois par semaine , rentrera ivre — ivre de vin violet ! — et la battra si elle n'est pas en gaieté.
Elle aimera son homme et ses enfants , parce que Dieu sera avec elle.
Et Madeleine, où va-t-elle?
Elle va trouver un étudiant qui fume un cigare en retroussant sa moustache. Il va lui acheter une robe à triples volants et un chapeau tout enguirlandé de fleurs et de dentelles. Après quoi, ils iront danser ensemble à la Chaumière — après quoi, ils iront souper ensemble — après quoi , — ils n'iront pas voir lever l'aurore. —
Après quoi, elle ira partout, excepté chez elle; car ce premier lit que protégeait le rameau de buis , sa sœur seule y reviendra.
■2-3ii
VOVAGK A MA FEN'KTRE.
Madeleine, comme l'enfaut prodigue, dépensera Ions les trésors de son cœur et de sa jeunesse, sans jamais trouver un homme qui l'aimera bravement — aujourd'hui et demain!
Elle courra toujours pour se fuir elle-même, parce que Dieu ne sera pas avec elle.
Et un jour elles se rencontreront , les deux sœurs. Et en se voyant demi-nues, la mère féconde dira à la femme stérile, comme la voix de l'Ecriture :
« Tu n'as embrassé que le vent et lu n'as écrit ton nom que sur les flots. Cache, cache tes seins flétris : moi, je les montre avec fierté, car j'y vois encore les lèvres de mes onze enfants. '■