VA TOUJOURS PAR QUATRE CHEMINS
Vous arrive-t-il souvent de penser à ce que vous faites? N'avezvous pas reconnu que la pensée la plus obstinée, la plus profonde, la plus sérieuse n'occupe jamais tout notre esprit. — Notre esprit va presque toujours par quatre chemins. C'est l'histoire du cœur, qui sans cesse est pris par deux amours à la fois , — celui qui vient et celui qui s'en va, — comme la nuit qui se souvient d'un côté du soleil couchant, et qui pressent de l'autre le soleil levant.
La pensée humaine, puissante comme Dieu, puisqu'elle devance le temps et va plus loin que l'espace, suit toujours du même vol deux chemins opposés. N'arrive-t-il pas souvent au poëte d'écrire une scène de comédie quand son âme est prise par quelque scène tragique? Que de fois Molière riait avec un cœur tout saignant! » Une larme tombe de mes yeux, disait Aristophane; j'y trempe ma plume et j'écris mon dialogue le plus gai. "
Quel est celui d'entre nous parmi ceux qui savent tailler leur plume, qui ne s'engagerait à dicter à la fois un feuilleton et un
VOYAGE A MA FEXETHE.
premier-Paris tout en déjeunant ou tout en faisant des armes? Rien de plus simple. M. de \'oltaire était un grand paresseux, — hormis pour ses contes , ses seuls chefs-d'œuvre, — qu'il écrivait au galop de la plume eu songeant qu'il ne signerait pas cela.
Ah! si la plume suivait la pensée dans son vol radieux! Mais que de fois la plume reste tout embourbée et perd de vue la pensée dans ses trouvailles et ses découvertes! Il viendra un jour, quand les journaux seront grands comme ma fenêtre, oîi les journalistes sauront tous sténographier , — mais ils ne sauront plus écrire.
Pour moi, quand je ne fais que deux choses à la fois, je me reconnais pour l'homme du monde le plus paresseux. Par exemple, si j'écris, je laisse an hasard — à l'inspiration si vous voulez — le soin de conduire ma plume , et je m'abandonne à tous les enivrements de la rêverie et à toutes les inquiétudes de la vie privée. — En un mot, je pense h tout, — hormis à mon style. Et mon style n'y perd pas : je suis semblable au musicien qui trouve sous l'archet l'hymne ou la chanson pendant que son âme va dans le passé ou dans l'avenir amoureuse du connu et de l'inconnu. Le style a sa musique : il monte ou descend la gamme, triste ou joyeux, assombri ou rayonnant, ému ou railleur, amolli ou incisif, silencieux ou bruyant; — c'est un voyageur qui sait tous les chemins et tous les sentiers du pays qu'il traverse; il va et vient sans y songer, selon sa fantaisie , mais avec toutes les distractions d'un voyageur qui voyage moins pour arriver que pour voyager.
Qu'il serait curieux de mettre toujours en regard de ce cpi'il écrit, ce que l'auteur n'écrit pas?. J'en veu\ donner un exemple.
Ce que l'auteur écrit.
La peinture française est aujourd'hui la première école du monde. On a secoué les vieilles entraves, on a marché en avant avec le souvenir du passe, mais entrainc par la poésie de l'imprévu. Toutes les écoles où s'est épanoui le génie humain se retrouvent main'enant en France, ranimées sous le sentiment moderne. Nous sommes tour i tour florentins, .lllemands, Romains, Klamands, Vénitiens, Espagnols,
Ce que l'auteur n'écrit pas.
Ah ! si elle n'avait pas un nez à la Roxelane! — Pourvu que Diaz m'envoie demain ces Baigneuses d'Arét/iuse qu'il doit toujoui's m'envoyer demain ilepuis un au. — Sa palette est couverte de perles qui rayonnent an soleil — on plulôl II Irenipe son pinceau dans l'arc-iMi-eiil. — .rniihliiils que je vais ce soir à l'Opéra. — l'ouripini donc vais-je à l'Opéra? — avec qui? — Oui, je me stiuvicns, c'est pour ne pas la
Hollandais, mais avec un accent national. On a quelquefois nié l'école fi'ançaise ; l'école française a- toujours existé , elle a toujours eu son caractère , soit par la pensée, soit pai" la poésie, soit par le style, soit par le sentiment. Dès l'ère gothique, nous avions des peintres. Jean Cousin était bien plus le représeutant des traditions françaises que l'aveujile disciple des écoles de Florence et de Rome. Ses Descentes de croix et ses Jugements derniers rappellent, il est vrai , le Pérugin par les couleurs tendres et claires, par la douceur ineffable de l'expression ; mais où avait-il puisé le goût de ses paysages si poétiques dans leur agreste simplicité ? Certes , l'Italie ne lui avait point en.scigné ce profond sentiment de lu nature. Jean Cousin, le peintre de la renaissance, était l'héntier suprême de l'art gothique eu France; il avait pieusement recueilli la science , la hardiesse , le caractère de ses prédécesseurs.
Dii'a-t-on ([ue l'école française n'existait pas quand \icolas Poussin, celle sévère el profonde intelligence, le doux rêveur égaré avec les Bergers d'Arcadie, et le sombre et solitaii-e Déluge^ ce penseur né pour l'étude , rapportait des chefs-d'œuvre de son commerce intime avec les anciens ; quand le Raphaël français, Eustache Lesueur, peignait comme un poêle, au temps où le Poussin peignait comme un philosophe ; quand Moïse V'alentiu , enfant prodigue de l'art, jetait daus ses tableaux toute sa fougueuse jeunesse ; quand Claude Lorrain créait avec tant de magie ses adorables paradis terrestres, où Dieu lui-même eût aimé à se promener?
Avec Claude Lorrain expira la grande tradition : l'abus de la forme académique avait amené un réformateur. Walteau , homme de génie, qui ne s'est jamais pris au sérieux, comprenait bien que ce n'est point dans les académies , mais devant l'œuvre des grands peintres , ou devant l'œuvre de Dieu , que les artistes bien doués puisent aux sources vives. Lebrun avait amené la décadence , Walteau secoua le joug ; Lebrun avait affublé l'art français de la perruque de Louis XIV, Walteau ramena le sourire el la liberté dans ses fêtes galantes. La peinture française, toujours digne et
rencontrer. — Allons, voilà encore le ciel qui se barbouille; c'est odieux, on ne rencontrera que des parapluies sur son chemin.
Le soleil déchire les nues, il ne pleuvra pas. Les oisifs iront voir partir le ballon. Je le verrai passer de ma fenêtre. Voilà enfin une bonne occasion pour les femmes qui veulent être enlevées. Le ballon, c'est l'histoire des rêves; il s'élance dans le bleu par le bon vent, mais ses ailes humaines ne le soutiennent pas longtemps sur les nuages. Il retombe sur la terre en reconnaissant que le ciel est le royaume de Dieu tout seul. Ceci mérite la peine d'être rédigé quelque part.
A propos , j'ai oublié d'écrire à Roxaue. Qu'c-t-ce que cela fait'/ je lui dirai que je lui ai écrit, et elle le croira D'ailleurs, que lui aurais-je dit qu'elle ne sache pas? — On a dit ; les femmes sont toules la même , il faut donc toujours leur écrire la même chose.
Les femmes sont toules la même, surtout pour écrire. Monirez-moi une lettre passionnée où il n'y ait pas ces mots : Ah ! je sens lien que je n'ai aimé que toi! — Depuis quand, madame ? On tomberait juste souvent en leur disant : — Depuis hier.
— Arthur (je vous demande pardon, monsieur, qni vous nommez .'\rlhur, car .Arthur, c'est mon groom), Arthur, apportez-moi un verre d'eau !
— Mais, monsieur, je ne puis pas faire deux choses à la fois; je vernis les souhers de monsieur.
— Comment , drôle , tu ne peux pas faire deux choses à la fois, et tu demandes le droit au travail ; mais moi qui demande le droit à ne rien faire, je fais toujours deux choses à la fois !
— Voilà , monsieur, voilà le i erre d'eau.
VOYAGE A MA FKXKTHK.
rcsenéc jusque-là, (lomiucc pai' la raison ou par le sentiment, ne s'était jamais perdue dans les cuivrcmenfs de la palette ; elle se laissa éblouir par Watteau. La peinture arait toujours entraîné la poésie dans son clicmiu; elle lui avait emprunté son éloquence, sa raison ou sa rêverie : sous Watteau , la peinture , plus fière que jamais de sa palette luxuriante, laissa la pensée en iliemin, croyant désormais pouvoir marcher seule à la conquête du génie et de la renommée.
Ce fut toute une période de peintres amoureux de la couleur, dédaigneux du grand style et du beau caractère. On salua les Vanloo, nombreuse et puissante famille, qui éparpilla ses forces d'une main prodigue; on salua Lcmoine, né pour devenir nn grand peintre ; on salua Boucher , qui étouffa son génie sous les débauches de la palette; Boucher, enfant de Rubens, qui resta toujours enfant; La Tour, peintre savant , amoureux de la nature , qui eut le malheur de n'avoir sous les yeux qu'une nature mensongère ; Greuze , peintre tour à tour charmant et déclamateui", qui tenta, mais en vain , de renouer la chaîne d'or du sentiment brisée sur la tombe de Lesueur.
Watteau avait fait une révolution dans l'art pour délivrer l'art des traditions académiques de Lebrun : David , qui avait étudié à l'atelier de Boucher, fit pour ainsi dire une contre-révolution pour ramener l'art îi une idée plus digne , à un sentiment plus noble , i\ une mission plus haute ; mais il se garda bicu de reprendre le mouvement imprimé par Lebrun; il alla droit à l'antiquité chercher des maîtres et même des modèles. Jlallieureusemcnt pour lui , malheureusement pour l'art français, David était né sculpteur plutôt que peintre ; il étudia bien moins le style des bas-reliefs antiques que celui des statues : aussi fut-il plus solennel que pittoresque; il fit des groupe i et ne lit point de tableaux. En effet, il a toujours le geste, le mouvement isolé, la sévérité de la ligne, mais il n'a jamais ni la composition, ni la couleur; il étouffe la vie sous la science; c'est un peuple de statues qu'il répand dans ses tableaux , soit qu'il cherche à créer des Grecs ou des Français : ses Français de
— Apporte-moi mes souliers'/
— Il faut que j'aille acheter du vernis.
— Comment, gamin, et celui que tu as acheté avant-hier'?
— J'ai verni tous les souliers de monsieur.
— A conunencer par les tiens.
— Monsieur est bien bon.
— Il faut que ce coquin-là ait sa part de toutes les bouteilles.
— C'est une vieille habitude.
— Comment , une vieille habitude , tu n'as pas dix-sept ans 1
— Monsieur sait bien que nous prenons celle habitude-là en nourrice.
— On sonne, tu n'entends pas? va donc ouvrir!
— Xon , monsieur, on n'a pas sonné.
— Si tu dis encore un mot... Qui est-ce qui me vient si malin"? Ce serait l'empereur de la Chine que je n'en continuerais pas moins mon travail. — Arthur, lu diras que je n'y suis pas. Cette eau est délectable. Je comprends bien le mot de madame de Longucville. « Ah ! pourquoi n'est-ce pas un péché de boire de l'eau? » J'entends du bruit dans l'antichambre ; c'est Gérard de Xerval qui veut entrer et qui a raison. Voilà Arthur qui reparaît furieux.
— M. Gérard de Nerval prétend que monsieur y est !
— Je savais bien , dit Gérard qui apparaît gaiement.
— .Alors si monsieur ne dit pas lui-même qu'il n'y est pas , on ne me croira plus jamais.
— Ce serait bien dommage. Apportenous des cigares et la-t'en.
— Mon cher Gérard, je n'y suis pas tout à fait, je voyage dans l'Iiislnire de l'art, mais lu es bon conq)agnon de voyage ; cela d'ailleurs ne m'empêche pas de l'écouter et de te répondre. D'où viens-tu?
— De Gousianlinopic.
— Où vas-lu ?
VOYAGE A MA FEXÉTRE.
1792 et de 1814, ce sont des niaibres romains.
Pendant que David arrivait par la science au caractère antique, Prudlion, cet autre Rapliaël français, y arrivait par la deviiialiou. Avec quel cbarme de naïveté il s'en allait, pénétré du sentiment moderne, évoquer toutes ces charmantes images des païens que les Amours et les Grâces entraînent à leur suite ! Boucher faisait jolis les Amours, mais qui les fera jamais plus charmants que Prudhon? Et ses Grâces, comme il les a rajeunies! comme elles vous inspirent le sentiment de la beauté ! Quel contour ineffable ! quelle touche à la fois austère et voluptueuse ! Prudhon fut païen avec toute son àme.
— A Harlem.
— Le sérail des tulipes vaut-il l'autre ?
— i\e te souviens-tu donc pas de notre voyaye à Harlem?
— Oui , mais nous y sommes allés trop tard. Il n'y avait plus que des tulipes peintes.
— Et la belle Hélène? .^mour, lu perdis Troie I
— Ah! je m'en souviens! une tulipe vivante qui valait bien celles de Van Huysum!
— Qu'est-ce que tu écris donc là à bâtons rompus?
— Je ne sais pas, mais j'ai fini. \e penses-tu pas comme moi : Prudlion fut païen avec toute son àme.
Voilà à peu près les deux chemins que suivait à la fois ma pensée ce malin. J'aurais dû, pour plus de vérité, marquer çà et là les douleurs de l'enfantement pour la phrase qui se présentait mal. Mais ceci n'est-il pas indiqué par les repos de la seconde colonne ?