‹ Voyage à ma fenetreChapitre 33 sur 54 · I.E GE\IE AU CABARET · texte numérisé non relu

I.E GE\IE AU CABARET

Hier, je passais rue du CliercLie-Midi avec un de uies amis. — Vois-tu, me dit-il, ce petit cabaret? — Oui, ce cabaret où serpentent des ceps de vigne? — C'est une vigne peinte.

Jamais, depuis qu'il y a des peintres, on n'a copié la nature avec plus d'effet et de vérité. Le feuillage eût arrêté Ruysdai'l et l'an Huysuni; les grappes, jaunes d'un côté, noires de l'autre, semblaient fatiguer les deux ceps; l'ombre et la lumière s'y jouaient à merveille ; quelques gouttes de rosée brillaient au soleil ; quelques fils d'araignée se balançaient à l'ombre. Par une superclierie du peintre, les grappes du baut étaient picorées par les guêpes, les grappes du bas étaient à demi égrenées, si bien que tout naturellement l'envie me prenait de cueillir un grain à mon tour.

Nous entrâmes dans le cabaret j)our demander le nom du peintre.

En passant dans la salle, je n'aperçus d'abord qu'un nuage de fumée, je n'entendis qu'un bruit confus de voix avinées. Peu à peu je vis se dessiner les figures enluminées de sept ou huit buveurs discutant, les uns avec gravité, les autres avec feu, sur les affaires de l'État. Une figure me frappa surtout par sa pâleur et ses belles lignes; un rayon d'intelligence éclairait encore le front; les yeux éteints jetaient çà et là un regard triste et dédaigneux. Mais celle figure était ravagée par les passions flétrissantes; le sceau de la débauche était imprimé sur le front; les cheveux ébouriffés et coloriés indiquaient que le peintre , comme il le disait lui-même en jouant sur le mot, ne se peignait guère qu'à coups de pinceau; les moustaches étaient humides de vin , des rides précoces creusaient le front et les joues. Rembrandt seul pourrait vous reproduire celle physionomie de cabaret. Le costume était en harmonie : une vieille houppelande, une chemise de je ne sais quelle couleur, des souliers problématiques.

J'avais reconnu mon peintre d'enseignes.

Celait le plus ivre de toule la bande; il jetait un mot par-ci par-là, en promenant au hasard ses yeux égarés. En l'ain la cabaretière était venue lui recommander ime enseigne de marchand : pour toute réponse il se versait à boire. On nous raconta en peu de mots comment il était venu de Rouen sans dire son nom et son origine ; comment , grâce à la cabaretière , il faisait là une halte assez longue; comment, enfin, il passait sa vie dans une ivresse sans trêve. A notre entrée, les buveurs cherchaient à le réveiller et à le faire parler. Je me souviens d'une de ses réponses entre autres : on lui demandait son opinion sur la liberté. Il fit d'abord signe qu'on l'ennuyail ; mais bientôt, prenant en pitié les maximes de ses compères les ivrognes, il leur dit d'une voix lente, tout en s'accoudant sur la table : « La liberté elle est là. « Et il montra de l'index son verre plein. Et prenant dans sa houppelande une pièce de vingt sous : « La liberté, la voilà encore. Mais, reprit-il en riant, c'est la liberté en menue monnaie. » A ce mot, il retomba dans son ivresse et dans son silence.

Mais presque aussitôt il se leva lentement; il alla vers la cheminée en trébuchant un peu , prit un charbon dans l'àtre , s'avança

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prc's de la muraille, demeura un instant immobile comme une statue, enfin traça une première ligne comme par souvenir. « Oh ! oh! dit un buveur, le voilà si loin dans la vigne du Seigneur, qu'il s'imagine ))oindre une enseigne. «

Le peintre d'enseignes n'entendait pas, il avait l'air d'être seul. Je le suivis d'un regard curieux. Il s'anima bientôt ; il repoussa ses cheveux en arrière, comme un homme frappe d'une idée rayonnante; sa figure flétrie eut un moment de noblesse. En quelques minutes il acheva son dessin. 11 avait voulu représenter Madeleine aux pieds de Jésus. Je ne dirai pas que son Christ et sa Madeleine étaient dessinés de main de maître; seulement le peintre d'enseignes était parvenu , avec un charbon rebelle , à indiquer les figures avec plus d'expression que n'en trouvent certains peintres qui ont pour ressource le coloris. Quand il eut jeté son dernier Irait, il s'éloigna à reculons, contempla son œuvre en clignotant et se remit à table. «Allons, allons, dit-il, il faut noyer ces idées-là. »

J'allai à lui. — Camarade, voulez-vous trinquer avec moi? lui dis-je en lui prenant la main.

— Oui, me dit-il en me serrant la main, parce que vous êtes un brave homme et que je suis un brave buveur. Je ne trinque pas avec le premier venu.

Je le priai de me venir voir le lendemain. Tout à l'heure il est venu sur mon balcon.

■^— Pourquoi êtes-vous un peintre en plein vent, vous qui avez la science et l'in.spiration?

— Pourquoi? dit-il en penchant la tète sous les tristes souvenirs. Pourquoi ?

Et après un silence :

— N'ayez pas la cruauté de me faire regarder en avant ou en arrière. Je vis au jour le jour, après un passé noyé de larmes, devant un avenir odieux. Laissez-moi vivre dans l'oubli de moi-même et des autres, — entre deux vins; — car c'est là mon refuge.

Je n'osai plus l'interroger. Nous fîmes le tour de ma chambre tout en regardant les tableaux. Il jugeait d'un mot, un seul mol pittoresque, un style quelque peu encanaillé. Tout d'un coup, il tomba agenouillé sur un fauteuil à la vue d'un tableau de Pru-

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(riion. — Moi aussi j'olais peintre! s'écria-1-il avec un accent désolé.

Et il me raconta son histoire.

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