LES PERVENCHES
Frédéric arriva à Rouen , le bâton à la main , un soir d'octobre 1843; il se présenta chez un peintre en bâtiment qu'un compagnon de voyage lui avait indiqué. Cet homme n'y étant pas, il entra dans un cabaret, espérant y trouver sur sa bonne mine le souper et le gîte. La maîtresse du lieu, veuve depuis peu, n'étant pas habituée à hébei-ger un buveur d'aussi belles manières que Frédéric, l'accueillit avec bonne grâce. Ce que voyant, il lui conta tout simplement qu'il était peintre d'enseignes à Paris. " Eh bien ! dit la cabaretière, peignez-nous quelque enseigne de votre façon. Ma sœur est sage-femme, pourquoi ne lui feriez-vous pas un tableau? Moimême, si j'osais vous prier, je vous dirais de me peindre quelques grappes de beau raisin sur les murs du cabaret. — Comptez sur moi , " dit Frédéric en se versant à boire.
Le lendemain , dès sept heures , il peignait sur le mur du cabaret. Plaignez-le : il n'avait eu du courage qu'à demi; il ne s'était résigné à son métier qu'après avoir bu une pinte de cidre , dont les vapeurs lui cachaient le passé, le présent et l'avenir. La cabaretière le suivait des yeux, tout émerveillée du talent d'un homme à demi ivre.
Nous ne l'étndierons pas jour par jour dans cette phase de sa vie. II prit pied chez la cabaretière. Cette femme vanta si bien partout et toujours son peintre d'enseignes, que des commandes vinrent en grand nombre, d'autant plus vile qu'on s'imaginait que Frédéric ne séjournerait pas longtemps dans la ville. Il travaillait la moitié du temps, n'oubliant pas de s'enivrer un peu avant de se mettre à l'œuvre. Il s'était d'abord enivré par raison , il s'enivra bientôt par habitude, soit pour oublier les chagrins, comme dit la chanson, soit pour retrouver des rêves, comme Hoffmann. Il devint le plus grand buveur du cabaret ; la cabaretière avait beau lui prêcher la sagesse, il buvait à lui seul plus que tous les chalands du voisinage.
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La cal)areli(Mt', qui ('tait bien payée, linil par i)r('iulre son parti ; d'ailleurs, à en croire les commères de la rue, lùédéric était do taille à ne pas l'écouter; si elle était la maîtresse du cabaret, il en était le maître.
Frédéric devint si célèbre à Rouen, que le petit cabaret était sans cesse visite par les étrangers. Le pauvre peintre d'enseignes comprit bientôt qu'il était en spectacle ; il n'avait point encore assez de cynisme pour braver les regards curieux. Il parla de partir. La cabaretière lui prouva qu'elle avait cent écus à lui. II reprit le chemin de Paris. C'est la bonne ville , la seule ville où le malheur puisse vivre solitaire et caché, c'est l'abri discret de toutes les âmes qui veulent souffrir en silence. Frédéric craignit pourtant d'y être reconnu ; il n'osa, à son arrivée, se hasarder ni du côté de l'Opéra, ni du côté du Luxembourg. Il se logea dans le Marais, au-dessus d'un cabaret. Où j)laça-t-il son argent? Vous le devinez, chez tous les marchands de vin du voisinage , les priant d'étendre de proche en proche sa renommée de peintre d'enseignes.
L'ouvrage se fit attendre, la misère la plus sombre ressaisit Frédéric aux approches do l'hiver; perdant ses dernières forces morales, il ne voulut pas lutter plus longtemps : il résolut de se laisser mourir de faim. Un entrepreneur vint à temps lui commander les décorations d'un petit théâtre. Il se remit au travail et à l'ivresse. L'entrepreneur, content de sa touche franche et agile, le paya assez bien et chercha à l'encourager par l'espérance d'un plus grand travail. Cet homme avait démêlé à travers les fumées du vin le talent de Frédéric : loin de le traiter comme un ouvrier travaillant sous ses ordres, il avait pour lui le respect dû à une intelligence que le malheur a frappée. Frédéric d'ailleurs conservait, jusque dans l'orgio la plus triste, une fierté native qui étonnait tout le monde; il voulait bien tomber aussi bas que |)ossible, mais il ne voulait pas être insulté par d'autres que par lui. Malgré la bonne volonté de l'entrepreneur, Frédéric, qui aimait ])ar-dessus tout la paresse, le cabaret et la liberté , se brouilla avec lui. Il retomba dans sa misère et dans son ignominie; jusque-là il était descendu bien bas, alors il deseendil sur le degré fatal qui conduit de la débauche au crinu". Depuis son retour à Paris, il entendait tous les
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jours bruire à ses oreilles de si étranges maximes, qu'il conimençail à ne plus distinguer le bien d'avec le mal. Dieu sembla prendre en pitié ce profanateur de la création. Dieu permit que l'amour, la cause de la chute, fût aussi le sauveur.
On vint un matin chercher Frédéric pour retoucher une enseigne. Kn montant à l'échelle, ivre comme de coutume, il remarqua à une fenêtre de l'entresol un profil d'une pureté ravissante. Il monta sans s'arrêter, mais, en moins d'un quart d'heure, vingt fois il pencha la tèle pour revoir ce profil d'ange. Il échappa bien vite aux fumées de l'ivresse, et par vieille habitude, il rajusta son costume qui était en grand désordre. La jeune fille qu'il voyait de profil était une belle créature bénie du ciel, qui nourrissait du fruit de son travail une mère aveugle et de très-jeunes sœurs ; elle gravait de la musique, coloriait des estampes et faisait de la tapisserie, selon les commandes. Elle avait vingt-deux ans à peine ; depuis longtemps déjà elle était la providence de sa famille. Frédéric devina, en la voyant travailler avec une ardeur pieuse et gaie, qu'elle accomplissait une bonne œuvre. Elle gravait alors de la musique. Une fraîche et gracieuse figure de sœur se penchait sur son épaule ; deux autres sœurs plus petites jouaient à ses pieds; sa mère semblait se recueillir, les yeux tournés vers la lumière. Ce joli tableau était encore animé par quelques pots de verveine et de pervenche qui s'épanouissaient sur la lénélre. Frédéric, qui n'avfiit jamais vu un si doux, si simple, si calme intérieur, fut ému, soupira et leva les yeux au ciel.
La jeune ouvrière s'étant mise à chanter, sa voix vint résonner dans le cœur du peintre d'enseignes comme un pur écho de ses dix-huit ans. Elle chantait pour la musique plutôt que pour la chanson ; tout en l'écoutant, Frédéric avait interrompu son barbouillage. Il finit par descendre de l'échelle ému jusqu'aux larmes , surpris des battements de son cœur; — son cœur qui, depuis dix ans, n'avait presque jamais battu ! Il était trop habitué au cabaret pour n'en pas prendre encore le chemin ; il alla s'établir dans un coin pour caresser tout à loisir l'image de la jeune fille. Le cabaretier lui apporta du vin et une pipe. « Ce n'est pas cela, dit Frédéric avec dégoût. Qu'on aille me chercher du papier et des crayons. "
Le cabarotier obéit. Eu attendant, Frédéric, sans qu'il s'en doutât, se versa ;i boire et alluma sa pipe. Quand il eut sous les yeux ce qu'il avait demandé, il jeta sa pipe et son verre. Il fut bientôt à l'œuvre ; un sourire d'amour passa sur ses lèvres flétries quand il vit reparaître sur le papier l'angélique profil. « C'est étrange, dit-il avec amertume , je sais encore dessiner. » Il représenta la jeune fille comme il l'avait vue, devant la fenêtre fleurie, penchée sur une planche de musique; il indiqua en quelques traits les accessoii'es du tableau. Il parvint en moins d'une heure à saisir le caractère de la figure, cette douceur si tendre, si gaie et si sereine, cette grâce naturelle et simple, ce charme ineffable que la paix du cœur répandait dans le regard.
«C'est bien touché, " dit uu buveur penché au-dessus de Frédéric. Le peintre retourna aussitôt son dessin.
« Qu'est-ce que cela te fait ? dit-il à l'ivrogne ; va-t'en boire. »
Il retoucha le portrait à la sanguine , y répandit des ombres légères, enfin y donna le dernier coup, après quoi il sortit. La nuit tombait, il jugea qu'il ne trouverait plus la jeune ouvrière à la fenêtre; cependant il retourna dans la rue Saint-Louis. Il aperçut de loin Gabrielle penchée à la fenêtre. Il passa en rougissant , sans oser lever la tête.
Le lendemain , il fut de bonne heure sur son échelle. Il vit le soleil levant dorer les toits d'alentour; il vit arriver à son travail la douce Gabrielle, qui chantait comme l'alouette matinale. Elle était plus jolie encore que la veille. Une robe de basin blanc, d'une grande fraîcheur, dessinait les contours de son corsage. Quoiqu'elle eût peu de temps à elle , ne croyez pas qu'elle négligeât sa belle chevelure. Elle passait une demi-heure chaque matin à la peigner et à la tresser. Sa seule coquetterie, coquetterie permise par Dieu même, était de changer souvent sa manière de se coiffer. Ce jourlà, quand elle eut gravé sans relâche pendant près d'une heure, elle leva les yeux , et , voyant ses pervenches toujours fraîches et toujours eu fleur comme son âme, elle vint à la fenêtre , un pot chinois à la main, pour les arroser. Elle compta avec une joie enfantine les fleurs qui allaient éclore. Près de se retirer, elle passa les deux mains dans le feuillage odorant de la verveine. Frédéric, la
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voyant seule, voulait à toute force lui parler; mais comment oser lui parler? que lui dire? pourquoi troubler tant d'innocence et tant de candeur? Peut-être elle n'a jamais entendu de si près la voix d'un homme. Et lui, Frédéric, était-il encore un homme? Toutes ces idées passaient dans son esprit , glaçaient son cœur et coupaient la parole sur ses lèvres.
Enfin, d'une voi.v étouffée par un soupir, il lui dit : « Alademoiselle, permettez-moi de vous présenter ce dessin pour une pervenche que je cueillerai sur votre fenêtre. "
Gahrielle eut peur et leva les yeux; la figure de Frédéric n'avait rien de très-rassurant; néanmoins, son air suppliant et sa pâleur plaidèrent pour lui. « C'est le pemtre d'enseignes, « murmura-t-elle entre ses dents. Elle trouva très-simple de laisser cueillir une pervenche ; c'était la première fois qu'on daignait s'occuper de son jardin. Pendant qu'elle réfléchissait , Frédéric avait déroulé le dessin. « Mon Dieu I dit-elle frappée de voir son image comme si elle se fût trouvée devant une glace éloignée. C'est pour moi? reprit-elle avec une joie enfantine. — Oui, dit Frédéric un peu enhardi. — Mais, monsieur... v Elle rougit et laissa tomher le portrait sur la verveine. " Ne craignez rien, je vous ai vue , je vous ai trouvée belle; je sais que les jeunes filles aiment les miroirs; mais voilà que, tout en vous dessinant trait pour irait, j'ai senti que mon cœur allait plus vite que ma main. Pardonnez-moi, je ne sais pas ce que je dis; laissez-moi cueillir une de vos pervenches, et tout sera fini. «
Gahrielle était troublée au plus haut point; ces paroles bizarres, dites par un ouvrier mal vêtu et de mauvaise mine, tombaient dans son oreille comme les mots d'une langue élrangère; elle voyait bien que Frédéric l'aimait, et cet amour répandait un grand effroi dans son cœur. Cependant elle reprit bientôt le calme de son innocence. Elle cueillit elle-même une pervenche pour Frédéric. " Tenez, monsieur; mais je ne veux pas garder votre dessin. — Ah! si vous saviez avec quel respect et quelle adoration je l'ai fait? Nous ne nous reverrons pas ; pourquoi ne pas garder chacun un souvenir de cette fraîche matinée ?
Disant cela, Frédéric prit la pervenche cuire ses lèvres, u Eh
bien ! oui, dil Gubiiellc en rentrant dans la chambre, je dirai tout à ma mère. Adieu ! — Adieu ! «
Frédéric ne voulut point achever de retoucher l'enseigne : « i\ou, non, dit il en s'éloignant, je ne suis plus un peintre d'enseignes! »
Il alla trouver le huveur qui la veille avait applaudi à son dessin; il lui offrit de crayonner son portrait moyennant doux écus. A ce prix, il trouva des chalands sans nombre. Quelques jours de travail se passèrent ainsi. Frédéric n'était presque pas changé en apparence ; il avait toujours un cabaret pour atelier ; c'était laque posaient les chalands, entre deux bouteilles de vin. Mais quoiqu'il s'enivrât encore, un regard intelligent pouvait déjà remar(|uer les premiers indices d'une métamorphose. Frédéric avait retrouvé l'ardeur d'un homme qui poursuit un but; un éclair de noble gaieté passait cà et là sur sa figure ; on pouvait deviner, en voyant son front, qu'une pensée active était revenue s'y fixer.
Après avoir fait une vingtaine de portraits, il s'habilla avec une certaine recherche. Gabrielle le vit passer un soir. La noble fille, depuis un mois qu'elle avait cueilli une pervenche pour Frédéric , pensait souvent à lui ; elle ne l'avait pas revu, mais plus d'une fois, durant les heures de travail , le souvenir de celte figure pâle et flétrie était venu la distraire. Elle plaignait Frédéric sans savoir s'il était à plaindre. Elle ne l'aimait pas , mais elle ne pouvait se défendre d'un élan généreux de sympathie. Le soir qu'il passa sous sa fenêtre, elle laissa tomber sur lui un tendre sourire de sœur. Frédéric s'éloigna avec une nouvelle vie dans l'âme ; sous les ruines, un rayon et un souffle du printemps ravivaient quelque touffe d'herbe odorante, quelque lleurelle épanouie.
Tous les soirs, sans se l'avouer, Gabrielle cherchait à découvrir Frédéric parmi les passants, mais il ne passa plus.
Un matin, un ouvrier lui remit cette lettre, qu'elle lut tout haut devant sa mère :
"Je vous écris en tremblant, Gabrielle; je n'oserais le faire si la mort n'était là près de moi pour m'cncourager et pour m'enhardir. Avez-vous oublié le peintre d'enseignes, celui qui crayonna votre adorable figure avec tant de bonheur inespéré? Le pauvre diable est à sa dernière heure; le voilà qui achève son chemin, son triste,
triste chemin! Le croiricz-vous? vous m'avez sauvé! J'étais dans la fosse aux lions comme Daniel ; les lions ce sont les passions immondes qui se disputent le cœur; vous avez été l'ange envoyé de Dieu. Je ne suis plus dans la fosse où depuis onze ans je m'enfonçais de plus en plus; mais, hélas! je sens encore les morsures des lions. La mort, qui détruit tout, peut aussi tout réparer, a Bien mourir, » disaient les anciens. Bien mourir, c'est le plus grand acte de la vie. Je voulais vivre encore, vivre avec votre souvenii-, sinon avec vous-même ; mais les morsures étaient mortelles. J'ai voulu me remettre au travail ; il ne me restait qu'une étincelle de feu, elle s'est évanouie à la première heure d'enthousiasme. Pourtant qu'il m'eût été doux d'avoir le temps et la force de me relever jusqu'à vous, de fouler d'un pied victorieux les guenilles de mon âme ! Dieu ne m'a pas permis cette joie ! Que la volonté de Dieu soit faite ! Loin de me plaindre du ciel , je le bénis à genoux ; je vous bénis, vous qui avez délivré mon cœur des malédictions. Je me laisse aller à une folle exaltation, je ne suis pas fou pourtant , mais la lumière qui me fut longtemps cachée m'éblouit. Savez-vous quel est mon dernier rêve? écoulez-moi. Je m'imagine que vous allez venir répandre un parfum de grâce, de paix et d'innocence à mon lit de mort. Si vous veniez , ne serais-je point déjà dans le ciel ? Mais vous ne viendrez pas , vous auriez trop peur ; cependant ce serait une bonne œuvre agréable à Dieu.
» Frédéric Leroy.
w Rae Chariot, maison du marchand de vin. »
Gabrielle relut cette lettre pour la comprendre un peu.
" Irai-je ? demanda-t-elle à sa mère, qui savait l'histoire du portrait et de la pervenche. — Si c'est une bonne œuvre, si ton cœur te dit d'y aller, va, ma fdle. "
Gabrielle partit à l'instant avec sa jeune sœur. Elle trouva Frédéric au-dessus d'un cabaret, dans une petite chambre de l'aspect le plus misérable.
« Quoi! vous êtes venue? >' dit-il en la voyant entrer. Elle fui effrayée de sa pâleur lugubre, elle ne répondit pas. « Si vous saviez, reprit-il, comme mon cœur est heureux ! » Frédéric faillit succomber à cette émotion. " Vous ne mourrez pas! dit tout à coup
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Gabriolle ; vous no mourrez pas! — Je suis condamné, non pas par les médecins, qui se trompent toujours, mais par Dieu, qui ne se trompe jamais. D'ailleurs, pourquoi vivre? — Pourquoi vivre? reprit-elle en baissant la tête et d'une voix affaiblie , parce que je vous aime. »
A ce mot inespéré, Frédéric se souleva sur son grabat, saisit la main de Gabrielle et y appuya ses lèvres déjà glacées. " Hélas! dit-il tristement, je pourrais vivre que je ne voudrais pas de votre amour ; je n'en serais jamais digne. Gardez votre amour pour quelque jeune cœur pur et dévoué, pour celui qui vous embellira de ses fraîches espérances. Pourtant, si vous m'aimiez, ne retrouverais-je pas encore quelque rayon de ma jeunesse dévastée ? L'âme est comme le ciel : les nuages peuvent l'obscurcir, mais non l'atteindre ; qu'il vienne un beau jour après de sombres hivers, l'âme reparaît dans toute sa pureté. Tenez , Gabrielle ( permettez ce doux nom à mes lèvres), depuis que vous êtes là, je me sens jeune comme autrefois ; il me semble que j'échappe à un mauvais rêve et à une mauvaise nuit. »
Frédéric , que cette secousse de joie avait épuisé , retomba sur l'oreiller presque évanoui; à peine s'il lui restait la force d'ouvrir un peu les yeux. A cet instant, un ivrogne de ses amis, qui remplissait assez bien l'office de garde-malade, entra avec un crucifix dans les mains. « Figurez-vous, dit cet ivrogne à la jeune fille, figurez-vous qu'il veut se confesser. Il a bien changé depuis quelques jours. Je l'ai connu dans un temps oii il n'eût voulu pour tout confesseur qu'un broc de vin. — Du vin ! du vin ! dit Frédéric dans le délire; qu'on m'apporte du vin et la cabaretière ! ■ — Gabrielle ! Gabrielle ! »
La jeune fille eut peur et voulut s'éloigner; déjà sa petite sœur était dans l'escalier; mais, entendant encore prononcer son nom, Gabrielle demeura. " Me voilà, dit-elle. — Vous avez bien fait de venir, reprit Frédéric; tout est fini, adieu ; je m'en vais avec votre pervenche. » Et Frédéric se mit à chanter, d'une voix lente et plaintive, un refrain naïf où il disait que son âme allait s'envoler avec la pervenche cueillie par Gabrielle. u Aussitôt qu'il bat la campagne, dit le compagnon du cabaret, il se met à chanter cela, lu
si franc buveur chanter une pareille litanie! Ah! si vous saviez comme il buvait bien ! »
Gahrielle partit en essuyant ses larmes. En arrivant chez sa mère , elle effeuilla en signe de deuil toutes ses fraîches pervenches.
Frédéric ne mourut pas ; ou le conduisit à la Pitié, où il demeura tout l'été et tout l'automne. Quand il revint au monde, comme il me disait lui-même, il courut sous la fenêtre enchantée où il avait, pour la dernière fois, senti battre son cœur. La fenêtre , si vivante au printemps par les fraîches figures encadrées de fleurs, était fermée et déserte. Où était allée Gabrielle? Depuis trois ans il la cherche partout, parmi celles qui vivent et parmi celles qui sont mortes.
— Si je la retrouve, m'a-t-il dit avec enthousiasme, je redeviendrai un peintre ; si je ne la retrouve pas , je resterai peintre d'enseignes. Avec elle, je pourrais vivre entre deux rêves; sans elle, je ne puis vivre qu'entre deux vins.