‹ Voyage à ma fenetreChapitre 36 sur 54 · LA CLE F · texte numérisé non relu

LA CLE F

Nous devisions ce matin avec ma voisine à travers le feuillage qui nous masque de plus en plus — et nous éloigne de moins en moins — de choses et d'autres, de ceci et de cela, — de tout, comme il arrive quand on n'a rien à dire. Nous vînmes à parler de l'habitude prise par « quelques-unes de ces dames « de donner à leur amant la clef de leur logis. On ap])elle cela im passe-parlout — et même un passe pour tous. — Quand on se brouille, on brouille la serrure. Elle m'a raconté cette histoire d'une clef dont elle connaît le héros. — C'est le musicien de son cercle amoureux.

Il y a deux ans, le premier dimanche du mois de mai, Avczzo, tristement penché à la fenêtre d'un vieil hôtel du quai Malaquais, rêvait au ciel clair du Pausilij)pe en regardant le ciel nébuleux de la Seine quand on sonna doucement à sa porte. Il tressaillit et murmura : — C'est à coup sûr la main d'une femme.

Arezzo était un jeune musicien fraîchement débarqué de Naples à Paris en poursuivant la fortune. Il savait chanter comme un Italien qui ne sait pas chanter, et joignait à cela une pâle et mélancolique figure couronnée de cheveux bruns et doucement éclairée

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par do beaux yeux bleu-do-mer. " Ces yeux-là feront leur cbeinin, " avait souvent dit sa marraine. Et, en effet, ils avaient été fort loin déjà dans certains cœurs napolitains. A Paris, comme à Naples, U y eut des cœurs qui s'ouvrirent à ses regards. Le premier, il faut bien le dire, fut tout simplement celui de sa voisine dans riiôtel, une belle paysanne de Villers-Cotterets qui cherchait aussi fortune à Paris.

Cependant .Arezzo, émerveillé du coup de sonnette, — c'était la première visite qui s'annonçât depuis trois semaines , — s'empressa d'aller ouvi-ir la porte , après avoir toutefois pris le temps de se mirer un peu et de pousser sous le rideau de l'alcôve une pantoufle égarée. — Ce n'était que son ancienne voisine, qu'il n'avait pas vue depuis quelques jours. — Monsieur Arezzo, lui dit-elle en minaudant un peu, voulez-vous donner des leçons de piano? Je suis devenue femme de chambre d'une Anglaise, qui demande un maître de musique pour sa fille. J'ai parlé de vous, on vous attend. Viendrez-vous ? Venez donc ?

Et Lisa caressait de la main une petite croix de jais qu'Arczzo lui avait donnée pendant leur voisinage, et un peu à cause de leur voisinage.

Le lendemain, dans l'après-midi, le musicien dépensa son dernier écu pour acheter des gants, et s'en alla, en marchant sur la pointe des pieds, rue de Madame, où demeurait misiress W — .

Mistress W — , veuve d'un orfèvre de Londres, était depuis l'automne à Paris avec Lucy, sa blonde et pâle fille. Les médecins avaient conseillé ])our toutes deux les soleils du Midi. Mistress W — s'était arrêtée à Paris pour reposer Lucy, et, l'hiver passé, Lucy, qui aimait la solitude de la grande ville et qui se croyait acclimatée à la France, avait supplié sa mère de ne pas l'emmener plus loiii.

Arezzo fut introduit dans un grand salon de style moderne, dont l'ameublement révélait plus d'orgueil que d'élégance. Après quelques minutes d'attende , Lucy, suivie de sa mère, vint nonchalamment s'asseoir à côté de lui , devant un élégant piano d'Erard. Elle était pensive comme de coutume ; mais dès que le piano eut résonné sous ses doigts, elle s'anima tout d'un coup,

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ses joux brillcreiil d'un doux éclat , sa cliarmaiito iîgiirc sillumiiia connue par encliantemeiit. Arezzo , (jui avait été frappé de sa pâleur de marbre , s'imaginait voir apparaître la statue de Pygmalion.

Dix-sept ans à peine ; un esprit rêveur ; des grâces nonchalantes ; de la mélancolie dans le canir et du roman dans la tète ; l'âme encore ingénue, l'esprit déjà enthousiaste; de la candeur et de la vérité; point de coquetterie et point de masque : voilà Lncy. Au premier regard, sa blancheur et sa fragilité rappelaient les plus vaporeuses créations des vieux maîtres allemands, nyiis peu à peu l'œil le moins savant découvrait la femme sous le vètemcni (le l'archange.

Mislress W — , qui voiilail connaîlie jusqu'au fond du cœur le niailrc de niusiti'ie de sa lille, fut très-h;vhillarde ce jour-là, aussi babilhude qu'en son beau temps de marchande à Londres. .Arezzo eut dans ses reparties une candeur et un enjouement qui la charnidcnl; il raconta d'un air naïf le plus vulgaire chapitre de son hisloirc. — Sa mère , depuis longtemps veuve d'un pauvre forgeron de .\aples, lui avait donné, à sou départ pour Paris, quatrevingts couronnes, beaux écus péniblement et doucement amassés par des veilles et des privations sans nombre; et, le suivant de ses vœux et de ses prières dans son pèlerinage d artiste au beau pays des arts, elle s'était écriée comme toutes les mères : .A la grâce de Dieu! H avait lu (Jil Blas, il aimait follement les aventures; il s'était mis en roule avec une mauvaise trou|)e de comédiens de province qui , par la promesse de jouer ses o|)éras à Paris, avaient horriblement compromis ses écus. Mais, arrivé dans la grande ville, les comédiens s'étaient envolés avec ses illusions, et, seul dans le désert de pierres enfumées, regrettant bientôt les soins de sa mère et le soleil de son pays, il s'abandonnait avec une douloureuse insouciance aux fantaisies de la destinée , chantant pour se distraire, et, connue Sterne, pleurant quelquefois pour se consoler.

Ce récit simjjle 1 1 vrai loucha mislress \\ — ; elle n'eut pas de |)eine à accorder toute sa confiance au jeune musicien.

Ce premier jour .Arezzo voulut s';issurcr de rinlelligencc nuisi-

VOVAlIt; .\ MA I km; IKK. -il).-.

caK' (le son écolirro. l-ucy lU' savait |)as iiiaiidrliosc , mais <Hi' avait les iiuMllciirs instincts et l)i';jayait déjà la nuisi(|n(' ctjnnnc un l'nl'ant qui parle sa lanyue nialernelli'. Klle cliantait mal : mais que lie magies inconnues dans son eliant ! que de perles et que de larmes dans sa voix! Aie/.zo, en l'écoutant , oubliait son lôle et s'enivrait des mélodies étranjjes qu'tdle jetait sans ordre et sans art. Il voyait flotter devant ses yeux les confuses es|)érances, les craintes infinies, les chimères couronnées de roses, les pâles dcsencliaulemcnls; car le chant de Lucy était l'évocation de ces gais et tristes fantômes.

Après la seconde leçon , mistress W — avertit .Are/zo ([u'elle parlait avec sa fille pour la campagne. Les beaux jours étaient revenus, et les deu.x exilées devaient attendre l'hiver à Meudon. — Ainsi, dit mistress W — , vous viendrez à notre solitude, qui est charmante : nous avons un parc, nous avons de l'eau, des arbres, du soleil; tout cela vous rappellera \a|)ies.

C'était un jeudi. Arezzo promit d'aller à Meudon le samedi suivant ; mais le samedi, le pauvre diable, qui n'avait plus un sou, ne voulut pas se mettre en route , craignant d'être surpris par la faim ou plutôt craignant d'avoir l'air adamé. A Paris, grâce à ses laçons aimables, il dînait de|)uis quehjues jours à l'hôtel en disant qu'il payerait le lendemain, mais le lendemain ne venait pas.

Vers le soir, son ancienne voisine le surprit tout en larmes; elle venait se plaindre de son oubli ; sa jeune maîtresse l'avait attendu deux grandes heures, et mistress W — le priait de ne plus être si capricieux. Kt, pour achever de remplir sa mission, la blonde (iilo de \ illers-Cottcrets remit entre les mains du jeune musicien dix pièces de vingt francs, en attendant mieux, pour les leçons passées ou à venir.

A son premier voyage à Meudon, Arezzo fut gracien.sement •accueilli. « Ah! c'est vous ! " lui dit Lucy avec un sourire plein de candeur. Après la leçon, mistress W— l'emmena dans le parc et lui lit admirer toutes les coquettes beautés de cette frivole solitude. On parla beaucoup de paysages du Nord et du Midi ; à propos d'une fontaine, on alla jusqu'à la mer : je ne sais où l'on s'arrêta.

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Quelques jours après , en chantant avec gaieté la cavalinc de la \orma, Afezzo s'arrêta soudain. — Il veuait de voir, à travers un fichu de dentelle, sur le sein ému de Lucy, un petit bouquet rustique à demi fané, que, par mégarde, il avait laissé l'avant-veille sur le piano; — mais, en réfléchissant un peu, il accusa sa vanité. — Je suis un fat, pensa-t-il; toutes les fleurs ne se ressemblent-elles pas ? — Et il se remit à chanter, sans oser toutefois regarder Lucy, qui penchait languissamment son front rêveur.

MistressW — survint et baisa les cheveux brunissants de sa fille; et , comme par distraction , elle souleva doucement le bouquet qui troublait Arezzo. — Voyez, monsieur, quel enfantillage! ditelle en efFeuillaut une primevère flétrie; ma fille a, Dieu merci! vingt parures de reine. Quand j'ai vendu ma boutique de James- Square , je lui ai réservé un magnifique collier de perles. C'était bien la peine, n'est-ce pas ? Voilà ma petite folle qui se pare de fleurs fanées. — Toutes les femmes ont l'amour des contrastes , murmura Arezzo en tourmentant d'une main tremblante les touches du clavier.

Lucy, muette et immobile, suivait du regard les feuilles éparpillées de la primevère, et respirait avec un charme infini le parfum vieilli du bouquet. — Les fleurs que j'ai cueillies ! pensait Arezzo. Et comme il n'avait osé les regarder : — Pourtant c'est impossible! — Et, ne pouvant étouffer son agitation; il se leva , salua et sortit , dévoré par le doute.

Le surlendemain, comme il arrivait plus tôt que de coutume , il trouva Lucy toute seule au salon. Elle était pâle et sombre ; elle avait le front voilé de langueur et de mélancolie. A la vue d'Arezzo elle se leva avec une vague inquiétude. — Vous n'avez pas rencontré Lisa, monsieur? Cette fille est folle ; voilà deux heures que je l'attends. Vous me voyez dans un négligé impardonnable. — Vous êtes charmante ainsi , murmura Arezzo.

Lucy rougit , et le jeune musicien eut si peur de l'avoir blessée qu'il eut un pou le désir naïf de s'excuser : — Depuis hier, repritil, me voilà presque fou. Je suis allé entendre Don Juan ; cette nuit je n'ai pu dormir. J'étais au milieu d'un concert fantastique ; il me semblait que les archanges m'environnaient avec leurs harpes

d'or, et do Paris à Meudon je n'ai cessé d'eutendrc ces célestes sérénades.

Arezzo secoua la tète pour se délivrer des échos de Mozart ; et se penchant sur le piano , il s'abandonna à tout son délire musical. Ce fut un magnifique délire qui jeta des pluies de roses et de diamants. Lucy, qui d'abord écoutait avec distraction, fut bientôt saisie , enivrée , éblouie. Elle s'avança rapidement auprès d'Arezzo ; l'œil brillant , la bouche émue, la gorge palpitante; et, se laissant tomber sur un fauteuil, elle pencha mollement la tête sur son épaule, comme une femme qui s'évanouit.

Arezzo, qui ne la voyait pas ou peut-être qui faisait semblant de ne pas la voir, poursuivait avec passion ses charmantes fantaisie. Enfin, s'étant tourné vers elle, il fut effrayé de sa pâleur et de son abattement. — Vous souffrez? dif-il d'une voix tremblante.

Elle essaya vainement de parler et de sourire. Plus effrayé encore , Arezzo ouvrit la fenêtre. — Vous appelez le ciel à mon secours , dit Lucy en respirant.

Elle tourna la tète vers le parc et poursuivit : — Maman est bien lente à revenir !

Arezzo, embarrassé, revint au piano et se mit à chanter, sans penser à ce qu'il chantait, la romance de Chérubin dans // iXozze di Figaro. Retombée dans l'extase , Lucy regarda le chanteur d'un œil allangui ; et, pour cacher son trouble, elle détourna encore la tête et sembla poursuivre son rêve sous les vertes et frémissantes arcades du parc. — Un beau soleil de mai ! murmura Arezzo en finissant de chanter.

Et, tout en disant ces mots, il songeait au soleil du golfe bleu, il songeait qu'au dernier mois de mai il adorait une grande dame de Naples qu'il avait rencontrée à San-Carlo durant une averse. — Que vous êtes heureuse, poursuivit-il d'un air rêveur, que vous êtes heureuse d'avoir ce parc charmant pour vos promenades ! Des tapis d'herbe , des rideaux de feuillage , un orchestre agreste; voilà tout ce que je demande à Dieu pour l'éternité. — C'est le seul attrait de notre solitude, dit Lucy d'une voix étouffée et pénible ; il y a tout au fond , en face de la petite porte de sortie, une sombre allée de tilleuls où je me promène souvent le soir

pour rêver à l'Angleterre... Ces heures de tristesse et de solitude sont le.s meilleures que j'aie passées. Je regarde les étoiles , j'écoute les l'eniiles, et mon âme s'envole avec délices. — Oh! oh! voilà une Anglaise romanesque ! pensa Arezzo. — Hélas ! dit-il tristement, moi j'ai fout simplement les rues de Paris pour promenade et ma fenêtre pour solitude.

En parlant, Lucy avait détaché sa main du fauteuil. Tout d'un coup, par un brusque mouvement, elle offrit à Arezzo une vUï qu'elle venait de prendre à sa ceinture. Le maître de musique regarda d'un air effaré la blanche main de Lucy : il voulut la saisir ; mais ayant aperçu la clef et devinant que c'était la clef du pare, il demeura indécis. La foudre eût passé devant lui sans lui causer une pareille émotion. Ses lèvres blanchissaient, son cœur battait à se briser. Cependant Luoy était toujours adorable de candeur ; en la regardant il devina qu'aucun nuage n'avait passé sur la blanche chasteté de son front. Cette clef qu'elle offrait sans rougir, c'était la clef de son cœur et non de sa vertu ; elle aimait sans doute, mais son amour n'avait pas touché la terre du bout des ailes ; elle voulait rêver à deux dans la sombre allée où elle avait tant de fois rêvé seule : voilà tout. Les anges les plus purs ne l'eussent pas condamnée. Arezzo voulut enfin prendre la clef, mais il était trop tard : comme il avançait une main craintive , la clef tomba à ses pieds; et Lucy, tout abattue, la tète courbée sous le repentir, le cœur brisé comme si la clef l'eût frappée en tombant, jeta au musicien pétrifié un triste regard où il y avait de la colère, du mépris et de la douleur. Il ramassa la clef et s'enfuit. Toute cette scène s'était passée en quelques secondes , et Sterne seul vous l'eût bien racontée.

En franchissant le seuil du vestibule, Arezzo eut le cœur déchiré par un regard sinistre de la pauvre Lucy; tout effrayé, tout éperdu et tout haletant , il s'élança vers le bois de Meudon , où il suivit le sentier le plus touffu, comme pour se dérober à tous, au soleil même. Durant une heure il alla devant lui sans dessein et sans pensée, ou plutôt égaré par des desseins et des pensées sans nombre. Le premier |)assant qui le rencontra se détourna de lui en pâlissant et le suivit longtemps du regard avec inquiétude. En

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effet, Arezzo avait l'œil hagard, la démarche d'un fou, la mine tragique d'un malheureux qui cherche un arbre pour se pendre. Le soleil se coucha, et les vapeurs flottantes de la nuit surprirent le musicien sur la lisière du bois. Sans qu'il s'en doutai, il avait faim depuis longtemps, et la faim le conduisit dans Meudon , au premier cabaret venu , où il prit un mauvais repas. Quand il sortit du cabaret, la nuit élait obscure; au-dessus des (oits la Iiuic nionlrail à peine sa corne d'argent au travers des nuages rapides. Il s'avança lentement vers le logis de mislress W — , se détournant à chaque rencontre, tressaillant à chaque bruit. Quand il fut dans les champs qui séparent le village du parc, il reprit un peu de calme et de sérénité, il recueillit les mille pensées qu'il avait eues depuis midi, il ressaisit toute sa raison, et s'asseyant au pied d'un arbre, devant un champ de seigle en fleur dont les épis ondoyaient comme un fleuve, il voulut réfléchir de toutes ses forces, mais la rêverie revenait sans cesse. Il voyait apparaître Lucy dans le vague de la nuit, pâlie encore sous les mornes clartés de la lune; la triste amante venait avec sa nonchalance accoutumée lui dire sa tendresse , et saisi par le vertige , il se jetait à ses pieds avec adoration plutôt qu'avec amour. Car, à ses yeux, la blanche Lucy n'avait rien de terrestre ; c'était un ange qui se trouvait par méprise au milieu des femmes ; il n'avait jamais rien vu d'aussi diaphane. Sa main, murmurait-il, je la briserais en la touchant, ses yeux, je les fermerais à jamais au premier baiser. Si ce n'est plus un ange, ce n'est pas encore une femme; c'est une enfant qui n'a pas entendu l'heure d'aimer; je n'irai pas dans le parc : ce serait une profanation.

Arezzo regarda longtemps la petite clef; il leva la main pour la jeter dans le seigle , mais la main retomba avec la clef. — Je divague un peu, reprit- il avec un profond soupir. Miss Lucy est tout simplement une jeune fille de dix-sept ans qui marche sur la terre comme toutes les autres; elle est amoureuse d'un pauvre diable de musicien; après tout, c'est une fantaisie assez commune ; elle m'a offert la clef d'un parc où elle se promène , cela prouve sa confiance en moi et peut-être en elle-même. — Arezzo se leva et avança de quelques pas vers le parc. — Je n'aime pas

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miss Lucy... Et, réfléchissant un peu : — Ma foi, mon cœur n'eût pas dit cela aussi vite que ma bouche.

Il arriva en chancelant à la porte du parc; il s'appuya contre la muraille et regarda le ciel comme pour interroger Dieu ; le ciel était redevenu clair. Il écouta de tontes ses oreilles : il n'entendit que le frémissement du feuillage et le battement de son cœur. Enfin, las de combattre, il mit d'une main agitée la clef dans la serrure, et, après avoir doucement et lentement ouvert la petite porte, il marcha vers l'allée de tilleuls avec des tressaillements sans nombre.

Lucy n'y était |)as; Lucy ne vint pas.

Vainement il la chercha sous les arbres , dans les bosquets. Après une demi-heure toute pleine d'agitations, il sortit presque joyeux; il referma la porte en respirant, et jeta la clef, par-dessus la muraille, vers l'allée de tilleuls. — Ainsi, dit-il en reprenant son insouciance et sa liberté, je me délivre de celte fatale clef, et je prouve à miss Lucy que je suis venu : maintenant je m'en lave les mains.

Quand il eut dépassé Meudon, quand son oppression se fut dissipée, il s'écria avec enthousiasme : — 0 Lucy! que vous êtes belle !

Et il se mit à regretter de ne pas l'avoir vue dans l'allée solitaire. — Insensé ! et j'ai dit que je ne l'aimais pas !

A son retour à Paris, Arezzo était devenu éperdument épris de miss Lucy. Il eut maintes fois le désir de retourner sur ses pas, de franchir le mur du parc et de ressaisir la clef II succombait sous la fatigue et l'émotion ; il s'endormit , mais sans perdre les songes caressants de celte aventure romanesque.

Le surlendemain, il était pâle comme la mort quand il franchit le seuil du logis de mistress W — . La femme de chambre vint à lui avec inquiétude. — Oh! monsieur Arezzo, de grâce, allezvous-en tout de suite, et gardez-vous bien de revenir. Madame est furieuse ; elle vous accuse d'avoir tué sa fille ; elle n)'a presque chassée ce matin.

Et poursuivant d'un air mystérieux : — Vous ne savez pas? Cette pauvre miss Lucy est bien malade; je la veille de tout mon cœur... Ah! monsieur, si vous saviez...

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Un batlonicnl de porte fit bondir Lisa. — Madame ! dit-elle avec terreur.

Elle fit signe à Arezzo de partir, et s'envola à l'autre bout du corridor. Arezzo sortit , à demi brise par cette secousse ; il suivit le premier cbemin venu, et se mit à battre la campagne de l'esprit et des pieds. Jusqu'au soleil coucbant il tourna autour du parc de mistress W — comme la phalène autour de la lumière ; mais, dès les premières ombres, il alla s'appuyer contre la petite porte, ci y demeura jusqu'au milieu de la nuit dans une torpeur profonde , regardant par les interstices de cette porte , écoutant sans y rien comprendre les rumeurs endormantes des champs. 11 passa le reste de la nuit dans une auberge de Meudon, et le lendemain il erra comme la veille ; mais le lendemain sou came réveillée fut sensible à tous les déchirements de la douleur, son cœur ranimé s'alluma aux lèvres ardentes de l'amour. Il aimait Lucy comme on aime sa première maîtresse quand elle est noble et belle, et même quand elle n'est ni noble ni belle; car le premier amour a tous les éblouissements. l ainenient il essaya de voir la femme de chambre, qui ne sortit pas ce jour-là; vainement il envoya sous les fenêtres de Lucy un joueur de vielle qui joua des airs chers à la pauvre malade; la fenêtre s'ouvrit, on jeta quelques sous au joueur, et encore ce ne fut pas Lucy.

Enfin sept grands jours se passèrent pour Arezzo dans tous les tourments de l'attente, dans tout le martyre de l'amour, dans toutes les angoisses du désespoir.

Un soir, la nuit était sombre, le ciel se voilait, l'éclair sillonnait l'horizon. Arezzo s'avançait lentement vers la petite porte du parc, conduit par l'habitude plutôt que par l'espérance, quand tout à coup sur le chemin il fut surpris par l'apparition d'une ombre. Il devina que c'était Lucy ; il courut à sa rencontre. Elle chancelait et s'appuyait à tous les arbustes du sentier; elle était pâle comme une mourante, et, ensevelie dans une grande pelisse de soie , on eût dit qu'elle sortait du cercueil. Elle respirait avec amertume les restes desséchés du bouquet de primevères. A la vue d'Arezzo, elle rejeta son capuchon sur ses épaules et inclina languissamment la tête. Arezzo l'atteignit bientôt et lui saisit la main

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avec lemliTsse : la l)laiic'lio main de Lucy n'opposa autiino résistance, mais sembla insensible. Ils entrèrent silencieusement dans le parc. Arrivée sous les tilleuls, Lucy s'arrêta soudain plus alfaiblic et plus chancelante. — Mon Dieu! qu'avez-vous donc? dit Arezzo avec effroi. — Vous m'avez tuée ! murmura-t-elle d'une voix éteinte.

Et sa main s'échappa de celle d'.Arezzo. — Hélas ! je le sens bien , je ne suis déjà plus que l'ombre de moi-même.

El elle soupira et poursuivit en souriant : — Comme dit le poêle anglais, la mort a soufflé sur moi; je la respire j)artonl, jusque dans ce bouquet que j'ai fané sous mes lèvres.

Toute défaillante, Lucy se laissa tomber sur un banc de pierre. Tout éperdu, Arezzo tomba agenouillé devant elle. — Mourir! dit-il d'une voix sombre, mourir! Pourquoi, mon Dieu? — Pourquoi!... La clef que vous avez laissé tomber ma frappée au cœur... On ne guérit pas de ces blessurcs-là. ..

Et après un silence : — Aujourd'hui , pour la dernière fois , je suis venue sous ces tilleuls bien-aimés, peut-être dans l'espérance de vous y voir... l'amour m'a conduite par la main, car je vous l'ai dit, je ne veux pas vous le dire... je vous aime... Mon Dieu ! suis-je donc coupable d'aimer? N'envoyez -vous pas la rosée à toutes vos fleurs? Suis-je donc une fleur maudite? — Oui, monsieur, je vous ai trop dévoilé mon cœur; mais fout ce qui passe dans mon cœur passe aussi sur mes lèvres; et puis, pourquoi vous cacher ce que j'avais avoué à Dieu? ce n'était pas là un bien grand péché...

Elle sourit encore et reprit avec mélancolie : — Et pourtant c'a été pour moi un péché mortel... car j'en mourrai, je le sens bien. J'étais une pauvre fille toute chancelante au milieu du monde, l'amour devait me relever ou ni'abattre, et c'est fini... Ah ! si vous m'aviez tendu la main !

Arezzo, accablé, pressait tendrement la main de Lucy sous ses lèvres émues. — Je perds la tète, reprit-elle en s'agitant un peu. Mon Dieu, pardonnez-moi mon aveuglement; mais, puisque vous m'avez punie, vous m'avez pardonné. — Hélas! dit tristement Arezzo, c'est à moi de demander pardon.

Lucy le regarda d'un œil brillant; bientôt elle sembla sortir d'un

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rèvc, et, plus abatlue encore, elle nummira avec une voix glaciale : — Pourquoi donc êtes-vous venu , puisque vous ne m'aimez pas?

Arezzo la contempla avec une adoration religieuse : — Mais je vous aime de toute mon âme ! — Vous m'aimez ! dit Lucy en s'animant ; n'est-ce pas un mensonge? De grâce, dites-moi toute la vérité. Vous m'aimez , et vous me laissez mourir en silence ! Mais votre amour m'eût sauvée! déjà je me sens revivre, mon pauvre cœur tressaille d'espérance. Vous m'aimez ! Oh ! si vous saviez comme cela me fait du bien !

Lucy laissa tomber sa tête sur le sein d'Arczzo. — 0 Lucy ! je me crois indigne de vous aimer , mais je sens que l'amour élève les plus petits jusqu'au ciel. — Oh! oui, s'écria Lucy avec égarement.

Et durant plus d'une minute ils restèrent tendrement appuyés l'un sur l'autre, immobiles et silencieux comme s'ils eussent craint de chasser le rêve , de voir s'évanouir l'enchantement.

La brise secouait autour d'eux toutes les ivresses du soir, la lune s'était amoureusement voilée, les branches frémissaient de toutes leurs feuilles.

Mais cet instant de pures délices passa rapide comme l'éclair, comme le son de la cloche, comme le parfum de la pervenche. Arezzo ayant parlé de la joie des anges que Dieu leur préparait, le charme se dissipa soudainement pour Lucy, car elle se souvint qu'elle allait mourir.

Elle se détacha lentement des bras d'Arezzo et dit avec amertume : — De la joie ! je vais en chercher ailleurs.

Et elle contempla le ciel, et, aux rayons de la lune, Arezzo vit deux larmes déborder ses beaux yeux; la première tomba brûlante sur sa maiu, l'autre arrosa la joue de Lucy. Exalté par la poésie de sa douleur, il sécha rapidement cette larme sous ses lèvres ardentes. Ce baiser fut léger comme le frôlement d'ailes d'un oiseau; l'àme d'Arezzo plutôt que ses lèvres avait passé sur la joue de Lucy. Elle fut à peine émue par ce chaste baiser , et , secouant la tête avec une tristesse inexprimable, elle murmura : — Il est trop tard.

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A cet instant, la voix tU- niislrcss U — lotoutil sous les tilleuls.

— C'est maman qui nra|ij)elle, dit Lucy.

Arezzo lui ressaisit la main en murmurant : — A demain.

Lucy appuya encore son front sur le sein d Arezzo, et avec un soupir : — Adieu, répondit-elle.

Et elle s'éloigna lentement, lentement, comme une amante qui luit à jamais le lieu du rendez-vous.

Arezzo la suivit d'un regard désolé; il la perdit de vue sous une charmille, il la revit sur le perron, elle disparut encore.

Il sortit du parc en pleurant. La nuit s'avançait quand il revint à Paris. U eut à peine une heure de sommeil, car, aux premières blancheurs de l'aube, il fut réveillé par un de ces rêves terribles que Dieu nous envoie dans toutes les secousses de notre vie. Il avait retrouvé Lucy dans un sépulcre, et, détournant les plis du linceul, il avait vu une clef ardente qui dévorait le cœur de la pauvre enfant.

Dès le soleil levant il se remit en route pour Meudon en suivant 1 e cours de la Seine : il se décidait à braver tous les obstacles pour revoir Lucy. Au-dessus de Grenelle une troupe de corbeaux lui jeta au cœur de sinistres croassements. Il était depuis longtemps aguerri contre les augures ; cependant ces croassements , qui ranimaient son mauvais rêve, firent évanouir sa dernière espérance.

— Je ne la verrai plus, dit-il en levant les yeux au ciel.

l ers huit heures du matin il arriva chez mistress W — avec cette morne fierté que donne la douleur; il était pâle, il était sombre, il avait les lèvres blanches et les yeux égarés. Trouvant les portes ouvertes, il s'élança dans l'escalier : il revit Lucy; — mais Lucy était morte.

Mistress W — , qui, malgré les prières d'un vieux médecin, voulait épuiser ses larmes au lit funèbre de sa fille, accourut vers Arezzo en gémissant, se jeta dans ses bras avec égarement, et, laissant éclater tout son désespoir, lui dit d'une voix brisée :

— Elle vient de mourir, ma pauvre Lucy... ma seule enfant!... Cette nuit elle m'a tout confié : vous l'avez tuée, monsieur! Vous l'avez tuée, et pourtant je vous remercie... Vous remercier!

Mistress W — recula par un mouvement nerveux, saisit dans sa

poche la petite clef du parc, qu'elle-même avait ramassée dans l'allée de tilleuls , et , la jetant aux pieds d'Arczzo avec le délire de la douleur, elle poursuivit ainsi : — Maintenant qu'elle est morte, allez-y : vous trouverez sa tombe!

Et quand ma voisine eut raconté cette histoire :

— Et vous , lui donnerez-vous la clef? lui demandai-je.

— La clef à Arezzo ? Nenni , nenni.

— Pourquoi?

— Parce qu'il ouvrirait la porte maintenant.

— Vous avez raison — et c'est pour cela qu'il faut lui donner la clef. — Ne calomnions pas nos semblables. Joseph, si justement vendu par ses frères, n'a peut-être laissé son manteau, ou sa tunique, ou son haut-de-chausses es mains blanches de madame Putij)har, que pour avoir l'occasion d'y retourner le lendemain.

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