VOYAGE A LA RUE SAINT-DENIS
Le dirai-je, oserai-je le dire? depuis longtemps je suis inquiété par une fantaisie bizarre. Pendant que d'autres, moins aventureux, me parlent d'aller à Rome, à Alexandrie, à Conslantinople, au Mogol, dans les îles Marquises, je me promets de saisir la première échappée pour faire un voyage dans la rue Saint-Denis. Pourquoi vous étonner tarit? Je n'ai jamais vu la rue Saint-Denis, mais j'en ai beaucoup entendu parler. Ce voyage n'est pas trop long, on peut en revenir. Je vais donc, ne vous déplaise, me hasarder dans ces peuplades inconnues.
S'il faut en croire une vieille histoire de Sauvai, la rue Saint- Denis aurait été, même après le déluge, la rue par excellence de la bonne ville de Paris; mais peut-on ajouter foi à un historien? Si la rue Saint-Denis avait jamais sillonné le vrai Paris, est-ce que, depuis plus de dix ans que j'habite cette ville, je n'aurais point traversé cette rue, « inabordable à pied, à cheval ou en carrosse? » disait Voltaire. Voltaire avait bien ses raisons pour avancer un pareil paradoxe.
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Un jour qu'il avait touché cent louis de madame la duchesse de Richelieu, pour avoir corrigé ou loué ses vers, il s'arrêta tout enivré d'avoir une pareille sonnnc , car il n'était alors âgé que de dixsept ans ; il s'arrêta dans la rue Saint-Denis pour assister à une vente à l'encan après décès : « Quoi qu'on vende, fût-ce des vers non corrigés, je veux acheter! " s'écria-t-il gaiement. On vendait un carrosse, des chevaux et des habits de livrée; il y avait même là un laquais sans place, le laquais du défunt, qui demandait à aller où iraient ses habits. Voltaire achète le carrosse et les chevaux ; il ordonne au laquais de reprendre sa place sur le siège; luimême se jette dans le carrosse et déclare qu'il veut aller bon train pour son argent. Il y avait un si grand embarras de voitures dans la rue Saint-Denis qu'il fut plus d'une demi-heure sans avancer. A la première échappée, le laquais fouette les chevaux de toutes ses forces, mais l'équipage du poëte accroche une lourde voiture, et Voltaire verse comme im grand seigneur habitué à cela.
Je nie suis mis en route par une helle matinée de printemps , c'est-à-dire entre une giboulée et un orage; j'ai suivi les quais , très-surpris de voir des gens de mon âge et de mon habit se diriger vers le même point. J'ai commencé dès lors à m'apprivoiser avec la rue Saint-Denis , espérant ne pas m'y trouver tout à fait étranger; mais où ne se rencontre-t-on pas, aujourd'hui que le monde est sillonné de chemins de fer et de bateaux à vapeur"? J'avançais donc avec plus de confiance; peu à peu cependant je voyais disparaître mes compagnons de voyage : celui-ci, c'était un étudiant, s'éclipsa par le Pont-Neuf; celui-là, c'était un beau du boulevard de Gand, alla fumer son cigare sur le quai aux Fleurs; ainsi des autres. Je traversai bravement la place du Chàtelet, déterminé à tout, comme Lapeyrouse. Je me trouvai bientôt au milieu d'un autre monde, qui n'a de commim avec le nôtre que les Omnibus. J'avais trop compté sur mes fines semelles; pour marcher dans la rue Saint-Denis, quels que soient le temps et la saison, il faut armer ses pieds de bottes de province. Je fis quelques pas sans pouvoir respirer, tant j'étais ému par les clameurs des indigènes : l'un poursuivait un provincial qui montait une boutique d'épicerie à Compiègne ; l'autre insultait un charretier qui avait renversé au pas-
sage une pyramide de sucre et accroché avec son fouet une guirlande de calicot. Le charretier me prit à témoin; pour me délivrer de ce mauvais pas, je répondis en allemand et je parvins à passer outre. Parmi toutes les femmes qui semaient la rue, j'en voyais à peine une digne par sa chaussure et sa physiouomie du beau nom de Parisienne ; toutes les autres étaient des provinciales sans grâce et sans style, mal peignées, mal coiffées, vêtues au hasard, traînant dans la boue des souliers sans forme. Pour les hommes, c'étaient des portefaix , des commis de première année et des gamins. Je fis une halte chez un épicier pour savoir quelle était la langue des naturels du pays. Il y avait une femme trônant au comptoir. «Monsieur, me dit-elle en français douteux, nous ne vendons rien au détail. — Je le sais, madame, aussi je viens vous demander mille kilos de thé Pekoa : j'en prends tous les soirs, je voudrais profiler de l'escompte. — Très-bien, monsieur, asseyez-vous; mais je ne connais pas le Pekoa; est-ce du sucre de betterave ou du sucre colonial? — C'est du sucre de pomme, madame. Mais dites-moi, ètes-vous contente du commerce? — Non, moi>sieur, le commerce ne va pas. » A ce mot, je reconnus que j'étais en plein Paris.
C'est la bonneterie qui abonde dans la rue Saint-Denis, qui est .surtout la rue des bonnets de colon.
Je me remis en route , déjà passablement ennuyé de ne rien découvrir de plus pittoresque. Des maisons, encore des maisons, toujours des maisons, et quelles maisons! pas d'air, pas de soleil, pas même de fleurs sur les fenêtres. A quoi bon des roses et des verveines dans une rue oii l'on ne prend pas le temps de dormir ? D'ailleurs les fleurs sont le sourire du luxe; or jamais le luxe n'a osé se montrer dans la rue Saint-Denis; jamais la marcliaude de violettes, cette pauvre créature d'heureux présage qui vend poui' un sou le sourire du printemps, n'a mis le pied dans la rue Sainl- Donis. On vend des violettes partout, jusque dans le faubourg Sainl- .lacques; le jjeuple achète des fleurs et recherche le soleil; mais dans la rue Saint-Denis on ne veut de fleurs et de soleil que pour les terres qu'on a achetées ou qu'on acliètera.
L'origine de la rue Saint-Denis est connue celle des Cliinois : elle se perd dans la nuit (h's temps, ti'élail d'abord une cluuissée.
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une bouryade s'éparpilla sur la chaussée, la chaussée devint une rue, celle rue prit le nom de l'abbaye de Saint-Denis, d'autres disent de saint Denis lui-même, qui avait souvent passe par ce chemin.
A peine le hasard l'eut-olle tracée, qu'elle fut surnommée la rue par excellence; en effet, pendant bien des siècles, la rue Saint- Denis fut la première rue de la capitale de France. Les rois et les reines y passaient en triomphe, soit au retour du sacre, soit au retour de la guerre. C'était encore par cette rue qu'ils allaient au tombeau. Le grand et le petit commerce de Paris y ouvrirent des boutiques et y élevèrent des entrepôts; pendant cinq ou six siècles, la Bourse, la rue livienneet Tortoni se trouvaient tout simplement rue Saint-Denis.
Enfin, voilà un monument qui m'apparaît : la Fontaine des Innocents. Mais par quel chemin vais-je aller jusque-là? comment traverser cette haie de femmes qui font des bouquets de cerises tout en parlant la langue de Vadé"? Cette fontaine est l'œuvre de Pierre Lescot et de Jean Goujon ; que dire de plus à sa louange, si ce n'est qu'elle est infatigable à désaltérer les indigènes qui l'entourent. Un cimetière a fait place à un marché; cependant le cimetière était plus gai que le marché. En effet, le cimetière des Innocents a été le Palais-Royal de nos aïeux. Ce lieu choisi s'appelait les Charniers. Nicolas Flamel et le maréchal de Boucicaut l'avaient fait bâtir à leurs frais. Les morts étaient abrités par les vivants; sur chaque tombe une marchande de rubans, de dentelles, de colifichets, de fanfreluches, étalait gaiement sa marchandise en souriant au chaland. Jamais on ne s'était si bien familiarisé avec la mort; ces comptoirs d'un nouveau genre étaient sans cesse assiégés par les beaux oisifs du temps. On faisait l'amour aux Charniers comme dans un bazar; on s'y donnait rendez-vous comme aux Tuileries. En 1424, les Anglais, maîtres de Paris, choisirent ce lieu pour y donner une fêle ; ils y dansèrent avec fureur la danse macabre. Il y a un siècle on y faisait des miracles.
Mais, en 1785, les idées de Voltaire sur les cimetières hors les villes ayant prévalu, on exhuma douze mille squelettes qui servirent au grand ossuaire des catacombes; on détruisit l'église, et, pour
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no pas perdre do place, on fit un niaiohé. A Paris, la vie et la mort se touchent toujours; n'y a-t-il pas un niarclié à la porte do la Morgue?
Le plus grand poëte comique du monde est né à deux pas de la Fontaine des Innocents; c'est là, dans ce coin enfumé de Paris, qu'il a poursuivi ses premiers rêves. Je croyais voyager dans un monde inconnu, voilà déjà que j'ai salué Pierre Lescot, Jean Goujon, \icolas l'iamel , Arouof et Poquelin ! Je vous défie de faire un pas dans cette ville grandiose sans fouler du pied un grand souvenir. Paris, c'est le cœur de la France qui vous bat sous la main.
J'ai vu une église , j'y suis entré pendant une averse. J'aime les églises, d'abord parce que Dieu y est, ensuite parce que la plus pauvre église renferme quelque précieuse œuvre d'art. L'église de la rue Saint-Denis s'appelle Saint-Lou Saint-tîilles; elle date du règne de saint Louis. Elle est simple et belle, d'un bon style et d'un curieux aspect. Le maître-autel est élevé sur une chapelle souterraine ; il est dominé par huit statues d'apôtres et de patriarches. La chapelle souterraine se nomme Chapelle du Tombeau; elle n'est éclairée que par un demi-jour, qui inspire le recueillement. Elle fut construite par les chevaliers du Saint-Sépulcre. Georges Cadoudal s'y cacha durant quelques jours, sous le tombeau du Christ. L'église de Saint-Leu Saint-Gillos est la plus riche on reliques; elle possède celles de sainte Clolildo, reine do France, et do sainte Hélène, mère de l'empereur Constantin ; en outre, elle possède, comme toutes les églises de la chrétienté, des morceaux de la vraie Croix, ce qui me fait tristement songer que Jésus-Christ a porté une croix bien lourde. Saint-Leu Saint-Gilles est la seule église do Paris où l'on osa faire un service pour le repos do l'ànio do la |)rincosse de Lamballo, au temps même de son horrible mort. Pou de jours après, l'église fut mise à l'encan : doux juifs, Oltevairi et Slevons, pourquoi ne pas dire leur nom, l'acholèront moyennant quelques pièces d'or. Ils en firent un magasin à salpêtre. En 1<S()2, cpiand les églises furent rouvertes au culte catholique, les doux juifs la louèrent trois mille francs pour l'amour de Dieu. Après un an do bail, voyant que les prêtres y replantaient l'étendard de la foi, ils demandèrent dix mille francs, toujours pour l'amour de Dieu, disant qu'ils ne la
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voulaicnl louer à d'aulies qu'à Dieu même. Jusqu'en I8J1, ils se firent un très-bon revenu aux frais des pécheurs de la paroisse.
Avant la révolution, l'église de Saint-Leu possédait plus d'un tableau signé d'un grand maître : au-dessus du mailre-aulel il y avait une Cène de Porbus, qui passait pour son chef-d'œuvre. R l'entrée du chœur, un grand tableau représentait d'après nature Louis XV enfant, sa gouvernante, les ducs d'Orléans et de Bourbon priant saint Leu pour la conservation du prince. Aujourd'hui, hormis un saint François de Sales sur son lit de mort, de Philippe de Champagne, un Christ de Alignard et une Visitation de Boucher, l'église ne renferme que de mauvaises copies et de pauvres originaux.
Le plus curieux tableau de l'église Saint-Leu est une Vierge encadrée de cinq médaillons. Cette œuvre n'est pas d'une date fort ancienne, mais elle est précieuse par ce qu'elle représente : c'est l'histoire au pmceau d'un événement qui arriva en 1428 dans la rue aux Ours; c'est plus qu'un événement, c'est un miracle, un miracle rapj)orté par les graves historiens du temps. Les cinq médaillons encadrant la rayonnante image de la Vierge représentent les diverses scènes de cette histoire. Dans le premier, on voit le soldat au cabaret qui perd avec désespoir; dans le deuxième, il frappe la statue eu blasphémant; dans le troisième, il est conduit en prison; dans le quatrième, on le juge solennellement ; dans le cinquième, il apparaît sur un bûcher enflammé en face de la statue. Le tableau est en outre parsemé d'inscriptions. Je reproduis la plus curieuse : a Cette image a été faite en 1772, en l'honneur du signalé miracle arrivé à Paris, rue aux Ours, paroisse Saint- Leu Saint-Gilles, le 3 juillet 1428, en mémoire de quoi les bourgeois de ladite rue, tous les ans à pareil jour, brûlent l'effigie du malfaiteur, qui malheureusement frappa l'image de la sainte Vierge de laquelle sortit du sang, et fut puni par arrêt de la cour du parlement, comme il est représenté ci-dessus. "
Au-dessous de ce tableau est un bas-relief des plus précieux , qui montre bien tout le génie de la sculpture du moyen âge. C'est un poème en marbre divisé en trois chants : le premier représente la cène; le deuxième, la trahison de Judas; le troisième, laflagel-
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lafion. C'est un chef-d'œuvre de sculpture naïve dû à un artiste qui avait la foi.
En face on voit encore les traces d'un beau monument funéraire de Girardon, élevé à la mémoire de madame de Lamoignon, de son fils et de son petit-tils. Les deux premières épitapbes étaient d'une noble simplicité. Pour la mère : « Elle vint au monde le 28 décembre 1576; elle mourut le 31 décembre 1G51. Le lieu de sa sépulture avait été désigné ailleurs; mais les pauvres s'emparèrent de son corps et le déposèrent en ce lieu. •■ Pour celle du fils, qui fut chanté par Boileau : « Le cœur de Guillaume de Lamoignon , par acte de ses dernières volontés, repose en ce lieu, aux pieds de sa mère; le 10 décembre 1677. » VoiLî bien le dix-septième siècle, tout y respirait la grandeur, même les épitapbes. Mais déjà nous touchons au dix-huitième siècle; voyez plutôt Tépitaphe du petitfils : « Chrétien-François de Lamoignon, fils de Guillaume, marquis de Basville , baron de Saint-Yon , avocat général du parlement de Paris durant l'espace de vingt-cinq, ans, nommé président à mortier ; il continua encore pendant huit ans à employer ses loisirs de chaque jour à terminer les procès des grands. (Pourquoi pas des petits?) Il fut habile jurisconsulte, célèbre par son éloquence, par la maturité de ses conseils , par l'affabilité de ses manières et par sa piété envers Dieu. Il cessa de vivre le 7 août 1709, âgé de 65 ans. Il ordonna que son corps fût transporté ici par les pauvres. » Que dire de cette épitaphe ? Il y aurait là toute une belle page à écrire ; mais en disant que c'est {'épitaphe d'un avocat faite par lui-même, n'est-ce pas tout dire? 0 Marie de Lamoignon, sa noble grand'mère, vous n'avez pas ordonné que votre cœur fût transporté ici par les pauvres! Et vous, illustre Guillaume de Lamoignon, qui fûtes l'ami de Racine et de Boileau , qui êtes mort entre une prière de Bourdaloue et une oraison funèbre de Eléchier, vous n'avez ordonné qu'une chose simple et chrétienne : " Que mon cœur repose aux pieds de ma mère ! »
N'oublions pas en passant deux églises qui vieuneut de disparaître ; à peine s'il reste, à cette heure oîi j'écris, un pan de mur et trois fenêtres originales de l'abbaye de Saiut-Magloire. L'hôpital Snint-.Iacques-aux-Pèlerins a disparu ; mais il n'y a pas quatre ans
qu'en fouillant le sol bénit pour les fondations d'un magasin qui a pour enseigne aux Statues de Saint-Jacques, on trouva dix statues gothiques en pierre toutes miitilces et noircies ; on reconnut encore saint Jacques à son costume de pèlerin. Quelque bon sacristain les avait pieusement ensevelies pour les préserver de la fureur des sans-culottes.
« En 1317, dit un historien, sous le règne de Philippe V, plusieurs notables et dévotes personnes qui avaient fait le voyage de Saint- Jacques de Compostelle, en Galice, mues de dévotion, délibérèrent entre elles d'édifier une église et un hôpital en la rue Saint-Denis, près la porte aux Peintres, à l'honneur de Dieu, de la sainte Vierge et de saint Jacques, apôtre, pour loger et héberger les pèlerins passant, allant et retournant de leur voyage. " Voilà l'origine de l'église. Elle avait la forme d'un parallélogramme sans bas-côtés ; la voûte était en ogive avec nervures croisées ; la nef était éclairée par six grandes fenêtres à meneaux et de style flamboyant; elle était percée d'une grande fenêtre pareillement à meneaux avec l'assise de nervures à point ogival. Outre les pèlerins, tous les jours la confrérie ouvrait les portes de l'hospice à soixante-dix pauvres et les hébergeait. L'abbaye de Saint-AIagloire existait dès le dixième siècle sur la chaussée qui conduisait de la Cité à Saint-Denis. En 1572, Marie de Médicis demanda cette abbaye pour en faire une communauté de filles repentantes. Le couvent prit le nom des Filles- Dieu et de Sainte-Marie-Aladeleine. Ce couvent fut institué par un religieux de saint François. Ce religieux, « doué d'une éloquence vive et touchante, convertit en 1491, dit l'abbé Vacher, un grand nombre de femmes de mauvaise vie. Parmi celles qui étaient filles ou veuves, plus de deux cents se vouèrent à la pénitence et à la clôture. )) Cette communauté subsista jusqu'en 1793, mais non pas grâce aux Madeleines repentantes, car dès 1700 il ne s'y présenta plus que des personnes de bonne vie et mœurs. En effet au dixhuitième siècle on ne se repentait pas, on attendait bravement, dans toutes les joies enivrantes du carnaval, ce solennel mercredi des cendres, qui s'écrit avec quatre chiffres : 1793. — Avant la révolution, on voyait encore près de la porte de l'église un crucifix devant lequel s'agenouillaient les coupeurs de bourses et autres
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honuèles gens qu'on menait pendre à Montfaucon. Ils baisaient les pieds du Dieu qui s'est fait homme; ils recevaient l'eau bénite, autre baptême pour la mort, et s'asseyaient un moment à leur dernier banquet. Les Filles-Dieu leur servaient le pain et le vin avec de tendres paroles de charité et d'espérance; c'était, dit Charles Nodier, « le repas libre des anciens, adouci par les mœurs évangéliques. »
J'allais oublier le couvent du Saint-Sépulcre, ou l'hôtel de la Trinité, bâti en 1325 pour les pèlerins qui allaient en Orient ou qui en revenaient. Bientôt le saint Sépulcre étant tombé au pouvoir des infidèles, les pèlerins ne partirent plus. Que devint le couvent? En 1402, les bourgeois de Paris, menuisiers, maîtres maçons, serruriers et autres gens de piété bruyante, après avoir, les jours de fête , représenté les scènes les plus dramatiques du \ouvcau Testament, depuis la conception jusqu'après la résurrection, obtinrent du roi Charles IT, à la suite d'un procès avec la prévôté de Paris , des lettres patentes érigeant leur société en confrérie de la Passion, et lui concédant le privilège de jouer Dieu le Père, Dieu le Fils, l'autre Dieu, la Vierge, les saints, enfin tous les habitants du paradis; ils s'installèrent vers la seconde porte Saint-Denis, en l'hôtel de la Trinité. Ces grotesques parodies de la divinité étaient recommandées au prône comme de bonnes œuvres. Les fidèles sortant des vêpres se précipitaient vers la Trinité; l'affluence était gi-ande ; les théâtres d'aujourd'hui n'offrent pas souvent à leurs portes une queue aussi respectable. Le saint théâtre était de plusieurs étages : au rezde-chaussée l'enfer, au premier étage la terre, au deuxième étage le paradis. L'orgue et la prose des églises composaient l'orchestre : c'était là l'Opéra du quinzième siècle. Les décors et les vêtements étaient pareillement empruntés aux églises; la plus belle chasuble était pour Dieu le Père : à tout seigneur tout honneur. Le fond du paradis était peint par Guyon-le-Doux ; c'était, disait-on, le plus beau paradis du monde; Guyon-le-Doux disait lui-même, dans sa naïve admiration pour son œuvre : «Jamais ne verrez un si beau. " Dans ce théâtre, s'il y avait unité de lieu, il n'y avait pas tout à fait unité de temps. Le même mystère représentait la nativité de Noire-Seigneur et le martyre de saint Denis, qui s'en allait en vhati-
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tant jusque dans l'église, quoiqu'il eût la tête coupée, a Dans le mystère de l'Apocalypse, dit un historien du vieux théâtre, les agents de Domitien s'embarquent à Rome pour Ephèse, où saint Jean prêche le peuple, et pendant qu'ils passeront parlera l'enfer, c'est-à-dire Lucifer, Astaroth, Satan, Burgibus, que l'approche d'une persécution met en gaieté. Dès qu'ils ont pris l'apôtre, les tyrans se rembarquent avec lui pour Rome. Ici entrent en la nef et pendant leur navigation parlera paradis , c'esl-à-dire Marie, Jésus et Dieu le Père. »
Durant plus d'un siècle , les confrères de la Passion jouèrent les pieuses farces, les grotesques mystères, en l'hôtel de la Trinité. Ainsi, le premier théâtre français fut ouvert dans la rue Saint- Denis. Plus tard, le berceau de l'opéra comique et du vaudeville se trouvera à la foire Saint-Laurent, dans la rue du Faubourg- Saint-Denis; là s'épanouira dans toute sa sève la vieille et franche gaieté française. Dufresny, Regnard , Lesage, Fuselier, Dancourt , Piron, les rois immortels de l'esprit qui fait la gaieté. En 1775 ils étaient tous morts; on ne riait plus eu France que du bout des lèvres ; Arlequin ferma pour jamais son théâtre.
Depuis Louis-le-Jeune jusqu'à Louis XIV la porte Saint-Denis a fait trois haltes; elle n'était qu'une limite, grâce au passage du Rhin et à Blondel elle est devenue un monument. Sous Louis-Ie- Jeune, elle était à la hauteur de la rue de la Ferronnerie, sous Philippe-.Auguste en face du cul-de-sac des Peintres, sous Charles Va la rue des Deux-Portes.
Guyon-le-Doux , un des plus anciens peintres français, ouvrit un atelier rue Saint-Denis; de là, le cul-dc-sac des Peintres. L'histoire ne daigne pas consacrer une seule page à Guyon-le-Doux et à ses disciples. Seulement, Froissard parle de leurs peintures communes : u A l'entrée d'Isabeau de Bavière , il y avait à la porte aux Peintres (ainsi la porte illustrait ses peintres), un ciel nué et étoile trèsrichement, et Dieu par figure séant en sa majesté, le Père , le Fils et le Saint-Esprit; et là, dedans le ciel, petits enfants de chœur chantaient moult doucement, en formes d'anges; et ainsi que la royne passa, dans sa litièi-e découverte, sous la porte du paradis; d'en haut, deux anges descendirent, tenant en leurs mains une
très-riche couronne, et l'assirent moult doucement sur le chief de la royne en chantant tels vers :
Dame enclose entre fleurs-dc-lys, Roync clcs-vous de Paradis?
A l'entrée de Louis XI la fête fut des plus solennelles. Il y eut par toute la rue des fontaines de vin, de lait el d'iiypocras, et audessus de ces fontaines, les plus belles fdles de Paris, déguisées en sirènes. L'historien ne daigne pas dire si le déguisement fut du goût de ce bon Louis XL Aujourd'hui, grâce au gouvernement représentatif, la ville de Paris ne se met plus en si belle humeur pour ses fêtes nationales. Au lieu de ces fontaines de vin, de lait et d'hypocras, surmontées de sirènes vivantes dressant leur sein nu et secouant leurs cheveux flottants , nous avons une haie de gardes nationaux !
Ce fut d'une fenêtre ouverte au-dessus de la porte de Charles V que Henri IV vit délilcr la garnison espagnole : « Aies baise-mains à votre maître, leur cria-t-il; allez-vous-en, à la bonne heure, mais n'y revenez plus. "
Que dirais-je de la porte de Louis XIV ? C'est un magnifique arc-de-lriomphe qui rappelle bien le passage du Rhin par le Uoi- Soleil : on ne peut passer dessous sans se mouiller les pieds.
L'histoire de la rue Saint-Denis n'a|)prend plus rien de bien curieux. En montant dans la rue du Faubourg-Saint-Denis, on lit encore une belle page d'histoire : Saint-Lazare ! Saint-Ladre , comme disait le peuple. C'était d'abord une lépi-oserie : là, les rois de France recevaient le serment de fidélité des ordres de la ville; là, étaient déposées à la garde des lépreux, les dépouilles mortelles de nos rois et reines de France , allant à Saint-Denis pour recevoir l'ablution des prêtres du royaume, représentés par l'archevêque de Paris. Celte halle à Saint-Lazare était uu curieux spectacle, touchant symbole de l'égalité chrétienne, dit uu historien. Celle égalité chrétienne n'est-elle pas une raillerie? Fgalité chrétienne, — après la mort ! — Saint Vincent de Paul fut abbé de Sainl- Lazare et y mourul.
Sous le régime de la lerrcur, on fit de Sainl-Lazare une prison au nom de la libcrlé, comme partout ailleurs. Le peintre Robert y fut sauvé par une erreur de nom, mais André Cliénier et Rouclier y écrivirent leurs derniers vers. Saint-Lazare est devenu un refuge pour les filles de mauvaise vie. Le pauvre saint n'a jamais assisté qu'aux misères et aux douleurs de l'humanité. Ce n'était donc point assez d'avoir vécu avec les miettes de la table; après sa mort , il est le patron des lépreux , des rois trépassés et des filles de joie ; mais Roucher et Chénior ont souffert près de lui.
Me voilà à peu près au bout de mon voyage, je reviens sain et sauf tailler ma plume pour écrire sur mes découvertes. Une femme d'esprit disait, après avoir vu Lyon : « Les maisons m'ont empêchée de voir la ville. " Pour moi je puis dire : « Les passants m'ont empêché de voir la rue Saint-Denis. "
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