POURQUOI OM QUITTE PARIS
On qiiillo sa niaîlrosse pour en prendre une autre; on cherche bientôt la première dans la seconde. On quitte Paris pour chercher quelque autre pays ; — en quelque lieu qu'on aille on cherche à retrouver Paris , car Paris est à l'intelligence française ce que la femme est au cœur de l'homme.
Un beau matin on s'imagine qu'on va s'ennuyer à Paris ; im journal vous parle de la mer du \ord ; vous pensez à l'Orient et vous voilà en route — sur le chemin de fer, en poste, sur le bateau. Vous voyez des arbres qui passent , des troupeaux qui ruminent, des pigeons qui battent des ailes. — Vous allez; vous voyez des horizons clairs ou vaporeux, des villes qui ont l'air d'èli-e là à s'ennuyer depuis la création du monde. — ; Vous allez toujours — et toujours les mêmes tableaux. Vous êtes dans l'entliousiasme. l'ous regrettez dq n'avoir pas la palette d'un Claude Lorrain ou d'un Ruysdael. Vous plaignez ces pauvres Parisiens qui
VOYAGE A MA FEXÊTUK. ^«y
cliiilionl lo monde ou lisant les gazettes et ne voient le eiel qu'en passant le pont des Arts. Vous vous arrêtez dans une ville on tout ce qu'il y a de charmant vient de Paris. La première chose que vous demandez, c'est un journal de Paris. Vous vous promenez par la ville ; vous finissez par rencontrer une figure qui vous séduit; vous alliez l'admirer, quand on vous apprend que c'est une femme qui vient de Paris.
On va en Orient pour y étudier les costumes : on y trouve les Turcs qui suivent rigoureusement les modes de Paris ; on va en Allemagne pour y étudier la littérature : on y voit représenter sur les théâtres les Bohémiens de Paris, et on lit dans les journaux les Mystères de Paris; on va à Berg-op-zoom pour y étudier (il faut bien préparer son chemin à l'histitut) les danses à caractère des matelots hollandais , et on y voit danser la polka de Cellarius. — Toujours Paris, Paris partout. — De sorte que s'il me fallait répondre à cette question : — Pourquoi quitte-t-on Paris? — Je répondrais : — Pour voir Paris.
Car, il faut oser le dire, le pays le moins exploré aujourd'hui c'est Paris lui-même. Le poète dit aux philosophes : « N'allez pas vous perdre dans les mers lointaines de la métaphysique, ô vous qui mourez sans avoir fait le tour de vous-mêmes ! « Ke faudrait-il pas dire aux Parisiens qui voyagent : Pourquoi faitesvous autant de chemin avant de voyager dans Paris? L'Orient n'est plus qu'à Paris, à Paris seul sont les forêts vierges; rien de nouveau sous le soleil, si ce n'est sous le soleil de Paris.