‹ Voyage à ma fenetreChapitre 40 sur 54 · AU DELA DES ALPES · texte numérisé non relu

AU DELA DES ALPES

Ce matin , comme mon cœur n'avait rien à faire , j'ai reçu de Smyrne cette lettre extravagante :

« Je ne vous ai jamais vu par l'image visible, mais je vous vois n tous les jours sous la figure que les Muses vous ont faite ; vous » êtes loin de vous douter qu'au delà des Alpes, au delà des mers, " il y a une femme qui vit avec vous de votre pensée, de votre " rêverie , de vos sourires , de vos colères ; qui vous emporte sur ^' son cœur dans les bois ou dans les montagnes; qui le soir coni> temple l'étoile que vous contemplez, votre étoile ou la mienne.

« Qui va là? allez-vous me demander. — Moi. N'est-ce pas " assez vous dire? ne reconnaissez-vous pas ma voix? une voix que )i vous n'avez jamais entendue, mais qui vous parle d'amour. Je )> sais bien que vous êtes inquiet, car enfin je suis comme cette " apparition du bal masqué qui dit je t'aime ! et qui ne montre " pas si la bouche qui dit je t'aime est jolie. Si je n'avais pas " toutes mes dents? si j'avais un œil de travers? si j'avais les che- " veux rouges sans avoir la chevelure vénitienne ? Ne soyez pas tant

" effrayé. Si je n'étais pas si loin de vous , si les Alpes n'étaient " pas un éventail assez ample pour cacher ma rougeur, je n'ose- » rais pas vous dire ce que je vais vous dire :

« Je suis belle.

« La beauté orientale toute rayonnante avec un nuage de rêverie " allemande sur le front et dans le regard.

» Vous êtes rassuré : je ne suis pas le bas-bleu sempiternel qui » peuple aujourd'hui les cinq parties du monde de ses méditations )' poétiques et sentimentales.

» Voulez-vous que nous nous aimions à travers les Alpes ?

)' NEÏDJ.Ï.

• Smyme. Maison du juiT Salomon , marchand d'éloffes an Caravansérail »

Je répondis ceci ou à peu près :

« Madame ,

n Puisque \ous êtes belle , je vous aimerai ; mais j'attendrai 11 pour cela que l'éventail des Alpes se soit abaissé sous mes re- 11 gards curieux. Je suis heureux en attendant de vivre avec vous à 11 Smyrne , car je ne vis pas avec moi à Paris, n

J'avais écrit d'un air assez dégagé, parce que j'ai l'esprit du cœur; mais je dois avouer que cette lettre qui m'apportait un battement de cœur tout parfumé par les fleurs ioniennes m'avait quelque peu ému. Ce fut à peine si le soir je parvins à secouer cette vague inquiétude d'une passion qui s'annonce. Le soir, eu passant sur le pont des Arts, je me surpris bêtement à regarder les étoiles en songeant à Neïdja.

l'ingt jours après, j'avais tout à fait oublié l'Orient, (|iian(I je reçus une lettre dont le timbre étranger fit battre mon ccrur : Smyrne ! Smyrne I La lettre n'était pas longue ; elle ne renfermait que ces trois lignes :

« Je vous aimais quand j'ai reçu votre lettre. A cette heure, je 11 ne vous aime plus. J'ai dit à la folle du logis de rentrer an 11 logis. "

Etje voyais apparaître ileidja qiai m 'appelait au banquet de la poésie orientale

0 cœur humain ! abîme de ténèbres et de contradictions ! elle ne m'aimait plus , et moi je l'aimais.

Ces trois lignes passaient en traits de feu sous mon regard attristé. Et je voyais aussi apparaître la figure de Neïdja qui m'appelait au banquet de la poésie orientale.

— Allons, me dis-je, encore un château en Espagne qui tombe en poussière. Qui sait? cotte femme était peut-être la vraie femme, la femme qu'on a cherchée depuis la création du monde et qu'on n'a pas encore découverte. Enfin, il faut en prendre son parti. Si elle habitait la Madeleine ou la Bastille, je courrais chez elle avec une voiture à quarante sous l'heure ; mais aller à Smyrne , à ce prix-là , ce serait un peu cher.

J'allai sur mon balcon. Les nuages couraient vers l'Orient. Je regardais les nuages comme si j'allais prendre mon vol avec eux.

— Que regardez-vous donc là avec cet air contemplatif? C'était ma voisine. J'allai à elle. Je détournai la vigne vierge et

les capucines.

— Savez-vous ce qui m'arrive ?

— Vous m'épouvantez. Qu'y a-t-il donc?

— Je suis amoureux.

— Que me dites-vous donc là ? Je voudrais bien voir que xous fussiez amoureux et que ce ne fût pas de moi ?

— Est-ce qu'on est jamais amoureux à sa porte ? Je suis amoureux au delà des Alpes , au delà des mers , à Smyrne.

— Allez-y.

J'avais allumé un cigare.

— J'en suis revenu. J'y retournerais volontiers ; mais que trouverais-je en arrivant? Une bouffée de fumée.

— Tout n'est que fumée, un peu plus, un peu moins.

— Ah ! s'il n'y avait à traverser que les Alpes de la vertu.

Et je racontai à ma voisine le commencement de cette aventure invraisemblable.

— Je vous ai dit le commencement, madame. C'est à vous à me dire la fin.

— wQui sait le commencement sait la fin. Je vous conseille d'aller en Orient et de ne pas revenir comme vous êtes parti. Adieu.

VOYAGE A MA FEXKTRE.

— Adieu ! est-ce que vous vous figurez que je vais partir?

— C'est votre devoir. Quoi! uue belle femme vous écrira qu'elle vous attend, et vous n'irez pas jusqu'à elle, vous qui êtes aventureux ! Adieu, adieu , je ne veux vous revoir qu'à votre retour.

— C'est parce que je suis aventureux que je n'irai pas à Smyrne. C'est bien la peine d'aller oîi on vous attend. Ah ! l'imprévu ! l'imprévu! voilà la belle vie ! Si le dieu des aventures conduit toujours mon étoile, il s'arrangera si bien qu'un jour ou l'autre je rencontrerai N'eïdja sur mon chemin à l'heure où je ne penserai pas à elle.

XWI.

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