LA LUNE DE MIEL
Je vois là-bas uue queue de coupés, de calèches, d'américaines et de phaétons, qui m'annoncent un mariage à Saint-Thomas d'Aquiu. On est à la cérémonie. La mère pleure, — parce qu'elle se rappelle le jour et le lendemain de son mariage à elle-même; — le père pense tristement que la célébration du mariage est une messe mortuaire pour l'amour filial de sa fille ; — la mariée pense qu'elle est belle ; — le marié voit déjà les rayons de la lune de miel. — Où vont-ils aller pour la trouver dans tout son plein ou dans son croissant? La lune de miel ne luit qu'à Paris ; — aussi tous les lunatiques vont-ils la chercher à Pontoise ou à Landernau.
Un de mes amis, homme d'esprit et de loisir, qui n'est jamais parvenu à rien faire , parce qu'il attendait depuis dix ans un consulat en Orient, s'était décidé à planter sa tente à Paris.
Quoiqu'il passât pour un rêveur, il fut pris au sérieux chez un banquier du pays de la Bourse. Il faut dire que mon ami Henri Desmazures bâtissait ses châteaux en Espagne dans quelques centaines d'arpents de terre en Beauce et en Normandie.
C'était un rêveur, mais c'était un propriétaire. Le banquier lui accorda la main de sa fille, après avoir passé toute une nuit à laire des additions et des soustractions pour se convaincre que sa fille serait heureuse.
Mademoiselle MatLilde Hoffmann n'était pas précisément une jeune fille habillée de billets de banque. Elle avait, au contraire, respiré je ne sais quel agreste parfum de nature et de poésie dans l'atmosphère du trois et du cinq. Le bruit des espèces sonnantes ne l'avait pas empêchée d'entendre ces vok solennelles de l'idéal qui chantent l'hymne de l'amour à tous les cœurs de vingt ans.
Rien n'était plus rare avant le 24 février qu'un mariage de cœurs : c'était la position qui épousait les écus. Qui le croirait ? il ne faut pas seulement en accuser les pères et les mères , mais encore, mais surtout, les jeunes filles elles-mêmes. La fureur des titres, la passion de l'or avait chassé pour elles toutes les adorables chimères, tous les divins romans de la vie. J'ai entendu dire ceci à une charmante enfant qui avait à peine respiré dix-sept fois la floraison de l'aubépine : « Je ne veux me marier qu'avec un pair de France ou un agent de change. ^ C'était une confidence à une amie, qui, de son côté, ne voulait épouser qu'un prince ou un banquier.
ALidemoiselle Mathilde Hoffmann aimait beaucoup mon ami Henri Desmazures. Elle ne s'était inquiétée ni des litres (|u'il n'avait pas ni de l'argent qu'il avait. Elle l'avait vu, elle l'avait aimé, comme cela se pratiquait dans l'âge d'or. Elle était enchantée de savoir qu'il ne faisait rien, qu'il ne savait rien faire, qu'il ne voulait rien faire.
Je dirai aussi à la louange de mon ami Desmazures que ce n'était point la banque qui l'avait attiré chez le banquier.
Mademoiselle Mathilde Hoffmann lui était apparue comme une révélation de sa vie, comme une image visible de son idéal, à une fête du monde diplomatique. Elle était si blonde et si fraîche , si délicate et si suave, qu'elle semblait, dans le cercle des femmes renommées par leur beauté depuis quelque vingt ans, un |)aslel de Rosalba ou de La Tour dans une galerie de portraits enfumés par le temps.
Le mariage fut arrêté pour le 24 février. Le 23 au soir, on trouva à grand'pcine M. le maire avec son écharpe tricolore. Pendant que la jeune fille signait, M. le maire daigna faire un cours de politique et de morale. Il fit une sortie violente contre ce ramas de rien-qui-vaille , celte invasion de barbares qui ne savent boire qu'à la barrière et qui veulent abolir l'octroi.
En sortant de la mairie. AI. Hoffmann, le marié et les témoins ne trouvèrent plus leurs voitures. Pendant que M. le maire secouait l'éloquence de son écharpe tricolore pour prouver qu'il n'y avait rien de sérieux dans cette manifestation d'enfants à la mamelle, les héroïques gamins avaient chassé les cochers pour faire des barricades avec les carrosses.
La nuit, mademoiselle Malhilde Hoffmann la passa toute seule dans sa chambre à prier Dieu pour ceux qui mouraient. Le lendemain, à onze heures, Henri Desmazures se présenta chez le banquier avec un sabre et un pistolet, en escarpins et en gilet brodé, en un mot, habillé comme la veille, mais couvert de boue et les cheveux en désordre. «Mais, mon cher ami, lui dit le banquier sans détacher son regard de trois ou quatre journaux qu'il avait à la main, mon cher ami, nous ne pouvons pas nous marier aujourd'hui. — Comment, nous ne pouvons pas nous marier! qui est-ce qui a dit cela? — Vous ne savez doue pas ce qui se passe? il y a des enfants qui font des barricades. M. Mole remplace M. Guizot ; M. Thiers remplace M. Mole; M. Odilon Barrot remplace... Tout à l'heure le peuple remplacera tout le monde... — Nous n'avons pas un moment à perdre, interrompit Henri Desmazures. Où est donc Mathilde?»
Il se précipita vers la chambre do la jeune fille; elle était habillée pour la cérémonie. «.'Ih! Malhilde, que vous êtes belle! Courons à l'église , car dans une heure il serait peut-être trop tard. Ne me laissez pas plus longtemps dans le flux révolutionnaire qui emporte Paris, l oyez, je me suis battu comme un enragé ; si j'avais
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de l'orgueil, je dirais comme un gamin. Demain la n'i)iil)liquc , mais aujourd'liui l'amour. »
Mademoiselle Hoffmann se jeta tout éperdue sur le cœur de Henri. « De grâce, dit-elle, emmenez-moi loin d'ici, au bout du monde si vous voulez. — Oui, Malhilde, mais il faut vous habiller tout autrement, car nous n'arriverons à l'église qu'en franchissant les barricades. «
Une heure après , le curé de leur paroisse leur donna la bénédiction en toute' hâte , dans une petite chapelle consacrée aux araignées. «Maintenant, dit Henri à Malhilde, pendant que votre père, entouré de ses amis, est là qui discute avec le sacristain, envolons-nous comme des oiseaux amoureux, allons nous percher sur quelque locomotive enflammée, qui nous emmènera plus vite que le vent, je ne sais où, mais dans im pays où l'on puisse savourer pacifiquement le miel de la première lune. »
Henri et Malhilde prirent le chemin de Rouen, et fouette, chauffeur! — Les deux amants partirent au galop d'une locomolive baptisée du matin la République ! et, par la fenêtre de leur wagon, ils assistèrent au sauve-qui-peut général. Les morts vont vite, dit la chanson de Biirgcr, mais les courtisans déchus vont plus vite encore.
Ainsi virent-ils passer devant eux tout ce qui avait été la cour et la polilique pendant près de vingt années, — sombre chapitre d'histoire qui se déroulait sur un grand chemin , — dernier conte inachevé de rois et de reines : Il était une fois...
Les deux amants arrivèrent le soir au Havre d'où ils s'embarquèrent pour Londres , mais au débarquement à Southampton on les effraya par les meetings. Ils revinrent au Havre. A leur retour, ils aperçurent, se dirigeant vers un bateau à vapeur isolé, un vieux monsieur qui ressemblait prodigieusement à une pièce de cent sous. Henri et Mathilde s'arrêtèrent aussitôt avec respect. C'était la monarchie qui abandonnait la lerre de France. Ils saluèrent.
Ils ne voulurent pas aller à Bruxelles, cet antipode de Clichy,
où le soleil est toujours couché pour nos débiteurs, car des bruits, vrais ou faux, de contrefaçon révolutionnaire leur arrivaient de tous côtés, même de la Hollande, où le peuple demandait un peu et où le roi accordait beaucoup.
Cependant, comme il fallait bien aller quelque part, ils allèrent en Suisse, le pays classique des lunes de miel. «La Suisse est une république, se dirent-ils, par conséquent nous n'avons pas à craindre qu'elle se mette en république.» Confiants dans cet espoir, Henri et Mathilde louèrent un chalet au flanc d'une montagne, un chalet tout neuf, mignard et découpé à jour comme un panier de bois blanc, où ils installèrent leur amour sous la protection du landman et de l'antique paix helvétienne. Mais à peine étaientils dans le chemin, après avoir un peu erré au bord des lacs, dans les herbes et sous les arbres frémissants, qu'ils aperçurent un groupe de nationaux armés qui farandolaient alentour ! Ils étaient à Neuchâtel en pleine révolution !
Alors ils tournèrent leurs regards vers l'Allemagne.
« Partons pour l'Allemagne! dirent-ils en soupirant; là, tout le monde n'est occupé que de valse et de métaphysique ; à travers les brumes ondoyantes de Prague ou de Alunich, peut-être nous aussi finirons-nous par trouver le bonheur, — entre un problème et un air de violon. "
Ils partirent. Mais au beau milieu du voyage, on leur dit : «N'allez pas à Vienne, n'allez pas à Berlin; vous rencontreriez à Vienne le roi de Prusse et à Berlin l'empereur d'Autriche, fuyant tous les deux leur capitale. »
Comme leur voiture allait traverser un pont, une amazone aux cheveux flottants, jeune et d'allure martiale, belle comme la Penthésilée antique et inondant de velours un cheval nedjid, vint se jeter à leur rencontre. Le postillon n'eut que le temps de retenir les guides.
" Arrière ! « s'écria-t-clle en lui mettant sous le nez le canon d'un petit pistolet de poche ou de jarretière.
Le pauvre diable se renversa épouvanté sur son siège, tandis qu'Henri, passant la tête par la portière, reconnaissait la célèbre comtesse de Lansfeld dans l'amazone à tous crins.
« Madame , lui dit-il en souriant de son plus spirituel sourire de France, nous ne sommes ni des gendarmes prussiens ni des municipaux bavarois; ce serait tirer aux pierrots que tirer sur nous ; gardez donc votre poudre pour une meilleure occasion politique, et laissez-nous continuer notre route, s'il vous plaît. »
Lola Montés envoya un joyeux éclat de rire aux échos des montagnes , qu'ils répétèrent en vieux courtisans , — les derniers courtisans !
«Un conseil eu vaut un autre, répondit-elle. N'allez pas en Bavière : on vient de brûler mon hôtel. "
Mathilde et Henri se regardèrent avec la même expression d'étonnement.
Disant cela, la comtesse de Lansfeld piqua des deux, et, saluant les jeunes époux avec sa cravache et son sourire, — elle partit, étincelaute et rapide comme ime flèche d'or à travers un rayon de soleil.
Henri et Mathilde la suivirent des yeux pendant quelques instants, et lorsqu'elle eut tout à fait disparu dans le bleu de la Suisse, — ils se demandèrent mélancoliquement vers quel pays il leur fallait se diriger maintenant, et quel pays voudrait bien d'eux, les enragés lunatiques, les amoureux quand même ! — «Allons devant nous, » murmurèrent-ils. Et ils allèrent à travers les bois, les prés, les ravines, jusqu'à ce que le Rhin leur barrât superbement le passage. Alors ils s'embarquèrent sur le Rhin d'.AIlemagne, qui n'était plus ni le Rhin de Louis XIV et de Van-der-Meulen, ni même le Rhin de Nicolas Becker, juge de paix et poète de guerre, mais qui était bien près de devenir le Rhin de France. Une fois sur le bateau à vapeur, ils virent la procession des vieux châteaux , bannières en tète, sombres, croulants, désolés, graves comme des commandeurs de pierre et marchant lugubrement dans les roseaux, en secouant leurs robes noires, pleines de corneilles et de vautours. Les deux jeunes gens ne s'arrêtèrent qu'au Johannisberg, où ils rencontrèrent un vieillard assis sous une tonnelle et face à face avec un verre de cristal.
C'était M. do Melternich qui buvait sa dernière bouteille de johannisberg.
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«M. le ministre, lui dit Henri en saluant la bouteille avec respect, pardonnez-moi si je viens peut-être, en vous parlant, déranger l'équilibre européen ; mais nous sommes deux jeunes mariés de France, qui cliercbons une chaumière tout juste assez petite et assez fleurie pour y loger notre amour. Dites-nous s'il y a encore des chaumières en Allemagne, monsieur le ministre, vous qui savez les nouvelles mieux que les télégraphes et les journaux, n
M. de Metternich fit flamber ses yeux de diplomate avec irritation; mais, ne lisant que la candeur et l'honnêteté sur le front du beau couple, il se versa une nouvelle rasade, l'avala d'un trait et mit sa tête dans ses deux mains. « Monsieur le ministre, dit timidement Mathilde. — Je ne suis plus ministre! répondit-il. — Monsieur le prince, hasarda Henri. — Il n'y a plus de princes —
Alors, monseigneur l'Autrichien... »
M. de Metternich releva la tête et devint triste comme une ballade allemande. « Il n'y a plus d'Autriche, dit-il sourdement, les Autrichiens l'ont tuée en me tuant. Il n'y a plus de diplomatie, car j'étais le dernier et l'on me défend d'exercer. — Oh! Talleyrand, tu as bien fait de mourir! — - C'en est fini désormais du grand art des cadenas politiques , le peuple les brise lorsqu'il ne sait pas les ouvrir, et la hache est une clef qui va à toutes les serrures. Les temps mauvais sont arrivés où la parole ne sera donnée au ministre que pour exprimer sa pensée, — même lorsqu'il ne pensera rien du tout. Plaignez-moi donc, car me voilà réduit à boire ma dernière diplomatie, c'est-à-dire mon vin de Johannisberg, cette affreuse liqueur avec laquelle j'ai mystifié l'Europe entière pendant plus de soixante années. »
Et M. de Metternich se tut, n'ayant plus rien à boire ni à dire.
A partir de ce moment nous avons tout à fait perdu la trace de Henri et de Mathilde. Nous pensions qu'enfin ils avaient trouvé la terre promise, lorsque nous avons reçu la lettre suivante :
Brescia, ce 19 mars 1848.