‹ Voyage à ma fenetreChapitre 43 sur 54 · ER DA\S L^ \IE · texte numérisé non relu

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Que de fois j'ai vu apparaître ma poésie — en la fuyant ! • — ■ Comme moi, lous ceux qui ont fui le pays de la jeunesse ont laissé là-bas assise devant sa porte, encadrée de pampres et de roses, cette Muse de la famille un enfant au sein , un enfant à ses pieds. — Vision charmante qui nous arrêtait au passage pour nous dire : Où vas-tu? C'est ici qu'il faut vivre, c'est ici qu'il faut aimer la vie.

Mais le bonheur est toujours là où on n'est pas resté , — là où

on n'est pas allé, — ou plutùt le hoiihciir — s'il en est — on le porte avec soi. — Pourtant il y a des pajs pour le bonheur : Xaples, Lima, Séville, plutôt que Moscou, Xeu-Vork, Stockliolni.

Il est un sauvage et doux pays perdu là-bas dans l'Ile-de-France, entre la Champagne et la Picardie — le Vermaiidois. — C'est là que j'aurais voulu vivre, vivre de temps perdu, d'amour et de liberté. Alais tout est bien qui commence bien. J'ai bien commencé : voyez plutôt par cette page arrachée au passé.

J'étais bien jeune encore quand je descendis ma chère montagne couronnée de bruyères roses et de genêts jaunes , toute étoilée de marguerites et d'églantines, toute chargée sur le flanc de vignes généreuses aux beaux tons d'or et de pourpre. On avait jugé que l'étude était impossible à la maison paternelle, grande ruche en travail , vraie cité ouvrière. Mon père m'avait d'abord conflé à son père, autre maison bruyante où l'on travaillait peu, mais où l'on s'amusait beaucoup. C'était tous les jours des repas homériques, de gaies processions de bouteilles qui chantaient la chanson de l'hospitalité, des veillées où l'on contait, où l'on jouait, où l'on dansait et où l'on soupait.

J'aimais mieux l'intérieur plus reposé, plus simple, presque pauvre, démon grand-père maternel , qui habitait au beau milieu de Bruyères.

Mon grand-père maternel était du peuple, du peuple qui travaille, « qui laboure, comme dit l'Kcriture, son sillon d'angoisses. » Il avait fait son tour de France, un livre et un ciseau sous le bras; il excellait aux boiseries à ornements des châteaux et des églises. Il n'aimait pas le confessionnal, mais il en a sculpté plus d'un de formes sévères et charmantes. Il mêlait un peu beaucoup le profane au sacré : ainsi, dans le chœur de l'église de Bruyères, le violon tient toujours la plus belle place dans les emblèmes chrétiens : sans doute il avait étudié la langue symbolique dans les tableaux byzantins, où les anges jouent du violon pour conduire au paradis la phalange des âmes.

Après une vie laborieuse et exemplaire, après avoir servi la république avec passion de son temps et du peu qu'il avait, il arriva à soixante-quinze ans sans autre revenu que celui d'une petite terre de sa femme et celui de quelques arpents de vignes qu'il avait plantées lui-même au mont de Parmailles. Il se disait heureux et parlait de son superflu. Son supeiflu , c'était sa bibliothèque et la nature , le livre des livres , dont il savait presque toutes les pages. C'était aussi le verre de vin dont, seul peut-être dans tout le pays, il arrosait le morceau de pain réservé aux pauvres. Aussi, quoique en sa qualité de commissaire de la république il fût toujours montré du doigt comme étant de la queue de Robespierre, il était respecté par tout le monde, même par mon grandpère paternel, dont il avait pris violemment l'autorité en 178'J; car tous les deux s'étaient succédé au gouvernail de Bruyères pendant le flux et le reflux de l'opinion républicaine et royaliste.

Sa bibliothèque était un fouillis très-alléchant à l'esprit. Dès que je sus un peu lire, ce fut la forêt vierge du nouveau monde où je m'aventurais. Beaucoup de broussailles et de branches envahissantes , peu d'arbres vigoureux s'élevant dans le ciel de l'intelligence, à part Voltaire et Jean-Jacques. L'édition de Voltaire était reliée avec une lettre autographe de Condorcet, dont le sculpteur était cousin, l'areillement dans les Révolutions de France et de Brabant se trouvait une lettre autographe de Camille Desmoulins, son ami. Il avait aussi connu Saint-Just et quelques autres révolutionnaires du même pays. Le cousin Jacques , quelque temps célèbre par ses Lunes et autres ouvrages lunatiques , était aussi son cousin avant d'être le cousin de tout le monde.

Quoique le maître d'école m'eût déclaré qu'il ne fallait jamais ouvrir ni Voltaire ni Rousseau, j'avoue que je n'eus pas la curiosité de m'engager dans des livres si longs. J'allai droit aux Métamorphoses d'Ovide , traduites deux fois : en prose et en estampes. Ovide fut mon premier maître en poésie et en philosophie ; car c'est en lui que j'ai puisé cette croyance en la nature vivante renfermant Dieu. Je n'ai jamais sans battement de cœur vu la hache du bûcheron frapper un arbre, et, comme je ne sais plus quel pot'te de l'antiquité païenne, je n'ai jamais aimé à moissonner une

rose, si ce n'est pour la nieltre au tombeau dans le corsage d'une belle fille.

Je n'étais pas d'ailleurs un enfant studieux ; aucun écolier de mon àye n'était plus ardent au sortir de l'école aux jeux bruyants et désordonnés. L'école renfermait environ quatre-vingts drôles plus décidés à secouer l'arbre du procbain que l'arbre de la science. Celle petite armée , répandue par les cliamps ou par la ville, commettait des dégâts sans nombre. On jouait avec beaucoup d'Iiéroïsnn; à représenter Cartoucbe et sa bande. Si je n'étais le clief, j'étais un des capitaines toujours obéi, parce que mon grand -père était maire et qu'il possédait de beaux jardins que nous prenions d'assaut. Parmi nos dégâts, il en est un que je voudrais pouvoir racheter par quelque pénitence cénobitiquc. La vieille église avait encore en 1825 les plus beaux vitraux gothiques qui restassent dans le pays : un soir que nous ne savions plus oîi jeter nos cailloux, nous eûmes l'impiété (double impiété, puisque nous outragions à la fois l'art et la religion) de les lancer dans les pieux personnages de la Passion. Croira-t-on que cet acte de vandalisme ne fut pas puni"? On trouva dans la ville que nous avions eu raison d'abattre ces vieilleries, on se réjouissait déjà d'avoir de belles vitres claires. Peu s'en fallut qu'on ne nous votât une récompense publique. Le curé lui-même ne vit là ([u'une gaminerie sans consé([uence.

Avant la révolution de 1830, la vie de province avait gardé je ne sais quelle saveur à jamais perdue, quel vert parfum des anciens temps. A Bruyères, les femmes en étaient encore au bonnet à la Charlotte Corday, et les hommes portaient victorieusement le chapeau à trois cornes. Beaucoup de caractère dans le costume et dans la vie intime. Beaucoup de vives empreintes , beaucoup de contrastes. Tous n'étaient pas , comme trop le sont , aujourd'hui marqués à la même effigie. Dans quelques intérieurs, j'ai retrouvé des souvenirs, des manières, des habitudes de l'ancienne France jusqu'au cœur du moyen âge. Dans certaines vieilles maisons à auvent avec une niche à saint, j'ai reconnu la superstition du douzième siècle, la superstition, celte lam|)e sé|)ulcrale (jui éclaire les tombeaux de l'esprit humain. IMns loin , devant un jjignon sui-

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rue, j'ai salué la rusticité un peu hautaine de la renaissance. J'ai connu des contemporaines de Jeanne d'Arc et de Marie de Médicis. Les femmes les plus avancées dans le mouvement des modes et de l'esprit humain en étaient à madame de Pompadour. En plein dix-neuvième siècle, j'ai pu commencer mes études sur le dixhuitième; car tout le siècle de Voltaire était là vivant encore dans ses mœurs, dans son langage, dans ses livres, dans son habit. Autrefois la province vivait de sa vie à elle ; la lumière de Paris ne lui arrivait que lointainemenl. Les idées n'avaient ni journaux ni chemins de fer; elles voyageaient par le coche et n'arrivaient qu'un siècle après leur départ. Je ne parle pas des idées révolutionnaires; car celles-là, si elles sont envoyées par Dieu, voyagent avec le vent.

J'étais silencieux, écoutant et regardant beaucoup, quand je n'étais plus avec les gamins , ou quand je n'étais pas à la bibliothèque. J'y courais à l'heure de l'école. C'était mon école buissonnière. Plus d'une fois il m'arriva de rester à celle-ci et d'oublier l'autre. Quand mon grand-père m'y surprenait, il riait du discours que ne manquerait pas de faire le maître courroucé. Il m'aidait à pénétrer dans cette foret touffue oîi il avait la coutume de s'asseoir à l'ombre du premier arbre venu. Que lui importait le livre. Tous ont leur raison d'être , depuis les sentences des sept sages de la Grèce jusqu'à V Éloge de la Folie. Quel est le mauvais livre qui ne renferme pas le coup de l'étrier? le verre de vin qui nous ouvre la route de l'intelligence ? Quand j'ouvre un dictionnaire , mon imagination ouvre ses mille portes d'or. Pour un homme d'esprit, un livre n'est qu'un prétexte. Pour un sot, c'est la tour de

Babel.

Les soirs d'hiver , mon grand-père , qui avait jusqu'à douze petits enfants de mon âge à son feu, nous donnait des leçons d'histoire et de dessin sur la plaque de la cheminée. U la blanchissait avec des cendres, et il y dessinait du bout de son bâton des figures, des monuments, des portraits, quelquefois même des scènes historiques, pendant qu'un de ses voisins, voltairien enragé, lui lisait le Constitutionnel avec ptission." Ma grand'mère, tout eu filant au rouet du lin cueilli par elle , interrompait le lecteur par

quelque violente sortie contre les aristocrates — comme mon grandpère paternel qui se permettait d'aimer le roi , le curé et les femmes du prochain. — Qu'est-ce que cela fait? s'écriait son mari. \e disons rien contre les hommes de honiie foi ot de bonne volonté, — et surtout contre nos ennemis.

Il y avait dans sa bibliothèque des poi^ites du seizième siècle : Saint-Amand et Théophile. Si j'appris la poésie dans Ovide, j'appris les vers dans ces poètes aux rimes sonores, panaches colorés qui enchantaient mes yeux. Mon «çrand-père, qui n'était pas familier avec les poètes, me conseillait Boileau et me mettait en garde contre Saint-.-lmand et Théophile , mais je ne trouvais rien dans Boileau, et je respirais dans ses victimes je ne sais quelle sève et quel parfum de la forêt primitive. Une strophe de Théophile , un sonnet de Saint-Amand m'ouvraient des échappées lumineuses sur des chemins inaccessibles; les vers de Boileau m'ennuyaient comme une grande route invariablement belle, sans hasards et sans imprévu. Si j'admettais la pluralité des dieux, j'élèverais un autel à l'imprévu.

Je ne faisais pas grand'chose à l'école, où mon écriture hiéroglyphique désespérait mon maître. C'était un homme de cinquante ans , qui chantait à l'église et buvait au cabaret ^ à pleine gueule, " comme disait sa femme. A l'école, sur son estrade de sapin, il enseignait ce qu'il ne savait pas : la grammaire. Alais chaque l'ois qu'il ne se comprenait plus, il empanachait sa phrase d'un mol latin, il fronçait le sourcil comme le Jupiter de Phidias, il nous disait que nous étions des ânes, et tout était dit. .Aujourd'hui, son opinion n'a sans doute pas changé sur mon compte. Quand on lui dit que je fais des livres, il répond d'un air hautain : a .Autrefois j'enseignais cela. « Pour moi, je le porte dans mon cœur. Il m'a servi à peindre ces vieux maîtres d'école primitifs, qui ne savaient rien si ce n'est le chemin de leur maison à l'église, et de l'église au cabaret. Je vous remercie, ô mon premier maître, pour ce que vous ne m'avez pas appris : la géographie qui rapetisse le monde, l'histoire qui le déshonore, la philosophie (iiii doute de Dieu! Je vous remercie d'avoir éloigné de mes lèvres celle coupe amère de la science qui est faile comme le- tonneau des Danaïdes. On y verse tontes ses liuincs; elle ne s'emplit jamais.

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Mon vrai maître, c'était mon grand-père. Il me conduisait presque tous les jours à ses vignes ou sur la montagne voisine pour embrasser ma mère, que nous trouvions tantôt aux moulins, tantôt aux fermes, commandant à ses gens avec quelque verdeur. Mon père, qui exploitait tous les bois de la contrée, n'était presque jamais à la maison. Ma mère était toujours sur pied, veillant à tout, un enfant sur les bras et un autre à la main. Que de fois nous la surprenions prècbant ses gens d'exemple , toute couronnée de sueur, ces perles du travail, pétrissant la pâte dans la mais de noyer, lisant Jean-Jacques ou madame de Staël, secouant la luzerne pour la fenaison , donnant son sein fécond au nouveau venu, tout cela avec une charmante gaieté de cœur et d'esprit. Elle sautait au cou de son père et me faisait sauter dans ses bras. Nous arrivions souvent à point pour rompre une exquise galette de pur froment qu'elle arrosait d'une bouteille de vin blanc de notre crû, depuis longtemps couchée dans le sable. Elle nous disait avec un naïf orgueil , elle qu'on avait élevée à ne rien faire : « J'ai moissonné le blé, j'ai pétri la pâte et j'ai battu le beurre pour la dorer. " Ah ! qui me montrera jamais de ces galettes savoureuses qui avaient la couleur chaude du froment bien mûr, et qui répandaient je ne sais quelle bonne odeur des bruyères et des genêts qui avaient flambé dans le four. La muse de la famille , c'était ma mère.

La maison de mon père, qui avait quelques grands airs au dehors, n'avait pas grand'chose à l'intérieur pour réjouii- les yeux. Aucun ornement, aucune gravure, aucune superfluilé. Comme dans toutes les fermes, une grande cuisine avec des dalles blanches et des solives noires, où maîtres, gens et bêtes se rencontraient familièrement. Dans une cheminée gigantesque avec un manteau sculpté par mon grand-père, on voyait de chaque côté d'une crémaillère brillante une demi-douzaine de jambons enfumés. Dans les cendres, les chats et les chiens vivaient en famille, se tirant à tour de rôle les marrons du feu. Sur le dessus de la cheminée où l'on ne se mirait pas , mes yeux s'arrêtaient avec amour sur un beau fusil et sur un beau violon, car mon père était bon chasseur et bon musicien. •

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