V0VA(}1': A MA FKXKTKK
Je raconterai ici entre ( ) que pendant la première invasion, une compagnie de Cosaques ibrra mon père , sabre sur la gorge , de jouer des valses durant douze heures sans désemparer. Ce qu'il y avait de moins encourageant pour lui, c'est que les Cosaques valsaient avec ma mère et quelques dames du pays. Quelquefois mon grand-père saisissait le violon et s'en allait jouer sur le versant de la montagne le Chant du Départ ou la Marseillaise avec des larmes dans les yeux. Celaient les chansons d'amour de sa jeunesse, car sa vraie maîtresse, c'avait été la République. — Pourquoi pleurezvous, grand-père? lui demandai-jc d'im air distrait tout eu cueillant des églantines dans la montagne. Il ne me répondait pas, mais il se disait à lui-même : — Je pleure parce que nous avions une maîtresse, et que Bonaparte nous l'a prise pour l'étouffer dans son lit impérial.
Ce qui me charmait à cette ferme environnée de moulins babillards, c'était l'air de gaieté rayonnant sur le travail. On eiit dit une vraie ruche au soleil , toujours voletant et bourdonnant. Il y avait là tout un monde. Mon père aimait par-dessus tout le mouvement des bras. Il ne pardonnait pas à ses gens et à ses moulins d'avoir les bras croisés. Il était l'âme de toute une armée de travailleurs dans les bois, sur la montagne et dans la vallée, aux moulins, aux fermes de la Tour et de Montbérault. On ne le voyait jamais que passer; il avait un cheval arabe très-connu dans le pays, qui allait comme le vent aux quatre coins du terroir. C'était la plus folle et la plus fine bêle de la création. Quand revenait mon père et que j'étais à là maison, il me lançait sur le cheval, me donnait la bride et me disait : — la! — et j'allais.
Ce cheval, c'était l'image de ma destinée qui m'a toujours emportée en avant sans me dire oîi. .Avec elle comme avec le cheval , j'allais sans peur des casse-cou , lâchant la bride , tout plein de confiance dans l'éperon d'or de Dieu.
Mainlenant que j'ai arraché au passé unv page de prose, si je lui arrachais une ])age de vers?
VOYAGE A MA FENÊTRE. :îi:{
C'était dans la saison où la jeune nature
Frémit de volupté dans les bois ténébreux,
Et s'en la sur les monts, dénouant sa ceinture,
Dévoiler au soleil sc^ beaux flancs amoureux;
C'était dans la saison où toute créature
Boit un peu d'ambroisie à la coupe des dieux.
C'était dans le pays de Jean de La Fontaine, — Cai- je suis Cbampenois ; — vous êtes né maliu Et moi je suis né bêle — et n'en ai point de baine. Aujourd'bui que la France est un pays toul plein, Tout plein de çjeus d'esprit, c'est une bonne aubaine Que de n'en avoir pas sous sa robe de lin.
0 ma robe de lin ! où donc est-elle allée ? Que je respire encor son parfum matinal ! Si je la retrouvais au fond de la vallée D'où je me suis enfui par un soir automnal. Si je vous retrouvais , ô ma robe étoilée ! Je reverrais le ciel dans mon cœur vù-ginal.
Mais je l'ai décbirée en mon adolescence.
Ces doux fils de la Vierge accrocbés aux buissons.
C'est le lin tout flottant des robes d'innocence.
Le cœur n'a pas chanté ses premières chansons
Que de ce vêtement filé pour la naissance
Xous sommes dépouillés, n'importe où nous passons.
D'un vieux moulin rêveur j'avais la dictature. Comme un fier naulonier que de fois j'ai brave Les orages du cœur el ccuil de la nature Qui dans leurs bras d'air vif m'ont si haut soulevé ! J'aimais le vieux moulin el son architecture Comme un pays natal, comme un pays rêvé.
J'étais seul, libre et fier dans ma chère retraite. Je n'avais rien à faire ; et mon maître Apollon .Ivait tout doucement guidé ma main disti'aite Vers l'archet oublié d'un pauvre violon. Qui se mit à chanter d'une voix indiscrète Que j'aimais une fille habitant le vallon.
31*4 VOVAGE A MA FENETRE.
Kllp vint au moulin montrer sa beauté fraîche.
Ali I je la \ois encor qui moule l'escalier.
Je cours à sa rencontre, et pour la battre en brèche
Son agreste vertu qui sentait l'espalier,
Je lui baise le cou; mais la voili qui prêche,
Qui se fâche et s'enfuit vers le prochain hallier.
Je prends mon violon et chante un air rustique. Elle tourne la tête et revient doucenuMit : — Je ne viens pas pour toi ni pour ta poéli(|Uc; Ton violon chanteur, c'est mon enchantement. Or, voici — je n'ai pas oublié le cantique — Ce que je lui chantais avec ravissement :
Si l'image de Dieu sur la terre est visible ,
C'est sur le front rêveur des vierges de vingt ans,
Qui ne savent encor lire que dans la Bible
Et n'ont que de l'azur dans leurs yeux éclatants.
La fraise qui rougit et tombe sur la mousse,
La pêche mûrissant sur l'espalier qui rit,
X'ont pas de tons plus vifs ni de senteur plus douce
Que la double colline où mon amour fleurit.
La lU'ige que l'Iiiier sème dans la vallée Est moins blanche et moins rose aux derniers feux du jour Que ton liane chaste et doux quand toute échevelée In rayon amoureux te baise avec amour.
La grenade qui s'ouvre aux soleils d'Italie .\'est pas si gaie encore à mes yeux enchantés Que ta lèvre entrouverte , ô ma belle folie 1 Où je bois à longs (lots le vin des loluptés.
J'ai reposé mon front sur ton épaule nue. Faite du marbre pris i Vénus Astartc.
El, comme on voit le ciel au travers de la nue, J'ai vu ton àme bleue éclairer la beauté.
lîien mieux que l'aube rose annourani la lumière, Tu m'as ouvert le ciel eu répandant sur moi Le blond rayonnement de la beanli' premièie : Je ne voyais pas Dieu; mais je le voy^iis, loi 1
La biche qui s'enfuit à travers la ramée
Quand elle entend au bois la chasse et ses grands bruits
Xe court pas aussi vite , ô pâle bien-aimée !
Que mes désu-s courant ii ta branche de fruits.
Au bas de l'escalier elle était revenue. Or, je ne chantais plus qu'elle écoutait encor. Mon Dieu ! qu'elle était belle en sa joie inconnue , Laissant flotter au vent ses cheveux, blond trésor, Pendant que le soled sur son épaule nue Posait un doux rayon ainsi qu'une fleur d'or.
On était en vendange , et la grappe jaunie Tombait à pleins paniers sur le coteau voisin. Je crois entendre encor la rustique harmonie , Et voir quelque bacchante en corset de basin. Cécile revenait de sa vigne bénie ; Elle avait à son bras un panier de raisin.
xn.
Elle prit une grappe : • Ami, je l'ai coupée
En pensant à ce jour de joie et de chagrin...
— Ce jour où j'écrivis ma première épopée
Sur ton front parfumé de luzerne en regain. >
Et comme au souvenir de la folle équipée
Nous mordîmes tous deux jusques au dernier grain.
XIH.
Jusques au dernier grain ! — La grappe était si blonde ,
Si fraîche notre bouche et si blanches nos dents !
Jusques au dernier grain, en oubhant le monde
Et ne voyant le ciel que dans nos yeux ardents !
Jusques au derraer grain , ô morsure profonde !
Ce grain était de pourpre — et nous avions vingt ans! -
Ce dernier grain , madame , était de l'ambroisie ; Car c'était un baiser plus ardent que le feu. C'était la vérité — c'était la poésie : Je n'ai jamais si haut voyagé dans le bleu , Je n'ai jamais si loin conduit ma fantaisie... Cécile cependant prenait plaisir au jeu.
316 VOYAGE A MA FFA'KTRE.
La grappe était tombée, et nous mordions encore. On cutendail le vent chanter dans les buissons; Les «grands bœufs agitaient leur clochette sonore ; La chasse et la vendange unissaient leurs chansons. Dans l'ivresse mon cœur buvait à pleine amphore, Et mon âme aspirait Ji tous les horizons !