PARADOXES PHILOSOPHIQUES
11 y a beaucoup d'orgueil ou beaucoup de modestie à parler de soi , voilà ce que disent les sentences des anciens et les maximes des modernes. Je dis, moi, qu'il n'y a ni orgueil ni modestie, m'appuyant sur celte raison qu'en parlant de soi on parle d'un autre. Il y a vingt hommes dans un homme , sans parler de l'enfant ni du vieillard, ces deux points extrêmes qui se touchent pour fermer le cycle. La forme visible qui subit aussi ses métamorphoses change à peine de figure si on la compare à la forme invisible. En effet, nous ne sommes que le miroir où passent et combattent les passions ; nous sommes la toile préparée pour les créations du peintre, la page blanche où le poëte écrira son hymne, son dithyrambe ou sa chanson. Ici le peintre ou le poiHe, c'est la destinée. Quand une passion s'est emparée de nous comme un pays conquis, quand elle nous a sillonnés, fertilisés, ravagés, elle s'évanouit pour aller à d'autres conquêtes; car si nous changeons, les passions ne changent pas; ce sont toujours les mêmes brandons qui frappent la cloche; chaque cloche répond par un son différent, chaque carac-
■iH) VOYAGE A MA rEXÈTlti;.
tère a son éloquence distincte pour répondre à la passion qui passe. L'amour qui illumine Diane la chasseresse et Endymion le pâtre est le même amour, mais ce n'est pas la même âme.
11 en est des passions du cœur comme des chimères de l'esprit. Je me suis toujours représenté ces adorables figures du monde idéal comme des belles filles embarquées sur une mer orageuse et côtoyant toujours le rivage où on les appelle sans jamais vouloir aborder parce que leurs pieds de neige ne sauraient toucher la terre. Elles passent, elles passent et sourient à ceux qui tendent les bras vers elles, mais comme elles sont à tous elles ne sont à aucun; elles sourient , mais elles fuient comme le soleil dont le rayon ne s'arrête jamais, même sur la treille toute de pourpre et d'or qu'il a nourrie de son feu , de son sang et de ses larmes. Nous tous, les poètes et les rêveurs, les amoureux et les inquiets qui sommes toujours sur le rivage, nous voyons passer nos chimères, et nous appelons nos chimères parce que nous croyons toujours les pouvoir saisir. Or, aucun de nous ne les voit dans la même pose ni sous la même lumière; elles nous apparaissent de face ou de profil, rayonnantes ou dans la demi-teinte, enjouées ou pensives, parce que aucun de nous n'est placé au même point de vue.
Je maintiens cette idée qu'en parlant de soi on parle d'un autre. En arrachant une page du livre de sa vie on arrache une page du livre universel des passions. L'homme qui passe devant vous sera le même homme tant que la même passion enflammera sou cœur et son esprit, mais dès qu'une autre passion soufflera sur lui, cigît l'homme ancien , voilà l'homme nouveau
Tous les philosophes ont parle du nwi et ont cru à eux. Le moi n'existe pas; c'est un composé qui appartient à tout, à ce qui est, à ce qui n'est plus et à ce qui sera; un composé (|ui se décompose à chaque instant, qui fuit sous l'analyse et se réfugie dans \e monde matériel ou dans le monde immatériel sans que l'œil humain puisse le suivre. Les insensés ceu.x-là qui ont nié l'existence de Dieu ! L'homme ne vit pas, il n'y a que Dieu qui vive , et quand l'homme vit, c'est encore Dieu qui vit en lui. \'ous ne sommes que le vaisseau perdu sur la mer; si le vent ne soufflai! pas nous aurions beau tendre toutes nos voiles; — si Dieu ne passai! pas en nous avec
son âme, avec son âme féconde qui enfante les passions, quel est le philosophe qui aurait l'orgueil de dire moi?
Non-seulement le moi d'hier n'existe plus , mais je ne saisis pas bien le moi d'aujourd'hui. Où suis-je? esl-ce bien moi qui passe? Où vais-je? esl-ce bien moi qui arriverai là où je veux aller? C'est un autre que moi qui entrera tout à l'heure à la Comédie Française. Je serai parti rêveur, mais le rêveur restera en roule et m'attendra sur le chemin. El qui sait si tout à l'heure je vais revenir par là? Je suis bien capable, en quillant la Comédie Française où j'aurai été l'homme du monde le plus moins abstrait , de m'en aller où m'entraînera un autre moi.
Si j'ai toutes les peines du monde à me saisir à l'heure présente, il est tout simple que je ne me retrouve pas dans le passé. Je reconnais une pâle figure qui me sourit çà et là comme celle d'un ami qui est mort. Les vrais revenants sont les fimtômes de la jeunesse qui reparaissent pour secouer sur nos lèvres les primevères et les primeroses. Celui qui a habité mon corps il y a dix ans — quand j'étais plus diaphane et moins barbu — est tombé en poussière. Il aimait des femmes et des amis que je rencontre et que je ne salue pas. Il écrivait des livres que je" n'ai pas lus. J'ai pourtant quelques sympathies pour ses extravagances; c'est ce qui m'a décidé à recueillir sa succession et à m'inslaller chez lui. Ah ! la métempsycose! quelle idée profonde! Tant que la maison est habitable, l'àme y vient; quand la maison tombe en ruines, l'àme s'envole pour en chercher une autre.
Il y a tels romans de Sand ou de Balzac qui me semblent plus réels que ceux de ma vie. Les songes sont des comédiens qui nous jouent à nous-mêmes nos passions ; or, la vie n'est qu'une série de songes qui jouent une comédie invraisemblable. Je ne sais jamais à quelle comédie je suis , la mienne ou la vôtre, la comédie vraie ou impossible, celle qu'on joue si bien sans y penser, celle qu'on joue si mal parce qu'on pense à la jouer. C'est au point que ce matin , m'étant trouvé par hasard à la barrière Saint-Jacques, j'ai assisté à un dénoùment funèbre en me demandant si ce n'était pas là un cinquième acte de l'Ambigu ou de la Gaîlé.
Le condamné avait assassiné sa femme, mais si mal, qu'elle
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(•(ni( parmi les spcclalciirs. Monsieur le boiiiTeaii — on allciidaiil — se pronienail sur la giiillolino comme un comédien qui |)ense à sa tirade. Il élail (oui noir sur les planches rou'jes. Sa redinjfotc lui tombait jusqu'aux mollets, — une rcdinj{oto à la propriétaire!
Arriva le convoi; le condamné descendit suivi du prêtre ; il s'agenouilla sur la première marche; après avoir prié il se jeta dans les bras du prètro et lui dit : "Je vais penser à vous là-haut. « Là haut! Il montra le ciel au-dessus de la guillotine.
Il monta gravement comme s'il allait accomplir un devoir. Il portait bien sa tète, une belle tète de trente-cinq ans, inlelligeule et attristée. Le bourreau la regardait monter vers lui avec un peu d'émotion. H la quatrième marche le condamné la retourna vers le prêtre et lui dit encore adieu des lèvres, du regard et du sourire — un sourire qui annonçait une âme déjà libre. — Il arriva ! Si jamais on peut dire en ce monde j'arrive, — c'est là!
Jusque-là tout à son devoir de condamné , dominé par les dernières paroles évangéliques du prêtre , il ne s'était pas inquiété des spectateurs, mais l'homme — le comédien — allait se révéler. Il commença par embrasser le bourreau. — Eloquente raillerie contre la peine de mort. ■ — .^près celle accolade il se tourna vers les spectateuis pour leur dire sans doute la moralité du livre de sa vie. Mais monsieur le bourreau lui coupa la parole oi rcriii du rcfjlciucnt.
— Je croyais, dit le condanmé , que vous n'étiez ici que pour nu; couper la tête.
Il voulait jtarler de son crime pour dire un suprême mcft ciilpa. Il se résigna, .^près avoir salué le soleil et le public , il se coucha lui-même • — cl attendit. —
— C'est le coup de l'étrier, dit gaiement un gamin cruel et philosophe.
Celte voix claire fut le seul bruit qui vint troubler ce silence de mort, car on écoutait, comme à lous les dénoùmenls. Il se passa quelque chose de terrible ])our le condamné; monsieur le bourreau, tout énm de l'accolade, tira trop légèrement le bouton; le couteau ne partit pas. — Cependant que monsieur le bourreau lui-même, selon sou liabilude, saisissait la tête du condamné pour la rouler
VOYAGE A MA FEXÊTRE.
dans le panier, il s'aperçut de sa distraction et tira violemment le bouton rebelle. Cette fois, enfin, le bruit que tout le monde voulait entendre se i-épandit funèbrcmcnt par la foule. Mon corps se révolta, je vis le sang jaillir, je détournai la tète croyant rêver. Celui qui souriait tout à Fbeure n'avait plus sa fête ou plutôt n'avait plus son corps, car la tète vivait, demandez à monsieur le bourreau.
Je me retournai. On fermait les paniers. La coupeuse de têtes essuyait ses lèvres rougies par le hideux baiser. Selon les journaux du lendemain , « la justice des hommes était satisfaite. « Lave-t-on du sang avec du sang ou avec des larmes ?
Depuis ce hideux s])ectacle, je ne sais pas bien si je rêve ou si je suis éveillé ; je vois rouler dans l'enfer de Dante — ■ le vrai enfer — celte tète qui a perdu son point d'appui et qui cherche.
En montant sur la guillotine , le condamné savait-il bien que c'était lui qui montait? J'ai vu le prêtre qui m'a dit : u La meilleure raison à donner contre la peine de mort, c'est que l'homme dont la tête vient de tomber n'était plus celui qui a empoisonné sa femme; celui-là était mort sous le repentir : un homme nouveau était venu sur les ruines de l'ancien; c'est l'homme nouveau que la justice des hommes a guillotiné. »