LE TOMBEAU DE NAPOLEON
Tout à l'heure j'ai vu passer un bloc de marbre. — Scra-t-il dieu, table ou cuvette? — Plut au ciel! car ce marbre ne sera qu'un paradoxe historique.
Un jour de chasse, Napoléon se reposa dans le parc de Sainl- Cloud pour se regarder passer dans la vie.
— Seul ! dit-il avec fierté et avec tristesse. Tout le «jénic de mon temps c'est la pointe d'une épée. Je n'ai que des soldats autour de moi. Je suis un grand homme , mais je ne ferai pas un grand siècle, car la guerre détruit et ne crée pas. Quand je ne serai plus là, l'histoire viendra qui ne récoltera pour tonte moisson que l'herbe du tombeau.
— Quoi! poursuivit-il en s'animani, pas un poëtc! pas un peintre! pas un sculpteur! Quoi! j'aurai fait la conquête du monde, j'aurai réveillé l'esprit des Pyramides, j'aurai renoué la chaîne d'or des Césars sans qu'il se lève un homme de ma taille pour me comprendre! Louis XIV n'a eu qu'à passer le Rhin pour être le grand roi d'un grand siècle, |)arce qu'il avait |)our eontem- |)oraiiis un (iorneiiie, un Lesueur, un Molière, uriTurcnnc, tout
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un olympe de demi-dieux ; moi, j'ai passé la mer, cl je n'ai qu'une cour de soldais! — Chateaubriand? un poêle en prose, un autre Marmonlel. — David? un Romain dépaysé. — Moreau? un traître. Napoléon vit passer une à une toutes les figures rayonnantes de son temps.
— Non, dit-il, ce n'est pas là le cortège d'un empereur. Après un silence, il continua :
— Mais moi-même, suis-je un grand homme? ne suis-je pas seulement le jouet d'une destinée hautement capricieuse ? L'histoire taillera-t-elle ma figure dans le marbre ou dans le plâtre? Ah! si je savais ce que l'avenir me réserve.
L'empereur regarda dans le lointain comme s'il allait pouvoir lire la langue inconnue de Celui qui seul est grand.
— J'ai vu, dit-il tout à coup avec effroi, — j'ai vu. L'avenir réservait à Napoléon un tombeau aux Invalides. Or ,
savez-vous quel tombeau?
0 pauvre école de tradition drapée d'un linceul qui marche à la suite d'un peintre qui n'est pas de son temps! Puget fut exilé par Lebrun; Pi'udhon fut étouffé par David. Aujourd'hui c'est encore Lebrun, c'est encore David, qui, pour eux ou pour leurs amis, prennent la place au soleil de vingt artistes.
On métamorphose Napoléon en sage de la Grèce ; on lui consacre des statues et des bas-reliefs renouvelés des Grecs. — Est-ce que les soldats de Bonaparte n'ont pas répandu sous ses pieds victorieux leur sang de soldats français? Est-ce qu'ils marchaient à la conquête du monde avec l'héroïsme des Athéniens ?
Il fallait que pour un tel monument l'art contemporain exprimât vivement son caractère et son empreinte. Il fallait à Napoléon empereur des Français des historiens en marbre qui fussent Français et qui fussent libres dans leur inspiration. Mais voici les sujets des dix bas-reliefs :
N° I. Le 18 BRLMAiiiE. — N'' 2. Le Coxcordat. — N° 3. Le Co\- SEiL d'état. — N° 4. La Légiox d'hoxx'eir. — N° ô. Le Code civu.. — N° 6. Les Travaux publics. — N° T. Les biexfaits du règxe. — N" 8. La Cour des comptes et la Baxque de Fraxce. — N° 9. L'IJxi- VERsiTÉ. — N" 10. Le Commerce et l'Ixdi strie.
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Ainsi, le ,q[('>néral Bonaparlo n'csl imniorlel clans son lomboan que pour la seule action, la seule bataille du 18 brumaire!
Admirable invention ! Comme les vieux soldats d'AusIerlitz et d'EyIau seront enthousiastes devant ces ima,'jes monumentales du Concordat ou de la Cour des comptes, des Bienfaits du rèf/nc ou de la Banque de France! Quelle poésie! quelle splendeur! quel épanouissement! Alais le programme, sous la main hardie et inspirée de l'artiste, peut toujours se transformer : une imagination moins captive que celle d'un sculpteur néo-grec aurait l'ait jaillir la vie de celte lettre morte.
C'est au nom de la pensée publique comme au nom de l'art national que nous élevons la voix. Sainte-Hélène ! Sainte-Hélène! où es-tu? C'était là le grand monument! Dieu l'avait bâti pendant que la mer chantait ses hymnes retentissantes. C'était bien la peine de fiiire venir le cercueil de Sainte-Hélène et le maibre de Corse pour étouffer ce fier génie sous les hyperboles surannées du génie grec! La France ne verra plus là ni son empereur ni son peuple.
C'était là surtout qu'il fallait une œuvre nationale '. Nous avons des sculpteurs, nous n'avons point de sculpture : c'était autour de ce tombeau qu'il fallait demander un poi-nie à tout artiste qui tient un ciseau, sans lui dicter arbitrairement le sujet du poi?me.
Quiconque imite Homère n'imite pas l'Iliade. Les néo-grecs supposent donc, en transformant Xapoléon en Jupiter eorinlhien , que Phidias, ayant à élever le Parthénon , viendrait étudier à Paris , sous le ciel du nord, les monuments de l'art gothique. Si un jour on commande aux néo-grecs quelques bas-reliefs devant représenter une armée de ces héroïques sans-culottes qui repoussaieiil les ennemis des frontières, ils n'oublieront pas sans doute de icprésenter les soldats des Tbermopyles.
I']st-ce que c'est pour les poi'tes de l'euipire ou les inciuhres de l'Académie des inscriptions (pie vous faites ces hyperboles et ces liiérogly|)hes? (lomptez-vous donc pour rien celui de vos speela- Icurs (jni vous payera les frais du marbre, du piaticum et de l'inspiration? Cv. S|)ectalcur, c'est le peuple.
' l'mir la stiitnc du duc d'Oiloaiis on aiail fiioisi un Ilalien, AI. Mai'oiliclli; puni- le liiinlx'nn de Vapnli'nn on a rlioisi un Ifaiirn, M. \isconli.
VOVAGK A MA FKN liTKi;. :j-27
Vous n'êtes pas des artistes, vous n'êtes que des érudils; vous continuez Louis David, l'abbé lîartLélemy et le président Dupaty avec vos pinceaux glacés et vos ciseaux timides. Le cœur ne bat pas dans vos œuvres. Le génie moderne n'a pas rayonné sur votre iront ; l'inquiétude et la rêverie n'ont point pâli vos joues. Vous êtes debout, mais vous ne vivez pas de noire vie. Vous n'êtes point fils de Michel-Auge, ni de Jean-Jacques, ni de la révolution française, notre mère chrétienne. Vous êtes des païens dans l'art, vous n'êtes que des écoliers de l'art païen.