HISTOIRE DE MA VOISI\'E
J'avais vu il y a quelques jours sur le balcon de ma voisine Frédéric de Marvillicrs, que je rencontre souvent à l'Assemblée, à rOpcra, dans l'atelier de Delacroix et de Diaz, au café de Paris, un peu partout. C'est l'iiomnie le plus curieux de France et de Navarre. Tous les romans contemporains arrachés à la vie intime, il les sait sur le bout de ses doigts.
C'est un homme de trente-cinq ans, qui a traversé avec ferveur toutes les folles et charmantes passions de la jeunesse. Il a longtemps vécu selon son cœur; mais, comme il arrive toujours, l'esprit a peu à peu tué le cœur. Un beau jour, Frédéric s'est réveillé philosophe, c'est-à-dire n'ayant plus la force de vivre de sa vie, avec le triste privilège de vivre de la vie des autres. De tout temps il avait aimé la science; à vingt ans il la cherchait dans les livres; à vingt-huit ans il la trouvait dans son cœur, mais sans le savoir,
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à Ireiilo-ciiuj ans il la cherchait dans le yrand livre loiijours oiuerl qui s'appelle le monde, — où si peu d'entre nous savent hien lire. — Frédéric est du petit nombre des oisifs intelligents qui vivent par curiosité. Il est de la famille de cet esprit bien trempé qui , n'ayant plus rien à apprendre ici-bas, se brûla fièrement la cervelle pour voir dans la mort. Frédéric n'en est pas encore là. Il trouve que la comédie humaine est inépuisable dans ses folies ; chaque jour il y découvre des scènes inattendues. Comme un voyageur intrépide , il veut iaire le tour du monde moral. Ce qui l'amuse surtout, ce sont les faiblesses, d'autres diraient les hé- ■ roïsmes du cœur. Il prend un grand charme à suivre à la piste une aventure galante dans toutes ses phases singulières et imprévues. Il prend en pitié les romanciers les plus féconds , lui qui voit chaque jour se nouer et se dénouer des romans admirables. Il ne se contente pas d'étudier les passions de la terre dans ce qu'elles ont de plus terrible et de plus doux, de plus désolé et de plus charmant, il étudie toutes les passions, il suit l'homme politique à un stceple-chase du ministère, le poëte à une course au clocher académique, riant beaucoup des coups du hasard qui renverse si bien nos châteaux de cartes et nos châteaux en Espagne. Il en est arrivé au point de vue d'Erasme, qui voyait partout le spectacle de la folie et qui voulait rester sage en dehors de la scène. Frédéric est merveilleusement placé pour assister à ce spectacle de la folie humaine. Il a trente-cinq mille livres de rentes; il est trèsrépandu dans le foubourg Saint-Germain et dans le faubourg Saint- Honoré ; il est très à son aise à l'Opéra et dans les parages de l'Opéra; il a couru les eaux et les ruines; en un mot, il s'est promené partout où fleurit l'aristocratie française : l'aristocratie du nom, du titre, de l'esprit, de l'argent. Frédéric a un goût distingué; il aime les chiens de race, les chevaux pur sang, les fleurs rares, les belles femmes et les tableaux de maîtres. Il sait bien porter une épée. On le cite au jockey-club pour la coupe de son habit et la vivacité de ses reparties. Toutes les femmes parlent de sa bonne grâce, de ses nobles allures, de son air spirituel et profond. Il porte avec autant de grâce que de fierté des moustaches brunes, qu'il tourmente avec fureur dans ses méditations philo-
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sopliiqiii's. l'iiis (111110 fois on lui a roproclié sa misaiilhropio. >c On ne me comprend pas, disait-il ; je vis plus que tout autre au milieu du tourbillon. Je n'ai pas comme tant d'autres une passion qui court le monde; j'ai mille passions à la fois, la curiosité centuple la vie. Ne met-on pas son cœur dans le livre qu'on lit? pour moi le monde est un livre toujours ouvert à la belle page. '
Pour le bien peindre par un trait, disons que Frédéric ne dort pas pour un rendez-vous accorde à un autre.
Hier, à onze heures du soir, j'ai revu Frédéric de Marvilliers, qui depuis onze heures du malin fumait son onzième cigare et poursuivait son onzième roman.
— Tu connais donc ma voisine ?
— Il y a longtemps. Et toi ?
— Je ne sais pas. N'est-elle pas de celles qu'on ne connaît jamais ?
— Tu as raison. Aussi elle m'a donné du fll à retordre.
— Raconte-moi donc son odyssée.
— Ténèbres sur ténèbres. La fin du monde sur le commencement du monde , Pompéia sur Herculanum. Je ne sais bien qu'un fragment de sa vie romanesque, un cri de son cœur, une larme de ses yeux.
Et Frédéric de Marvilliers me raconta en fumant son onzième cigare un vrai roman , ou plutôt un roman vrai que je raconterai moi-même h ma voisine. Elle est sur le balcon qui lit un journal. Si je l'attaquais bravement en plein cœur.
— N'est-ce pas singulier, madame, de penser que le journal que j'écris aujourd'hui sur mon balcon vous le lirez demain sur le même balcon, comme si j'en savais plus que vous. Demain, par exemple , je vous conseille de lire le feuilleton du Constilnlionnel. J'y veux raconter une histoire curieuse pour vous plus que pour toute autre.
— Je ne crois plus à rien.
— Pas même à vous ?
— Oui sait ! J'entends si souvent dire que je n'ai pas de cœur. Je me dis si souvent à moi-même que je n'ai pas d'esprit.
— J'ai bien envie de vous prendre au mot.
VOVAdK A MA FEX'ÈTUE. :j;U
— Prenez-moi au mot et dites-moi votre histoire.
— Non, vous la lirez demain si vous voulez. J'aime mieux cela pour deux raisons : la première, c'est que j'aurais quelque embarras à vous la dire ; la seconde, c'est que si je vous la dis je n'aurai plus le courage de l'écrire. Or elle vaut bien la peine d'être imprimée.
— A moi seule je ne vaux donc pas le public?
- — C'est selon. Mais je suis un conteur mercantile qui ne vit pas de l'air du temps. Le journal me donnera de quoi vivre un mois si je barbouille son feuilleton pendant trois ou quatre jours, — et vous — vous me donnerez trois ou quatre sourires.
— - Comme il vous plaira ! Je veux bien vous écouter — et vous nourrir pendant un mois ; — mais je ne veux pas vous lire.
— Je vous mets au défi de ne pas déployer demain le Constitutionnel.
— Je sais bien que je suis une fille d'Eve ; mais je sais bien que vous n'êtes pas le diable.
— Ne nous injurions pas davantage. Continuez votre lecture ; je vais tailler ma plume en pensant à vous. Si je n'ai plus d'idées après le premier feuilleton, vous pourrez me dicter les autres.