‹ Voyage à ma fenetreChapitre 50 sur 54 · LE BUISSON DE ROSES BLANCHES · texte numérisé non relu

LE BUISSON DE ROSES BLANCHES

Par une de ces fraîches matinées qui sont faites d'azur, de rayons et de fleurs, Frédéric de Marvilliers, monté sur un beau cheval anglais, suivi d'un jockey d'un très-bon style, se promenait dans le bois de Boulogne au voisinage d'Auteuil. Il s'était levé de bonne heure; il avait voulu ce jour-là se promener pour lui et non pour les autres, car il était à peine midi, et il est bien entendu qu'un homme du beau monde ne se promène pas si matin; il ne va au

Iiois pour y respirer l'agresle parfum que quaud son jockey ou son palefrenier a fait lever la poussière des allées tout en fatiguant son clieval. Quoique Frédéric de Marvillicrs se promenât pour se promener, il s'inquiétait beaucoup de tout ce qu'il voyait au passage , il s'occupait bien plus des rares promeneurs qui traversaient le hois que de la chaleur matinale si pénétrante et si poétique à la fin d'avril, quand les fleurs et les oiseaux peuplent les bois, quand la nature tout entière est une féerie, un- enchantement, un jardin d'Armide. Tout à coup un élégant coupé passa rapidement au])rès de lui; il eut à peine le temps de distinguer qu'il y avait une femme dans ce coupé.

— Si vite et si matin, dit-il en ranimant l'allure de son cheval ; il faut que je sache pourquoi.

Durant quelques secondes il suivit le coupé à distance. Au détour d'une allée le cocher arrêta ses chevaux presque subitement.

— Est-ce ici? dit cet homme en descendant de son siège.

— Oui, lui répondit une voix légèrement voilée.

11 baissa le marchepied ; ime jeune femme descendit avec la légèreté d'une fée.

— Vous m'attendrez dans cette allée, Guillaume, je vais marcher un peu.

Le cocher s'inclina respectueusement. La jeune femme s'éloigna non pas tout à fait en femme qui se promène. Frédéric avait remis son cheval aux mains de son jockey, il s'approcha du coupé.

— Est-ce que ce ne sont pas là les chevaux du comte de Verneuil? Il me semble que je reconnais ces armes.

Frédéric étudiait les armes peintes sur le coupé.

— A merveille, dit-il, voilà un nouveau livre; je ne perdrai pas ma journée.

Il n'avait jamais été présenté au comte ni à la comtesse de \ erneuil, mais il les connaissait comme on connaît tout le monde à l'aris.

Ce|)endaiit Frédéric suivait madame de l'erneuil, puiscpi'il lanl l'appeler par son nom. Il avait pris un pelil scnlier peu iVécpienlt' côtoyant l'allée où la comtesse marchait rapidement. Au bout de l'allée elle se retourna, peul-èln; jiour voir si on la suivait;

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comme Frédéric marchait sous les arbres, elle ne le découvrit pas; elle s'arrêta un instant et porta un regard surpris sur cinq ou six maisons éparses à la lisière du bois : elle avait l'air de chercher un peu son chemin ; elle sembla bientôt guidée par un souvenir. Elle prit un petit sentier serpentant dans les vignes et aboutissant à une grille assez modeste d'une villa fraîche et pimpante. En s'approchant de la grille, madame de Verneuil ralentit peu à peu sa marche ; elle s'arrêtait à chaque instant pour regarder eu arrière. Frédéric, qui s'était caché au bord du bois dans une touffe de noisetiers , étudiait avec une vive curiosité tous les mouvements de la comtesse. La voyant regarder ainsi en arrière, il jugea d'abord qu'elle craignait d'être suivie, ensuite qu'elle attendait quelqu'un, enfin qu'elle ne savait pas ce qu'elle devait faire. Quand elle arriva à la grille, elle appuya sa main fraîchement gantée sur un des deux acacias qui semblaient plantés en sentinelles de chaque côté de la porte. Frédéric allendait avec impatience que la grille s'ouvrit. Sans doute, se disait-il, madame de l'erneuil a sonné; comment se fait-il qu'on laisse à la porte une aussi jolie femme d'aussi bonne volonté? Cependant la grille ne s'ouvrait pas. Madame de Verneuil regardait tour à tour la porte de la maison, le sentier des vignes et le ciel. — C'est cela, dit Frédéric, elle demande un conseil là-haut; c'est toujours le ciel qu'on invoque, mais c'est toujours le diable qui répond. 11 entendit alors le cri aigu d'une clef qui entre dans une serrure : c'était m.adame de Verneuil ellemême qui ouvrait la grille; mais tout à coup, comme par un mouvement involontaire , elle la referma , reprit la clef et s'éloigna vivement. Frédéric crut entendre à diverses reprises : — Jamais ! jamais ! — C'est bien , dit-il , voilà un roman qui ne commence pas comme les autres, c'est une bonne fortune pour moi.

Aladame de Verneuil passa bientôt à dix pas de la touffe de noisetiers oîi il s'était mis en embuscade; il admira au pas.sage sa beauté pâle et harmonieuse, sa grâce nonchalante et délicate : elle penchait languissannnent la tête avec la souplesse du cygne. Frédéric remarqua dans sa figure un certain air de mélancolie rêveuse qui le loucha au eœur. — C'esl une passion sérieuse, dil-il gravement. II \ a là un e<iMir qui doil palpiter sous une pensée ardente. Dès

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que madame de Vcrneuil se leliouva à l'ombre des grands arbres, elle ouvrit une petite bourse aljjérienne brodée d'or d'où elle lira une lettre. Frédéric jugea que ce n'était pas la première l'ois que la comtesse lisait cette lettre à la manière dont elle y jeta les yeux. Elle alla s'asseoir sur le tronc d'un arbre renversé, au bord du chemin, pour relire cette lettre tout à son aise dans la solitude amoureuse du bois. — Ainsi, dit Frédéric, elle se console de ne pas être entrée là-bas.

Un garde ayant tout à coup débusqué presque en l'ace d'elle , madame de Verneuil plia la lettre , et regagna sa voilure en toulo hâte. Le cocher n'avait pas encore fumé sa première pipe. Elle monta dans son coupé tout en lui recommandant d'aller bon train. La voilure disparut bientôt sous un nuage de poussière. Frédéric ne jugea pas à propos de suivre plus longtemps madame de Verneuil. 11 remonta à cheval, et continua sa promenade tout en cherchant à deviner pourquoi la comtesse s'était levée si malin, — ■ pourquoi elle avait ouvert la grille, — pourquoi elle n'avait ])as franchi le seuil redoutable de la villa, — pourquoi elle s'était mélancoliquement assise |)our relire une lettre. — 11 est hors de doute, se disait-il, qu'elle allait à mi rendez-vous, car elle était vêtue des couleurs les plus tendres. 11 voyait encore flotter sous ses yeux une robe de soie bleue de pervenche et une écharpe orientale. Il n'avait pas encore perdu de vue la fraîche capole blanche encadrant avec tant de grâce la figure si douce, si pâle et si belle de madame de l erneuil. 11 retourna à Paris , bien décidé à ne pas s'en tenir à cette première page du roman. — C'est bien, disait-il en retournant à Paris; j'étais un peu fatigué des aventures mesquines et monotones des coulisses de l'Opéra; le plus souvent, dans ces aventures, qui sait le comuiencement sail la lin. Ici je ne sais ni la fin ni le coimnencemenl.

Le soir, Frédéric de Marvilliers renconlra à la (lomédie Française (c'était un jour de première représenlalion) un de ses vieux camarades (le |)bilosophie c't de cigares, le jeune mar(|uis de l'erviers , (]ui élail Irès-n'panihi dans la liaule el nu)yeinie noblesse. — Mon cher, lui dit Frédéric a|)rès avoir |)arlé de la décadence du théàlre, il n'y a à celle heure de beaux spectacles que ceux de la nature.

VOYAGE A MA FKNÈTUE. 3:^5 Le iDarqiiis do l/erviers éclata de rire. — La iialurc, vous avez étudié celle de M. Cicéri. — Vous ne savez pas ce que vous dites , mon cher; j'ai, à l'heure où je vous parle, un appartement à Auteuil ; je commençais à me fatiguer de voir toujours le même homme sous diverses faces ; j'aime mieux voir des arhres , des nuages , dos ruisseaux qui coulent et des oiseaux qui chantent. — Céladon! murmura le marquis de Verviers. — J'y pense, poursuivit M de Alarvilliers; vous qui connaissez tout le monde, vous allez sans doute chez le comte de Verneuil? — Oui, beaucoup; pourquoi? — Madame de Verneuil est sans doute une vertu austère? — Mais oui.

Je n'en doute pas. Je crois bien l'avoir rencontrée ce matin , si je ne me trompe, à Auteuil. Est-ce qu'elle a une maison de campagne par là? — Je ne crois pas, car M. de Verneuil est propriétaire d'un des plus beaux châteaux de la Normandie. — Comme madame de Verneuil ressemble prodigieusement à une femme de ma connaissance que je ne puis interroger à ce sujet, faites-moi donc le plaisir de demander à la comtesse si elle se promène quelquefois vers Auteuil. —Rien n'est plus simple, dit AL de Verviers, sans se soucier de l'intention de Frédéric, et sans réfléchir que, malgré toutes les réserves qu'il y mettrait, sa demande aurait toujours quelque chose d'indiscret.

Ils se promenaient au foyer; ils rentrèrent bientôt dans la salle. Frédéric était au balcon, le marquis était dans une loge des galeries. On connaît assez Frédéric pour savoir qu'il était bien plus préoccupé de la comédie de la salle que de celle du théâtre; aus.si fut-il le premier à remarquer l'arrivée d'une belle femme, peutêtre un peu pâle, mais d'un attrait plus doux par la pâleur même. C'était la comtesse de Verneuil. Quoiqu'elle fût sur le devant de la loge, elle se cachait à moitié, jouant de .son éventail avec beaucoup de grâce ; elle avait la pudeur do la beauté qui craint de se laisser voir.

Dans l'entr'acte , le marquis de Verviers entra dans la loge de madame de Verneuil. Frédéric , on le pense bien , ne songea pas à faire un tour au foyer. Il s'aperçut bientôt que, sur les questions du marquis, la jeune femme se détourna en rougissant et en respii-aut son bouquet avec inquiétude.

Mii VOV.AGK A MA FKXKTKfc;.

Sur l;i fin de l'enli-'acle, Frédéric relrouva AI. de Vcrviers. «Eli bien! lui dit-il, vous avez bien à propos remontré niadanio tb' l'erncuil; peut-être u'avez-vous pas songé à lui parler d'Auteuil. — Je n'ai pense qu'à cela, mon cher Frédéric; vous avez toucbé une corde vibrante ; car, tout eu ayant l'air de ne pas comprendre ce que je voulais dire , au seul mot d'Auteuil madame de Verneuil s'est troublée ; clic n'a pas répondu et s'est tournée vers la salle. Frédéric ne put comprimer un mouvement de joie. — Ln vrai roman , se dit-il en tourmentant sa moustache , — un roman que je vais lire tout seul , — un roman fait pour moi.

Le lendemain, vers midi, Frédéric traversait encore le bois de Boulogne dans le vague espoir d'y rencontrer la voiture de madame de Verneuil. Après une promenade rapide , il revenait vers l'Aie de Triomphe, ne comptant plus guère retrouver la mysléiieuse comtesse, quand il fut saisi de cette idée, que madame de l'crneuil avait peut-être changé de route pour arriver à la villa. Aussitôt il dirigea son cheval vers ce point. Au débouché du bois il tressaillit à la vue d'un certain voile vert qui ilotlait au vent dans le .sentier des vignes. Pour un curieux, il avait du bonheur. Il retrouvait la comtesse au moment décisif, où il l'avait vue chanceler la veille. Quoiqu'elle eût changé de toilette, quoiqu'un léger chapeau de paille d'Italie couvert d'un voile eût remplacé la fraîche capote blanche, il la reconnut du premier regard, soit à sa démarche inquiète, quoique nonchalante encore, soit parce qu'il jugeait qu'elle seule devait être à pareille heure dans le sentier des vignes. 11 se tint, comme la veille, à la lisière du bois, immobile et silencieux, le cœur ému comme un spectateur de la Gaîlé au cinquième acte d'un mélodrame.

Le spectacle ne dura pas longtemps ; madame de Verneuil ne s'arrêta plus indécise à la porte. File avait pris bravement son parti. Dès qu'elle fut à la grille, elle l'ouvrit, avec une vivacité toute féminine, d'un seul lourde clef Ce ne fut d'ailleurs pas sans peine; car, sans être massive, la grille était un |)eu lourde : la comtesse mit toutes ses forces à la pousser. — Quel est donc , murmura Frédéric, le Français, né galant, (pii arrive le dernier au rendez-vous?

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Madame de Verncuil referma la yrillo el disparut sous les arbres du jardui.

M. le comte de Vorneuil, dont la femme préparait à Frédéric de Marvilliers uu si curieux romau, était un homme de trente ans, considéré par sa fortune et par sa distinction. Il avait pour sa femme une passion digne et sérieuse. Il l'aimait pour sa figure, pour ses grâces charmantes, pour son esprit romanesque. Il passait sa vie à son gré sinon au gré de sa femme, l'été au milieu de ses terres , l'hiver dans les fêtes et les vanités du monde parisien. Madame de Verneuil, née Blanche de Iliancourt, accordait au monde ce qu'on doit au monde , beaucoup de charme, de grâce et d'esprit — quand on en a et même quand on n'en a pas. — Elle ne semblait pas destinée à la vie commune de la mère de famille; elle aimait trop les courses au clocher de l'imagination. Elle était faite ])our l'impossible et l'imprévu.

Quand Frédéric vit que madame de Verneuil était entrée dans le jardin seule, inquiète, troublée, quoique résolue, il chercha à se rappeler tout ce qu'il avait entendu dire sur elle. On avait maintes fois vanté sa beauté, mais comme une beauté discrète qui s'abrite dans le mariage au lieu de s'en faire un piédestal; tous les oisifs qui font le cortège et la réputation des jolies femmes de Paris n'en

parlaient qu'en passant, comme d'une plante rare qui ne devait jamais s'épanouir dans l'atmosphère des passions profanes. — Mais,

dit Frédéric, le monde est souvent un mauvais juge qui condanme

ou absout par caprice, qui prend quelquefois les airs hypocrites

du vice pour le libre laisser-aller de la vertu.

Cependant madame de Verneuil avait disparu sous les arbres du jardin, et Frédéric ne voulait pas en rester là de son roman en

action : il cherchait des yeux un moyen d'en voir davantage; tout

d'un coup il remarqua une maison qui dominait le jardin de la

villa, de l'autre côté de la grille.

Dans sa fureur de tout savoir, il alla droit à celte maison. Sur le

seuil de la porte il trouva une brune et pimpante jardinière écos-

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saiil des fèves, qui , sur sa deniandi' , lui apprit que loule la maison était à louer; la saison s'avaneant, cette l'enune lui laissa presque la liberté de fixer le prix qui lui plairait; moyennant eeul écus on lui donnait toute la maison. — Ce pays-ci n'est donc pas habité? dit-il à la jardinière. Est-il possible que cette petite maison si jolie, qui est là devant nous, soit déserte? — Comment, monsieur! mais, à ce qu'on m'a dit, car je ne suis pas ici depuis longtemps, celle maison est habitée, et bien habitée. — Savez-vous par qui? — Pas du tout; il n'y a pas six semaines que j'ai quitté Asnières pour venir ici; je ne sais pas encore quels sont nos voisins; mais, monsieur, vous n'avez rien à craindre, l'endroit est sur.

Frédéric suivit cette femme, qui lui ouvrit tour à tour les trois appartements de la maison. Ces trois appartements , distribués par un architecte de hasard, n'étaient guère agréables à habiter que pour ceux qui passent leur vie à la fenêtre. Le point de vue était charmant et varié : des arbres, de l'eau, Paris dans le lointain, rien ne manquait au tableau. Du reste, Frédéric ne perdit pas son temps à admirer de point en point les heureux effets du paysage, ni les défauts des appartements. Il se décida pour le second étage, bien assuré que c'était le mieux placé pour dominer le jardin et les fenêtres de la petite villa. Le premier étage était masqué par les arbres, le troisième avait un balcon d'où on ne pouvait voir sans se montrer. — Tenez, dit-il à la jardinière en lui domiant un louis, voilà le denier à Dieu, je suis votre locataire, et dès cet instant je m'installe pour la saison. — Mais, monsieur, vous ne pouvez pas rester ici sans meubles; il n'y a pas seulement de quoi s'asseoir dans ce salon. — Que ceci ne vous inquiète pas; quand je fais tant que d'habiter la campagne, ce n'est pas pour y vivre renfermé : je passe mon temps à la fenêtre ou je me promène en plein champ. — Comme il vous plaira, monsieur; un homme de votre qualité a toujours raison. Disant ces mots, la jardinière s'inclina et descendit gaiement, très-surprise de la façon de vivre de Frédéric.

M. de Marvilliers demeura plus d'une demi-heure appuyé à la fenêtre, le regard fixé sur les volets de la villa, s'imaginant toujours (jn'ils allaient s'ouvrir.- — Voyons, se dit-il, elle n'est pas venue iii |)(uir rien : ou on rallendail, ou ou va venir pour la joiu-

dre; les volets ne sont sans doute si bien fermés que pour plus de mystère.

On était à cette heure du jour si riante et si calme où le vent s'apaise, où les oiseaux se reposent, où toute la nature sommeille amoureusement. La petite villa semblait endormie comme le château de la Belle au Bois dormant. Elle ne donnait pas le plus léger signe de vie ; le jardin lui-même semblait pris de ce silence et de cette immobilité.

Frédéric était merveilleusement placé pour voir et pour entendre. La fenêtre où il se trouvait en spectateur n'était pas à vingtcinq pieds des fenêtres de la villa. Il ne perdait pas encore patience, quand il vit reparaître le voile vert au-dessus d'un massif.

Madame de l'erneuil se promenait lentement, toujours dominée par un sentiment d'inquiétude, car à chaque pas elle se retournait et regardait vers la grille. Arrivée sous un arbre de Judée, elle s'y arrêta et pencha la tête. Frédéric tremblait de perdre de vue un seul moment la comtesse. Après avoir rêvé un instant dans l'immobilité d'une statue, elle leva la main comme pour essuyer une larme. — Elle pleure , dit Frédéric ; est-ce que je n'arrive que pour assister à un dénoùmeut triste?

Madame de Uerneuil se remit à marcher dans le sentier sinueux du jardin ; elle s'arrêta près d'un rosier qui déployait avec luxe un magnifique panache blanc : jamais tant de roses n'avaient fleuri à la même branche à la fois. — C'est celui-là, dit madame de \'erneuil.

Elle s'inclina pour prendre une rose ; mais , avant de porter la main à la branche, elle tourna la tête comme si elle eût craint d'être surprise dans cette action si simple et si naturelle. Le tableau était plein de grâce et de couleur; l'éclat de la verdure, les rayons du soleil, la subite rougeur de la comtesse, firent battre le cœur de Frédéric, qui était sensible, comme il le disait, aux harmonies de la nature.

Quand madame de Verneuil eut cueilli la rose, elle en respira le parfum avec une douce tristesse. — Est-ce donc pour une rose blanche qu'elle est venue ici? se demanda Frédéric.

Frédéric s'aperçut alors que la comtesse effeuillait la rose en

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s'éloignant. Bienlùt elle disparut à l'angle de la villa. Quelques secondes après il entendit ouvrir et fermer la grille; il descendit et chercha à s'assurer si la comtesse était sortie seule. 11 eut beau mettre en campagne ses yeux de lynx , c'est-à-dire ses yeux de curieux, il ne put découvrir par quel chemin s'était éloignée madame de Verneuil.

Quand il rentra, la jardinière était au fond du potager qui sarclait sa salade pieds et bras nus. Il alla à elle d'un air distrait. ■ — - Dites-moi , la belle jardinière, croyez-vous que la jolie maison d'en face ne soit pas à louer? — Mon Dieu, monsieur, j'ai appris hier qu'elle était à vendre. C'est un pauvre vigneron de ce pays-ci qui l'a bâtie, croyant bien placer son argent; aujourd'hui il n'a plus ni argent ni maison ; du moins on va vendre sa maison pour payer ses dettes; n'avez-vous pas vu les affiches? On dit pourtant qu'elle est louée un bon prix. — Ah! elle est à vendre! s'écria Frédéric avec un mouvement de joie; ah! elle est à vendre ! — \'ous voulez donc l'acheter, monsieur? — L'acheter? non pas, pensa Frédéric, mais je veux la visiter. Il n'y a donc pas de portier? dit-il tout haut. — Il y avait un jardinier qui demeurait à côté, là-bas, dans celte baraque; mais il paraît que cet homme a trouvé un meilleur jardin , il est à Neuilly. — Et les clefs de cette maison? — On m'a dit qu'il y avait un locataire, qui sans doute l'habite comme vous habitez celle-ci. Avant-hier, je me souviens d'avoir vu un domestique en livrée qui s'amusait à ratisser les allées; je n'en sais pas davantage. Je pense bien que le notaire de Passy, qui fait les affiiires du pauvre père CoUombet, a une seconde clef — 11 faut que j'aie cette clef, dit Frédéric avec l'ardeur d'un homme qui va découvrir un trésor. Allez tout de suite chez le notaire, dit Frédéric en montrant un louis; tenez, voilà qui vous donnera des jambes. — Mais, monsieur, je ne réponds pas... — Allez toujours, je vous attends. La jardinière ne prit pas le temps de mettre ses souliers. — C'est un fou, se disait-elle, mais il a du bon. Elle revint sans la clef — Le notaire n'y a pas songé. Il faut qu'il envoie à Saint-Germain chez la fille du père CoUombet. Demain, si vous voulez... — Demain! c'est un siècle. Attendre à demain! Vous me répondez que je trouverai la clef chez le notaire? — Bien mieux, il me la remettra, car

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il m'a priée de faire voir la maison ; il va en écrire au locataire.

— Très-bien! il iaut que je parcoure la maison depuis la cave jusqu'au grenier demain à dix heures.

A quelques instants de là, Frédéric remarqua, sur un beau cheval bai-brun, un homme de trente ans, en observation devant la villa. C'était un homme du monde, très-élégant et très-fier. Il était accompagné de deux lévriers gris, qui le suivaient avec une grande docilité. Il agitait sa cravache et coupait l'air avec une colère mal contenue. Voyant Frédéric qui ouvrait de grands yeux , il le regarda d'un certain air do bravade, en homme qui ne serait pas fâché de faire sentir son dépit à quelqu'un. Au bruit d'un battement d'ailes de perdrix , un des lévriers s'élança follement dans un seigle déjà presque mùr. Son maître le siffla, la pauvre bcte revint au même instant, l'oreille basse, se mettre à sa merci; il lui appliqua, sans s'attendrir, trois ou quatre violents coups de cravache. Après quoi, ennuyé sans doute de la curiosité de Frédéric et de la jardinière, il piqua des deux et disparut sous un nuage de poussière. — X'eslce pas le locataire de la petite maison? demanda Frédéric. — Je ne puis vous répondre, monsieur, car je n'ai pas encore vu le locataire.

Frédéric retourna à Paris, tout en se demandant s'il n'avait jamais rencontré au théâtre ou dans le monde ce cavalier de mauvaise humeur.

Le lendemain, avant huit heures, Frédéric partit à pied pour Auteuil : une marche rapide et fatigante tempère l'impatience; malgré toute sa philosophie, Frédéric avait besoin de marcher.

— Déjà! s'écria la jardinière, en le voyant débusquer au-dessus de la haie. Elle courut une seconde fois chez le notaire. Quand elh' revint, Frédéric était à son observatoire. Dès qu'il entendit monter la jardmière, il alla au-devant d'elle. — Voilà enfin toutes les clefs, monsieur; le notaire ne voulait plus me les confier, disant qu'il ignorait jusqu'à quel point on avait le droit de s'en servir, car ce sont de doubles clefs restées dans les mains du propriétaire, après la maison louée. N'importe, les voilà; le notaire m'a recommandé de vous dire de sonner avant d'ouvrir la grille, car le locataire pourrait bien se trouver là par hasard. — Est-ce que le notaire le connaît? — Point du tout; mais le père Collombet doit venir ce

soir lui donner des renseignements. — Voyons toujours, dit Frédéric , en se dirigeant vers la grille ; la maison est à vendre , j'ai le droit de la visiter; d'ailleurs, qui sait? la rente est haute à la Bourse , je puis bien courir les risques d'acheter une maison.

Arrivé à la grille, il sonna. Aucun mouvement, aucun bruit iic signala la présence d'un être humain. Il ouvrit résolument la grille, la referma et s'avança vers le petit perron avec un certain battement de cœur. Il ne s'arrêta pas à considérer les arbustes et les détours du jardin; embusqué à sa fenêtre, il avait eu le temps d'étudier l'essence des arbres et la variété des fleurs depuis le chêne, il y en avait un, jusqu'à l'humble marguerite de la pelouse. Il ouvrit la porte du vestibule et en franchit le seuil, tout en jetant un regard avide devant lui. Quoique celte pièce ne fût guère éclairée , il jugea prudent de fermer la porte sur lui, comme il avait fait pour la grille ; toutefois ce ne fut qu'après avoir demandé à haute voix s'il n'y avait personne. II ne remarqua rien de particulier dans ce vestibule , qui ressemblait à tous les vesti])ules de maisons de campagne. Il entra dans le salon, qui était tout simple et à peine meublé; il y remarqua seulement un piano. Il revint dans le vestibule; deux portes intérieures donnaient dans cette pièce, à droite et à gauche. Il s'aperçut, non sans quelque surprise, qu'à sa gauche la porte était légèrement entr'ouverte. Il la poussa presque en tremblant et souleva une portière de damas rouge : il se trouva tout à coup dans une ciiambre à coucher des plus pittoresques.

Il vit du premier regard une épée, des fleurets, une pijie turque , une paire de pistolets, un grand sabre, enfin tout ce qui fait Tornemcnt de la chambre à coucher d'un officier de cavalerie.

A son entrée dans la chambre à coucher, rrédéric avait vu tourbillonner mille choses confuses. Mais, quoique les volets fussent bien dos, comme le soleil y frappait alors de ses |)lus vils rajons. notre philosophe curieux distingua bientôt tout l'élégant mobilierjus-

ELLE VOYAGEAIT DANS SON CŒUR. OU HLUTUT ELLE SUIVAIT SON ÀME AU PAYS PERDU

VOYAGE A MA FEXETRE. 343

qu'aux détails les plus pittoresques. Les murs, tendus en imitation de cuir de Russie, étaient recouverts d'armes et de pipes de toutes les formes et de tous les pays; jamais on n'avait rassemblé tant de ressources contre la vie et contre l'ennui : stylets, rapières, yatagans, sabres damasquinés, ballcbardes, javelots, flèclies sauvages, carabines, arquebuses, mousquets, baubert, pistolets albanais , dague de Alilan, épée à deux mains, poignards malais; cette panoplie était complète. Une armure montait la garde à la porte. Je ne tenterai pas de décrire la variété de pipes qui formait un contraste pacifique. On y trouvait un narguilé qui répandait encore l'odeur du tombecky , une pipe turque à long tuyau de bois de jasmin enricbi d'anneaux précieux. Mais les pipes tenaient moins de place que les armes dans cette riche galerie. — Oh ! oh ! dit Frédéric, voilà un musée qui ne me donne pas trop l'envie de rencontrer le maître de céans; est-ce que madame de Verncuil viendrait ici pour faire des armes ou pour fumer dans un chibouc ?

Il avança d'un pas. Il se trouva devant un lit de fer, légèrement ornementé, couvert d'une courtine de satin broché, presque enseveli par d'amples rideaux rouges. Une magnifique peau de léopard à griffes d'argent accusait un luxe recherché. Du lit, Frédéric alla à la cheminée, dont le manteau de velours à franges d'or était chargé de quelques beaux livres, de chinoiseries, de ces mille jolis riens qui font le charme de la vie intime. — Diable! dit Frédéric on pensant autant à madame de l'erneuil qu'au maître du logis, un homme qui vit solitairement ne songe pas à toutes ces fanfreluches du luxe moderne.

A côté de la glace, dans un petit cadre de velours, entre le chibouc et des pantoufles de Persane, Frédéric remarqua un pastel du temps de La Tour, qui lui rappela une figure sinon connue, du moins une de ces charmantes images dont on se souvient toujours après les avoir entrevues à peine. C'était une jeune femme — une Parisienne avec un accent oriental — qui caressait un bichon sur ses genoux sans y prendre garde. Elle voyageait dans son cœur, ou plutôt elle suivait son âme au pays perdu. — C'est cela, dit-il en s'éloignant du pastel pour le voir à distance; c'est madame de Verueuil, ou plutôt c'est un portrait fait il y a cent ans, el qui

3't4 VOYAGE A MA FENETRE.

lui ressemble, je n'en doute pas, beaucoup mieux que tous les por- Irails qu'on a pu faire d'après elle-même. — C'est bien curieu.v , conlinua-t-il en promenant son regard autour de cette chambre à coucher; on dirait que tout cela était habité hier encore.

Eu effet, Frédéric voyait des pantoufles devant le lit, un livre ouvert sur la courtine, une plume noircie d'encre sur la cheminée; il respirait comme une odeur du dernier cigare fumé. Il remarqua avec une certaine attention sur le tapis, devant une petite armoire en bois de rose, un bâton de cire et une bougie qui lui semblèrent avoir brûlé du même feu pour quelque lettre à cacheter. — Peutêtre, pensa-t-il, celle que madame de Verneuil lisait en pleurant. Mais enfin , pourquoi s'esl-il en allé tout juste à l'heure où sans doute elle venait répondre à sa lettre?

A cet instant, un rayon de soleil vint comme une douce auréole caresser le front du pastel. — C'est bien madame de Verneuil, du moins elle aurait été ainsi au dix-huitième siècle; elle aurait souri de ce doux sourire plus séducteur que tendre : la comtesse est peut-être plus jolie, mais sans doute il y a plus de passion dans son cœur que dans ces yeux charmants. Celui qui habite cette maison a deux maîtresses pour une. Je voudrais bien savoir — et j'y arriverai — l'histoire de celle dont j'admire le portrait.

Dans sa fureur d'apprendre sans relâche, Frédéric oublia madame de l'erneuil pour interroger le pastel. — Celle-là aussi était une comtesse, mais au temps où régnaient si franchement les comtesses. Pour qui ce portrait si doux a-t-il été crayonné ? Etait-ce pour AI. le comte qu'elle souriait ainsi? est-ce pour le chevalier? était-ce encore l'espérance? est-ce déjà le souvenir qui agite ce jeune cœur?

Frédéric en était là de ses recherches savantes, quand il se retourna vivement avec une certaine émotion. — Qu'est-ce donc? se demanda-t-il en s'auançant vers la porte. 11 écouta sans respirer. Il avait entendu ouvrir la grille ; il entendit bientôt à la porte du vestibule le bruit désagréable d'une clef dans une serrure. — Diable! dit-il avec embarras en tourmentant ses moustaches, il me faut un peu de philosophie.

Il résolut de faire bonne figure, de bien jouer son rôle d'ama-

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tcur de maisons à vendre, mais ayant reconnu que l'imporluu visiteur était une femme, peut-èlre madame de l'ernouil, — il se jeta vivement dans les rideaux du lit, ne pouvant résister au plaisir d'en savoir un peu plus long.

A peine était-il caché, que madame de Verneuil souleva la portière. — Encore, si elle est seule! pcnsa-t-il en tressaillant, ma position ne sera pas désespérée ; mais si le maître du logis vient pour la recevoir? Et s'Us allaient avoir beaucoup de choses à se dire ? Frédéric comprit bien qu'il courait grand risque de passer un quart d'heure désagréable. Cependant tel était l'empire de sa passion pour tout voir, qu'il n'aurait pas consenti à partir, même s'il eût pu le faire sans être vu.

Aladame de Verneuil entra dans la chambre d'un pas distrait , comme si elle eût craint d'éveiller les échos. A peine entrée , elle se laissa tomber dans un fauteuil , n'ayant pas la force de se tenir debout. — Mon Dieu ! dit-elle en respirant , mon Dieu ! Elle regarda autour d'elle d'un air expansif; il semblait qu'elle voulût confier aux murs et aux meubles de la chambre tout ce qui faisait battre son cœur. — Je croyais, reprit-elle doucement, que je n'aurais jamais la force d'arriver jusqu'ici. Cependant ce n'est pas la première fois que j'y viens.

Elle se leva, dénoua le ruban de son chapeau et s'approcha du lit; Frédéric n'osa plus respirer; il n'osa même plus regarder. Madame de l\>rneuil jeta son chapeau sur la courtine. Elle s'avança vers la cheminée et s'arrêta pour contempler le pastel; elle pencha la tête et sembla préoccupée d'un souvenir : elle recula lentement, et, tout d'un coup, elle éclata en sanglots. Debout, immobile, les bras tombants, la figure inclinée, elle était devenue belle par la douleur, elle qui ne passait à juste titre que pour une jolie femme , avec ses lignes un peu tourmentées, ses grâces parisiennes et ses yeux bruns, plus séduisants que doux et naïfs.

Elle se laissa retomber dans le fauteuil, pleurant h belles larmes, égarée par une sombre tristesse. Ses larmes coulaient sur ses joues et tombaient sur son sein, sans qu'elle prît garde de les arrêter en chemin. Frédéric était vivement touché de ce tableau triste et charmant. Il regrettait bien un peu de ne pouvoir consoler une femme

si diyiie de consolations. D'un autre côté, une femme qui pleure a souvent la beauté des anges. Frédéric n'était pas fôché de voir pleurer de bonne foi. — Cependant, se dit-il avec un peu de surprise, je suppose que madame de Verneuil n'est pas venue ici seulement pour pleurer. Il se demandait quelles étaient ces larmes versées de si bon cœur , quand un léger bruit se Ct entendre vers la porte. Frédéric ne put retenir un mouvement. Madame de Verneuil tourna la tète vers le lit et vers la porte avec une subite inquiétude. Elle se leva en pâlissant; mais un silence profond ayant succédé au bruit, elle secoua la tète comme pour se dire : — Ce n'est rien.

Cependant Frédéric, qui n'était pas aveuglé par la douleur, avait entrevu un homme soulevant la portière et regardant à la dérobée. Il lui avait été impossible de distinguer la figure de ce nouveau venu; il avait reconnu pourtant qu'il était jeune et élégant; il voyait encore passer sous la portière une botte garnie d'un éperon d'argent. La situation se compliquait beaucoup. Frédéric commençait à s'effrayer des secrets qu'il allait sans doute surprendre. Qu'allait-il se passer? Il se promit d'étudier désormais en plein air, convaincu que la science surprise au domicile d'autrui mène quelquefois trop loin. Alais pour ce jour-là, il se décida à faire bonne figure, quoi qu'il dût arriver. Il jugeait que, en cas d'alerte, il aurait toujours le temps de saisir un poignard ou une rapière : il y avait tout justement une épée suspendue au-dessus de sa tète. — La curiosité a SOS dangers.

Madame de Verneuil s'était approchée d'une petite armoire en bois de rose, d'un goût suranné, mais toujours joli. File prit dans son sac une clef presque imperceptible pour ouvrir cette armoire. — J'y suis, dit Frédéric, elle veut surprendre les secrets de son amant. Comme madame de Verneuil ouvrait l'armoire, le nouveau venu, qui se trouvait à la porte de la chambre, entra bruyannnent. Frédéric reconnut alors le cavalier qui avait battu son lévrier la veille.

Celait un homme de belle taille et de bonne tournure. Ce qui fra|)pail eu lui de prime abord, c'était un certain air franc et décidé (|ui ne présageait ri(?n de bon pour les situations exirèmes.

Il s'avança tout droit vers madame de Verneuil. File se retourna

VOYAGE A MA FENETRE. 3i7

avec épouvante. — Madame... — Ciel! s'écria-t-elle en tombant agenouillée. — Madame ! priez Dieu qu'il me donne la force de vous tuer. — Me tuer! que dites-vous? me tuer! Ah! mon Dieu.

Elle leva les bras avec une expression de douleur profonde. — Que pouvez-vous espérer de mieux pour vous et pour moi? — Mais, monsieur, on vous a trompé. — Osez-vous dire cela tout haut? Plût à Dieu que je me fusse trompé ! D'abord je n'en voulais pas croire mes yeux; hier, je vous ai suivie; hier, vous êtes venue dans cette chambre... Aujourd'hui... — Monsieur, j'aurai la dignité de ne pas me défendre; tuez-moi, si vous me croyez coupable. — Coupable! j'imagine que vous vous moquez de moi. Quoi! je vous surprends dans la chambre de votre amant, ouvrant ses armoires, déposant votre chapeau sur son lit.

Frédéric, tout brave et tout décidé qu'il fût, tressaillit vivement. — Ahl madame ! madame ! poursuivit avec rage et d'un air de mépris M. de Verneuil, car c'était lui. — Monsieur, ne me jugez pas! de grâce, pas un mot de plus; si vous saviez pourquoi...

M. de Verneuil repoussa rudement la comtesse, qui se tordait les mains. — Pas un mot de plus, je le veux bien, dit-il en se baissant pour regarder dans l'armoire ; mais voilà sans doute ici de quoi vous condamner. — Me condamner?

M. de Verneuil avait vu des lettres dans l'armoire; il prit la première venue avec avidité. Avant de l'ouvrir il reconnut que ce n'était pas une lettre écrite par la comtesse; mais, comme c'était une écriture de femme , il voulut savoir à qui pouvait s'adresser cette lettre. L'enveloppe n'existait plus. C'était un de ces mille billets qui sont écrits chaque jour par ces folles beautés qui dissipent si gaiement leur jeunesse sans souci du lendemain; billots charmants , il n'y a guère plus de cœur ni de vérité que d'orthographe.

M. de Verneuiljcta cette lettre à ses pieds, la comtesse, atterrée, défaillante, éperdue, n'osait plus faire un mouvement. — Voyez, madame! voyez cette lettre! vous y reconnaîtrez les sentiments d'une rivale digne de vous, car j'imagine que c'est la jalousie qui vous a conduite ici. — ^Le comte n'avait pas achevé ces mots, quand il saisit dans l'armoire sept ou huit lettres nouées avec un ruban

blanc. Cette fois, il reconnut l'écriture de sa femme. La colère le transporta au plus haut degré; il prit la main de la comtesse et la brisa dans la sienne ; elle poussa un cri et tomba à la renverse.

Frédéric ne voulait être, comme de coutume, que simple spectateur; mais il ne put contenir un mouvement généreux qui l'emporta d'un seul bond devant M. de l'orneuil, déjà armé d'un poignard. Il fut tout aussi étonné de se trouver au milieu de cette tragi-comédie, que le comte et la comtesse de Verneuil le furent eux-mêmes de le voir ainsi apparaître à ce moment terrible, comme un grand juge, comme un amant ou comme un voleur.

Frédéric ne voulait assister à la comédie humaine qu'en simple spectateur ; à peine s'il s'aventurait dans la coulisse en ses jours d'ardente curiosité; mais, dans cette situation, il fut obligé de se montrer sur la scène pour jouer un rôle bon gré , mal gré.

Comme il était avant tout homme de cœur, il fit bonne figure en cette grave circonstance. Le comte jetait sur lui des regards furieux, la comtesse était de plus en plus surprise et épouvantée. — Il me semble, dit-il au mari, que vous devriez entendre, avant tout, dos explications... — En vérité, monsieur, lui répondit M. de Verneuil d'un air de dédain et en contenant mal sa colère et sa jalousie , vous auriez pu vous dispenser de vous montrer; je ne suis pas de ceux qui souffrent les bravades. — Mais, monsieur... — Silence ! je vous prie ; je sais ce que je voulais savoir.

M. de Verneuil regarda sa femme. — Elle osait se défendre quand son amant était caché sous les rideaux du lit. La comtesse se leva avec la vivacité légère d'un daim blessé à la chasse. — Qu'avez-vous dit, monsieur?... Oh! mon Dieu!... j'en mourrai. — Peu en meurent, beaucoup en vivent, dit le comte en repou.ssant les mains de sa femme. — Hélas! dit-elle en laissant tomber sa tète avec désespoir, la plaisanterie après l'insulte! Qu'ai-je fait "î' Où suis-je? — Encore une fois, madame, vous êtes avec votre amant. — Monsieur, dit Frédéric, qui allait sans cesse du mari à la femme, sans trop savoir ce qu'il devait faire pour calmer la jalousie du comte de Verneuil, ni ce qu'il devait faire pour justifier et sauver la comtesse, monsieur, vous condamnez trop vite, songez... — Monsieur, je ne suis point un mari ridicule; tout à l'heure

je voulais tuer celte femme; vous vous êtes montré : c'est assez. Votre nom, monsieur?

Frédéric de Marvilliers remit sa carte à M. de Verneuil.

— C'est cela, dit le comte entre ses dents; un coureur d'aventures !

AI. de Verneuil s'avança vers la porte. Madame de Verneuil se leva et courut à lui. — De grâce, je vais tout vous dire.

La comtesse s'attachait au bras de son mari. — Non , non , vou-s ne me quitterez pas! — Madame, vous êtes venue ici seule, vous vous en irez bien sans moi.

Le comte repoussa la jeune femme par une secousse violente e( partit en homme qui a perdu la tête. Madame de Verneuil tomba évanouie sur le seuil. Frédéric se jeta à genoux pour la secourir

Nous avons à dire comment un de ces hasards conspirateurs qui soulèvent toujours les voiles dans la grande ville mystérieuse avait trahi la matinale promenade de madame de Verneuil.

M. de Verneuil était d'un déjeuner chez Tortoni. Comme il passait devant la Aladeleine avec un ami, le marquis de Verviers, survenant, regarda le comte avec surprise. — C'est étonnant! dit-il étourdiment; je ne te croyais pas du déjeuner. — Pourquoi? — Tout à l'heure en revenant de l'École militaire, où le général m'avait appelé, j'ai rencontré ton coupé traversant le Champ-de- Mars ; du moins j'ai cru reconnaître la fière allure de tes grands diables de chevaux. — Oui, oui, dit le comte en jetant son cigare, ma voilure a dû passer par là tout à l'heure. Mais, ajoufa-t-il en riant assez bien pour un homme qui n'avait pas envie de rire, je ne suis pas toujours dans ma voiture.

Cependant le comte alla bravement déjeuner comme les autres. Une heure après il quitta brusquement ses camarades et retourna chez lui. — Madame de Verneuil est-elle rentrée? demanda-t-il au valet de chambre. On lui répondit qu'elle était sortie depuis peu de temps. Il monta à cheval et se dirigea vers le Champ-de-Mars,

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n'espérant pas Irop retrouver les traces de sa voiture. Cependant, comme les voilures élégantes ne passent pas souvent par le Chanipde-Mars, il pouvait obtenir des indications certaines; en effet, il fut assez heureux pour rencontrer trois ou quatre invalides qui le conduisirent par leurs renseignements sur la route d'Auteuil. A force de recherches et d'indications, il était arrivé devant la pelife villa, mais trop tard pour y surprendre madame de \erneuil. On n'a pas oublié sa colère à la vue de Trédéric, car on le sait déjà, c'était M. de Verneuil qui, la veille, avait battu un peu cruellement son indocile lévrier.

Le soir même, dans le petit salon de l'hôtel de M. de l'eriiouil, la comtesse toute pensive, un livre à la main, ne songeait pas à demander de la lumière, quoique depuis près d'une demi-heure le dernier éclat du jour, ne traversant qu'à peine les rideaux, ne lui permît plus de lire. Le comte, entrant à pas légers, lui demanda ce qu'elle lisait avec tant d'attention. — .Ah! dit-elle en tressaillant, vous m'avez presque fait peur. — Blanche, fermez votre livre et expliquez-moi d'oii vient que depuis deux jours vous êtes tombée dans une mélancolie vraiment singulière. Madame de Verneuil rougit et ferma brusquement son livre. Le comte avait attaché sur elle un regard scrutateur. Quoique la nuit fût déjà sombre dans le petit salon, il remarqua la rougeur de sa femme. — Eh bien ! vous ne me répondez pas? Disant ces mots, il prit la main de madame de Verneuil. — C'est que je cherche, répoudit-elle lentement, pourquoi je suis devenue ainsi. — Eh bien ! je vous écoute. — Qui sait ! dit-elle avec émotion ; moi-même le sais-je bien ? — Blanche , songez que c'est moi qui vous parle. J'imagine que ce n'est pas le roman que vous avez à la main qui vous attriste ainsi? — Qui vous l'a dit? ne savez-vous pas que l'imagination qui se laisse prendre par un roman a quehjuefois une grande force sur le cœur! — Des romans ! des romans ! vous n'en lisez jamais. — J'avoue que le hasard m'a donné celui-ci. (]'est votre tante qui l'a laissé hier au salon. — Une vieille folle, qui n'a plus rien dans le cœur et qui cherche à s'abuser; qui se croit tour à tour Indiana, l'aleuline, (îeneviève, Jeanne, que sais-je? Mais il n'est pas question de romans; voyons, Blanche, ouvrez-moi votre cœur.

Le comlo n'avait pas quitté la main de sa femme ; il l'éleva lentement à ses lèvres. La comtesse appuya alors son front sur l'épaule de son mari, peut-être avec la résolution de lui confier un secret, peut-être avec la résolution de mentir. — Quelle est la femme parmi les plus honnêtes qui n'a quelquefois connu les sentiers |)erdus du mensonge ? — Alais un valet de chambre vint poser sur la cheminée deux flambeaux allumés : celle lumière inattendue changea brusquement les dispositions de la comtesse ; elle ne trouva plus rien à dire , sinon qu'elle était triste sans savoir pourquoi.

Ce qui se comprendra peut-être plus difficilement, c'est le sentiment délicat qui vint changer les dispositions indiscrètes du mari : il u'osa plus interroger sa femme au grand jour, sans doute dans la crainte qu'elle ne rougît encore. Il se leva et se promena en silence. Madame de l'erueuil remarqua à la dérobée l'inquiétude de son mari. — Cependant, murmura-t-elle pour se rassurer, il a déjeuné aujourd'hui chez Tortoni avec ses amis. — Eh bien ! dit tout à coup madame de Verneuil à son mari, vous êtes à votre tour devenu très-mélancolique ? — Ce n'est rien , murmura-t-il , j'ai sans doute comme vous une tristesse sans cause. M. de Verneuil était si sur du cœur de sa femme, qu'il ne pouvait se décider à la croire coupable. Il savait par un faucheur de foin qu'une dame était descendue de voiture dans Auteuil ; qu'elle avait marché seule en pleine campagne; qu'elle était entrée dans la petite villa; mais était-ce bien madame de Verneuil ? — C'est à en perdre la tête, dit-il en frappant du pied, mais je ne veux pas inleri'oger Blanche, j'attendrai.

Or, madame de Verneuil ne lui dit plus un mot de la soirée. Avant de se retirer dans sa chambre, elle lui tendit la main et lui dit bonsoir d'une voix émue. Le lendemain, après la nuit la plus agitée , M. de Verneuil se décida donc à suivre les traces de sa femme et la surprit , comme on l'a vu , dans cette chambre à coucher.

Notre héros curieux s'était jeté à deux genoux pour secourir madame de V erneuil évanouie. Il lui prit d'abord les mains avec une brusque familiarité qu'autorisait l'état de la comtesse ; ensuite il la souleva et lui posa doucement la tète sur un coussin ; après quoi, il courut ouvrir la fenêtre et les volets : l'éclat du jour et la fraîcheur pénétrante du jardin ranimèrent la comtesse. Elle se leva brusquement et sembla chercher des yeux. Elle voulut sortir ; elle n'eut pas la force de faire un pas; elle fût même retombée sur le tajiis, si elle n'eût pu se retenir à la portière.

Frédéric revint vers elle. — Monsieur, m'expliquerez-vous. ..

— Madame, pardonnez-moi ma présence ici; mais il n'y a pas de temps à perdre : il faut empêcher qu'il vienne, car si votre mari...

— Que voulez-vous dire? de qui parlez-vous donc? — Voyons, madame, ne vous offensez pas, j'en ai vu bien d'autres.

Madame de l'erneuil leva la tète avec agitation et avec dignité.

— Je ne vous comprends pas, monsieur; de qui parlez-vous? — Vous le savez mieux que moi ; vous allez tout perdre en voulant feindre. Est-il venu? est-il parti? l'attendez-vous? — Mais encore une fois, monsieur, vous oubliez... — Songez, madame, qu'il ne faut pas qu'il se rencontre avec votre mari. — Mais, monsieur, je n'attendais personne ici, et je suis bien étonnée de vous y trouver.

— Mon Dieu, madame, je ne comprends que trop votre étonnement ; mais, puisque aussi bien j'ai assisté sans le vouloir à tout ceci, permettez-moi de vous servir. Où est-il? Il faut que j'aille lui dire ce qui .se passe. — J'imagine, monsieur, que vous ne savez pas à qui vous parlez. Peut-être vous vous êtes trouve ici l'an dernier, quand il y venait des comédiennes et autres femmes de cette sorte. — Pourquoi feindre encore ? Il est entendu que vous êtes la candeur dans toute la grâce primitive. Je n'en doute pas; mais il faut pourtant l'avertir de ce danger sérieux, qui compromet la vie de deux hommes de cœur, car, ne vous y méprenez pas, votre mari le tuerait. — Oui? — Lui. — Mais enfin? — l'olre amant.

VOYAGE A MA FENÉTHE. 353

Madame de Vcrneuil tressaillit d'indignalion. — Est-ce que je rêve ? est-ce que je suis folle ?

Elle alla tomber tout abattue dans un fauteuil. Frédéric, comprenant moins que jamais, se promena tout agité, ne sachant plus que dire, ne sachant plus que faire. — C'est bien étrange! pensait-il en regardant madame de l'erneuil à la dérobée. A voir cette femme, on la croirait la plus pure des femmes. Qui sait? celte surprise n'est peut-être pas jouée ; on n'est j)as, à cet âge, si profonde comédienne. Il y a là-dessous quelque mystère que ni moi ni le mari n'avons l'esprit de pénétrer. — Il entendait alors sangloter madame de Verneuil. — Oui, oui, reprit-il, je me suis trompé : j'ai jugé, comme tous les juges du monde, sans entendre et sans comprendre.

Comme il se disait ces mots, il s'arrêta tout surpris pour écouter la comtesse qui murmurait tout bas : Gaston! Gaston! ou m'avezvous conduite ! — Ah ! voilà donc le nom de l'amant ! Comme j'étais naïf de m'imaginer qu'elle venait ici comme elle serait allée à l'église! Décidément, il faut désespérer des femmes.

II se tourna vers la comtesse. — Eh bien ! madame, il s'appelle donc Gaston?... D'où vient qu'il vous fait attendre si longtemps?

A cette demande ironique , mais qui était effrayante pour madame de Verneuil , la pauvre femme poussa un cri terrible et se cacha la tète dans ses deux mains, comme si elle eût craint une apparition. — Car, poursuivit Frédéric, qui espérait arriver enfln à savoir quelque chose, hier encore vous êtes venue l'attendre, avant-hier même... — Monsieur, monsieur, de grcàce, respectez ma douleur. Si les larmes d'une femme sont une prière qui vous touche, allez trouver mon mari, faites qu'il revienne, car je ne veux pas sortir sans lui de celte chambre.

Malgré tout l'attrait que trouvait Frédéric à étudier cette énigme dans la physionomie, dans les pleurs, dans les paroles de madame de Verneuil, il se hâta de lui dire qu'il était heureux de suivre ses ordres. — En effet, madame, il faut que votre mari revienne. Les choses ne sont jamais si désespérées qu'on ne puisse s'entendre entre gens bien nés.

Il s'inclina profondément et sortit aussitôt. Il ne savait trop où retrouver M. de Verneuil. — Cependant, se disait-il, je suis bien

sûr que iM. de Vernouil n'a pu se décider à s'éloigner beaucoup ; car, tout mari et tout furieux qu'où soit, la jalousie est toujours là , qui vous eucbaîne pour tout découvrir et pour tout voir.

11 alla droit au bois, s'imaginant que le comte s'était arrêté dans la première allée pour ne pas perdre tout à fait de vue la |)orle de la petite villa. En effet, le comte s'était arrêté tout agité dans le voisinage. Pendant que Frédéric le cbercbait, il revint tout d'un coup à la villa, se laissant guider par une généreuse inspiration. Quand il rentra dans la cbambre a coucber , madame de Verneuil éclatait eu sanglots, en proie au plus violent désespoir. Le voyant reparaître, elle se tut et reprit la dignité du calme. — Qu'importe? se disait-elle, je suis résignée à tout, même à mourir, car il m'a blessée au cœur.

AI. de l^erneuil alla droit à sa femme, lui ])rit les mains, l'appuya sur sa poitrine et lui baisa le front. La comtesse leva les yeux en silence; elle semblait ne pas comprendre. — Blanclie, pardonnezmoi mes injures : j'étais fou; vous ne pouvez pas être coupable, c'est impossible. Je vous connais ! — Dieu soit loué ! dit madame de Verneuil en se laissant tomber dans les bras de son mari ; vous me jugez avant de m'enlendre, notre boubeur est sauvé. Mais je vous dirai tout.

Ils s'embrassèrent avec elfusion , fiers de se retrouver dignes l'un de l'autre.

Frédéric arriva pour les surprendre dans cet enibrassement. Ce fut pour lui un nouvel incident qui expliquait fort peu les autres. Il s'inclina respectueusement. .\ la vue de Frédéric, le comte ne put dissimuler une certaine expression de dépit. — Encore ! murmura-t-il eu sentant renaître sa colère si bien apaisée par les larmes de joie et les embrassements de sa femme. — Je vois bien , dit Frédéric, qu'il ne me reste plus qu'à m'en aller. Tout à l'beure , madame, j'aurais pu me féliciter d'avoir Hiit votre connaissance par un liasard si singulier, qui pouvait me permettre de vous servir. Maintenant que l'imbroglio est dénoué à votre gloire, je me retire, en n'osant pas espérer que vous me pardonnerez ma présence importune. Je suis vraiment désolé d'avoir surpris un secret dont je n'abuserai pas certes, car je veux oublier en sortant que je suis

venu ici. Je tiens pourtant a vous expliquer ma présence en celle maison.

Disant ces mots, Frédéric s'adressait à AI. de Verneuil. — l'ous n'avez peut-être pas remarqué que cette mai.son est ta vendre. Je dois vous avouer que je n'ai demandé à la voir que dans l'espoir d'y découvrir quelque chose d'extraordinaire, car elle m'avait séduit par je ne sais quel air mystérieux. Certes, je ne m'attendais pas à celle rencontre étrange; je croyais la maison déserte : je voulais voir les lieux et non les personnes qui y viennent. Pardonnez à un philosophe qui vit un peu par curiosité; grâce à Dieu, ma curiosité est discrète ; vous pouvez compter sur mon silence.

Frédéric s'inclinait pour sortir. — Un instant, monsieur, dit n)adame de Verneuil; demeurez, je vous prie : il faut que vous sachiez pourquoi je suis venue ici : mon devoir est de vous le dire. — Madame, je vous avouerai, dit Frédéric en souriant, qu'il ne faudra pas me retenir de force. — Eh bien! vous allez avoir cetlo explication : maintenant que j'ai pardonné à un mouvement aveugle, à un cœur qui souffre et qui devient cruel...

M. de l'erncuil exprima un mouvement d'inipalience. Il envoyait au diable le philosophe curieux qui avait surpris une scène conjugale, et qui, par sa position, se trouvait avoir autant de droit que lui-même pour écouter ce qu'allait dire sa femme. Il n'était plus jaloux d'un amant, mais jaloux d'un étranger qui entrait ainsi de plain-pied dans les mystères de son intérieur, un étranger devant qui sa femme allait parler à cœur ouvert. — Qu'importe? dit M. de Verneuil. Il faut bien accepter les caprices du hasard.

Voyant que son mari redevenait inquiet et pensif, madame de Verneuil s'était interrompue. — Hélas! reprit-elle tristemenl, pourquoi n'ai-je pas osé vous dire cela il y a deux jours? Nous nous serions épargné bien des heures d'angoisses. Mais voilà ce qui s'est passé.

Frédéric se mit très h son aise dans un fauteuil. La comtesse, épuisée par de telles secousses, s'était assise elle-même près de l'armoire où son mari avait rejeté ses lettres. M. de Verneuil se contenta de s'appiijer à la cheminée.

La fenêtre était restée ouverte; le soleil, traversant un amandier

répandait sur le tapis ses rayons brisés. Cotte chambre à coucher, tout à l'heure si sombre et si désolée, avait pris tout à coup un air de gaieté douce et charmante. — Alais, disait Trédéric en regardant madame de Verneud qui allait parler, que va-t-elle dire? A moins que ce ne soit un jeu déjeunes époux qui x'eulent se distraire, à moins que je ne sois tombé dans quelque accès de folie , il y a là quelque chose d'inexplicable. Ce mari qui redevient tout à coup si amoureux de sa femme, ne sait-il donc pas qu'elle est venue seule hier? que déjà la veille elle s'était arrêtée à la grille sans oser aller plus loin? El ce nom de Gaston? et cette rose cueillie d'une maiu tremblante, c'est-à-dire d'une main coupable? et ces larmes que j'ai jugées tout à la fois douces et amères? et cette lettre qu'on relisait à l'ombre avec tant d'émotion? Voilà, ce me semble, des charges terribles. Mais enfin je vais tout savoir, car jusqu'à présent je ne sais encore rien.

Madame de Verneuil parla ainsi :

« Ce qu'il y a de plus triste, c'est que je ne puis pas vous dire cela en deux mots. — Mon Dieu ! c'est pourtant bien simple. — Enfin, prenez patience, puisqu'il faut tout vous dire, je dirai tout.

n II y a trois ans, M. Gaston d'Avrigny... »

A ce nom , M. de Verneuil leva la tète avec attention. La comtesse regarda son mari sans se troubler.

" Il y a trois ans , reprit-elle d'une voix calme , M. Gaston d'Avrigny vint passer l'automne au château de mon père. C'était mon cousin , — nous nous connaissions de vieille date , — vous le savez, monsieur de Verneuil. — Dans l'enfonce, nous avions élé des mêmes fêtes , nous avions cueilli ensemble les primevères du parc. Gaston venait chez mon père pour la saison de la chasse ; Gaston était un désœuvré; avec très-peu de fortune, il n'avait pas d'état ; il aimait beaucoup à ne rien faire, c'esl-à-dirc à se promener à cheval, à chasser, à courir le monde comme un enfant prodigue de bonne maison. Encore s'il s'était contenté de ces plaisirs-là chez

VOYAGE A MA FEMKTRE. 357

mon père! Il s'avisa, le croiriez-vous? de tomber épcrdument amoureux de moi. "

Un éclair de jalousie brilla dans les yeux de M. de Verneuil. Il Ne vous ofiensez pas, je n'y pouvais rien; j'étais d'abord bien loin de m'en douter. Il avait lu les romans modernes, il parlait sans cesse de passions furieuses, profondes, fatales. Je ne comprenais rien à tous ces discours, moi qui demandais à Dieu dans toute la simplicité de mon cœur un mari qui m'aimât doucement, un intérieur calme et béni. .. comme celui que j'ai trouvé... Je disais sans cesse à Gaston -qu'il perdait la tête, que toutes ces grandes pbrases étaient dignes d'une maison de fous. A l'entendre, il lui fallait un amour plein d'orages et de tempêtes. Quiconque l'aurait cru à ses paroles se fût imaginé qu'il avait dans le cœur le Vésuve ou l'enfer. Plus jaloux qu'Othello, il jurait de pourfendre le genre humain pour un simple regard. EnCn je ne saurais vous donner l'idée de toutes les folies dont il s'était fait pour ainsi dire un cortège. Le pauvre garçon 1 les faiseurs de romans en ont gâté bien d'autres. Je l'avais connu autrefois simple, naïf, franc, aimable sans le savoir ; je le retrouvais , à mon grand chagrin , triste , rêveur, fatal, Manfred ou Ravenswood.

» Je le vois toujours traversant le parc , fièrement drapé dans son manteau comme un amoureux castillan qui attend l'heure du rendez-vous. Pour lui, il n'avait de rendez-vous qu'avec la lune, car, autant que j'ai pu le deviner, c'était à la lune qu'il confiait les ouragans de son cœur. Je ne ris pas , mon Dieu ! puisque je parle de lui, ne faut-il pas le peindre tel qu'il était?

» La première fois qu'il me confia son amour, ce fut dans une petite promenade archéologique faite a cheval, à pied et en char à bancs, avec toute la compagnie du château. Gaston était à cheval ; il prenait plaisir à braver les dangers ou plutôt à créer des dangers , car pour un cavalier raisonnable la route était facile : quelques gués à traverser, quelques sentiers escarpés, une petite rivière à passer en bateau, enfin un chemin comme il y en a tant. Moi aussi j'étais à cheval, très-fière de ma monture et de mon amazone, très-heureuse de mes dix-huit ans et du ciel qui couronnait mon front.

» Nous étions dans la montagne, je suivais le sentier, tout en

écoutant les gais sifflements du merle. Voilà tout à coup mon extravagant cousin qui jette son cheval sur le versant pour marcher de front avec moi. — Gaston , vous ne savez pas ce que vous faites , prenez donc garde. — \e craignez rien, me répond-il en contenant mal son cheval qui se cahrait, je suis fataliste, ma belle cousine; d'ailleurs, reprit-il en se penchant vers moi, ne serait-il pas bien doux de mourir ici, sous vos yeux, par un si beau jour? — Voilà, lui dis-je en souriant, car j'étais loin de le prendre au sérieux, voilà une idée qui ne pouvait venir qu'à vous. — Ah! ma cousine, reprit-il en s'animant, si vous saviez comme je vous aimel — Je n'en doute pas; voilà dix-huit ans que je le sais. — Hélas! ma cousine, je ne vous aime plus comme je vous aimais enfant; c'est une passion qui me tuera, croyez-le bien! Si je n'espérais vous toucher un jour, je précipiterais à l'instant même mon cheval à travers ces rochers... Je fus effrayée de l'air de bonne foi qu'il mit dans ses paroles. Un instant auparavant j'aurais éclaté de rire : je n'osai ni rire ni répondre. — Songez-y, reprit-il d'un air presque désespéré, le premier mot que vous allez me dire me fera vivre ou mourir! Depuis tantôt cinq semaines, j'ai combattu mon cœur sans triompher. Vous étiez là, toujours là!... J'avais beau fermer les yeux!... Est-ce qu'on ferme les yeux de son âme? — Ecoutez, mon cousin , je ne suis pas comme vous dans les régions poétiques de l'impossible; nous reparlerons de cela, mais, en attendant, prenez garde de tomber. — Cruelle, dit-il en levant les yeux au ciel, je pleure et vous riez; un jour je serai vengé; vous aimerez à votre tour, et alors on ne vous comprendra pas, car il n'y a que là-haut que se rencontrent les âmes vraiment sympathiques. — Knfin, poursuivit-il en me saisissant une main que je ne lui laissai pas une seconde, il ne faut désespérer de rien.

» Une bordure de bouleaux, qui se trouvait sur Iv bord du sentier, nous sépara alors à ma grande joie; durant le reste de la promenade, je m'arrangeai si bien que nous ne nous retrouvâmes pas seuls.

)i Le soir, j'étais dans ma chandjre un peu préoccupée do la folie de mon cousin ; ma gouvernante me reniil un billet en me disant que Gaston allait partir; qu'il me priait de lire ces quelques lignes

et d'y répoiulrc par deux mois. J'ai oublie loutes les phrases singulières, bizarres, e.xtravaganles qu'il m'écrivait. J'étais un ange ; il attendait de moi la vie et la raison , car il avouait avec humilité que cette passion violente que je lui avais inspirée égarait sa raison.

îi Mon dessein était d'abord de renvoyer la lettre sans la lire, ensuite d'avertir mon père ; puis, craignant de faire du bruit pour rien, comme j'étais bien sûre que le beau style de mon cousin ne changerait rien à mes sentiments pour lui, je me déterminai à lire tout simplement sa lettre. Après l'avoir lue , je trouvai que je n'avais qu'une chose à faire : guérir Gaston de sa folle passion par des paroles de sœur. J'écrivis : c'était un tort sans doute; mais je ne prévoyais pas qu'il y eiit du danger à faire une bonne action.

» Je lui écrivis qu'avant de songer aux folies de l'amour , il devait bien songer un peu à faire son chemin dans le monde; qu'il était jeune, bravo, intelligent ; qu'il n'avait qu'à vouloir pour arriver à tout. Je lui reprochai d'une façon toute maternelle son oisiveté, son désœuvrement, sa nonchalance. Pour mieux atteindre mon but, je lui déclarai avec un air de franchise que, s'il arrivait à quelque chose, peut-être mon père lui accorderait-il ma main; qu'alors il était sous-entendu que mon cœur suivrait ma main.

" Le lendemain, avant midi, il répliquait par une lettre qui était tout un volume. J'y répondis, je l'avoue, sans l'avoir lue tout entière. Gaston me disait que sur un seul mot d'espoir il partirait bravement pour la conquête du monde, qu'il deviendrait ministre , maréchal de France, roi, enfin tout ce qui fait la gloire et non le bonheur ici-bas. Je lui écrivis que le bonheur suivrait la gloire. Comme je n'avais rien à faire en ce temps-là , je me laissai aller à griffonner de grandes pages à mon cousin ; je trouvais plaisant de lui donner des conseils, moi qui avais dix-huit ans, lui qui en avait vingt-sept.

» Pendant huit jours qu'il demeura encore au château, nous échangeâmes donc quelques lettres. Cette correspondance assidue avait fini par me fatiguer; d'ailleurs il s'était enhardi jusqu'à me parler trop passionnément. Il fallait en finir : non pas que je craignisse un seul instant d'aimer Gaston , mais je comprenais que je m'étais engagée dans une voie dangereuse et compromettante.

300 VOYAGE A MA FEXÊTRE.

» Gaston avait à régler quelques affaires de f:imille par suite de la mort d'une grandlaute; il partit trislemeni, comme à regret. « Adieu , Blanche , nie dit-il en me baisant la main, quand je reviendrai , je serai digne de vous. »

» Nous le conduisîmes avec mon père jusqu'au bout de l'avenue où passait la diligence. Quand je le vis disparaître, je ressentis tout à la fois une secousse de joie et de douleur. J'étais heureuse d'être délivrée d'un cousin si opiniâtre dans son amour. J'étais triste , car sans doute un pressentiment m'avertissait que je ne le verrais plus.

n J'eus bientôt oublié la promenade, les lettres et les héros de roman. Je revins passer l'hiver à Paris, et peut-être, monsieur... » Madame de Verneuil regarda tendrement son mari. « Peut-être vous souvenez-vous que nous nous rencontrâmes chez madame de C — ? Vous aviez l'avantage de ne pas être mon cousin et de ne pas être le fac-similé d'un héros de roman.

" Alais ce n'est point ici le lieu de rappeler ces premiers chapitres de notre mariage. 11 y a trois jours, je ne pensais guère à mon pauvre fou de cousin ; un domestique se présenta chez moi , et, s'assurant que j'étais seule, me remit une lettre et deux clefs. Il Que signifie ce message? lui demandai-je avec surprise. — Je n'ai rien à dire à madame; j'obéis à un ordre précis, voilà tout. " Je retournai vingt fois la lettre avant de la décacheter; vingt fois j'examinai les deux clefs ; enfin je brisai le cachet avec une violente palpitation. Quoique je ne songeasse pas du tout à Gaston d'Avrigny, je reconnus tout de suite son écriture. Je devinai, je ne sais pourquoi, que j'allais aj)prendrc un triste événement.

» Je savais, depuis quelques mois seulement, que Gaston, après avoir à peu près échoué dans toutes les carrières, s'était engagé — pour en finir — dans l'armée d'Afrique, où d'ailleurs il connaissait le général Lamoricière. C'était un homme fait ])our la guerre; je ne lui savais qu'une qualité sérieuse, la bravoure. Il a été atteint d'un coup mortel sur le champ de bataille, à la dernière sortie contre les Arabes; mais d'ailleurs cette lettre, que vous pouvez lire, achèvera de vous expliquer tout le secret de ma présence dans cette chambre. »

Disant ces mots, madame de Vcrneuil présenta à son mari la dernière lettre de Gaston. M. de Verncuil saisit h la fois la lettre et la main de sa femme. La comtesse respira, baissa la tète et rougit de plaisir. Après avoir déplie et retourne la lettre à diverses reprises, M. de Verneuil la lut à haute voix :

« Ma cousime ,

» Sans doute vous avez oublié dans votre bonheur ce pauvre Gaston d'Avrigny, qui vous a tant aimée, qui vous a trop aimée. Faut-il vous le dire? moi, depuis plus de deux ans que j'ai vécu sans vous voir, j'ai toujours porté dans mon cœur cette folie charmante et terrible qui a dévoré ma vie. Ah I vous n'avez pas su quel amour profond et dévoué j'avais pour vous. Ke pouvfint vivre à vos pieds, vivre de votre regard, de votre sourire, de votre beauté , je n'ai pu vivre ailleurs de tout ce qui fait la vie sans l'amour. J'ai essayé de tout pour abuser mon cœur; je savais qu'il me restait un peu de fortune, je l'ai jetée dans toutes les ivresses trompeuses de la vie parisienne. Mais, au milieu de toutes ces folies, j'ai gardé votre image adorée comme un coin du ciel qui sourit a travers la tempête. Ne pouvant vaincre mon cœur, il ne me restait qu'à mourir. D'ailleurs, je dois l'avouer, car il ne faut pas faire de charlatanisme, j'étais à peu près ruiné et je ne me sentais pas le courage, dans mon chagrin et dans mon abattement, de surmonter les ennuis d'une fortune à faire. Le suicide est devenu une banalité; il y a toujours de la place sur le champ de bataille pour un homme de cœur. Il y a tant de gens qui sont aimés, me disais-je , et qui vont là-bas mourir quand un cœur attendri les appelle ici! Moi, qui ne serai pas regretté, pourquoi n'irais-je pas m'offrir à la balle d'un Arabe destinée à frapper im pauvre garçon qui aime la vie ! J'ai bientôt passé ici pour un héros. N'avez-vous donc pas vu mon nom cité glorieusement dans un rapport du maréchal? Enfin le jour que j'attendais est venu.

» Quand vous lirez celte lettre , je serai mort avec le seul regret de n'avoir pas été frappé au cœur. Je ne vous dirai rien de mes dernières angoisses : j'étais résigné à tout. Je n'ai qu'une inquié-

362 VOVAGU A MA FEXÈTRE.

liuk'; je vais vous la dire. \'ous m'avez écrit huit lettres daus ce doux et triste autotuue que j'ai passé au cliàleau de mou oncle. Ces lettres qui m'ont désespéré m'étaient pourtant précieuses ; je les ai toujours gardées comme un trésor. Dans mes heures les plus sombres, je les relisais avec une volupté amère qui me charmait. Quand j'étais en train de me ruiner, j'ai loué une petite villa au bois d'Auteuil, où j'ai passé l'été dernier en joyeuse compagnie : c'était un rendez-vous de désœuvrés comme moi. Tout le monde s'y amusait, excepté moi-même; mais je faisais semblant de m'amuser comme les autres. Dans une petite armoire en bois de rose qui se trouve au fond de la chambre à coucher, j'ai caché vos lettres; vous l'avouerai je? toutes les lettres galantes que j'ai reçues à Auteuil , je les jetais par mégarde dans cette armoire : pardonnez-moi celte profanation. Quand je partis pour l'Afrique vers le mois de novembre, j'étais à Paris, je ne trouvai pas le temps de retourner à Auteuil; je laissai la clef de ma maison à mon domestique, en lui ordonnant d'y aller quelquefois et de cultiver le jardin, poui' lui faire croire que je reviendrais. Je ne reviendrai pas. Mais connncnt vous faire remettre, ma cousine, les huit lettres qui sont là-bas avec tant d'autres? Vous seule pouvez les reconnaître. Qui sait si ces huit lettres ne tomberaient pas dans des mains indignes! J'ai des créanciers, et j'ignore ce qui aura lieu quand on saura ma mort. Voyez si vous aurez le courage d'aller les chercher vousmême. Je n'écris qu'à vous et au domestique qui vous remettra les clefs. J'ai deux ou trois jours à vivre ; le chirurgien en chef m'a dit la vérité. On ne saura donc pas tout de suite ma mort à Paris; vous avez tout le temps d'aller à Auteuil. C'est une maison déserte, — au bout du bois : — vous la verrez toute blanche au-dessus des vignes; — vous la reconnaîtrez à une petite grille brune à flèches d'or. Dubois vous remettra les clefs de la grille et de la porte d'entrée ; les autres portes sont ouvertes, si je me souviens; malheureusement je ne sais plus où j'ai mis la clef de la petite armoire ; |)eut-ètre la Irouverez-vous sur la cheminée. C'est d'ailleurs un vieux meuble, bien facile à ouvrir. La première petite clef venue doit y aller. — Kniin laites comme vous pourrez; mais, de grâce, relirez vos lettres, (pii sont en trop mauvaise compagnie.

VOYAGE A MA FEXÉTRE. 3fî;j

1) Si je m'écoulais , je vous écrirais jusqu'à Theure de ma mori; mais que vous dirais-je que vous ne deviniez! Adieu donc, ma belle cousine. — Pardonnez -moi de vous appeler encore par ce nom si doux à mon cœur, mais, tant que mon cœur pourra ballre, j'aimerai ma belle cousine ! d

Ici M. de Verneuil froissa la lettre avec dépit.

— C'est tout ? dit Frédéric qui n'était pas guéri de son amour pour la science.

— Oui, c'est tout, monsieur, dit sèchement M. de Verneuil. La comtesse avait baissé la tête en soupirant. En historien fidèle,

nous reproduirons ici les dernières lignes de la lettre que le comte ne voulait pas lire tout haut :

" Quand vous irez dans celle polile maison, je serai mort. Ah ! si Dieu permettait à mon came d'y aller en même temps que vous!... Cette idée me prend au cœur... J'attends la mort avec plus d'impatience que jamais. . . .

» Adieu, adieu, adieu! Il y a dans le jardin un buisson de roses blanches que, l'an passé, j'ai vu fleurir en pensant à vous, ma cousine; pour tout l'amour que j'ai eu pour vous, allez effeuiller une de ces roses , en pensant à moi.

» Gastom d'Avrigky. »

Frédéric vit bien que M. de Verneuil ne voulait pas lire le dernier mot de la lettre. En se levant pour partir, par un rapide regard il vit ce mot : buisson de roses blanches.

— J'y suis, dit -il à la porte, après avoir salué le comte et la comtesse; or, madame de Verneuil a cueilli une rose blanche.

Il se rappela les craintes, l'agitation, les larmes de la comtesse en cueillant, en respirant et en effeuillant cette rose.

— Qui sait? dit -il; maintenant qu'il est mort, peut-èlre l'aimera-t-elle.

Quand Frédéric fut parti , M. de Verneuil regarda tristement sa femme, et lui dit :

— Blanche, avez-vous cuedli une rose dans le jardin ?

— Non , répondit-elle en embrassant son mari.

Cette histoire parut en cinq feuilletons.

Le premier jour, ma voisine me demanda de Tair du monde le plus distrait si j'avais écrit mon feuilleton la veille. Le second jour, elle eut des coquetteries inaccoutumées.

— Soyez calme, lui dis-je en souriant. L'héroïne de mon roman sortira de là plus blanche que la blanche hermine.

Et quand ce fut fini , elle vint bravement à moi :

— Vous avez tout compris , me dit-elle avec émotion.

— Non; car je ne sais pas la fin.

— \'i le commencement.

— Mais comment ètes-vous seule ici? car Frédéric de Marvilliers lui-même y perd son latin.

— Parce que mon mari croit que j'ai été la maîtresse de Gaston.

— Et vous , le croyez-vous ?

— Et vous ?

— Où est votre mari ?

— Il court le monde. Je vais lui envoyer vos cinq feuilletons pour le réconcilier avec moi dans le passé. Mais je n'en ferai rien , car il m'accuserait d'avoir écrit moi-même cette histoire. Il est à Rome en mission pour les jésuites auprès du pape. Il finira par le fanatisme.

— Et vous ?

— Moi , je ne finirai pas.

Le musicien survint. La Ténébreuse alla à lui.

— Vous arrivez à propos. Chantez-moi la Mort du cœur.

Et Arezzo, sans se faire prier, chanta ces strophes sur un air d'une tristesse si triste , qu'on eût dit le vent nocturne sur les branches nues pendant la neige.

LA MORT DU COEl R.

0 Iipau pays couvert de rosrs Dont je suis à jamais banni! O beau pays tnuierl de roses Qui cbanlail de si douces cboses !

Ponnpioi tant de mélauiorpboscs?

Tout est fini!

J'avais une blanche maîti'essc, Et je croyais à l'infini ; J'arais une blanche maîtresse, Alais à la première caresse J'ai vu mourir la charracresse !

Tout est fini !

La moisson n'était pas fauchée, Le pampre n'avait pas jauni ; La moisson n'était pas fauchée, La mort sur elle s'est penchée Et dans le hnceul l'a couchée.

Tout est fini !

J'entends le vent d'hiver qui brame, Chassant l'automne au sein bruni.

J'entends le vent d'hiver qui brame!

La neige tombe sur mon âme.

La Mort me dit : Je suis ta femme.

Tout est fini!

Et quand Arezzo eut chanté :

— Quel plaisir trouvez-vous à entendre de pareilles litanies ? dis-je à la Ténébreuse.

— Le plaisir qu'on trouve à fouler d'un pied jaloux l'herbe du cimetière.

— Je comprends : celui qui est mort est plus vivant pour votre cœur que vos cinq ou six amoureux.

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