‹ Voyage à ma fenetreChapitre 5 sur 54 · VOYAGE D UN RAYON DE SOLEIL · texte numérisé non relu

VOYAGE D UN RAYON DE SOLEIL

Un coup do vent m'a chasse dehors, — c'est-à-dire de ma fenêtre; — me voihi forcé de voyager à l'intérieur.

Si j'avais mille écus dans ma poche, je n'entreprendrais pas ce voyage-là. Italie! Italie! depuis que j'ai perdu de vue ton lac Majeur, ton Palais Ducal, ton l'aliean , ton Pausilippe , j'ai le mal du pays. L'homme est né pour voyager. « La vie est un voyage. " La tombe elle-même est la route d'un autre inonih'.

Je pourrais bien aller jusqu'à Saint-Cloud ou jusqu'à Pontoise ; il me reste assez d'argent pour cela, mais le voyage n'est charmant qu'à la condition de ne pas arriver.

Puisque aussi bien un rayon de soleil est aujourd'hui mon hôte, je vais visiter les amis qui habi((Mit ma chambre.

Autour de ma chambre il y a des tableaux. M. de Scudéry n'avait pas un plus beau cabinet de peintures.

En Hollande j'ai acheté des tableaux italiens, en Italie j'ai acheté des tableaux hollandais. Les bons tableaux sont connue le bon vin, ils prennent du ton en voyageant. L'air et le soleil d'un nouveau

pays sont une épreuve décisive pour les coloristes et pour les vignobles.

Prudlion est un grand peintre parmi les grands peintres. Il avait trouvé le pinceau d'Euphanor et la palette du Corrége. Quelle exquise pureté de contour! Quelle ineffable fraîcheur de touche! J'ai sur mon canapé une figure de Prudhon à mi-corps , grandeur naturelle. C'est une belle femme presque nue qui cache sa gorge avec la main. Le mouvement est d'une grâce naïve et pourtant maniérée. La main est si belle et si légère que, tout en faisant ombre au sein , elle l'mdique plutôt qu'elle ne le cache , puisqu'elle appelle le regard. C'est la supercherie de la candeur. Le sein et l'épaule ont toute la morbidcsse inappréciable de l'école de Parme. On ne saurait y reprendre qu'un accent de trop ardente volupté. Mais la tète corrige assez cet accent par sa douceur rêveuse. Elle incline légèrement un beau cou nourri de roses et de lys qui rappelle les nonchalances du cygne. Elle est coiffée avec un goût douteux : les cheveux sont relevés par un ruban rouge qui les réunit à un léger bouquet dont l'éclat est étouffé dans la demiteinte. L'expression de cette figure appartient tout à la fois au caractère antique et au sentiment moderne. J'y retrouve un peu trop le sourire des femmes du consulat , peintes par Gérard ; mais, dans tout l'œuvre de Gérard, rien n'est digne d'être comparé à cette figure, qui est sans doute un portrait dont l'original est apparu- à Prudlion à travers le voile sacré des visions de Praxitèle.

Parlerai-je de cet autre portrait qui n'a pour lui que la vérité, sans les rayonnements de la poésie. C'est la duchesse de Bourgogne par Largillière. Elle est là telle qu'elle fut, — duchesse, — mais rien que duchesse. Je vous salue , madame la duchesse ; mais , malgré votre coiffure à la turque , je passe mon chemin. J'aime mieux ce beau portrait peint par Henri Lebmann ; — mais il est là pour moi et non pour vous. —

Celui que vous voyez si doux et si triste, c'est la figure d'une femme que je n'ai pas connue et que j'ai beaucoup aimée. Elle est morte dans sa beauté, frappée dans sa fleur pour aller peupler l'imniortcUe galerie dont saint Pierre tient la clef

Au-dessus du piano, sous une glace de Venise du meilleur style avec des oinemeulations bizarres, j'admire souvent un petit Meissonnier : Deux mères qui font embrasser leurs enfants. C'est une Ircs-jolie esquisse faite de rien, c'est-à-dire avec un rayon de génie qui passe. Comme Chardin applaudirait ! Ces deux mères vêtues de robes Louis XV ont une élégance que Chardin n'a pas connue.

Connaissez-vous Belloc? un peintre qui osait être coloriste sous David. Belloc ne créerait pas un Jugement Dernier. Son talent n'a pas les larges ailes qui dévorent l'espace. C'est un fantaisiste qui ramasse bravement le ])inceau du Corrége : a Et moi aussi je suis peintre! ^^ dit Belloc en rivalisant de fraîcheur et d'éclat avec le Corrége. Cette Nijmphe Bocaf/ère qui a des cerises sau\'ages pour pendants d'oreilles, c'est vivant, c'est étrange, c'est adorable. Il y a longtemps qu'elle me demande un petit poiJme antique , mais les poêles grecs ne mangeaient pas de cerises.

Il y a un Diaz à côté : La Lecture du Roman. J'aime autant la Nijmphe liorar/ère. Cependant cette fenune qui lit un roman dans ce paradis idéal d'herbe fraîche et d'arbres touffus a toutes les séductions des filles d'Eve. Diaz n'était, il y a six ans, qu'un joli peintre, aujourd'hui c'est un beau peintre. Voyez plutôt celte figure blonde toute ruisselante de soleil. Pas un Vénitien du beau temps qui ne signerait cela.

L'école anglaise est représentée ici ])ar une figure de Reynolds : une jeune Espagnole qui a l'air de partir j)Our la guerre. On n'est j)as plus déterminée. Le vent secoue une plume en guise de panache dans sa clunelurc. Prenez garde au combat, vaillante amazone, car c'est l'Amour qui se trouvera sur le champ de bataille. Belle couleur! mais un peu de fracas dans les ajustements.

Celte assemblée où l'on trinque et où l'on s'embrasse , — l'ivresse du vin et l'ivresse de l'amour, — est un tableau anglais inspiré par les grivoiseries hollandaises de Brackemburg. C'est plus clair de ton , plus délicat de physionomie. Dans les poëmes de Brackemburg on est toujours sur le point de tomber sous la fable, ici on se tiendra autour de la table.

J'ai acheté à Pise, à un marchand do vinaigre, une page élo-

quenle de l'école allemande. C'est un Christ couronné d'épines peint sur bois — peut-être par .'llbrccht Diirer — pour le gouverneur de Bergarae, selon une inscription authentique. La tète du Christ est trop connue par l'expression, mais les mains sont un chef-d'œuvre : elles saignent, elles pleurent, elles sanglotent. Il semble que ces divines mains enchaînées par les hommes ressentent une douleur morale, — la douleur de ne pouvoir plus consoler et bénir les opprimés, les pauvres et les pécheresses.

Il y a longtemps déjà j'écrivais que Boucher était après tout mi peintre hardi, insensé, aventureux, charmant, fertile en ressources, fécond en caprices. — Les Boucher n'avaient plus cours dans le commerce et étaient honnis de la critique. — 0 flux et reflux de l'opinion humaine! .aujourd'hui les Boucher sont hors de prix, même parmi les critiques. Celui qui ne trouvait que de \a pelure d'oignon au bout de son pinceau est devenu un peintre toujours en verve, un coloriste charmant. L'opinion, je l'ai dit, c'est le flux et le reflux. Elle ne s'arrête jamais au point indiqué par la sagesse; après avoir dépassé les bornes , elle revient en toute liàte et abandonne sa conquête. J'ai acheté autrefois quelques Boucher au temps oii on les donnait presque, c'est-à-dire à raison de trois à quatre louis le tableau. Aujourd'hui on me trouve très-heureux, mais moi je ne me trouve pas plus riche qu'autrefois, car je sais que l'heure du reflux viendra encore pour Boucher. En attendant flux ou reûux, j'aime beaucoup ce Mercure un peu rouge qui, sous les yeux d'une Vénus sans style mais pleine de grâce et de séduction, enseigne à lire à Cupidon. Comme les colombes sont jolies! On entend les battements d'ailes. Le paysage a toute la saveur agreste d'un paysage d'opéra.

Le soleil , qui se nourrit de roses , n'a pas eu le temps depuis un siècle de manger celles de ce pastel. Un portrait de madame de La Popelinière par La Tour, qui me rappelle ces vers charmants de Théophile Gautier :

J'aime à vous voir en vos cadi-es ovales, Portraits jaunis des belles du vieux temps, Tenant en main des roses un peu pâles. Comme il convient à des fleurs de cent ans.

Le vent (l'Iiivcr en vous toucliant la joue A fait mourir vos œillols et vos lys, \ ous n'aveE plus que des mouclics de Loue, Et sur les quais vous gisez tout salis.

Il est passé le doux réfjne des belles. La l'aralière avec la Ponipadour \e trouveraient que des sujets rebelles, Et sous leur tombe est enterré l'amour.

V'ous, cependant, vieux portrait; qu'on oublie, Vous respirez vos bouquets sans parfums. Et souriez avec mélancolie Au souvenir de vos galants défunts.

La pauvre femme , elle est là , loujour.s là , qui me raconte avec un sourire àllrislc comment le duc de Richelieu , après avoir passé par la porte et par les fenêtres, finissait par passer par la cheminée. Hélas ! quand son mari , monsieur de La Po-pe-li-nière , l'eut chassée comme une courtisane , quand elle fut libre de recevoir à toute heure par la porte ouverte son amant dans ce pauvre réduit de la rue Ventadour, qui fut son tombeau , il ne vint plus. C'est la moralité de toute histoire amoureuse. Quand on a passé j)ar la fenêtre , on ne daigne plus franchir le seuil de la porle.

Sous ce porirait il y en a un plus vivant et plus gai, celui de mademoiselle Sophie de Camargo par Landberg. Sophie de Camargo fut digne de sa sœur, non pas pour la danse, mais pour les passions orageuses. Elle avait bien débuté : au premier enlèvement de Mariaime de Camargo, elle avait voulu être enlevée aussi avec tous les honneurs de la guerre.

Soleil, mon ami, vous êtes trop amoureux de cette petite fille depuis quelques jours : vous n'en laisserez pas. Janin m'avait déjà averti. J'ai beau placer cette figure loin de vos atteintes, vous brisez vos rayons dans la glace pour mordre à cette pomme défendue.

Ce paysage de Rousseau est bien planté. Ces premiers plans, ces arbres touffus, ces eaux agitées par la barque du pêcheur, ces herbes vivantes, c'est la vérité ; ce ciel bleu où courent trois nuages, ces lointains qui entiaînenl le regard, c'est la poésie.

VOYAGE A MA FEXKTRE. 27

De quel nom faut-il signer celte petite Education de la Vierge, qui accuse la touche magistrale d'un maître italien du seizième siècle? Est-ce André del Sarte, le rayonnant et inelfable Florentin? Quel sentiment naïf et divin dans cette figure de sainte Anne ! quel réalisme savoureux dans cette figure de la Vierge , qui n'est encore qu'un enfant!

Qu'entends-je? quel est ce bruit, ce tumulte, ce cli(juctis d'armes, ces cris de guerre? C'est un choc de cavaliers dans les Calabres. Comme ces chevaux sont lancés au combat à bride abattue ! Le peintre lui-même a pris le mors aux dents. Saluons maître Salvator Rosa. Quelle suprême harmonie dans ce désordre !

Il y a non loin de là une autre bataille, que le Bourguignon reconnaîtrait peut-être, mais dont je ne veux pas charger le souvenir du Bourguignon.

Reposons notre regard sur ce beau paysage de Marilhat — le dernier qu'il ait peint — c'est un paysage d'Occident, triste et doux comme un dernier rêve, comme un soleil couchant, comme un premier jour de novembre. Le ciel est sombre ; la nature s'agite avec inquiétude et penche ses cheveux verts au bord de l'eau. Pas une seule créature dans ce paysage — Marilhat n'aimait plus les hommes. Il se voyait seul sur le théâtre solennel du Très-Haut. Il y en a qui meurent de génie — flamme vive allumée par Dieu et qui dévore ici-bas tant de demi-dieux. — • H y en a qui meurent de iblie , comme le Tasse. Ceux-là sont quelquefois des hommes de génie, parce que le génie est près de la folie, comme la montagne est près de l'abîme. Marilhat est mort fou comme Pascal — et connne Pascal il voyait un abîme sous ses pas; — aussi se réfugiail-il avec une joie funèbre dans ces mélancoliques paysages où , comme Ruysdaël, il répandait le secret de son àme en peine.

Aies yeux aiment ce Tinforet d'une touche véhémente : Les Apôtres devant Jérusalem. La palette vénitienne est là qui rayonne. Cependant la figure voisine n'en pâlit pas. C'est une belle fille de quinze ans qui sourit à l'aube amoureuse. Ses cheveux blonds baignent la neige rosée de son épaule frémissante et de sa gorge immaculée. Où vont ses regards si doux qui appellent l'âme? Ils vont vers le rivage idéal de l'inconnu, plus loin que les nuages.

28 VOVAf.E A MA FEXKTUE.

dans les pays hieiis où cirante la ehinière. Cette jolie figure est signée Camille Hoqueplan , le lumineux lanlaisiste.

Sourions à ces belles dames que Waltier a groupées dans ce bleuâtre et impossible paysage. C'est là de la peinture d'un autre temps. Waltier, faut-il s'en plaindre ? est né cent ans trop lard. C'est un peintre de la régence étincelant et féerique comme mon ami Pater. Peut-être est-ce Pater lui-même. Pourquoi .le pas croire à la métempsycose du talent?

J'ai rapporté de Venise une Vierge de l'école primitive qui annonce déjà loute la splendeur du siècle d'or. Elle est peinte sur un panneau de bois de cèdre dans un cbœur d'anges invraisemblables. La figure de la madone a le caractère majestueux des byzantins adouci déjà par l'onction du coloris.

Les peintres admirent cette grande toile d'un aspect vénitien, qui serait du Padouan si elle n'était d'un Vanloo, le meilleur, Jean- Bapliste ; — ou ])liitôt de Raoux, un peintre trop peu apprécié; — c'est une marquise à sa toilette. Los uns disent que c'est madame de Parabère, les autres reconnaissent madame Dubarry. Pour moi, c'est madame de Pompadour. Ce qui est bors de doute, c'est que ce tableau est un des plus jolis de la galerie du dix-buitième siècle. La dame est devant un miroir d'un dessin Irès-éléganI ; elle y ajipuie une main. I']lle lient de l'autre un bouquet que cueillerait Van Huysum. Elle porte sa tête avec beaucoup de respect, parce que Rosine est occupée à sa coiffure. Rosine contraste par ses tons brunis et ses robustes ajjpas avec la blancbeur et la délicatesse de la dame. C'est comme un sacrifice. Les étoffes sont très-belles. C'est l'école vénitienne dans loute sa splendeur. La gannne est harmonieuse. Le soleil se joue avec un éclat ménagé sur les chairs et sur les draperies. On est impatient de respirer ce bouquet , mais on craint de trop approcher les lèvres de ce sein qu'il ombrage.

Cette fennne peinte par l'erdier efface toutes les figures de Greuze. C'est la même couleur, avec un autre seuliment. 11 y a Jà un rayon de poésie et d'idéal qui n'a jamais rayonné sur la palette du peintre de la Cruche Cassée. Celle femme de Verdier a des fleurs plein les bras, mais ce sont des fleurs moissonnées au pays de l'amour, d'oii elle vient et où son cœur est resté.

VOYAGE A MA FENETRK. 29

Je voudrais bien croire que je possède un W'aUeau : quelques flatteurs me disent : « Vous avez là un joli W'atteau. n Ils n'en croient pas un mot, ni moi non plus. Ce joli Watteau, c'est une fête galante de quelque autre élève de maître Gillot. La fillette qui est balancée dans les branches par un grand gars qui a l'air d'y regarder à deux l'ois est peinte largement , d'une touche grasse et fleurie. Elle a le regard troublé, comme il convient à une fillette qui s'abandonne à l'espace. Comme elle s'abandonne à l'amour! Sa jupe est battue par le vent — qui n'est pas trop indiscret. — Si jamais elle lâchait la corde ! on n'a pas peur de la voir tomber; car, si elle tombait , il y a sous elle une herbe odorante , touffue et douillette.

J'ai quelques dessins précieux , un de Piadier, un de Clesinger, un de Vidal — qui lui aussi a créé son monde , — un de Victor Hugo, un de Théophile Gautier qui fait toujours la mcrne femme court-vètue , idéal charmant du poi'te et du peintre.

Cette page brûlante d'Eugène Delacroix brave la critique et l'hiver. Cela s'appelle une fantasia arabe. Comme les cavaliers ont bien livré le mors aux dents aux chevaux ! Quel galop effréné ! les sabots des chevaux n'ont pas le temps de toucher la terre. Pendant qu'ils vont ainsi plus vite que le vent , plus vite que le temps, plus vite que la mort, voyez comme ces figures arabes ont pris aussi le mors aux dents. Détournons-nous de leur chemin.

Je vous salue, page printanière de Jules Dupré , — page automnale de Decamps, — esquisse enragée de Thomas Coulure, — je vous salue.

Edmond Hédouin n'a pas eu besoin de signer ce coup de l'élrier, c'est-à-dire ce Basque qui s'arrête avec sa monture devant un puits où une belle fille lui offre à boire dans sa cruche.

Gleyre m'a donné une idylle antique du meilleur style. On croirait qu'il l'a détachée d'une fresque d'Herculanuni ; c'est le même caractère sans plus de couleur. Celle fraîche idylle vous raconte les passions furieuses et charmantes de la nymphe Leucolhoé pour le pâtre Alciraédon.

Je n'ai point décrit toutes les richesses de mon musée olympien : j'ai des chinoiseries, des peintures chinoises sur porcelaine et sur

papier de riz ; j'ai de vieux ineiibles sculplés avec la naïve ferveur de l'art primitil", des étrusques, des Faenza, des Bernard de Palissy, enfin des médailles que je n'ai jamais regardées.

Je suis passionné pour la sculpture, — art solennel et divin : — une statue c'est plus qu'un homme , c'est presque un dieu. J'ai rapporté de Baïa , avec religion, une'lèie de nuise du siècle d'or. C'est la muse inspirée qui chante Apollon et Daphné :

0 mou niaîlre .Apollon ! Daphiic la fhasseres.se Brave sous les lauriers la dliiue caresse ; Mais si lu viens près d'elle eu lui disant des vers, Elle ornera ton froal de lauriers toujours verts.

Cette tète de muse, qui a été enterrée peut-être deux mille ans, est vivante encore par l'expression comme le join- où elle naquit sous le ciseau d'un Grec.

J'ai placé près d'elle un buste signé Clcsinger, c'est-à-dire taillé par la passion hardie et aventureuse. Quelle opulence de chevelure ! quelle fierté voluptueuse dans le cou et sur le sein! C'est la vie vêtue d'une robe de marbre.

Que ce j)Ctit groupe de Boucher est joli, impossible et cliannanl ! c'est M. Lubin surpris agenouillé devant mademoiselle IMiilis parle citoyen Palémon , le vieux berger jaloux. Le vent indiscret bat la jupe, mais le chien aboie et tout est perdu! — je voulais dire tout est sauvé. — Le chien est presque digne de ceux de Barrye, ee petit-fils de La Fontaine, qui écrit ses fables sur du bronze.

Et ce busie signé Jouifroy, où le sculpteur a rappelé les visions de Léonard de linci, évoquant les ceuvres de l'anlicjiiilé? Mais celui-là n'est pas visible aujourd'hui. Je salue et je passe.

Et j)ourtant toutes ces œuvres, — à part celles cpii ap|)ailicniieiil au foyer, ces œuvres qui font la joie de mes yeux, ipii évotpient le passé et me dévoilent l'avenir, (pii sont ma seule bibliothèque, qui me racontent toute l'hisloire du monde oîi j'ai vécu des siècles, — le monde de l'art, le paradis idéal des rêveurs, — toutes ces œuvres que je voudrais emporter dans le tombeau , — dans l'autre monde, — (jui sait oii elles seront dispersées demain? La barque

littéraire est si fragile au milieu de cet océan soulevé par la tempête révolutionnaire ! Adieu, tableaux et marbres! amis si éloquents dans votre silence, amis de tous les instants, amis qui avez dit souvent à mon cœur désolé : « Nous sommes encore Jà à l'heure où tant d'autres ne reviennent plus au seuil hospitalier; nous peuplons la solitude, nous appelons l'inspiration, nous ouvrons au travers des sombres forêts de la ferre les radieuses échappées vers l'horizon du monde des âmes entr'ouverl par Platon. «

Mais je me consolerai de la perte de toutes ces œuvres aimées, si Dieu me garde un portrait qu'il a peint lui-même :

AI'avez-TOus pas vu, drapée en chlamyde, Une jeune femme aux cheveux ondes , Qui prend dans le ciel son regard humide, Car elle a les ycus d'azur inondes ?

Son front souriant qu'un rêve traverse N'est pas couronné ; mais elle a vingt ans 1 Et sur ce beau front la jeunesse verse, Verse à pleines mains les fleurs du printemps.

Cette femme est belle entre les plus belles; Les plus clairs regards l'ont tous vue ainsi ; Ne dirait-on pas un rêve d'Apelles Que réalisa Corrége ou V' inci ?

lîn jour de soleil , Dieu , le seul grand maitrc , La prit dans son cœur, son cœur radieux! Kn son Paradis il la voidait mettre; Mais la curieuse a quitté les cieux.

Soudain la peinture et la statuaire

Ont saisi l'attrait de cette beauté ,

Et dans sa maison, un vrai sanctuaire,

Son charmant portrait est peint et sculpte.

Mais fous ces portraits que le talent signe Rappellent^ils bien le charme infini De ce pur profd , de ce cou de cygne , Désespoir de fart , — l'art du ciel banni !

Savez-vous pour qui fleurit cette rose , Cette lèvre où passe un son si charmant, Et pour qui son cœur, en parlant en prose, Est toujours poète'? A-t-elle un amant?

VOVAGE A MA FEXÈTRK.

Je l'ai lue hier, la valse iiiscusée Dans ses tourbillons l'entraînait sans lui ; Mais triste elle était toute à sa pensée ; Pour lui dans sa chambre elle est aujourd'hui

11 est sur son cœur qui commence à battre ; H lui parle en maître cl porte la main De ses cheveux noirs à son sein d' albâtre ; Va-t-il rester là jusques à demain ?

Dans la solitude et sous la ramée ,

La biche aux doux jeux joue avec le faon :

Elle joue ainsi , cette belle aimée ,

Et n'en rougit pas, — car c'est son enfant.

Page 1