QUE CEUX QUI 0\T ÉTÉ JEU.VES A VIXGT AXS LE SOXT TOUJOURS
Il y a un voyage qu'on fait tous les jours sans y penser; un voyage dans un pays perdu, dans un paradis fermé, dans une oasis toujours verte et toujours hospitalière au voyageur ; c'est le voyage dans la jeunesse, quand déjà s'en va la jeunesse. C'est là seulement qu'on apprend à se reconnaître , car là seulement on se regarde passer dans la vie. L'homme d'aujourd'hui je ne le reconnais pas, mais j'étudie jusqu'au cœur l'homme d'hier, — celui qui déjà n'est plus moi.
Je me crois toujours à ma fenêtre et je n'y suis jamais. Dès que j'y mets le pied me voilà parti pour je ne sais où. Mon esprit prend le mors aux dents et se va perdre dans les mille et un dangers de la course au clocher. La fenêtre n'est le plus souvent pour moi que l'étrier. Le coup de l'étrier, c'est le vague et enivrant parfum du pays idéal que chasse vers moi tous les matins la jeunesse en me fuyant. Ah ! la jeunesse ! la jeunesse I l'amour et la chanson de la vie, l'aube toute rose et le printemps qui rit, le temps des beaux
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rêves cl des divines folies, c'est l'idéal que nous cherchons toujours et que nous n'entrevoyons qu'après l'avoir perdu.
Ce matin une pénétrante odeur de verveine a été mon coup de l'étrier. Il ne m'a fallu qu'un instant pour m'envoler au pays perdu. Je te reconnais, mon beau pays! l oilà bien la solitude où j'aimais à rêver avec les visions de vingt ans. l'oilà bien la cascade qui me chantait les hymnes de l'infini. Voilà le rocher nu et le saule dévasté qui savaient toutes les joies de mon cœur. . .
Mais qu'ai-jc vu? Quelle est celte belle fille couronnée de roses blanches ?
Tout est désolé autour d'elle; on entend bramer le vent du sud et pleurer le torrent. Pourquoi celle lyre muette, abritée par le rocher et par le saule ? elle suit sa rêverie dans les tristesses du passé.
— Qui es-tu ? ô toi qui pleures dans ton âme ! ô toi qui ne chantes plus que la chanson des mélancolies! ô loi qui ne crois plus qu'au paradis fermé ! ô toi qui portes la dernière couronne des vertes années.
— Qui je suis , hélas ! je suis ta jeunesse. Ne me reconnais-tu donc pas aux battements de ton cœur? Je suis ta jeunesse, je le fuis et je me fuis moi-même, ou plutôt je viens ici où nous nous aimions tant.
— 0 ma jeunesse ! je vous aime toujours et je ne vous fuis pas. Vous avez bien tort de vous exiler ainsi. Est-ce que vous voulez me faire croire que j'ai des cheveux blancs? Quittez ces grands airs mélancoliques, et vivons gaiement ensemble comme des amoureux de Venise. Nous n'avons plus vingt ans, mais le soleil monte encore pour nous. Craignez-vous donc , ô ma mie , la saison des orages ?
— A'ous n'irons 2)liis aux lilas !
— Vous chantez la vieille chanson : .Xous n'irons plus aux bois, les lauriers sont coupés! Mais après les lilas les roses d'avril, après les roses d'avril les roses de toutes les saisons.
— La jeunesse n'est belle à voir qu'avec sa couronne de roses blanches.
— ConsoIe/.-vous, ô ma belle attristée! Je vous couronnerai de
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bluefs, d'épis et de coquelicots; je suspendrai des cerises à vos jolies oreilles; j'ornerai votre sein d'un bouquet de fraises des bois.
— Avec les fruits mûrs l'âge mùr.
— Pour quelques-uns, oui; pour beaucoup , non. Ceux qui vivent par l'esprit et par le cœur dans le cortège des nobles passions , ceux-là ont encore la jeunesse après la jeunesse, ceux-là quand ils ont cent ans cueillent encore comme Titien, comme Fontenelle, comme le maréchal de Richelieu, le regain qui résiste aux premiers givres. Homère quand il est mort avec sa couronne de cheveux blancs s'appuyait amoureusement sur la jeunesse.
— Qui vous a dit cela?
— Antipater le Corinthien , qui a écrit cette épitaphe : « Ci-gît Homère. — Que dis-tu? Tu ne sais pas s'il est ici ou là-bas, dans la terre ou dans la mer. — Homère est ici et là-bas, il est dans l'air qui passe. Voilà pourquoi, ô voyageur, tu respires la poésie dans l'air qui passe. Laisse-moi donc écrire ci-gît Homère qui est mort en pleine jeunesse, puisqu'il est mort poëte. »
— Poëte, c'est-à-dire fou.
— Fou de la sublime folie. N'est pas fou qui veut l'être à ce degré-là. Quiconque n'apporte pas en naissant son grain de folie est un être déshérité de Dieu : il ne sera ni poëte, ni artiste, ni conquérant , ni amoureux , — ni jeune. — Ce marchand de cochons qui passe le gué là-bas tout en comptant sur ses doigts ce que chaque bête lui rapportera déçus, est venu au monde avec les mains pleines de grains de sagesse. Aussi il n'a jamais eu vingt ans : il a été créé pour garder les pourceaux , — et lui-même n'est qu'un j)ourceau d'Epicure quand il est au cabaret et qu'il chante des sérénades à la servante de l'endroit. — Croyez-moi, jeunesse ma mie. Dieu ne vous a pas faite à l'usage de tout le monde.
— Assurément Dieu m'a faite à votre usage, ô mon poëte! car pour votre âge je vous trouve bien jeune.
— Votre épigramme ne me vieillira pas et ne m'empêchera pas de vous dire que vous êtes la muse de la vie et que vous ne vous donnez qu'à ceux qui savent monter jusqu'à vous. Il y en a qui s'imaginent vous connaître, parce qu'en allant à d'autres vous répandez le parfum de votre poésie en passant auprès d'eux, parce
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qu'ils ont eu quelques aspiralions vers vous un jour que la musique éveillait à demi leur âme, un soir que leur maîtresse répandait une larme à travers leur éclat de rire. Mais ils n'ont pas pour cela connu tes sœurs divines, à ma jeunesse! ils n'ont pas à si bon compte j)orté ces lis et ces roses, ces moissons, ces vendanges de la vie. Consolez-vous donc, nous vivrons toujours des mêmes folies, nous faucherons ensemble les blonds épis, nous nous couroimerous de pampre et de raisins. Oui sait si noire regain ne bravera pas le givre dévorant"? Quand je porterai la couronne de cheveux blancs, quand la maison de mon âme tombera en ruines, l'hôte divin s'envolera au ciel dans un dernier rayonnement. J'ai dit.
Et quand j'eus ainsi parlé, cette image de ma jeunesse que je voyais toute mélancolique à mes pieds se jeta dans mes bras et s'évanouit dans un divin embrassement. Je sentis qu'après quelques jours de doute et de chagrin elle était revenue en moi plus folle et plus radieuse que jamais.