MON VOISIN
HISTOIllE d'uXE SEXSITIVE.
— Je vous ai parlé de toutes mes voisines — hormis de celles qui abusent du piano. —
Je ne vous ai pas parlé de mon voisin; c'est que pendant mon voyage j'ai eu tant de voisins : c'a été tantôt Théophile (îautier, tantôt Alphonse Esquiros, tantôt Gérard de Nerval, tantôt Jules Sandeau ; c'a été un peu tout le monde, car Paris voyage sans cesse quand il a vingt ans. Si j'ai tous les six mois changé de fenêtre pour changer mon point de vue sur Paris, sur le monde et sur moi-même, combien en est-il qui ont changé tous les trois mois ? Les uns pour chercher le bonheur qu'ils ne trouvaient jamais; les autres pour chercher la fortune qui s'assied quciquelois
VOYAGI': A MA FEXKTRK. 367
à la porto, mais qui iroinro jamais la l'ciièlre; coiix-ci par amour des aveutuiTS, coii\-là pour fuir leur maîtresse ou leur propriélaire, ce cerbère qui montre les dents quand il n'a |)as son gâteau trimestriel.
Je n'ai pas toujours voyagé à la même fenêtre. Ala fenêtre s'est ouverte tour à tour sur la rue du Bac, sur la rue Saint- Georges , sur le quai Voltaire, sur les vastes prairies de Ruysdaël , sur le Rhin allemand, sur le lac Majeur, sur la Giudecca , sur le Vatican , sur le golfe de Naples , sur les jardins de Sémiramis , sur le palais de la reine de Saba, mais nulle part ma fenêtre ne m'a si bien ouvert le monde — ne m'a été un si rayonnant cadre à tous les portraits et à tous les tableaux que celle de la rue du Bac, et je m'écrie, comme madame de Staël : 0 ma fenêtre de la rue du Bac 1
Je dirai même que je n'ai vraiment voyagé qu'à cette fenêtre ; le reste du temps j'ai couru le monde, mais je n'ai vu le monde qu'à vol d'oiseau. A ma fenêtre, je vois tout à loisir le monde comme il est; les Anglais, les Allemands, les Russes, les Italiens, les Turcs , les Arabes , les sauvages se donnent la peine de passer devant moi; ce n'est plus moi qui me donne la peine de passer devant eux. Ce qui m'ennuyait surtout dans mes voyages, c'était de ne voir à Naples, à Constanlinople et à Berlin que des Italiens, des Turcs et des Allemands nés à Moscou, à l'aris et à Londres. Il n'y a qu'à Paris que toutes les nations se promènent le même jour.
J'ai habité la fenêtre de M. de l'ollairc, quai Voltaire, au-dessus d'une caricature de Voltaire. Je n'en suis pas devenu plus voilairien. J'ai passe deux saisons dans l'appartement de ce grand esprit, conduit là par hasard et non par religion pour la tîgure du patriarche. C'était un beau point de vue : je voyais tout Paris, depuis l'Arc de Triomphe jusqu'à Notre-Dame. En un jour elle passait devant moi, la ville éternelle, y compris le roi et la Seine. Mais qui oserait peindre ces soudaines métamorphoses? Qui oserait décrire ces mille odyssées quotidiennes"? Quel tableau! quel voyage! quel livre! Sous ces lambris dorés — dorés pour lui et non pour moi, — sous cet harmonieux plafond où les muses de Boucher tressent toujours des couronnes , comme s'il était encore
là celui qui les aima toutes sans jiassion sérieuse , j'aimais mieux lire les contes de Voltaire. J'ai déménagé pour deux raisons. La première, c'est que je n'écrivais plus, sous prétexte que M. de V oltairc avait bien assez fait de livres comme cela. La seconde raison , c'est que les Anglais demandaient trop souvent à voir l'appartement de M. de Voltaire , qu'ils voulaient bien appeler l'homme le plus spirituel de France , ce qui faisait dire à mon groom , gamin de Paris , qui n'aimait pas les Anglais : « Oui , mylord , riiomme le plus spirituel de France, de \avarre et d'Angleterre.»
J'ai quitté la fenêtre de Voltaire pour une fenclre de Smyrne; c'était un autre point de vue; mais n'était-ce pas toujours le même homme, la même femme , la même passion, la même comédie qui passaient sous mes yeux?
Depuis quelques jours, mon voisin est un botaniste, célèbre — à l'Académie des Sciences. — Il a la prétention d'avoir inventé une nouvelle famille de lézards et d'orties ; il a surtout l'ambition d'écrire un in-folio sur la sensitivc, ses mœurs, ses passions, ses habitudes, ses maladies. Tout à l'heure je l'ai trouvé en contemplation devant une pauvre sensitive qu'il sacrifie à son furieux amour de la science. Voilà donc enfin un homme sérieux. Voyez : il est armé d'une loupe et de ciseaux. La pauvre sensitive, elle n'a de repos que quand elle dort. Que dis-je ! quand il dort ; car il la réveille à toute heure avec cette cruauté du bourreau qui disait à l'enfant royal : Tu dors, CapetI Mon savant appelle sa sensitive Ophélia. Qufind il lui parlait ces jours passés sous ce nom poétique, je cherchais autour de lui, croyant voir apparaître sa fille ou sa servante. La sensitive a peur de lui : dès qu'il s'approche d'elle avec sa longue robe de chambre qui secoue en marchant la poussière de la science, la sensitive a des défaillances; un frisson de terreur agite toutes ses feuilles ; dès qu'il la touche elle se replie et s'abat sur elle-même; elle cache sa vie dans ses mille linceuls. Mon savant ne se contente pas de la toucher du bout de l'ongle; j'entends crier ses ciseaux; çà et là il coupe une feuille. Je suis tout ému par cette barbarie, car je vois les larmes de sang que répand la triste Ophélia. Mais mon voisin, qui n'est pas ému, vient vers moi et me salue de l'air du monde le plus distrait.
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— Voulez-vous assisler à l'agonie d'Opliélia ?
— Déjà ! Il n'y a que six semaines que vous la lorluicz.
— Oui, j'ai voulu que l'agonie fût lente et douloureuse; j'ai voulu étudier sa vie dans sa mort. Voyez comme elle a pâli. Hier je l'ai arrosée avec de l'arsenic. J'avais essayé d'ini poison plus doux; mais j'ai reconnu qu'il fallait frapper fort.
— Et vous êtes bien sur qu'elle va mourir?
— Oui. La nuit a été terrible; tout le système est attaque. Le savant tira sa montre : — A midi elle aura cessé de vivre.
— Votre expérience est faite ?
— Oui , de point en point. Je vais de ce pas achever d'écrire mon mémoire pour le congrès. Vous pouvez, mon cher poète, faire l'épitaphe d'Ophélia.
— Passez-moi donc cette pauvre victime.
Je suis rentré chez moi décidé à sauver Ophélia. Je ne suis pas de l'Académie des Sciences; mais, si mou voisin a eu la science de tuer, j'aurai, j'espère, la science de ressusciter.
J'ai déraciné la sensitive; je l'ai replantée entre mes rosiers, qui par leur fraîcheur et leur épanouissement l'ont déjà rappelée à elle-même. Le soleil vient jusqu'à elle, mais tempéré dans son rayonnement par le feuillage clair-semé de mon oranger. Je l'ai arrosée de la tète au pied. Au lieu d'une épitaphe , qui sait si je ne ferai pas un appendice au mémoire du savant? 0 injustice des congrès et des académies ! tout le monde va le féliciter d'avoir tué une sensitive ; et moi qui l'aurai rappelée à la vie, je ne recueillerai que le silence.
On sonne à ma porte. Mon groom selon son habitude est allé se promener — pour moi, à ce qu'il dit. Si j'allais ouvrir. — Mais ouvrira l'ennui, au désœuvrement, à celle qui n'a pas d'amour — à celui qui n'a pas d'esprit. Il y en a quelques-uns et quelquesunes. Non, je n'ouvrirai pas. — D'ailleurs il est trop tard.
J'ai eu tort. Qui sait si ce n'était pas la destinée elle-même qui sonnait à ma porte ?
Je viens d'aller ouvrir ; mais je n'ai trouvé qu'une carte , le nom de Théophile Gautier.
Il va passer sous la fenêtre. C'est cela; je reconnais son coupé
370 VOYAGE A MA FEMÈTRE.
et ses deux chevaux lillipuliens. l'anilé des vanilés ! Il ne veut plus être un homme d'espril, de slylc, de poésie; il veul èlre un homme — à cheval. — Comme j'ai eu raison de ne lui pas ouvrir ma porte : il y a une jolie figure dans son coupé. Que pouvait-il avoir à dévider avec moi ? Je la reconnais. Vous la reconnaîtriez
— monsieur — qui allez au théâtre. Je ne vous peindrai pas cette femme, je vous la nommerai par un trait de caractère : Un amant
— du lendemain — lui olfrit un soir une perle fine dans la coulisse. Elle la saisit, la porta à ses dents, la mordit, la reconnut pour vi'aie, et, des mêmes dents blanches, sourit à son adorateur le plus galamment du monde. — Par exemple , si la perle eût été fausse, elle n'eût pas souri et l'eût rendue de l'air le plus détaché des biens de la terre.
Théophile Gautier ne lui donne que les perles fines de sa poésie
— grains de pourpre dignes de la coupe du roi de Thulé.
Je viens de voir Ophélia. Il est midi. 0 miracle ! à mon approche elle a eu un tressaillement de joie : ce n'était plus ce frisson de terreur qui courait sur elle quand elle voyait la robe noire du savant. Elle est bien malade encore ; mais elle soulève ses feuilles en signe de délivrance , comme on lève les mains au ciel après un danger. Déjà sur les lèvres si pâles de la sensilive j'ai vu passer un sourire d'espérance.
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