‹ Voyage à ma fenetreChapitre 7 sur 54 · MIETTES DE LA TABLE JETEES PAR LA FENETRE · texte numérisé non relu

MIETTES DE LA TABLE JETEES PAR LA FENETRE

Le printemps est un poëte qui chante par la voix des forêts et des prairies, depuis le chêne, son poi^me épique, jusqu'au myosotis, son sonnet mignon. — L'été est un penseur qui noue la gerbe d'or. — X'aufomnc est un critique amer qui frappe sans pitié, qui détache la feuille, qui flétrit la fleur, qui bat lourdement dans la grange la gerbe d'or dont il fait un peu de blé et beaucoup de paille. — L'hiver est le misanthrope qui sifile dans l'ouragan le printemps, l'été et l'automne.

La plupart de ceux qui veulent prouver à tout le monde qu'ils ont de l'esprit ne se sont jamais prouvé cela à eux-mêmes. Celui qui a le droit de s'admirer tout seul est plus grand que celui qui est admu'é par tout le monde.

Les femmes sont des romans ilonl je ne le conseille que la préface, ami lecteur.

L'idéal, c'est la vérité vue dans le lointain à travers les vapeurs bleues de l'aube ou dans la lumière dorée du couchant. — C'est la vérité qui s'éloigne du puits en jetant sur son épaule l'écliarpe ondoyante du mensonge.

Les vagues se précipitaient tempètueuscment contre les falaises; on eût dit des cavales éperdues secouant leurs flamboyantes crinières. Je croyais voir les passions de l'infini s'abaltant sur le cœur humain.

Tous les dons de l'intelligence se tiennent aujourd'hui par des sympathies trop longtemps méconnues. La métaphysique sévère n'est point ennemie des grâces souriantes de l'imagination et du style. Le moyen âge avait aussi l'ambition de l'omniscience; mais en voulant parcourir toutes les directions de la pensée humaine, il s'est perdu dans les broussailles. Le même danger n'existe pas dans ce temps-ci : grâce aux travaux philosophiques du dix-huitième siècle, l'horizon est non-seulement plus vaste, mais plus reposé. On peut, sans risque de confusion ni d'égarement, suivre les pas de la vérité sur des sentiers plus capricieux.

Ce n'est ])as le premier pas ipii coule, c'est le dernier. Le premier, c'est la marge du ciieinin toute couronnée de priuunères; le dernier, c'est le rivage où pousse Tlierbe amère que fauche le fossoyeur.

Les savants sont des bibliothèques en désordre où l'on ne trouve jamais le livre qu'on cberche.

Les poètes sont de sublimes ignorants , — les bètes du bon Dieu. — Savoir, c'est perdre.

L'homme sans passion est un vaisseau qui attend le vent, voiles tendues, sans faire un pas.

Trois femmes passent là-bas : la première se donnera pour de l'argent, la seconde pour de l'amour, la troisième pour rien; celle-ci sera la plus facile.

La vertu, comme les sources vives, jaillit des hauteurs de la montagne et tombe dans le lit impur du torrent si on ne la fait remonter à force d'écluses.

Quand nous voulons regarder la mort, la vie nous éblouit.

Les passions sont des coursiers indomptés qui galopent la nuit en pleine campagne enivrés par la course , éclairant çà et là leur chemin au choc du caillou.

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Les asirologiics et les philosophes auraient dû trouver ceci : pour les amoureux et les rêveurs, la terre tourne dans le ciel; pour les autres, elle tourne dans le vide.

Le cœur n'est jamais aride ; les orages loin de le dévaster le fertilisent. Les fleurs poussent plus belles sur le bord des abîmes.

La philosophie n'est plus, comme autrefois, une force isolée. L'art de penser est aujourd'hui l'art de gouverner les hommes. Celte alliance de l'idée et de l'action nous semble être l'œuvre du dix-neuvième siècle. On a bien de la peine à admettre que les hommes de pensée soient des hommes d'action. Les hommes , jaloux de toute prééminence, n'accordent jamais deux puissances à une seule tète : ils ne veulent pas que Lamennais soit un législateur, ni que Lamartine gouverne la France. Et pourtant l'action est fille de la pensée.

Nous n'étreignons jamais que les chimères de l'avenir ou les fantômes du passe. La vie élail ou sera, elle n'csl pas; hier et demain, mais non pas aujourd'hui. Nous ne vivons pas, nous passons.

La nature a la beauté visible; mais pour la peindre il faut la voir avec amour, il fout l'aimer comme l'aime le soleil, — avec des rayons. — Entre la nature et l'idéal, il y a la Fantaisie, muse toujours jeune, folie charmante, reine de rini])révu, femme et chimère qui a pour ])alrie rimagination des artistes.

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Il y a des pensées qui descendent du ciel comme les rayons ; il y en a qui s'élèvent de la terre comme la fumée.

Les Spartiates contemporains nous accusent de 'n'être que le peuple le plus spirituel de la terre ; ils voudraient supprimer par une maxime lacédémonienne cet épanouissement des arts que Platon voulait bannir de sa république , comme si on pouvait supprimer les cariatides et le fronton du monument sans faire tomber le monument. Terpandre, le poète de Lesbos, ne fut-il pas appelé à Lacédémone pour apaiser une sédition par ses hymnes pindariques? Périclès jouait de la fliîte avec Pytoclyde et faisait de la politique avec Aspasie ; Auguste disait les vers d'Horace ; Léon X visitait l'atelier de Raphaël quand la Fornarine y était ; Louis XIV dansait dans les ballets et applaudissait aux comédies de Molière; c'est peut-être un peu pour cela qu'on dit : Le siècle de Périclès, le siècle d'Auguste, le siècle de Léon X et le siècle de Louis XIV. Soyons vaillamment de Paris ; ayons l'esprit que nous avons : si nous en cherchons un autre, nous courons risque de n'en avoir pas.

— Je connais beaucoup cette femme-là. — Croyez-vous? — Ne savez-vous pas que je l'aime depuis un an? — Vous l'aimez, donc vous ne la connaissez pas. Moi qui ne l'aime pas, je la connais.

Tout bien considéré, vaut-il mieux être le poète que le critique du livre de la vie ?

Se venger, c'est être le second à mal faire. La vengeance est le plaisir des dieux ! Qui est-ce qui a écrit ce sacrilège ? Le lion ne se venge pas , la femme se venge.

VOYAGE A MA FEXllTRE.

Égroncz vos jours avec la ferveur de la religieuse qui égrène sou rosaire.

Il en est qui sont nés au dix-neuvième siècle avec le sentiment d'une autre époque, comme si la nature les eût conçus dans le souvenir de quelque beau siècle évanoui. Dans une famille tous les enfants du même lit ne viennent pas en la même ère de prospérité; les derniers venus, souvent, n'ont plus à recueillir que la ruine de la maison : c'est ce qui arrive dans la famille humaine. Combien d'entre nous qui voudraient vivre sous quelque république de Venise, comme les amoureux du Giorgione, ou sous quelque république d'Athènes quand Aspasie gouvernait, ou, pour ne pas aller si loin, sous ce tyran couronné de roses qui gouvernait sous le nom de Louis XV ! Bienheureux pourtant ceux qui viendront les derniers, car ils recueilleront, par l'héritage des idées, le droit de vivre de toute la vie passée.

Il y a un chant dont notre cœur entend l'écho lointain dès que nous effeuillons la couronne des vingt ans ; c'est le chant de la mort qui nous poursuit de plus en ])lus retentissant jusqu'à la tombe. A (rente ans nous nous sommes déjà enterrés trois ou (piatre fois. La mort, avec la hache du bûcheron, a coupé en pleine sève les branches vivantes où chantait la colombe d'amour.

Le cœur de la femme, dites-vous, est un ])ays où les plus mauvais marins peuvent aborder, mais combien peu j)énèlrent dans les forêts vierges de ce pays impossible !

Entre paronlhcse ( — ). Que do fois on permet à la parenthèse d'envahir sa vie ! On trompe son mari, son prochain, son amant presque toujours ( — ). Mais on se trompe soi-même sans parenthèse.

L'esprit humain est comme le soleil, qui n'éclaire que la moitié du monde à la fois, — ou comme la mer, qui perd d'un côté ce qu'elle gagne de l'autre.

Si les femmes étaient femmes, un bon portrait de femme vaudrait seul un grand tableau. — C'est comme le sonnet dont parle Boilcau. — Les femmes, quand elles posent, pensent trop qu'on fait leur portrait, elles pensent à être belles, surtout celles qui ne le sont pas. — Ah! si elles pensaient à être amantes, — à être mères , — à être femmes ! —

J'ai dit : Les savants sont des bibliothèques en désordre oii l'on ne trouve jamais le livre qu'on cherche. — Lisez : où l'on trouve toujours le livre qu'on ne cherche pas.

J'aime les romans écrits en im jour et lus en une heure ; il ne faut pas que le romancier, dans ses inventions gigantesques, me donne le loisir de pencher la tète et de chercher où il ira. Les passions tout à l'heure vivantes ne sont plus que jeux d'imagination ; l'héroïne que j'aimais déjà, qui m'avaittouché au cœur par quelque sentiment profondément humain, n'est plus qu'un portrait de fantaisie ; cette femme-là n'a jamais vécu ailleurs que dans l'esprit de

ii VOYAGK A MA FENETRE.

Tartistc, elle n'a jamais habité le inonde où le cœur bat, si ce n'est dans le cadre d'or qui la suspend au-dessus de nos yeux. Mais les romans qui durent une heure sont presque toujours des pages arrachées à la vérité. Quel est le romancier qui n'a mille fois en sa vie assisté au spectacle de ces petits romans familiers à tout le monde qui se font avec un sourire, avec un mot, avec un battement de cœur, avec une larme : rayon de soleil, éclair qui passe, nuage qui traverse le ciel! Puisque le romancier a gardé dans son souvenir ces mille romans surpris au hasard autour de lui, pourquoi irait-il chercher dans son imagination des héros de fantaisie ?

Le pain de Tàme, c'est l'amour ou la science. — La science ne sert qu'un pain amer, parce qu'elle y répand la poussière des livres. — C'est un pain de pur froment, quand la pâte est pétrie par les mains blanclies d'une vierge de vingt ans.

PlFrAUT , SCUI.P

JE VOYAGE SOUVENT A HA FENETRE QUAND LA LUNE REPAND SA CHEVELURE ÉTOILÈE .

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