‹ Voyage à ma fenetreChapitre 8 sur 54 · VARIATIONS SUR UN THÈME CONNU · texte numérisé non relu

VARIATIONS SUR UN THÈME CONNU

HISTOIRE d'iXE belle FILLE QUI MET SOUVENT LA TÈTE A LA FEXÊTRE.

En face de moi, à cette fenêtre tout encadrée et tout ctoilée de liserons, je vois apparaître depuis quelques jours une figure poétiquement attristée qui réalise pour moi la vision d'Ophélia. C'est mademoiselle Hélène. Je vais vous raconter son histoire en quelques mots. J'irai droit au but, sans m'aventurer dans les sentiers perdus de la rêverie.

Le plus beau privilège du génie de Shakspearc , c'est de créer des types comme Homère et comme Molière. Ce qui surprend surtout dans Shakspeare, c'est la variété infinie. Il s'élève jusqu'au ciel pour en détacher les plus chastes figures ; jamais main si délicate n'a présenté aux hommes des tableaux plus purs; c'est la jeunesse dans toute la fraîcheur de l'aube matinale. Et tout à coup voilà que cet homme qui s'élevait si haut descend avec la même ardeur par les spirales lamentables de l'enfer pour chercher d'autres figures qui vont assombrir ses tableaux. Il est infatigable à créer : d'abord ce n'était qu'un portrait, bientôt c'est un tableau de

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famille ; déjà c'est riiumanilé lout entière dans ses contrastes les pins frappants; c'est pins qn'nn tableau, c'est la vie elle-iuênie dans lonle sa force, dans toutes ses folies, dans toutes ses passions.

11 y a un demi-siècle, Rivarol, qui était un homme de noire temps par son esprit, disait que Shakspeare avait un royal ])riviléjje sur tous les génies anciens et modernes , Homère excepté : c'est de |)arailre tour à tour sublime et barbare aux générations intelligentes. Eu effet, on l'attaque, on le défend, on le crucifie, on le proclame dieu, on fait du bruit autour de son uom; ainsi va le génie dont les hardiesses surprennent , révoltent , émerveillent. On laisse passer et on oublie le génie calme qui marche sans secousses , comme le fleuve des vallées perdues ; on s'étonne , on s'agite , on pense longtemps devant le génie bruyant , qui se précipite comme les torrents des forêts vierges. Shakspeare a eu ses jours d'oubli et ses jours d'apothéose : hier barbare, demain sublime, il sera éternellement jeune et beau, éternellement ombre et lumière.

Qui les oublierait, ces adorables créations tombées du front de Shakspeare comme du sein de Dieu lui-même? Le monde est un rêve de Dieu que continue le poète. Ophélia, qui ne permet pas à la lune de contempler sa beauté , n'est-elle pas dans l'esprit humain la digne et chaste sœur de la Uachel biblique?

Ophélia est aussi la sœur de Desdenjone ; ce sont bien là des fleurs de poésie écloses dans la même imagination , des fleurs d'amour effeuillées par les mains trop rudes d'Hamlet et d'Othello. Vous avez vu Oj)hélia voulant suspendre aux rameaux sa couronne d'herbe : ^^ une branche jalouse casse; alors elle tombe, elle et son trophée de fleurs, dans l'humide ruisseau; ses vêtements s'enflent et la soutiennent un moment à la surface comme une fée des eaux, cependant qu'elle chante des fragments de 'vieille ballade. »

Je crois la voir ressuscitée à cette fenêtre, Ophélia, car Hélène chante et laisse échapper des roses de ses doigts distraits.

Pourquoi cette tristesse et ce front abattu? Hélène regarde le ciel du regard d'un prisonnier ou d'un exilé.

Quand Dieu eut créé les cent raille univers qui gravitent autour

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des cent mille solitudes de l'infini , il s'appuya sur un nuage empourpré pour contempler son œuvre. Comme Dieu pressentit tous les malheurs, toutes les perversités, tous les crimes, toutes les afflictions qui allaient désoler les mondes, une larme tomba de ses yeux.

Mais bientôt, en songeant que sur ces mondes encore déserts il verrait des mères suspendre leurs enfants à leurs mamelles sacrées , un sourire d'amour passa dans ses yeux et sur ses lèvres.

Or, s'il faut en croire un vieux poëtc qui écrivait ses hymnes en hébreu, cette larme précieuse qui brilla un instant sur la face de Dieu alla, dans l'arc-en-ciel du sourire, tomber dans un beau pays où vont vivre tous les nobles cœurs aspirant à l'infini, et voulant palpiter dans l'esprit de Dieu qui est tout amour. Ce pays, c'est le monde idéal.

Ce monde idéal où aspirait Mignon , ce monde impossible , qui est le seul monde possible pour toutes les âmes privilégiées, pour tous les cœurs battus par la tempête, pour tous les esprits qui ont des ailes de feu, c'est là aussi qu'elle aspire, cette pauvre Hélène.

Mais la voilà qui se détourne pour cacher ses larmes; en même temps un rayon de gaieté illumine ses yeux et entr'ouvre sa bouche — ces beaux yeux qui sont deux bluets, cette belle bouche qui est un fruit de pourpre. — Elle pleure et elle sourit, c'est qu'elle se souvient !

Quand on regarde dans sa vie passée , un nuage , une ombre , un crêpe funèbre glisse lentement devant les yeux de l'àme ; la joie et la tristesse se combattent dans le cœur ; on respire et on soupire à la fois. Cependant le nuage se déchire et se disperse, les paysages de l'àme se colorent gaiement, les teintes lugubres s'effacent sous la rayonnante poésie du souvenir : on voit se ranimer tout d'un coup les amours qui sont morts ; les maîtresses , toutes parées, dansent en folâtrant à vos pieds, pleurent sur votre cœur ou s'endorment dans vos bras. Et quand la pensée distraite s'élève peu à peu au-dessus du cimetière de l'àme, quand les yeux du corps entraînent les yeux de l'esprit, le souvenir se recouche, le tombeau se referme sous la pierre dévorante de l'oubli; tout se confond, tout s'efface. Durant quelques secondes

iS VOVAGK A MA l' EX ETRE.

pouilant on voit encore des crêpes funèbres, des ombres, des nuages.

Hélène a-t-elle donc aimé pour que le souvenir l'agite si violemment?

L'amour a d'étranges et sublimes caprices : il détourne à son gré le cours naturel de notre vie, il nous égare sans cesse sur la mer agitée du monde. C'est un roi absolu qui règne et qui gouverne sans entraves. Il abat les plus forts , il relève les plus foibles, selon sa fantaisie; il imprime aux uns de magnifiques élans, il éteint le feu divin des autres. L'amour possède toutes les clefs d'or de notre âme, qu'il ouvre ou qu'il ferme par distraction ou par basard. Pour animer les marbres vivants, il ne faut qu'un regard, ce tendre regard de Juliette à Roméo; il ne fout qu'un mot , ce mot que disent si bien Francesca di Rimini et Alanon Lescaut; il ne faut qu'une apparition, comme en ont eu tous les poètes : une apparition le matin, à une fenêtre; le soir, au travers des buissons du sentier; la nuit, dans les tourbillons de la valse. Le cœur demande si peu pour commencer le roman de la vie , dont le premier chapitre est le poëme des anges ! Grâce à ce regard, à ce mot d'amour, à cette image cbarmcresse qui leur apparaît comme un souvenir du ciel, les statues s'animent par un enciiantement, un voile tombe de leurs yeux, une chaîne de leurs mains ; ils verront la splendeur du ciel et les merveilles de la terre, ils tendront leurs bras pour étreindre la vie. Après avoir vu la pourj)re de la grappe , ils l'égrèncrout sur leurs lèvres savantes ; au moins ils ne mourront pas sans avoir cueilli des fleurs dans la vallée et des fruits sur la colline.

Hélène a trop aimé, voilà tout son malheur! — Tout son bonheur! car ainsi que le disait Sophie .^rnould : — .^h ! c'était le bon temps , j'étais si malheureuse !

Celui qu'a aimé Hélène, n'aimait pas Hélène.

Vous rappelez -vous cet aphorisme d'un pot'te du seizième siècle?

Qui suit aiiioiii-, amour le fuit; Qui fuit amour, amour le suit.

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C'ost rélcrnello histoire des baltcnioiils du cœur : les vieux clianteurs grecs l'ont dit aux vents, les vents Font dit aux flots, les flots l'ont dit au sable du rivage où Moschns l'a recueilli un soir. Pan aimait sa voisine Echo , Echo soupirait pour un jeune égypan, qui mourait pour une hamadrj ade ; mais l'hamadryadc idolâtrait un faune qui , tout enchaîne dans les pampres d'une bacchante , n'écoutait pas ses plaintes, ce qui a lait dire au pointe Chevreau :

\'iil ne peut ainior à souhait ; Dans le beau feu qui le dévore, L'amour qui le suit chacun liait Autant qu'il est haï de l'amour qu'il ailorc.

Toi qui sens ton cœur enflammé, Pour éviter ce mal extrême, Aime toujours l'amour qui t'aime.

Et n'aime point celui dont lu n'es point aiiué.

C'est un cruel jeu de la destinée que d'avoir toujours ainsi séparé les cœurs amoureux. — Qui sait? c'est peut-être l'amour liii-méme qui a joué ce jeu-là. Celte soif ardente vers la coupe, toute pleine pour un autre , c'est l'enfer, mais c'est l'amour !

Aimer qui ne vous aime pas, c'est l'amour; aimer qui vous aime, ce serait le paradis. Ce paradis-là pourtant s'ouvre quelquefois, car il arrive çà et là que deux cœurs battent au même diapason. Quand l'un va aimer et que l'autre va cesser d'aimer, il y a un moment suprême où, dans l'étreinte amoureuse, on traverse l'infini.

11 en est qui n'aiment que pour être ahnés. Ils montent l'échelle d'or; mais dès qu'ils la font monter, ils la descendent.

Aujourd'hui, Hélène n'aime plus George ; elle aime son ami Léon. — George avait du cœur, Léon n'a que de l'esprit. — George a fini par aimer Hélène , Léon ne l'aimera jamais.

Comment a-t-elle aimé sitôt, car elle n'a pas dix-sept ans?

A l'heure où les filles passent de l'adolescence dans la jeunesse elles répandent plus que jamais l'amour autour d'elles ; comme la rose , qui jette plus de parfum au moment oïl elle s'ouvre. C'est l'heure du danger pour les familles, c'est l'heure du triomphe poui' les amants. Les plus chastes entre toutes ternissent peu à peu le ciel

de leur âme par les rêves enivraiils el les espérances coupables; elles aimaient la verlu : elles en ont peur; leur sommeil était calme el reposant, elles dormaient dans les bras de la l'ierge Marie ; elles dorment dans les bras agiles des visions amoureuses. La lullc est violente, il leur faut la vertu des archanges pour résistera l'amour qui les poursuit ou les entraîne sans relâche vers ces sentiers touffus bordés d'églantiers qui embaument et qui déchirent ; l'amour est partout , sur l'autel où elles prient , sous la nue qui passe , dans la rose qu'elles cueillent ; l'amour parle sans cesse : il prend la voix de la brise et de la lourlerelle ; le matin c'est l'alouette qui s'envole au ciel avec sa chanson si gaie , le soir c'est le rossignol qui se cache dans la ramure pour chanter ses élégies ; c'est l'amour qui roucoule quand les filles s'égarent dans les bosquets touffus, qui se plaint avec langueur ou qui éclate avec violence quand elles interrogent le piano, qui chante la chanson aimée quand elles se reposent au bord des foutaiiies. Eu vain elles détournent leurs yeux des images inflnies de l'amour, elles ferment leurs oreilles à ses mille voix trompeuses : elles voient et elles entendent. Le beau ciel si pur au matin de la vie se parsème de nuages; les nuages s'amoncellent, l'éclair sillonne l'horizon, l'orage éclate, — tout est fini, — ou plutôt tout est commencé.

Hélène est destinée à chanter souvent cette chanson-là. — Tout est fini! — Pauvre fille, elle ira de l'un à l'autre, de celui-ci à celui-là, cherchant toujours ce qu'elle ne trouvera jamais.

Je vous ai dit son histoire sans la savoir, — ou plutôt je ne vous ai rien dit.

J'avais j)romis de ne me point aventurer dans les sentiers de la rêverie, mais j'avais à raconter l'hisloirc d'un cœur qui a aimé; or, un cœur qui a aimé, n'est-ce pas le pays perdu? Kl d'ailleurs le poc'le est toujours ce joueur de Ilùle cpii promeltail un air aux belles filles de Cycladcs, et qui les jouait tous — hormis celui qu'il avait pioinis.

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