A FIN
les cônes isolés îles volcans éteints; leurs cratères profonds son! devenus des lacs et dans les coulées
qui rayent leurs lianes, la lave s'ell'rile peu à peu pour aller, emportée par les eaux el les vents, couvrir les vallées d'une noire poussière. Encore plus à l'ouest, à la frontière «le l'Imerina, le pays moins accidenté laisse deviner dans de larges vallons les commencements des grands plateaux sakalava.
Nous allons donc nous diriger vers l'Orient en suivant à peu près le cours de l'Onive, pour visiter d'abord la région des quartz jusqu'à Tsinjoarivo. Nous reviendrons ensuite vers l'ouest pour aller, traversant de nouveau la ligne de faîte au Vontovorona, desrendre sur le versant occidental dans le territoire volcanique; enfin, par un grand circuit vers le nord, nous rentrerons^ Tananarive en longeant la frontière des pays sakalava.
En même temps que cet itinéraire allait nous montrer l'Imerina dans ses grandes lignes géographiques, il nous ferait traverser les contrées les plus intéressantes de la province au double point de vue de ses produits et de ses habitants.
Le 7 mai, nous partons pour l'est. A trois kilomètres d'Ankisalra, nous arrivons sur les bords de l'Onive qu'il nous faut traverser à gué; la rivière a soixante mètres de large, mais heureusement n'est pas très profonde. Quelques préparatifs sont nécessaires pour le passage. Nos porteurs se retirent un peu à l'écart et procèdent à un déshabillage général ; c'est du reste vile l'ail; bientôt, de tous leurs vêtements, il ne leur est resté que le chapeau. Revenant vers nous avec le geste pudique, mais non les charmes de la Vénus de Médieis. ils nous remettent les costumes qu'ils viennent de quitter, puis
rechargent le filanjana sur leurs robustes épaules. Vers le milieu de la rivière, l'eau leur vient jusqu'au menton et ils sont obligés de nous soulever à la force des poignets. Pour nous, les jambes horizontales et les bras remplis de la défroque que toute la troupe nous a confiée, nous demeurons au-dessus du niveau de l'eau, sinon toujours, au moins généralement. Une fois sur la rive, chacun se secoue: quelques instants suffisent pour réparer le désordre des toilettes.
A côté du village d'Andranovohitra, où nous arrivons une heure après, nous voyons sur le flanc d'un coteau une carrière de pierre exploitée. Une centaine d'indigènes tirent de toutes leurs forces sur des câbles de chanvre enroulés autour d'une large dalle de granité. Ils traînent avec difficulté la lourde pierre; sans leviers ni rouleaux, ils font bien peu de chemin. Un personnage important, sans doute le chef du hameau, encourage les travailleurs du geste et de la voix. Cette dalle, qui doit couvrir un tombeau non loin d'ici, vient d'être extraite par un procédé assez ingénieux. Le carrier malgache n'est pas embarrassé pour avoir les grandes plaques de pierre employées dans la construction des monuments funéraires. Sur une roche dont la surface régulière parait lui convenir il entasse de la bouse de vache desséchée en couches plus ou moins épaisses, puis il y met le l'eu. Il surveille jour et nuit le travail d'éclatement qui se produit; en frappant la roche il est averti par le son de la profondeur atteinte et modère la flamme dans un endroit, l'active dans un autre suivant les indications, il répand même de l'eau, si cela est nécessaire, sur la roche surchauffée. C'est ainsi qu'à la longue il obtient une dalle répondant aux dimensions exigées.
Vers midi nous étions à Sarobaratra. Non loin de ce village se trouve un des principaux gisements aurifères exploités parle gouvernement antimerina. Le district de Sarobaratra est particulièrement aride et désolé. J'ai dit que dans ces régions de l'est d'Ankisatra les pointemenls rocheux étaient fréquents : ici c'est la règle, l'argile est l'exception. Sarobaratra est au milieu d'un hémicycle de hautes montagnes; en allant vers l'est on gravit par des rampes rapides des masses quartzeuses dont les sommets déchiquetés profilent sur le ciel des contours sinueux. Ces collines apparaissent dénudées; çà et là, une touffe d'herbe croit dans une anfractuosité du rocher ou des mousses s'attachent sur ses parois rugueuses. Le sol est caillouteux, la roche friable et décomposée se brise au moindre choc. Les ruisseaux qui descendent de ces monts pendant la saison des pluies entraînent dans les espaces inférieurs des cailloux et des blocs de quartz et vont plus loin déposer peu à peu dans les vallées les sables et les graviers. Ce sont ces dépôts que l'on exploite pendant la saison sèche.
Le gouvernement antimerina avait toujours défendu la recherche de l'or à Madagascar; des peines très sévères étaient édictées contre ceux qui fouillaient le sol. Mais depuis quelques années, Rainilaiarivony, comprenant les avantages qu'il pourrait retirer de l'exploitation des mines, a rapporté ces mesures prohibitives. Maintenant, dans l'ouest, en pays sakalava et dans l'intérieur de l'île, on exploite des gisements aurifères. Les mines situées en dehors de l'Imerina et du Betsileo sont concédées, moyennant une certaine redevance, à des Européens; les autres sont exploitées directement par le gouvernement de Tananarive. C'est un ingénieur français, M. Rigaud, qui dirige les travaux; il est assisté de plusieurs de nos compatriotes. En général, l'industrie minière paraît devoir prendre, dans la suite, un certain développement; les documents me font encore défaut pour établir d'une manière même approchée, aussi bien la richesse relative des filons cl dis alluvions aurifères que le rendement total des différents centres exploités.
Le jour suivant, nous arrivions au village de Tsinjoarivo. Là nous avons atteint la frontière orientale de l'Imerina. La limite du pays des Antimerina est nettement tranchée de ce côté; caria zone forestière la plus éloignée de la côte que nous avons traversée à Ankeramadinika où elle recouvrait les flancs et les sommets de la grande chaîne faîtière, ne pénètre pas comme celle-ci dans l'intérieur de la province; elle suit au contraire la direction générale du nord-est au sud-ouest, le long d'un chaînon secondaire, qui, par une coupée étroite, livre passage à Tsinjoarivo à la rivière de l'Onive. La zone boisée élève donc à l'orient de l'Imerina une muraille sombre à laquelle nous venons nous heurter ici, sans aucune transition.
VOYAGES DANS L IMERINA.
UinllAII V I H \.
Le village de Tsinjoarivo n'échappe pas lui aussi à une division si brusque : -es cinquante cases son! inégalemenl groupées sur deux collines voisines. A l'ouest, au milieu des herbes, un hameau qui ne diffère on rien do ceux que nous avons vus précédemment, tandis qu'à l'esl îles maisons eu bois se dissimulent dans les premiers arbres de la forêt; près d'elles est un rova royal, résidence d'été des souverains antimerina. Ce rova occupe le sommet d'un mamelon élevé. De nombreuses maisons en bois y sont construites sur une terrasse circulaire el rappellent à peu près, mais dans de plus vastes proportions, celles qui couvrent, à Tananarive, l'îlol du lac Anosy. La position du rova osl bien choisie : adossé à la forêt, il domine au loin vers l'esl les espaces nus de l'Iiuerina: à ses pieds, l'Onive, au cours ralenti jusqu'alors, précipite ses eaux qui s'engouffrent dans les passes étroites des rochers et disparaissent dans des tourbillons d'écume.
Chaque année, la reine, observant fidèlement les traditions que lui oui léguées ses prédécesseurs, quitte sa capitale pour aller en villégiature dans une des résidences royales de l'Imerina, à Ambohimanga et à Tsinjoarivo. A ces déplacements annuels s'ajoutent quelquefois, mais à intervalles beaucoup plus éloignés, des voyages lointains, dans le Belsileo, sur la côte orientale ou dans toute autre région des provinces soumises, quand les besoins de la politique ' exigent que le souverain vienne par sa présence raffermir dans leur fidélité des peuplades quelque peu hésitantes. Tandis que Tsinjoarivo a été choisi probablement à cause de sa situation pittoresque, de ses ombrages et de sa verdure.
1. Souvent aussi les besoins de celte politique antimerina (qui consiste à ne jamais répondre et à toujours gagner du temps) exigent que la reine ou son premier ministre s'éloignent de Tananarive pendant de longs jours. Alors, ils gagnent du temps par ces voyages périodiques. Quelquefois même, comme en Occident, ces souverains feignent d'être malades; toujours pour ne pas répondre et gagner du temps.
Ambohimanga est un lieu sacré que les souverains antimerina sonl obligés d'aller visiter chaque année avant le Faridroana, le jour de l'an malgache. Ce village, à quinze kilomètres au nord de Tananarive, est situé sur une colline remarquable par les nombreux arbres qui couvrent ses flancs et au milieu desquels apparaissent, sur le versant septentrional, les maisons et les bâtiments royaux. La petite forêt qui fait tache dans les campagnes environnantes est justement célèbre; ses arbres — fait rare dans l'Imerina — n'ont été ni plantés ni semés, comme le proclament bien haut les chansons populaires. Avec Ambohimanambola, Amparafaravato, autres villages des environs de la capitale, Ambohimanga est la troisième des villes saintes dont l'accès est interdit aux Européens; on y conserve des idoles respectées, dieux tulélaires des rois et du peuple antimerina. Andrianampoinimerina, père de Radama Ier qui a réuni sous un même sceptre les petits Etats de l'Imerina et fondé le royaume actuel des Antimerina, est enterré à Ambohimanga à côté de Ranavalona I, sa petite-fille, dont l'ombre persiste à éprouver pour les étrangers l'aversion violente qui a caractérisé son long règne. C'est donc sur les tombeaux de ses illustres ancêtres que la reine vient offrir des sacrifices et bénir leur mémoire, avant le commencement de la nouvelle année.
Les souverains sont accompagnés, dans leurs déplacements à Madagascar, d'une suite nombreuse, qui en certaines circonstances dépasse 20 à 30 000 personnes. Le premier ministre, les grands officiers, les juges et les fonctionnaires du Palais marchent avec la reine qu'ils ne peuvent jamais abandonner; puis c'est la foule des aides de camp, des officiers subalternes, des chefs de moindre importance; c'est encore une année nombreuse oii toutes les meilleures troupes sont réunies. En même temps une immense quantité de porteurs sont réquisitionnés pour le matériel du cortège royal et de l'armée. Toutes les populations sont appelées pour cette corvée; des hommes portent les tentes, les poteaux, l'ameublement du palais royal ambulant, puis les provisions de bouche de toute nature, les munitions, même les canons et leurs affûts qui ne pourraient suivre autrement. Le cortège est encore grossi par les nombreux marchands qui tâchent d'écouler leurs marchandises à la foule; beaucoup de grands officiers leur font concurrence et leurs nombreux esclaves vont en avant établir sur le chemin des marchés provisoires où ils vendent le riz du maître aux soldats allâmes. La marche du cortège royal est réglée suivant . un cérémonial déterminé à l'avance. Généralement la multitude de porteurs et les soldats marchent en tète, le souverain vient ensuite avec son escorte et les grands officiers. On a préalablement choisi un emplacement pour établir le rova ambulant où doit s'arrêter la reine. Un carré est entouré d'une palissade plantée à la hâte, à l'intérieur se trouvent les lentes royales; celle première enceinte est comprise dans un vaste espace quadrangulaire dessiné par les lentes des soldats et des officiers; enfin tout à fait à l'extérieur les abris des porteurs et des esclaves; quatre allées sont tracées au cordeau dans le camp aux quatre points cardinaux. Des gardes nombreux veillent toute la nuit. Cet aménagement des campements royaux est presque invariable, il doil être terminé pour l'arrivée delà reine. Pendant les étapes qui sont très courtes, les chefs des villages et les habitants des contrées traversées doivent venir saluer le souverain, lui présenter le hasina (offrande donnée à la reine pour reconnaître sa souveraineté) et marquer, par des chants et des danses, le bonheur qu'ils éprouvent. Lorsqu'il faut traverser une profonde rivière, on y construit des piles de pierres sèches sur lesquelles on jette de longs madriers recouverts de terre; la reine passe la première sur le pont, puis de l'autre cè>lé de la rivière, assise sur son trône, elle regarde son cortège qui défile pendant de longues heures. On conçoit sans peine le grand concours de peuple que nécessitent ces voyages, aussi sont-ils très appréhendés des habitants des campagnes qu'ils ruinent pour longtemps, soit par les obligations qu'ils leur imposent, soit par les réquisitions multiples qu'ils occasionnent.
Notre personnel, moins nombreux sans doute que celui qui accompagne les rois antimerina dans leurs déplacements, n'avait pas été sans nous causer quelque embarras pour la nourriture et le logement dans les petits villages de l'Imerina; pour nous qui manquions de palais portatif, les cases de tout un hameau étaient à peine suffisantes. En outre, nous voulions visiter pendant les mois suivants la plus grande étendue possible de la partie moyenne de l'île, réservant le Nord et le Sud pour des époques ultérieures.
VOYAGES DANS L'IMERINA. 81
C'est pour obvier à cet inconvénient et surtout satisfaire à ce desideratum, que nous prenons, mes amis et moi, la résolution do nous séparer et de suivre, à partir de Tsinjoarivo. des itinéraires différents qui doivent nous ramènera un point commun trois mois plus lard: le rendez-vous choisi est Tananarive.
Foucai'l va, continuant son chemin vers l'est, descendre dans le bassin inférieur du Mangoro où il parcourra par des roules nouvelles le territoire des Betanimena. Maistre a pour objectif les districts sakalava limitrophes de l'Imerina: il compte aller jusqu'à Ankavandra et plus à l'ouest encore si cela lui est possible. De mon côté, fidèle à l'itinéraire primitif, je vais poursuivre seul un monotone voyage à travers le pays des Antimerina.
Les préparatifs ne sont pas longs; chacun aura ses bagages personnels et les hommes qui en sont chargés; on partage fraternellement les provisions. Certaines choses qui ne se prêtent pas facilement à une division par trois, nous obligent à avoir recours au système des compensations qu'il faut aussi employer pour nous assigner respectivement le commandeur et Jean Boto. Ainsi Maistre, heureux possesseur de la marmite, aura un porteur, Rainilavy, qui sait quelques mois de français ; Rainivoavy suivra Foucarl, qui, privé d'interprète, possédera notre bibliothèque malgache, grammaire et dictionnaire. augmentée de la casserole; Jean Boto reste avec moi, mais je n'ai que le moulin à café.
Le II mai, après nous être souhaité mutuellement bon voyage et bonne santé, ce qui n'est pas superflu même à Madagascar, nous quittons Tsinjoarivo, mes amis el moi, chacun par une route différente.
l)eux routes se présentaient pour gagner Antsiral I les régions volcaniques de l'ouest : l'une.
directe, me faisait traverser à nouveau les districts quartzeux de Sarobaratra et la partie supérieure du bassin del'Onive; l'autre, plus longue, s'inclinait ver-: le sud. suivait la frontière de l'Imerina le long des contreforts boisés d'Ambohitompoina qu'elle abandonnait ensuite, pour franchir au Vontovorona la chaîne de partage des eaux, et descendre enfin sur le versant oriental de l'Ile. Je choisis la seconde qui devait me montrer des pays différents el peut-être plus variés d'aspect.
Celle détermination lil la joie de mes hommes donl les pied- étaient gravement endommagés par les étapes précédentes; ils préféraient l'argile aux pierres tranchantes.
La première journée de marche fut pénible. En sortant du village de Tsinjoarn o, il fallut l raverser à gué, luttant contre un courant déjà rapide, les deux bras de l'Onive, en amont des chutes; puis gravir, au sud de la rivière, des coteaux élevés. Les montées et les descentes se succédèrent alors plus rapides el plus nombreuses que par le passé. Les hommes se lassaient, les bagages avançaient lentement. Dans le sud du Vakinankaratra les maisons soûl rares, nous risquions fort de ne pas trouver un abri pour la nuit. Sans doute pour conjurer le mauvais sort qui nous menace, les porteurs vont tous, en prononçant une évocation magique dont le sens m'échappe, déposer une pierre sur un amas de cailloux qui nous barre le chemin. C'est un fanataovana. Dans l'intérieur de l'île el sur la cùle betsimisaraka, on trouve souvent le long des roules des fanalaovana, amoncellement de pierres, modes de terre, menus branchages, grossis incessamment par les passants qui jettenl sur le tas ce qui leur tombe sous la main. Le Malgache as-oiro qui1 celle offrande peu coûteuse faite au dieu des voyageurs lui vaut dans la suite une roule facile, un gîte prochain el éloigne les dangers Ce dieu a certainement peu de puissance, car malgré la grosseur cl le nombre de pierres que mes hommes n'ont cessé de déposer sur les fanataovana, il n'a jamais tenu la première de ses promesses.
Le soleil esl déjà couché depuis longtemps, lorsque Boto qui marche en tête du convoi me signale une case. Les hommes se mettent à courir, et par leurs cris de joie effrayent les habitants; ceux-ci réfugiés dans le grenier refusent de nous abandonner leur maison. On parlemente; ces Antimerina oui peur du vazaha qui vient certainement chercher des travailleurs pour les mines, celle corvée les épouvante; Je les rassure el mes paroles conciliantes me font ouvrir les portes. Pendant que mes dix-huit borizana s'entassent sur les caisses à l'étage inférieur, je me hisse dans la soupenle où sont les maîtres du logis. La famille esl peu nombreuse, un vieillard entouré de ses petits-enfants. Nous échangeons les compliments requis par la politesse antimerina et nous nous lions d'amitié; quelques cadeaux la cimentent. Les paysans du Vakinankaratra sont misérables et paraissent d'une autre race que les Antimerina du
Nord; ce sont d'ailleurs de braves gens. Invité à partager le riz familial, je m'assois devant le toko pour prendre mon repas que je crois inutile de compléter par quelques sauterelles frites, les délices de mes hôtes. J'aime mieux me souvenir que, possesseur du moulin à café, je puis prendre une infusion aromatique. Pendant la conversation, l'an cêlre s'obstine à me qualifier toujours derangahibe; cette appellation respectueuse dont les Malgaches se servent souvent doit se traduire par « honorable vieillard ». Mais il est tard et chacun s'étend sur sa natte. Avant de me livrer au sommeil, je m'approche d'une lige de fer piquée dans l'àtre; elle supporte une cupule où, dans une graisse infecte, brûle péniblement un chiffon de colon ; c'est la lampe malgache, le fanaovanjiro. Je me hâte d'écrire mon journal à sa lumière tremblotante.
Dans les deux jours qui suivirent, continuant vers le sud-ouest, nous traversons encore une contrée où des montagnes de quartz font le désespoir des porteurs; c'est la région aurifère d'Analambato. Le 13 mai, nous couchons clans les deux cases du hameau de Bemasoandro, au pied du mont Iankina. Nous avons rejoint les premiers épaulemenls de la chaîne de partage des eaux en un point où des sommets élevés, bien différents des monts agglomérés du massif de l'Ankaratra, surgissent isolés et séparés les uns des autres par de profondes vallées et des coteaux de faible altitude. Hier nous montions sur le Botraro (1 990 mètres), aujourd'hui sur l'Iankina ci 000 mètres), dans deux jours nous atteindrons le Vontovorona (2 010 mètres), c'est le pic le plus occidental.
Un Antimerina, le propriétaire de la hutte où je loge à Bemasoandro, m'avait accompagné sur l'Iankina: il devait sacrifier aux mânes des Vazimba. Au sommet de la montagne un tas de pierres, qui rappelait assez par sa forme la fanataovana, est dédié à la mémoire de ces Vazimba redoutés. Entre les cailloux sont enfoncés des bâtonnets qui supportent des tètes de coqs, des pattes île poules ; des chiffons se balancent à l'extrémité de petites perches; des crânes de bœufs sont placés sur les pierres les plus élevées. Rainisafitsimidrantany, c'est le nom de mon propriétaire, sort avec précaution de dessous son lamba crasseux une tète de mouton fraîchement coupée et la plante sur un bâton disponible, puis il frotte avec de la graisse de bœuf la grosse pierre du sommet ; enfin pour terminer ses pieux exercices, il ajoute au las, du côté du soleil couchant, quelques douzaines de cailloux. Maintenant il s'est rendu favorable l'âme du Vazimba, cachée non loin de là sous une touffe d'herbe; il reste à l'interroger et à lui demander un remède pour la fièvre qui le consume. L'Anlimerina s'éloigne un peu du tombeau et va près d'un gros bloc de phonolilhe. Cette large dalle est une pierre parlante; posée sur base étroite, elle résonne furieusement sous les coups répétés que lui assène mon propriétaire, elle lui transmet les prescriptions du Vazimba. Rainisafitsimidrantany est radieux.
« Eh bien, cs-lu guéri?
— Oui, mais je ne dois plus jamais manger de canards, c'est l'ady. »
Et, s'éloignant pour remercier la pierre parlante, il répand un peu d'huile de ricin sur la paroi rocheuse et y colle une mèche de ses cheveux.
Dans l'Imerina on trouve sur des montagnes élevées, au faîte des grands rochers ou dans des vallons solitaires, les tombeaux des Vazimba. Ces constructions informes, simples amas de pierres grossières, ne sont pas des monuments funéraires ; elles indiquent plutôt aux populations craintives les lieux choisis par les âmes des défunts pour leur résidence habituelle. Les légendes antimerina, seuls documents que l'on possède pour émettre quelques hypothèses plausibles sur les Vazimba, nous représentent ces hommes comme les premiers habitants des régions élevées du centre de Madagascar. Dépossédés de leurs territoires, quelques-uns quittèrent le pays, d'autres se mélangèrent aux vainqueurs, le plus grand nombre fut mis à mort. Ce sont les premiers chefs antimerina qui chassèrent définitivement les Vazimba ; ces tribus aborigènes, sauvages, ignorantes et mal armées, confinées d'autre part dans un isolement complet, ne pouvaient résister à des ennemis bien supérieurs à elles par des connaissances puisées au dehors. Des descendants des Vazimba existent encore d'après M. Grandidicr au Menabe sur les bords du Manambolo en pays sakalava; et d'après le P. Abinal quelques-uns se trouveraient exempts de tout mélange, dans le nord-est et le nord-ouest de l'Imerina. Je n'en ai jamais rencontré. Quoi qu'il en
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soit, les Antimerina sont persuadés que dans un avenir plus ou moins lointain les Vazimba rentreront en maîtres dans lAnkova gardé maintenant par les âmes des ancêtres vaincus. C'est pour celte raison qu'ils tachent d'apaiser les esprits vindicatifs qui, cachés dans des endroits déserts, lancent les fièvres, les mauvais sorts et toutes sortes de maléfices aux descendants des usurpateurs, Ces âmes néfastes sont nobles ou roturières ; nobles — les Zanakandriana, — elles habitent de préférence les hauteurs, il leur faut de riches présents, un crâne de bœuf, par exemple, pour apaiser leur courroux; roturières,
l.ThuilUcr. dd'
elles se tiennent aussi sur les montagnes, dans une anfractuosité de rochers, mais descendant souvent clans les vallées ou sur le bord des eaux pour ennuyer les vivants. Cependant ces ombres consentent parfois à rendre quelques services, guérissenl surtout les malades quand on reconnaît humblement leur puissance; en retour elles exigent une privation constante. C'est ainsi que Rainisafitsimidrantany était débarrassé d'une lièvre violente par un Vazimba, sans doute de basse extraction puisqu'il s'était contenté du crâne de mouton, tout en lui défendant pour l'avenir la viande d'un palmipède inconnu de son temps. Le canard domestique est d'importation relativement récente à Madagascar.
La partie du Yakinankaralra — district méridional de l'Imerina — que nous venons de traverser est particulièremenl pauvre et peu peuplée. Les habitants, disséminés dans des maisons isolées dans la campagne et souvent fort éloignées les unes des autres, cultivent surtout le manioc. Dans un terrain situé à proximité de leurs cases et labouré à la bêche assez profondément, ils enfoncent dans la terre meuble de jeunes tiges coupées sur des plants déjà forts, l'arbuste se développe par bouture. En trois années, rarement moins, le manioc atteint en moyenne une hauteur de 1 m. 50, développement