SI VOYAGE A MADAGASCAR
nécessaire pour arracher utilement les racines charnues. Pour se ménager chaque année une récolte assurée , l'indigène a plusieurs champs plantés à des époques différentes. Au manioc s'ajoutent la pomme de terre, la patate, le mais: il y a peu de rizières. Les champs, comme presque partout dans l'Imerina, sont entourés d'un fossé dont le déblai forme.un mur de clôture garni à son sommet de plantes épineuses, principalement le nopal et une euphorbe (E. splendens), aux fleurs écarlates ou jaune pâle. Comme dans l'Ankaratra, nous avons rencontré des troupeaux de bœufs, mais en plus petit nombre; en revanche nous voyons des moutons et des chèvres. Le mouton de Madagascar, généralement à tête noire, appartient à la variété stéatopyge que l'on trouve en Asie et en Afrique; sa queue énorme est pleine de graisse; il habite les régions élevées. Cet animal ne donne pas de laine; la chair en est coriace, elle possède toujours un goût peu agréable. On trouve bien aussi des chèvres à Madagascar, mais en petite quantité ; j'en remarque ici une variété particulière, au pelage roux, au poil court, aux petites cornes rejetées en arrière que je n'ai jamais rencontrée ailleurs: les (lièvres du Betsileo et du pays Saka- Iava sont différentes. Enfin pour terminer rémunération des- quadrupèdes domestiques, je devrai avec le chien et le chat mentionner le porc, si commun chez les Antimerina et les Betsileo. Cet intéressant animal est soumis à des vicissitudes sans nombre sur le sol madécasse ; tantôt il est proscrit, tantôt il est choyé; il occasionne des haines entre des peuplades voisines et en supporte parfois les conséquences; dans une même ville on le voit se vautrer, maître de la rue, dans certains quartiers, tandis que d'autres il est ignominieusement chassé. Dans l'Imerina il est surtout commun sur les confins occidentaux justement en face d'un pays où il ne peut pénétrer sans s'exposer à de grands malheurs. D'une manière générale on peut dire que le porc a suivi l'Antimerina dans ses conquêtes; ainsi, il est entré au grand scandale des habitants dans certains ports sakalava et, malgré tous les fady des Àntanosy, il a foulé le sol de la pointe deTolanara. Il est vrai qu'en 1885 lorsque les Hova évacuèrent Fort-Dauphin qui venait d'être bombardé par un de nos croiseurs, les Antanosy révoltés pillèrent le port et massacrèrent tous les porcs qu'ils purent rencontrer.
Le 15 mai, j'arrivais à Soandrarina. Ce village, situé sur la route de Tananarive à Fianarantsoa, m'apparut avec ses soixante cases comme un centre important après le souvenir que m'avaient laissé les hameaux de Botraro et de l'Iankina. Soandrarina est dans une zone de transition comprise entre les contrées rocheuses et pauvres de l'Est et les régions argileuses et bien cultivées de l'Occident ; autour du village quelques collines aux larges bases, presque des plateaux ondulés vont, s'élevant insensiblement, entourer le Yontovorona. qui surgit tout à coup et dresse son pic isolé à deux kilomètres du village. Cette zone de transition caractérisée par des espaces relativement plats sur une certaine étendue et que nous avons traversée antérieurement à la hauteur d'Ankisatra, se prolonge vers le sud, jusque près d'Ambodifiakarana. C'est entre ce village et Soandrarina que l'on trouve seulement les plateaux de l'Imerina. La route de Fianarantsoa les traverse.
A Soandrarina, une journée de pluie me retint prisonnier. J'en profitais pour visiter les collections de plantes et d'animaux, recueillis depuis Tananarive; elles n'avaient nullement souffert grâce au beau temps sec cl persistant que nous avions eu jusqu'alors. L'averse d'aujourd'hui n'est qu'un intermède de la saison sèche qui va durer encore cinq mois dans l'Imerina. Je me livre à mes travaux dans une chambre aux dimensions minuscules et qui ne semble pas construite à l'échelle humaine. Elle est éclairée par une petite fenêtre mince, d'un volet en bois que j'ai bien envie de fermer pour me soustraire à la curiosité gênante des naturels; seule, la crainte d'une prompte asphyxie me relient. A l'étroite ouverture apparaissent une foule de tètes, avec des yeux grands ouverts. Ce sont les habitants du pays (jui, me privant d'air et de lumière, viennent m'examiner et me mettre au courant des usages d'une autre civilisation. Depuis ce malin, le public reste aussi nombreux et quelques amateurs gardent longtemps les bonnes places.
Dans la salle voisine, des indigènes sont occupés à fabriquer avec de la corne des cuillers et des petits vases. Après l'avoir chauffée, ils découpenl la matière ramollie en minces lamelles qu'ils appliquent à chaud sur des empreintes creusées dans un bloc de bois suivant les formes à reproduire; ils polis-
VOYAGES DANS L'IMERINA.
sent ensuite les différentes pièces ainsi obtenues au moyen de grossiers racloirs de fer. Ces cuillers. fourchettes, gobelets, boites diverses, seront portés à Tananarive et vendus à quelque vazaha. Avec ces objets en corne, les lamba de soie ou de coton et les tabatières faites d'un morceau de bambou, d'une petite calebasse ou d'une patte d'écrevisse, sont le plus souvent tous les produits qu'un Européen peut emporter comme échantillon de l'industrie antiraerina.
Mais la pluie a cessé et je peux enfin sortir de la case que l'occupation de mes hôtes emplit d'une fumée acre et nauséabonde. Les promenades dans les rues de Soandrarina sont fatigantes, aussi je vais m'asseoir sur un bloc de pierre en pensant à ceux qui vont dans les pays lointains chercher le calme et la tranquillité. Mou voisin est un bœuf à bosse, qui sans doute se plaît peu dans le domicile qu'on lui a choisi, car il pousse des mugissements continuels. Si ces protestations sonl motivées par un inslincl confus de la propreté, elles sont alors Légitimes bien que par trop bruyantes. En effet , l'animal n'est pas,
C ne nous l'avons
vu à Ankisalra, enfermé avec ses congénères dans une grande fosse, le parc à bœuf habituel de l'Anliine-
rina; il a pour gîte un trou boueux de deux mètres de profondeur où il peut à peine se remuer; il est à l'engraissement. Dans quelques mois, mon voisin, gras et replet, ira à Tananarive et à l'occasion de la fête du Fandroana sera offert à la reine.
Le lendemain, nous marchons vers l'ouest et franchissons au Vonlovorona la ligne de partage des eaux. La contrée change peu à peu, les ondulations s'accentuent mais les roches deviennent plus rares, le quartz a disparu et parfois une lave celluleuse nous annonce les régions volcaniques. I>es hameaux se voient en grand nombre, des villages importants sont entourés de cultures étendues. Après avoir dépassé le village d'Ambohidranandriana, nous traversons, à mi-chemin d'Antsirabc, l'Andranolobaka, petite rivière qui va grossir au sud l'Amboavato, affluent du Mania. Sur les bords de ce cours d'eau, on remarque beaucoup de maisons abandonnées, privées de leurs toitures, elles offrent un aspect lamentable; les murs ravinés par les pluies tiennent à peine, souvent ces masures s'écroulent et quelques las de terre sont les derniers restes de ces anciens hameaux. Le grand nombre de ces ruines qui existent dans tout l'Imcrina. le plus souvent au milieu des villages habités, ont pu faire croire à la dépopulation de l'Ankova ; elle se serait manifestée surtout après le règne de ltanavalona I. Cependant j'estime que celle dépopulation est peut-être plus apparente que réelle dans les tribus où l'alcoolisme n'est pas encore 1res répandu, chez les Antimerina principalement, les Antanosy, et les Antaisaka, tandis que celles qui sonl abruties par l'ivrognerie, les Sakalava, les Betsileo et surtout les Betsimisakara éprouvent une diminution continue dans leur population appauvrie. Sans doute dans certaines circonstances, après des guerres cruelles, un règne sanguinaire, des incursions de peuplades ennemies, une tribu peut être décimée, mais elle réparera ses pertes si sa vitalité esl bien prouvée par les familles nombreuses, les enfants qui pullulent comme
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chez les Antimerina et les Antaisaka. Presque toutes les ruines que Ion trouve en pays anlimerina s'expliquent facilement. Lorsque l'indigène voit que sa maison devient vieille, que les murs se fendillent, que les pignons se lézardent, il ne songe nullement à faire les réparations nécessaires; il se contente de bâtir à côté de son ancienne demeure une habitation nouvelle et ne se donne pas la peine dé démolir son logis d'autrefois.
A l'ouest de l'Andranotobaka, nous descendons une forte rampe et nous traversons avant d'arriver dans une belle vallée le petit village d'Ambohimasina. Puis un petit ruisseau, le Sahatsio, nous barre encore le chemin ; là les hommes me demandent de leur permettre de s'arrêter. Désireux d'entrer à Anlsirabe débarrassés de la poussière de la route, ils procèdent à des ablutions répétées. Ces Borizana deTananarive sont propres et diffèrent beaucoup sous ce rapport des Anlimerina des campagnes qui ne se lavent jamais.
De l'autre cùté du Sahatsio se trouve un plateau quelque peu étendu, où s'élève Anlsirabe. Ce village compte cent cases environ, c'est la plus grande agglomération que nous ayons rencontrée depuis Tananarive, et la contrée environnante contraste singulièrement par ses cultures nombreuses avec les légions du bassin de l'Onive. Depuis le hameau d'Ambohidranandriana le fond des vallées est occupé par des rizières artistement installées et pour arriver à un tel résultat, les Antimerina ont dû exécuter des travaux considérables. En effet, sur les bords des rivières et dans les plaines suffisamment étendues, l'eau et le terrain nivelé nécessaires pour la culture du riz se trouvent aisément; mais il n'en est pas de même sur les flancs des coteaux et dans les vallons élevés. Dans ce cas ■ — et c'est le plus fréquent — le cultivateur est obligé d'amener souvent de fort loin l'eau indispensable, par des canaux de dérivation et d'aménager au-dessous le sol incliné en une série, de terrasses étagées et séparées par des levées de terre. Il peut ainsi inonder les plates-formes, avoir dans les champs de l'eau stagnante ou courante, puis les dessécher selon les besoins du moment. L'Anlimerina s'acquitte fort bien de celte tâche et il montre un talent vraiment remarquable pour créer des rizières dans un pays généralement mal disposé pour ce genre de culture.
Les connaissances agricoles de l'indigène s'expliquent du reste, le riz est sa nourriture préférée, son bonheur nécessaire est suffisant.
11 v a plusieurs variétés de riz dans l'île. La variété dite blanche est la plus estimée, et la seule habituellement récoltée dans les régions de l'intérieur. Voici, en quelques mots, comment les .Malgaches du Plateau Central obtiennent ce céréale qui leur occasionne le plus souvent un double travail de semisci de transplantation. Vers le mois de novembre, les rizières sont labourées à la main. Deux ou trois hommes se réunissent et d'un effort commun divisent en grosses mottes le sol durci par six mois de sécheresse. Ils se servent à cet effet de longues bêches nommées angady qui, soulevées et abaissées avec force, s'enfoncent dans la terre par leur propre poids. Le travail terminé, on ouvre les canaux et l'eau qui envahit ce terrain fraîchement remué, le pénètre et le ramollit. Lorsque le champ est ainsi suffisamment préparé, des femmes repiquent dans le sol détrempé les jeunes plants qui, ensemencés quelques semaines auparavant dans un petit enclos spécial, s'y élevaient en masses touffues. La plantation est terminée pour le commencement de la saison des pluies, époque éminemment favorable à la végétation. D'ailleurs, pendant cinq mois, l'indigène couvrira sa rizière d'une couche d'eau assez abondante et toujours renouvelée pour fournir au développement du précieux végétal les éléments nécessaires. En mars le riz est mûr, il plonge toujours dans un pied d'eau. C'esl dans ce marais que le Malgache ira moissonner avec des couteaux grossiers sa récolte portée ensuite sur le coteau voisin. Là, au milieu d'une aire battue; se dresse une pierre sur laquelle on frappera à coups redoublés les pel ites gerbes pour séparer le grain de la paille. Le riz est conservé dans de grands paniers serrés soit dans les cases, soit dans des fosses circulaires creusées dans l'argile et fermées par une pierre plate. Quelquefois, dans les terrains humides, ces silos sont remplacés par une construction conique qui rappelle, en petit, certains fours à chaux. Avant d'être accommodé, le grain subira encore une dernière manipulation ; il sera décortiqué au pilon et nettoyé par le van. Après la récolte, les champs sont desséchés. L'emploi des engrais est très