EXPLORATION DE G. FOUCART
Le Lui principal du voyage que j'entreprenais dans l'est était de reconnaître le cours inférieur du Mangoro. Ce fleuve, un des plus importants du versant oriental, coule pendant plus de 200 kilomètres du nord au sud entre les deux chaînes de montagnes parallèles à la mer, puis, passant à travers une brèche qui interrompt la première, il fait un coude à l'est et va se jeter dans l'océan Indien près de Mahanoro. Je devais donc, en quittant mes compagnons, me rendre dans cette ville et remonter ensuite la vallée du Mangoro jusqu'au point où elle est traversée par la route de Tamalave à Tananarive.
J'avais d'abord l'intention d'aller à Mahanoro en longeant l'Onive, affluent de droite du Mangoro, qui passe à Tsinjoarivo où il forme, au fond d'un ravin, des rapides et des chutes qui dominent la maison delà reine. D'après les renseignements que je pris, la largeur de la forêt rend celte route difficile, et la rareté des villages diminue aussi bien les ressources qu'elle offre au voyageur que l'intérêt qu'elle peut présenter pour lui. Je me décidais donc à faire un crochet en remontant d'abord au nord, puis en marchant au sud-est pour traverser le Mangoro et gagner la côte.
Le 11 mai au malin, je parlais avec quatorze hommes. Rainivoavy, qui était avec nous depuis notre arrivée à Tamalave. était le commandeur de celle petite troupe. Un porteur, Rainivokata, à qui une humeur vagabonde, assez fréquente chez les Malgaches, avait fait abandonner pour nous suivre la profession sédentaire de ferblantier qu'il exerçait à Tananarive, avait été promu à la dignité de cuisinier; je n'étais qu'imparfaitement renseigné sur ses talents culinaires, restés jusqu'alors à l'état latent, mais, du moins, j'étais assuré que mon modeste attirail de cuisine serait bien entretenu. Un autre cumulait les fonctions de domestique attaché à ma personne avec celles de collecteur de plantes et d'insectes: malheureusement, il considérait le filet à papillons que je lui avais confié plutôt comme un insigne honorifique que comme un instrument de travail; il me fallut bien souvent stimuler, par des moyens énergiques, son zèle insuffisant pour les sciences naturelles.
Une longue étape à travers une campagne aride, d'un aspect monotone, me conduisit à Tanimalaza. Parmi les douze cases que renferme le mur en terre couronné de cactus épineux constituant l'enceinte du village, je choisis la moins sale; elle est petite cl ne possède, pour l'éclairer comme pour évacuer les produits de la combustion, qu'une ouverture étroite; dès qu'on allume le feu destiné à préparer le repas du soir, la fumée qui me pique les yeux et me prend à la gorge me force à déguerpir; je suis obligé d'aller manger dehors. Puis, je m'installe dans la case pour la nuit, non sans exciter de timides protestations parmi les moutons et les chèvres qui avaient habituellement la libre jouissance du sol de la maison. Quant au propriétaire, à sa femme et à ses sept enfants, ils couchent sur un lit élevé de trois mètres auquel on accède par des échelons placés sur les montants qui le soutiennent. Au milieu île mon premier sommeil, je vois, à la lueur d'une torche de paille, l'ascension de toute la famille allant goûter le repos.
Pendant les deux jours suivants, je continue à marcher dans l'Imerina sur un terrain peu accidenté. Je franchis cependant, à l'altitude de 1080 mètres, une chaîne de collines qui ne s'élève que faiblement au-dessus du niveau général, mais qui marque la ligne de partage des eaux entre les deux versants de l'île. Les ruisseaux que je traverse maintenant sont des affluents secondaires de l'Ikopa qui va se jeter dans le canal de Moçambique. Arrivé à Tsiajanpaniry, village bâti à côté du mont lharamalaza, énorme bloc de granit dont la roche est à nu sur une face, je me dirige vers l'est et je me retrouve bientôt dans le bassin du Mangoro.
Jusque-là, le pays conserve le même aspect; mais à partir de Miantsoarivo, que je quittai le matin du li mai, j'entre dans une région boisée. Au commencement, les hauteurs restent encore dénudées ou tapissées seulement d'herbes et de maigres broussailles ; les arbres emplissent les bas-fonds et les petites vallées. Peu à peu, l'aire de la haute végétation s'étend, gagne les collines et, bientôt, je suis en plein dans la forêt. Le terrain est accidenté, le sentier très mauvais. On marche bientôt sur un sol rougeàtre
DANS LA VALLÉE DU MANGORO
et glissant, tantôt clans le lit d'un ruisseau qui descend des sommets, bruissant au milieu des cailloux et bouillonnant sur les grosses pierres. En quelques points, des couloirs étroits et sinueux ont été taillés dans les massifs d'argile et se creusent constamment par le passage des hommes et par l'action des eaux sauvages ; à peine a-t-on la place de se glisser dans la tranchée dont les murailles croulantes se bombent sous la poussée des racines et dont le fond est rempli d'une boue épaisse. La lumière arrive rare et tamisée par un fouillis inextricable de branchages, de fougères arborescentes et de lianes. Des arbres morts sont tombés dans tous les sens et obstruent la route; leurs troncs à demi pourris el les arbres vivants sont couvertsde plantes parasites, d'orchidées et de mousses pendantes d'un vert pâle, comme décoloré par l'obscurité.
La forêt est divisée en deux parties par une large vallée. Sur les bords du ruisseau qui l'arrose se trouve le petit village de Sahanalv où je passe la nuit. 11 est à une altitude d'environ 870 mètres; je suis, après bien des montées el des descentes, à 550 mètres plus bas (pic la veille.
Le 15 mai au malin, nous reprenons notre marche
sous bois dans les mêmes conditions que le j ■
précédent. Au bout de dois heures, nous rencontrons un large ruisseau ; chose extraordinaire: un poni le franchit ! C'est même un ponl suspendu formé par des perches et des lianes attachées aux arbres voisins ; leurs rameaux s'étendent horizontalement, à une si petite hauteur au-dessus du rudimentaire tablier à claire-voie et s'y enchevêtrent tellement qu'il reste peu de place pour passer. J'arrive sans trop de peine f
de l'autre côté, mais deux hommes qui portent une caisse s'accrochent avec leur fardeau dans les branchages; ce n'est qu'après de longs efforts, en les tirant en avant, en les poussant par derrière, qu'on parvient à les dégager.
A peu de kilomètres de là, h' terrain descend rapidement et, à mi-côte (850 mètres), nous sortons de la forêt. A uns pieds s'étend du nord au sud la vallée du Mangoro. Sur la rive gauche, se dressent les montagnes dont les contreforts presque continus viennent mourir au bord du fleuve. Les sommets, bien découpés, sont boisés, tandis (pie les pentes, couvertes de hautes broussailles, laissent seulement à nu l'arête des croupes. Sur
la rive droite, où je suis, la végétation est moins puissante une fois qu'on a franchi la limite de la grande forêt. A peine quelques arbustes et des goyaviers chargés de fruits sur lesquels mes porleurs se précipitent comme s'ils n'avaient pas mangé depuis huil jours, ce qui ne les empêche pas, une heure après, de se repaître plus solidement avec le ri/ habituel au village de Sahamampay où nous nous arrêtons. L'après-midi, par un bon chemin, nous suivons le Mangoro en le descendant et nous trouvons bientôt des pirogues pour le traverser devant un petit village de la rive gauche. Naturellement il s'appelle Andakana, ainsi que tous ceux oii des embarcations attendent des voyageurs pour le passage d'un cours d'eau. Le nom est l'indication de ce fail.de même qu'ailleurs il est la traduction de telle autre circonstance locale; et comme elles se reproduisent en des points différents, il en résulte des appellations identiques qui ne contribuent pas à mettre de la clarté dans les renseignements fournis par les indigènes.
A Andakana, comme dans les autres villages où j'ai séjourné depuis mon arrivée sur le versanl oriental, je retrouve les cases légères en bois et en roseaux que nous avons déjà vues dans noire trajet
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m. MAISTRE.
114 VOYAGE A M AI) AllASCAll.
delà côte à la capitale. Celle où je rhe suis installé est spacieuse et propre; des nattes, avec des dessins tonnés par l'entrelacement régulier de joncs teints en noir, cachent les parois et les planches d'écorce. A côté de là, quelques indigènes ayant pour unique instrument Yonlsibc ou cognée élèvent une nouvelle habitation dont la structure est encore Lien apparente. Celte structure reste la même dans tout le pays que je vais visiter. Les cases varient par les dimensions, mais sont toujours rectangulaires et couvertes par un toit à deux versants; des montants reliés par des traverses en constituent la carcasse; faibles et plus ou moins nombreux sur les grands côtés, ils sont au nombre de cinq et plus solides sur les pignons; ceux du milieu, plus hauts et plus gros que les autres, sont bien fixés dans le sol et se terminent à la partie supérieure par des tenons dans lesquels s'enfourche le faîtage qui supporte toute la toiture. Ce mode de soutien de la couverture est général dans les cases malgaches. Même dans les maisons de l'Imerina, construites en terre et en briques, le faîtage ne repose pas sur les murs, quoiqu'ils soient épais cl résistants, mais sur deux poteaux placés à l'intérieur au milieu des pignons.
En quittant Andakana, le 1 0 mai. nous gravissons les montagnes de la première chaîne. Elles sont couvertes de bois beaucoup moins épais que ceux de l'autre rive du Mangoro et coupés par des clairières. Le sentier qui passe par les villages d'Ambodihava et d'Andohasal'arv est suivi par un Certain nombre de porteurs. Ceux qui vont comme nous vers la mer sont chargés de peaux de bœufs, ceux qui viennent de là ont des marchandises variées et surtout du sel. Nous avons en effet rejoint, depuis que nous avons passé le Mangoro, une voie assez fréquentée allant de Mahanoro à Tananarive.
Dans l'après-midi, l'animation, toute relative d'ailleurs, de la route augmente et dénote le voisinage d'une agglomération d'une certaine importance. J'aperçois bientôt de nombreuses cases qui s'étagent sur les flancs d'une colline formant une île allongée au milieu d'une rivière assez large. C'est Anosibe. me dit-on, ville où résident une garnison et des officiers antimerina.
En quelques minutes je suis sur les bords de la rivière, le Mamavo, que je traverse à gué et je gravis un escalier grossièrement taillé dans l'argile pour atteindre la rue principale qui suit la crèle de la colline. Une grande foule y était réunie pour un kabary; un personnage, affublé d'un costume à peu près européen, et qui était, à ce que j'appris plus tard, le sous-gouverneur de la ville, nommé Ramiakatra, s'en détacha et se mit à parlementer avec Rainivoavy pendant que je choisissais un logis; bientôt mon commandeur vint me dire que je ne pouvais pas rester dans la ville cl, comme j'insistais pour y demeurer, l'officier antimerina se retrancha derrière les ordres de son supérieur absent. Pour mettre fin à une discussion qui menaçait de s'éterniser, je me décidai à aller m'installer dans un faubourg situé sur la rive gauche du cours d'eau.
Comme celte réception pouvait, surtout au début de mon voyage, produire un mauvais effet sur mes hommes, j'écrivis aussitôt au gouverneur que j'irais le voir le lendemain matin et visiter la ville. Il me fît répondre qu'il me recevrait.
Assis sur les bords du Mamavo, je passai les dernières heures du jour à regarder le spectacle animé qu'offre le va-et-vient continuel des passants entre l'île et les maisons de la rive où j'étais; en l'absence d'un pont, hommes, femmes et enfants pataugent dans l'eau et se retroussent beaucoup plus haut que le genou. A cette altitude, la température est douce et les habitants d' Anosibe semblent prendre plaisir à ces bains réitérés; ils en sont quittes, une fois arrivés sur le bord, pour se secouer et réparer rapidement le désordre de leur toilette.
Celle-ci est du reste assez simple. Les femmes s'enveloppent dans un grand fourreau en rabane qui tombe jusqu'aux pieds en formant jupon; il est attaché à la ceinture par une ficelle au-dessus de laquelle le haut du fourreau est rabattu. La poitrine est étroitement serrée dans un canezou en colonnade blanche fermé par des boulons et si court qu'il exislc toujours, entre sa partie inférieure et le jupon, un intervalle laissant voir la peau. Au-dessus de ces \ éléments, les élégantes ont un second fourreau en colon blanc à dessins de couleurs ou à grands carreaux blancs et bleus; il est mobile et se maintient avec les bras, comme le lamba des Antimerina. Les bijoux sont rares; les seuls qu'on voit sont des anneaux ou de grandes boucles d'oreilles en cuivre.
DANS LA VALLÉE DU MANGORO
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L'habillement des hommes est encore moins compliqué. Au-dessus du sadika, pièce d'étoffe entourant les reins, ils portent une camisole descendant jusqu'aux genoux et pourvue de courtes manches ; généralement elle est en rabane ayant la teinte jaune naturelle des fibres de raphia. Comme coiffure, les hommes, surloul ceux d'un certain âge. ont mi bonnet en paille dont la forme varie suivant les localités; le plus souvent c'est une calotte hémisphérique; à Anosibe cl dans les environs, ces bonnets se terminent par deux cornes. Heureusement qu'à .Madagascar cet ornement n'a aucune signification symbolique.
Le costume que je viens de décrire n'est pas particulier à la province de Bezanozano où se trouve Anosibe: Au moins dans la partie que j'en ai visitée, les habitants ne se distinguent ni par leur façon de se vêtir, ni par leur type lîclaniinena au milieu desquels s'est effectue ensuite mon voyage. Comme eux, ils ont la peau foncée, mais pas noire, des cheveux fournis cl crépus. Les yeux sont grands, le nez est court, la bouche bordée de grosses lèvres entre lesquelles apparaissent des dénis blanches. Le corps bien développé a des formes robustes et quelquefois assez, belles.
Les hommes ont peu de barbe et portent les cheveux courts. Pour les femmes, la coiffure est beaucoup moins variée que chez les Anlimerina : la [dus répandue consiste en six touffes de cheveux placées deux au-dessus des veux, deux au niveau desoreilles et deux derrière la tête. Consolidée avec de la graisse cl quelquefois de la terre, la coiffure peut durer un mois ou six semaines, mais il faut du temps; de la patience cl h' concours d'une main amie pour l'établir convenablement. Au moment de mon arrivée, une voisine armée
de brosses de différentes dimensions avait c mencé à coiffer
la fille du propriétaire de ma case et. bien après mon repas du soir, l'artiste capillaire n'avait pas encore mis la dernière main à son œuvre.
Le lendemain, j'attendis qu'un épais brouillard, qui emplissait toute la vallée, se fui dissipé- et, vers dix heures, je nu- préparai à aller à Anosibe: mes hommes avaient profile- des loisirs de la veille pour enlever de leur- vêtements les rûaculations laissées par le passage île la forêt; Ions étaient enveloppés dan- des lamba d'une éclatante blancheur; à leur tête marchait Rainivoavy qui avait sorti je ne sais d'où, car le mince bagage qu'il portait en roule ne semblait pas pouvoir contenir un objet aussi volumineux, un immense chapeau de paille tout neuf. Un porteur, que ses camarades avaient surnommé mpanasary — le portraitiste — parce qu'il était ordinairement chargé de mon appareil photographique, nous accompagnait avec ses ustensiles.
Après avoir passé la rivière aux sons d'une trompe dans laquelle soufflait une sentinelle postée sur une haute plate-forme, je gravis la colline et je suivi- la grande rue jusqu'à son extrémité sud où se trouvait le poste du rova. Le gouverneur Andriantoanina vint m'y recevoir et me fil entrer dans sa case où je m'assis à côté de lui. Aussitôt un serviteur, niellant genou à terre, déposa devant nous deux tasses raccommodées avec du fil de fer. cl contenant un liquide fumant; nous trinquâmes avec cette boisson qui n'était autre «pie du café au lait, cl certainement le plus sucré que j'aie jamais bu. Ces politesses terminées, je me plaignis vivement de l'accueil peu hospitalier qu'on m'avait fait la veille: le gouverneur me répondit d'une façon évasivè, comme le font toujours les Anlimerina. Ces explications n'étaient pas suffisantes, mais je ne pouvais que m'en contenter.
Four faire diversion, le gouverneur me demanda une consultation pour sa femme malade. Aux yeux des Malgaches, tout blanc est un savant médecin, et je n'en étais plus à faire mes débuts dans la thérapeutique; il faul dire que cet exercice, peut-être illégal, de la médecine esl grandement facilité parla vie errante que mène le .voyageur; changeant de gîte tous les jours, il reçoit les remerciements du client
M. FOl'CAHT.
auquel il donne un remède, mais n'est pas là pour écouter ses reproches, si le traitement n'a pas produit d'effet. On me conduisit au premier étage où je trouvai une vieille femme assise sur ses talons, qui refusa obstinément de répondre à mes questions. Rainivoavy fut plus heureux et j'appris, par son intermédiaire, qu'elle avait la fièvre et mal aux dents, comme le manifestait du reste suffisamment une énorme fluxion. Un peu de quinine pour la première maladie, un cataplasme de riz bien chaud pour la seconde, et ma réputation fut sauvée.
Je proposai ensuite au gouverneur de le photographier avec son état-major; il voulut auparavant changer de costume, et quittant une sorte de courte robe de chambre en drap vert avec laquelle il m'avait reçu, il endossa une redingote noire ornée sur les manches de sept galons d'or et mit un gibus, non moins galonné, qui, par suite sans doute delà rupture d'un ressort, persistait à prendre une forme hélicoïdale, malgré les efforts de son possesseur. Les principaux officiers, revêtus de costumes d'un goût analogue, formèrent aussi un groupe devant mon objectif.
J'allai ensuite l'aire un tour en ville; dans la grande rue manœuvrait la garnison forte de 230 hommes environ ; elle possédait un armement, plus varié que dangereux, consistant en fusils à pierre ou à piston, en sabres, en sagaies; quelques soldats même faisaient l'exercice avec des morceaux de bambou.
La ville d'Anosibe, qui est de fondation assez récente, est l'un des chefs-lieux de la province de Bezanozano. Elle se compose de 181) cases environ, disposées sur plusieurs rangées parallèles, de part et d'autre delà grande rue qui suit la plus grande longueur de l'îlot. Ouelqucs-unes contiennent des boutiques bien approvisionnées d'objets indigènes et de quelques articles européens. Les habitants ont un air d'aisance qui contraste vivement avec la misère des villages environnants.
Depuis l'époque de mon passage, Anosibe a été le théâtre d'événements tragiques. Ramiakatra, qui n'occupait alors que le second rang, avait eu de l'avancement et avait été nommé gouverneur; il exerça ses fonctions avec tant de dureté que, malgré la longue habitude que possèdent les tribus soumises de tout supporter des Antimerina, ses administrés se lassèrent ; au commencement de 1891, une députation, composée des notables du pays, alla porter à Tananarive les doléances de la population ; elle attendit plusieurs semaines pour obtenir une audience, mais enfin Rainilaiarivony la reçut et, comme les ministres de tous les pays, répondit par de bonnes paroles aux plaintes formulées. De retour à Anosibe, les envoyés furent fêtés; on leur offrit un repas en dehors de la ville; mais la réunion fut troublée par Ramiakatra, qui, avec quelques-uns de ses soldats les plus dévoués, envahit la salle du festin et massacra les délégués, leurs femmes et leurs enfants. L'affaire fit trop de bruit pour que le gouvernement pût différer le châtiment de son agent ; aussi envoya-t-on immédiatement de la capitale un fsimandoa accompagné de quelques soldats qui tuèrent Ramiakatra et ses complices sans autre forme de procès.
Généralement, on montre moins d'énergie; le fonctionnaire qui a soulevé des plaintes est appelé à Tananarive où on instruit son procès; le gouvernement lui fait rendre tout l'argent qu'il a pris et se garde bien d'en restituer la moindre partie aux malheureux administrés; quand le gouverneur est complètement ruiné, on l'acquitte, pour maintenir sauf le principe d'autorité, et on lui donne un nouveau poste. S'il a dépassé la limite des exactions permises, on l'envoie commander une garnison dans l'ouest ou dans le sud, au milieu d'une région bien insalubre où il ne larde pas à mourir de la fièvre. Quelques forts ont ainsi la spécialité de servir à une élimination honorable des fonctionnaires compromettants.
Comme les habitants des provinces soumises aux Antimerina savent qu'ils ne gagneront rien au renvoi d'un gouverneur, puisqu'on en nommera un nouveau qui n'aura d'autre désir que de s'enrichir rapidement à leurs dépens, ils supportent d'habitude avec plus de patience que ceux d'Anosibe les mauvais traitements. Avec le système en vigueur depuis de longues années, ils sont actuellement réduits à la plus grande misère. S'ils apprennent un métier, on les appelle aussitôt dans la ville la plus voisine pour l'exercer gratuitement, en théorie, au profit de la reine, le plus souvent, dans la pratique, au profil du gouverneur; s'ils n'en connaissent pas, on leur fait transporter des marchandises pour le gouvernement ou pour ses agents; s'ils trouvenl à s'employer dans une usine ou dans une plantation, on les convoque pour une période de service militaire en leur laissant entendre qu'en versant quelques piastres, ils en
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seront dispensés; à l'occasion, le gouverneur ne se gène nullement pour empocher les piastres et incorporer ensuile celui qui les a données.
La journée, était assez avancée quand je quittai Anosibe. En parlant, nous traversons un joli bois rempli d'arbustes fleuris qu'illuminent, en jouant gaiement parmi les brandies, les rayons obliques du soleil à son déclin. Je voudrais être toul entier à ce spectacle, sur lequel le voyageur n'est pas blasé quand il a parcouru rimerina ainsi que je le taisais quelques jours auparavant, mais, sous peine de se donner une entorse, il faut abaisser les yeux vers la terre; pendant plus d'un kilomètre, en effet, nous mandions en sautant de pierre en pierre dans le lit d'un ruisseau; comme souvent, il n'existe pas d'autre sentier : les Malgaches trouvent inutile d'en tracer un quand les eaux sauvages mil
ouvert un passage en exerçant, mê imparfaitement,
leur action érosive sur le sol accidenté des régions montagneuses.
Nous quittons enfin celle voie humide et nous arrivons au village de Bemangahazo, dont les sept cases sont disposées sur les côtés d'un triangle; au milieu esl fichée en terre, saillant de quinze centimètres, une petite pierre, précieuse sans doute par les vertus qu'elle possède, puisqu'elle esl soigneusement protégée par un treillage de bambou. Ce monument, que je ne commettrai pas l'exagération d'appeler mégalithique, esl
couvert d'offrandes consistant en de petites boîtes carrées, adroitement façonnées avec des feuilles el remplies de graisse
On a lu précédemment la description des pierres plantées qu'on rencontre dans l'Imerina. Celles du pays betanimena sont différentes, sinon par !<• respect qu'elles inspirent el par la signification, du moins par la forme et par la grandeur. Tandis que les pierres des Antimerina, souvent taillées el sculptées, atteignent parfois des dimensions considérables, celles que j'ai vues sur le versant oriental sont toujours brûles el dépassent rarement un mètre de hauteur.
Quelquefois, comme à Bemangahazo, un bloc, entouré d'une grosse barrière, est isolé au milieu d un village ou loin des habitations, sur le bord du sentier. Plus souvent se dressent alternativement sur une même ligne, à l'ombre d'un arbre, des pierres et des poteaux en bois plus élevés, coupés carrément par le haut; le nombre de ces pierres esl variable, mais ne dépasse jamais cinq. Plaqués sur elles ou flottant lourdement au sommet des pieux où ils sont pendus, des torchons imbibés de graisse et <l une couleur indécise attestent aux yeux des passants le culte dont le fétiche est l'objet.
On rencontre aussi des pieux en bois au milieu des villages, mais ils sont pointus el servent a accrocher des tèles de bœufs au moment de certaines fêtes, notamment de celles qu'on célèbre à l'occasion de la circoncision. Dans la partie du pays où je suis, ils sont presque toujours bifurques. Tels sont ceux dont j'ai l'ail le croquis a Andranogavola, où je couchai le lendemain de mon passage à Bemangahazo, après une journée de marche dépourvue d'intérêt. Faut-il attribuer leur état de délabrement actuel à la disparition des anciennes croyances? Je ne sais; mais ce que je peux dire c'est qu elles n ont pas été remplacées par d'autres. Chez les Belanimena, je n'ai trouvé nulle part, si ce n'est dans le voisinage de la côte, la moindre trace de religion d'importation, catholicisme ou protestantisme.
PIEI : DRESSÉS A ANDRANOG 01 i,
Le 19 mai, le sentier que je suis, tantôt déroulant sa ligne rouge, dans la verdure, tantôt disparaissant momentanément dans l'eau brunâtre d'un marais, continue à serpenter à travers les montagnes. En général, le sol est boisé, mais de vastes espaces, qui s'étendent constamment, ont été dénudés par le feu pour être rendus propres à la culture. Cette méthode expéditive en vaudrait une autre si on en pouvait limiter exactement les elïels au terrain dont on a besoin, mais l'incendie allumé ne s'arrête pas. Tel indigène qui n'a qu'une poignée de riz à semer, ravage ainsi tout un canton; il ne veut brûler que quelques herbes et la flamme vole jusqu'à la forêt voisine. L'aspect qu'offrent ces bois où a passé le feu est lamentable : ça et là, vrais squelettes végétaux, des arbres restent debout, dressant leurs troncs, carbonisés ou blanchis parle temps: l'eau, que n'élimine plus la puissante évaporation des feuillages, s'accumule à leurs pieds et forme des marécages.
Peu à peu, à mesure «pie j'avance, l'altitude diminue; la végétation change et prend un caractère plus tropical. Les ravenala, avec leurs longues feuilles en éventail, font leur apparition (3:25 mètres); rares cl isolés d'abord, ils deviennent bientôt plus nombreux et se pressent les uns contre les autres dans la vallée du Manampontsy où j'arrive bientôt. Je passe sur la rive droite de celte rivière cl je vais m'inst aller au village d'Imanakana.
Le lendemain, quelques heures de marche sur la rive droite de la rivière, à travers de hautes herbes mouillées par la rosée nocturne, nous conduisent à Antanambao. C'est un village assez important. J'entre du reste dans la zone côtière, bien plus peuplée que le pays parcouru depuis le Mangoro.
Quarante cases, donl plusieurs ont une varangue cl un étage, composenl Antanambao. Au milieu de la place, sous un vaste grenier à riz moulé sur colonnes, une balustrade entoure un plancher où les habitants se réunissent à l'abri du soleil pour causer, rêver ou dormir. Près de là, un grand bâtiment en bois sert d'école. Au moment de ma visite, le maître, perché sur une cslrade devanl un pupitre, l'ail l'appel des élèves. L'école esl mixTe; les filles sont à gauche, à droite les garçons.
Je suis tout étonné de voir parmi ces derniers, à côté de bambins depuis pou sortis de nourrice, de grands et solides gaillards ayant barbe au menton, et pourtant à en juger du moins par les syllabaires, tracés sur de longues et minces planchettes, (pie tiennent en mains les élèves, je ne suis pas dans un' établissement consacré aux hautes études. En m'informanl plus tard sur celte particularité-, j'ai appris que, dans les localités pourvues d'une école, les jeunes gens sonl obligés de la fréquenter Jusqu'à ce qu'ils en soient dispensés par les Antimerina. Les gouverneurs trouvent là encore une source de petits profils: ils ne libèrent l'élève que moyennant le versement préalable d'un nombre de piastres proportionné à ses ressources ou à celles des siens: si le candidat ne peut pas les réunir ou s'il ne veut pas se dessaisir de l'argent qu'il possède, il attend, quelquefois pendant plusieurs années.
Il serait injuste de ne pas ajouter que, dans la pratique, les inconvénients de celle application, peutêtre intempestive, de l'instruction obligatoire sont grandement atténués parla rareté des écoles. Pendant tout mon voyage chez les Belanimena, je n'en ai vu que deux.
La forme et la nature du terrain se modifient sensiblement à partir du point que nous avons atteint . Les collines mollement arrondies ont succédé aux raides escarpements de la zone forestière. Le sable remplacera bientôt l'agile fortement colorée qui constitue la plus grande partie du pays que je visite et qui lui a fourni son nom : Bc, grande; tany, lerre; mena, rouge. Mais avant d'entrer dans la région des dunes fixées par la végétation, il nous faut franchir quelques élévations sur les flancs desquelles brillent des cristaux appartenant à diverses variétés de quartzites; et comme ils ont l'éclat du verre, ils en ont aussi les arêtes coupantes, malheureusement pour mes hommes qui, avec leurs pieds nus, ne goûtent que médiocrement les nouveaux caractères géologiques de la roule. Ils oui négligé de se munir de semelles de cuir, maintenues par une lanière passant entre le pouce cl le doigt voisin, dont ils se servent ordinairement dans ces occasions; aussi avancent-ils péniblement ; l'un d'eux, en tombant, se blesse assez fortement pour ne plus avoir pu. depuis ce moment, suivre la colonne qu'en traînard; la vue d'une charge qui va se répartir sur l'épaule des valides ne contribue pas à les rendre moins moroses. Mais, vers la lin de l'étape, en arrivant au sommet d'un mamelon plus haut (pie lés autres et qui limitai!
DANS LA VALLÉE I) L MANGORO. Ilîi
notre horizon, subitement, loul change cl leur physionomie s'éclaire. Ranomasina! Ranomasina! — la nier! la mer! — s'écrient-ils d'une commune voix, tout comme les dix: mille à l'aspect du Pont-Euxin, cl, étendant les bras', ils me montrent bien loin, par delà les dernières ondulations du terrain, l'Océan Indien qu'une ligne à peine perceptible distingue du ciel. Sans avoir des motifs aussi légitimes que les compagnons de Xénophon, ils manifestent bruyamment une joie semblable. Il en esl de même chaque fois qu'après une longue roule les porteurs aperçoivent pour la première fois la mer ou Tananarive: la côte ou la capitale, «•'est sinon la fin d'un voyage, du moins 1m perspective de quelques jours de repos, d'une vie large cl facile, des plaisirs variés que le borizana ne peut pas toujours se procurer en roule. Dans les circonstances actuelles, le contentement (h1 mes porteurs a besoin de se dépenser en mouvement. Ils me hissent, sans me consulter, sur le filanjana abandonné depuis longtemps et. oubliant cailloux aigus cl pieds endoloris, ils bondissent plutôt qu'ils ne courent sur la pente rapide en bus de laquelle apparaît un village. Devant la première case, un indigène, qui transporte quelques canards dans deux grands paniers à claire-voie s'équilibrant aux extrémités d'un bambou cl qui ne se gare pas assez vite, reçoit dans sa charge vivante un des brancards de mon véhicule animé d'une telle force vive qu'il esl renversé avec elle; mes deux porteurs de devant tombent par-dessus cl. naturellement, en vertu de l'inertie, je vais nfélaler sur le groupe, ('.'est ainsi qu'aux cris d'angoisse de- palmipèdes auxquels se joignent les injures qu'échangent leur propriétaire cl mes hommes, je lais mon entrée à Ambodimanga. La collision a l'ail une victime; je la mange à mon dîner, accommodée avec ces légumes «pie les colon- nom me ni pois du Cap, probablement parce qu'ils mil la forme de gros haricots. Sous celte appellation plus ou moins justifiée, on les cultive sur la côte orientale, pari iculièremenl vers le sud, cl ils constituent un important article de commerce; on eu expédie de grandes quantités à Maurice cl à la Réunion.
Le 21 mai, toute la journée, nous longeons le Manampontsj donl le cour-, souvent divisé en plusieurs bras par des îles, esl parsemé de rochers formant de petites chutes. Nous traversons beaucoup dé ses affluents qui coulent dans des vallées remplies de bambous, île roseaux cl de ravenala. Aprèsavoir couché à Mangazohazo, je continue ma roule au milieu de la même végétation touffue à laquelle viennent bientôt s'ajouter des orangers chargés de fruits aux vives couleur-. Simple régal pour les yeux : les oranges possèdent une peau tellement épaisse que la pulpe comestible du centre se réduit presque à un poinl mathémathique sans dimensions appréciables.
Vers midi, j'arrive .à Ankonhaona, sur les bord- de la lagune où viennent déboucher le Manampolsy cl, au sud. deux autres rivières. Plusieurs patrons île pirogues se proposent pour nous faire passer; toutes les embarcations me paraissant au même degré dépourvues de confortable, aucun motif ne pourrait dicter mon choix, si je ne procédais par une voie d'adjudication au rabais, non sans être troublé par les vociférations des concurrents ; le vainqueur de celle épreuve nous aide à arrimer les bagages et, sous sa conduite, mes porteurs se mettent à pagayer avec entrain au milieu des nénuphars cl des piaules aquatiques aux larges feuilles: après une demi-heure de navigation, nous sommes à Beparasy.
Au moment démon passage, le village se composait d'environ 150 cases, mais, en temps normal, il doit en contenir beaucoup plus. Moins d'un an auparavant, en effet, il avait été totalement détruit par un incendie qui avait trouvé un aliment facile dans les constructions légères surchauffées par plusieurs mois de soleil à la lin de la saison sèche. Seuls, les greniers à riz avaient été épargnés, grâce à la sage précaution que prennent toujours les Betanimena de les établir à une grande distance de- habitations. Bien qu'elle eût élé aussi durement éprouvée et qu'une partie vécût encore dans des installations provisoires, la population de Beparasy paraissait jouir d'une certaine aisance. Les habitants sont commerçants ou agriculteurs. Une sucrerie fonctionnai! avant l'incendie; il ne restait d'autre vestige de matériel qu'un chariot, ustensile assez rare à .Madagascar pour que sa rencontre soi! digne d'être notée. Sur le versant oriental, le terrain plat, entre les lagunes cl la mer, esl le seul qui permette d'employer des véhicules à roues.
Comme Ions les villages malgaches, Beparasy doit son nom à une particularité locale, généralement bien choisie. Celui-ci vent dire beaucoup de puces; nombreuses partout, elles ne l'étaient pas là sensible-
ment plus qu'ailleurs, mais peut-être avaient-elles été décimées par la catastrophe de l'année précédente !
La langue de sable cpii s'étend entre Beparasy et Mahanoro, où nous devons arriver en une journée, est couverte d'une herbe courte et serrée sur laquelle la marche n'est plus qu'une promenade. A droite la lagune, aux eaux tranquilles et silencieuses, s'allonge parallèlement à la cote; à gauche la mer, dont par intervalles, quelques bosquets dérobent la vue, laisse toujours entendre le murmure cadencé de ses Unis. Sur le trajet, quelques grands villages : l'un d'eux, Tandroho, lire son nom et son importance d'un bois de copaliers long de plus d'un kilomètre, qui croît dans le voisinage.
Le copalier [Hymœnea verrucosa), grand et bel arbre appartenant à la famille des légumineuses, a des feuilles épaisses et luisantes. La gomme qu'il sécrète suinte en grosses larmes du tronc et des branches qu'on incise pour la recueillir; celle qui s'accumule entre les racines, dans la terre, est plus dure et, par suite, plus recherchée pour la fabrication des vernis, mais son nettoyage exige beaucoup de main-d'œuvre. La gomme copal, achetée aux indigènes qui la récoltent, par les traitants, est triée chez eux et classée en différentes catégories d'après sa teinte et sa dureté. Elle se vend sur la côte de 80 à 250 francs les 100 kilogrammes. Sans valoir celle qui vient des Indes hollandaises, sans valoir surtout la résine originaire des forêts fossiles de la Xouvelle-Zélande, elle est fort estimée dans le commerce européen.
Des colons m'ont affirmé que les Malgaches brûlent quelquefois les copaliers, afin île faire refluer dans les racines une grande quantité de gomme. Etant capables de toutes les barbaries en matière d'exploitation des produits naturels, ils sont peut-être aussi coupables de celle-là, mais je n'ai jamais vu celte pratique en usage.
Un peu plus loin esl le village d'Ambilabè. La lagune au bord de laquelle il est bâti est 1res poissonneuse, La pèche esl organisée collectivement par les habitants qui ont établi de grands barrages en branchages entrelacés, avec des nasses dans les ouvertures. Le poisson est consommé sur place ou envoyé au marché de Mahanoro après avoir été fumé sur le salaza, 11 semble ne demander qu'à se laisser prendre. Je vois des enfants qui s'amusent à pêcher : ils entrent dans l'eau jusqu'au cou et, agitant les' bras, ils forment un cercle qu'ils resserrent peu à peu, tandis qu'au centre l'un d'eux s'empare des animaux affolés au moyen d'un morceau de cotonnade remplissant l'office de filet. Le succès d'un procédé aussi primitif suppose chez les poissons une certaine dose de simplicité.
J'arrive enfin à Mahanoro. Comme plusieurs autres villes du littoral, celle-ci se divise en deux parties, l'une administrative et militaire, l'autre commerçante. Comprenant seulement une centaine de cases que domine le rova, la première est bâtie dans une île escarpée formée par le Mangoro et un bras sans courant du fleuve; c'est elle qui s'appelle proprement Mahanoro. La seconde se compose d'environ 500 cases groupées sur la terre ferme, dans une plaine et se nomme Androranga. C'est là que je m'installe pour quelques jours.
Beaucoup de petits commerçants, indigènes ou hova , sont établis à Androranga. Quant au grand négoce, il est entre les mains de blancs, pour la plupart originaires de l'île Maurice. Trois colons représentent dans la ville et aux environs l'élément français; ce sont des créoles de la Réunion.
Les produits d'exportation qui se concentrent à Mahanoro sont les peaux de bœufs, arrivant de la province centrale, le raphia, le caoutchouc et la vanille venant de la zone côtière ou de la région moyenne. Les marchandises importées consistent surtout en colonnades blanches, écrues ou imprimées, en sel et en rhum. Quinze ou vingt navires visitent annuellement la rade, aussi mauvaise que toutes celles de la côte orientale. Le reste du commerce se fait par Tamatave, en suivant le chemin de terre ou la voie de lagunes.
En l'absence de statistiques, il est impossible de se rendre un compte exact de l'importance totale de ce commerce. Les douanes, qui appartiennent aux Anlimerina, ne sont soumises à aucun contrôle; les renseignements qu'ils pourraient fournir seraient forcément erronés, le droit de 10 pour 100 sur la valeur des marchandises ayant, avec les agents chargés de le percevoir, une élasticité sur laquelle il est inutile d'insister.
DANS LA VALLÉE DU MANGORO. 1-21
Tous les colons de Mahano m'ont reçu avec une grande cordialité. Les Mauriciens ont conservé notre langue, nos usages et, parmi eux, j'ai pu me croire au milieu de compatriotes, comme je l'étais en effet, avec ceux de nos nationaux que j'ai rencontrés.
Un des principaux officiers antimerina de l'administration, Louis Raviro, ancien élève de nos écoles a Tananarivc, qui parle et écrit le français, s'efforça de rendre mon séjour utile et agréable. Le gouverneur Rainisolofo,que j'allai voir, me reçut dans le belvédère qui surmonte son palais, et d'où on a, sur la mer, une vue admirable, s étendant jusqu'à Marosiky. J'eus avec lui une intéressante conversation sur les voies de communication à Madagascar et il y manifesta des idées tout à fait exemptes des préjugés qu'ont habituellement les Antimerina sur celle matière. L'entretien fut interrompu par des toasts qu'il porta en l'honneur du président de la République et du Résident général; j'y répondis naturellement en buvant à la santé de la reine et du premier ministre. A chaque l'ois, c'était un plein verre de vermout à vider. Si cette lutte de courtoisie diplomatique avait duré, j'aurais craint de n'y pas longtemps représenter dignement la France, mais la journée s'avançait et le gouverneur désirai! me rendre ma visite; il arriva bientôt à mon domicile, m'apportant, suivant la coutume, d'amples cadeaux de victuailles : dindons, poulets, canards, riz, ananas, bananes formaient la charge de deux porteurs. Mes hommes, qui comptaient bien m'aider à absorber ces provisions, furent, autant que moi. sensiblesà cel honneur.
Aux environs de Mahanoro existent un certain nombre de plantations exploitées par les principaux commerçants de la ville. L'un d'eux, qui possédait une vanillerie sur la rive gauche du Mano-oro, m'invita à m'y arrêter avant de me remettre en route pour l'intérieur. J'acceptai cl. en une matinée, je m'y rendis avec lui; noire trajet en pirogue, par le petil bras du fleuve, l'ut agrémenté parles chants pleins de caractère dont les pagayeurs s'accompagnent pour frapper l'eau avec ensemble cl régularité.
Autrefois el jusqu'à ces derniers temps, la culture du caféier étail en faveur sur la côte. Les plants poussaient rapidement el , en peu d'années, les arbres donnaient une forte récolte de -raines. Cette prospérité n'a élé que passagère; après quelques périodes de production abondante, les plantations ont
périclité; elles ont élé achevées par un champig 1, VHemileia vastatrix. Aujourd'hui, dans la région du
Mangoro, il n'existe plus une seule piaulai ion de café.
Cet insuccès s'explique aisément : sur la côte, le terrain est bas el humide, le climat est chaud; sous ces diverses influences, le développement des arbustes esl rapide, mais il s'arrête aussitôt que le sol, qui ne reçoit pas d'amendements, esl épuisé. Remarquons aussi qu'il faut, pour le caféier, une température ne descendant pas au-dessous de 10" el n'excédanl guère 30°. A Madagascar, la seconde de ces conditions se rencontre plutôt dans la région moyenne que près de la mer. Aussi voit-on les petites plantations cultivées par les indigènes à une certaine altitude autour des villages, notamment sur la roule de Tamatave à Tananarive, donner, avec une grande continuité, de bons produits; elles sont d'ailleurs soigneusement entretenues el bien fumées. C'est en s'inspiranl de ces exemples qu'il faudrait reprendre les essais.
Sur la côte orientale el particulièrement dans le voisinage de Mahanoro, la vanille a remplacé le café. On n'en compte pas moins d'une vingtaine de plantations au bord du Mangoro sur une longueur de quelques kilomètres. En moyenne, chacune renferme 6 000 pieds.
Le vanillier esl une orchidée à feuilles alternes el charnues portées sur un pétiole. Le fruit esl une capsule allongée qui, convenablement préparée, constitue la vanille du commerce.
Piaule parasite, le vanillier a besoin d'un autre végétal pour se développer; à Madagascar, on emploie comme supports nourriciers des pignons d'Inde (Jatropha curcas); ces arbustes sont disposés par rangées parallèles espacées d'environ deux mètres; les branches sont ramenées dans un même plan pour tonner une haie. Les boutures de vanillier, composées de Lois yeux, sont mises en terre et la plante, en se développant, s'accroche par des racines aériennes aux branches des arbres; les pieds sont couverts de débris de bananiers destinés à entretenir une humidité constante.
Dans les pays où le vanillier pousse spontanément, la fécondation des fleurs se fait par l'intermédiaire d un insecte; à Madagascar, il esl nécessaire d'assurer artificiellement celle fécondation au moyen d'une
opération pratiquée sur chaque fleur; c'est ce qu'on nomme le mariage de la vanille. Quelques semaines après, le fruit est mûr; on le cueille quand l'extrémité commence à jaunir.
Il reste alors à préparer la vanille pour en développer le parfum. Trois méthodes sont employées : l'eau chaude, la vapeur et l'étuve sèche. La première, qui est la plus ancienne et la plus répandue, consiste à réunir les gousses et à les tremper pendant un temps très court dans de l'eau sur le point de bouillir; on les expose ensuite au soleil et on les fait sécher lentement en les enduisant quelquefois légèrement d'huile d'acajou; cette dessiccation doit être surveillée de près pour enlever les gousses qui, en se gâtant, communiqueraient aux autres une mauvaise odeur.
Les gousses provenant de bonnes espèces et préparées avec soin se couvrent au bout d'un certain temps de petits cristaux de vanilline qui en constituent le principe actif, dans une proportion de 2 pour 100. La vanille est alors dite givrée et a plus de valeur. On lui donne souvent artificiellement le même aspect au moyen de l'acide benzoïque; les préparateurs se livrent avec d'autant moins de retenue à celle falsification qu'ils sont persuadés que le givre naturel n'est autre chose que celte substance; je n'ai pas pu leur enlever cette illusion. J'ajouterai, pour rassurer ceux qui ne loucheraient plus qu'avec défiance dans l'avenir, aux crèmes et aux glaces à la vanille, que l'acide benzoïque, après s'être transformé dans l'économie en acide hippurique, est éliminé sans produire d'action nocive.
Les vanilleries rapportent au bout de deux ans et n'exigent pas, pour leur entretien, beaucoup de main-d'œuvre. La préparation du produit, léger et peu encombrant, ne demande que du soin dans certains tours de mains el pas de matériel coûteux. Il n'est donc pas ('tonnant que les plantations de vanilliers se multiplient. Je crois, néanmoins, que les colons auraient tort de se livrer exclusivement à celte culture. On pourrait, dans tous les cas, en essayer d'autres, par exemple celle du cacaoyer qui fournil une matière dont la consommation va toujours croissant. Autant que j'ai pu en juger par îles individus isolés, il semble bien réussir aux environs de Mahanoro, mais on ne trouve encore aucune plantation sérieuse de cet arbre; c'est qu'il ne rapporte qu'au bout de cinq ou six ans. Les colons, qui, malheureusement, pensent plus au présent qu'à l'avenir, n'aiment pas les placements à si longue échéance.
De la plantation où je passai quelques jours, on se rend en une heure à l'embouchure du Mangoro, après avoir traversé le village du Betsizaraina, qui était autrefois le siège du gouvernement transfert'' aujourd'hui à .Mahanoro. Le fleuve a plus d'un kilomètre de largeur; dans le lit peu profond s'étendent tle longs bancs de sable que le courant déplace. Sans trop de risques d'échouement, on peut pourtant remonter le Mangoro en pirogue, ainsi que je l'ai fait, jusqu'à 15 ou 16 kilomètres de la mer, en aval de l'île Nosindrava où, à la fin des guerres entre les Antimerina et les Betsimisaraka, les principaux chefs de cette tribu ont été attirés parleurs ennemis, sous prétexte de parlementer et ont été massacrés. A partir de ce point, la navigation devient très difficile : des rochers et de nombreux îlots, mettant obstacle aux eaux, produisent des rapides, des tourbillons et des petites chutes. C'est ce qu'on nomme les cascades du Mangoro. Pour les franchir, il faut des pirogues d'une construction spéciale, courtes, solides, ayant l'arrière et l'avant très relevés. On remonte par certains passages connus îles habitants du pays, en appuyant des perches sur le fond el en raclant les pierres avec le dessous de l'embarcation. La descente par les rapides est moins longue et moins pénible, mais plus périlleuse. A peu de kilomètres plus haut, toute navigation prolongée devient impossible; elle s'arrête à l'endroit où se jette dans le fleuve un petit affluent de droite, le Sandakarina.
Un métis français-belsimisaraka, qui se préparait à remonter le Mangoro jusqu'à ce point pour aller échanger des marchandises dans un village, près de la rivière, m'avait proposé de suivre avec lui celle voie. Si j'avais confiance dans ses talents nautiques, j'en avais moins dans l'adresse de mes hommes qui auraient dû conduire la pirogue contenant les bagages. Je préférai donc prendre la roule terrestre; nous nous donnâmes rendez-vous pour le soir à Ambodipaka.
En quittant Menagisy, village qui fait face aux cascades, je m'aperçois bien vite que la seconde partie de mon voyage présentera plus de difficultés que la première. Tandis qu'en allant à Mahanoro je suivais un chemin assez fréquenté, désormais je ne rencontrerai plus, pour relier de rares groupes d'habitations.
DANS LA VALLÉE DU MANGORO. 1-23
que des sentiers envahis par des herbes et des arbustes, et encore dcvrai-je souvent les abandonner, parce qu'ils s'écartent de la direction que je veux garder.
Mais je suis encore dans la région côtière où les villages sont populeux et ont entre eux des communications assez actives. Aussi fais-je de fréquentes rencontres. Tantôt c'est un soldat qui rejoint un des forts voisins : habillé à la légère d'une rabane en loques, couvert d'un vieux chapeau de paille, il a suspendu à son fusil, qu'il porte horizontalement sur l'épaule, un paquet contenant le reste de son équipement et, de l'autre côté, pour l'équilibrer, une marmite, un sac de riz, une calebasse armée d'un long manche pour puiser de l'eau, une touffe île piment et enfin, s'il est fortuné, une poule vivante attachée parles pattes. Tantôt c'est un anlimerina : qu'il soit fonctionnaire ou simple commerçant, qu'il s'avance seul et à pied ou qu'il soit accompagné de nombreux esclaves le portant en filanjana, celui-ci passe lier, sans tourner la tète vers l'Européen, tandis que le Belanimena vous salue toujours gaiement d'un finarilra* (bonjour;. Parfois deux indigènes, qui marchent en sens contraire, s'arrêtent , déposent à terre le fardeau dont ils sont chargés et se mettent à causer; à les voir ainsi absorbés dans une conversation interminable, on les prendrait pour de vieilles connaissances: il n'en est rien; souvent ils ne se sont jamais rencontrés. D'après l'usage du pays, l'un des deux dit à l'autre d'où il vient, où il va, l'objet de son voyage, ce qu'il a remarqué d'intéressanl en roule; pour bien si' graver --es renseignements dans la mémoire, le second les répète au narrateur qui approuve ou rectifie chaque circonstance. Ce résumé achevé, le second entame le récil de ce qui lui esl personnel et en écoute ensuite attentivement la répétition. Ces) ainsi que se transmettent les nouvelles. Le moyen n'a que l'inconvénient d'être un peu long, mais le temps n'a pas grande valeur chez les Belanimena :.
\ ers la lin de l'après-midi, j'arrive à Ambodipaka, après avoir passé le Sandakarina qui prend sa source au sud-ouest du village et qui n'a qu'un cours peu étendu. Mon métis, entouré d'une nombreuse clientèle indigène, esl en plein dans ses affaires qui ne se concluent pas •-ans que, de part el d'antre, on dépense beaucoup de paroles. 11 a apporté dans sa pirogue plusieurs pièces de ces cotonnades à dessins de couleurs sur fond blanc qu'on nomme patna el une barrique de rhum. Le chef du village n'a voulu autoriser l'ouverture^des opérations commerciales que moyennant le versement préalable, à son profit, de quatre litres de ce liquide. Etoffe et boisson s'échangent contre du ri/., du raphia e\ du caoutchouc, ce dernier produit en petite quantité.
Autrefois, les bois \oisins de la mer fournissaient beaucoup de caoutchouc : un vicieux mode d'exploitation les a presque épuisés. Sur le versant oriental, le caoutchouc provient d'une liane: non seulement les indigènes la coupent au pied el abandonnent les parties qu'ils ne peuvent atteindre aisément, mais encore ils enlèvent souvent les racines qui contiennent une certaine quantité de sue; la plante esl ainsi détruite sans grand profil.
Le latex, qui s'écouledes tronçons de lianes posés verticalement dans un baquet, esl coagulé à l'aide du jus de citron ou quelquefois, mais rarement, avec l'acide sulfurique. Le caoutchouc esl ensuite façonné en houles, forme sous laquelle on l'exporte, particulièrement aux États-Unis. Suivant les points, il se vend, sur la côte orientale, de 260 à loO francs les 100 kilogrammes. 11 aurait certainement une plus grande valeur si les indigènes ne dépréciaient leur propre marchandise en y mélangeant, pour en augmenter le poids, de la terre et d'autres impuretés. La ruse est trop grossière pour tromper personne.
1. Il m'a été donné dans Ions mes voyagea à Madagascar de Millier l'observation faite en pays betsimisaraka par mon ami Foucart. Le blanc esl toujours accueilli chez toutes les peuplades de Madagascar sinon avec respect, du moins avec une certaine bienveillance. On le salue toujours. Chez les Antimerina, au contraire. l'Européen, le Français en particulier, est toujours mal vu, mal considéré; c'est à peine si on lui cède la place nécessaire pour passer. Est-ce parce que les Anlimerina uni tant de haine pour les étrangers el pour les Français en particulier alors que les autres peuplades leur l'ont presque toujours bon accueil, que la France semble vouloir faire des efforts coûteux pour faire des Antimerina la tribu maîtresse de Madagascar au détriment des autres peuplades dont on parail ignorer l'existence? {Noie du D< Calai.)
i. La remarque l'aile par G. Foucart en pays belanimena esl le plus souvent très exacte. Quelquefois, cependant, j'ai été grandement surpris de la rapidité avec laquelle un l'ait important, une nouvelle intéressante, ainsi colportée de bouche en bouche le long d'une roule quelque lieu fréquentée, se communiquait d'un point à un autre, le second point éloigné quelquefois du premier de plusieurs centaines de kilomètres. (Soie du D' Calai.)
Les commerçants de Mahanoro vont généralement vers le Siul pour s'approvisionner de caoutchouc. Dans la direction cpje je suis, ils dépassent rarement Ambodipaka et ils n'ont pu me donner de renseignements que jusqu'à deux jours de marche au delà de ce village.
Le 1" juin au matin, nous regagnons le bord du Mangoro; en marchant à la filé indienne, nous nous engageons, pour le remonter, dans l'étroit passage qu'il laisse à découvert, durant la saison sèche, entre ses eaux et l'épaisse végétation de la rive. Encombré de roches micaschisteuses presque entièrement décomposées, semé de cailloux roulés de toutes les formes et de tous les calibres, ce passage est barré par des racines bizarrement contournées contre lesquelles on trébuche, par des branches contre lesquelles on se cogne. On n'avance pas vile, mais comme, à quelques pas, commence le fourré qui s'étend bien loin et qui ne se laisserait pas pénétrer, on n'a pas à choisir.
Le Mangoro a encore 400 à 500 mètres de largeur. L'eau coule parmi les blocs épais, saute en bouillonnant par-dessus les roches disposées en file, ou glisse, limpide, sur les parois unies des pentes qu'elle descend, de distance en distance des îlots couverts de buissons; d'abord bas et visiblement submergés à l'époque des crues, ils s'élèvent peu à peu comme le terrain environnant qui devient de plus en plus accidenté. L'après-midi, après avoir passé devant le Saharony, montagne aplatie dominant les collines de la rive droite et à laquelle, un peu plus loin, fait pendant le Vohibe, nous arrivons en face d'un de ces ilôts plus haut et plus grand que tous ceux que j'ai encore vus; il divise le Mangoro en deux bras, dont l'un est presque à sec. En le traversant, nous gagnons un petit village Ambatoramiangily, qui est juché au sommet et qui, en dehors de sa position, n'a rien de remarquable.
Le lendemain, nous revenons sur la rive droite où nous rejoignons bientôt un sentier frayé. Il est moins abrupt que les chemins de la veille et j'en suis heureux ; mais comme compensation, je ne vois plus rien, pas même le ciel. Je suis au milieu des longoza (Amomum danielli). Ces plantes herbacées, dégageant une forte odeur de cannelle, ont environ quatre mètres de hauteur; d'une courte tige partent des feuilles longues et étroites qui se recourbent gracieusement au-dessus de la tête du passant en formant une voûte que ses regards ne peuvent pas percer. On marche ainsi pendant des heures dans un couloir de verdure dont on est obligé de suivre les sinuosités capricieuses, sans bien se les expliquer. L'horizon est trop borné pour qu'on recueille beaucoup d'impressions de voyage.
De temps à autre nous revenons près du fleuve où s'échelonnent très distancés quelques misérables villages. Devant trois ou quatre cases désertes, je vois, débouchant sur la rive gauche, un grand cours d'eau venant du nord-ouest. A droite, pas de gros affluent avant l'Onive. Le point où le Mangoro reçoit cette rivière — sur les bords de laquelle, bien plus haut, est situé Tsinjoarivo, d'où je suis parti — est entouré de marais. Afin de les éviter, je passe pour une demi-journée de l'autre côté du fleuve.
A partir de Sahandileny, où je m'arrêtais le 4 juin vers le soir, la nature du terrain se modifie. Au milieu de roches amphiboliques décomposées s'intercalent de nombreux filons de basalte. Plus loin reparaît le gneiss recouvert d'une puissante couche d'argile. Çà et là des blocs intacts sont restés en place ou ont été transportés par les eaux dans les bas-fonds. Les collines s'accentuent et prennent des formes moins amollies ; d'une épaisse végétation d'herbes et d'arbustes émergent de hauts raphia évasant en bouquets leurs énormes feuilles penninerves, toutes déchiquetées par le vent.
Sur la côte, les fibres de ces palmiers ne manquent pas d'acheteurs. Ici, il n'en vient jamais. Aller vendre la marchandise aux exportateurs exigerait un effort dont les Belanimena semblent incapables. Ils disposent donc en abondance de matière première pour le tissage. Les rabanes qu'ils fabriquent sont unies ou ornées de minces raies bleues, très espacées, obtenues par des fils de chaîne trempés à plusieurs reprises dans une lessive de feuilles d'indigotier. La plante est commune et fournil la seule teinture qui soit d'un usage courant. Faute de débouchés, les rabanes sont à bas prix; mes hommes en profitent pour renouveler économiquement leur garde-robe.
Peu après Sahandileny, nous nous éloignons du Mangoro en montant rapidement. Le second jour, vers midi, nous atteignons l'altitude de -400 mètres à Imarivalo. Quoique l'étape ait été courte, quand Rainivoavy me propose de m'y arrêter, je n'élève aucune objection. Depuis la veille, j'ai la fièvre, et j'aspire
DANS LA VALLÉE DL MANGORO
à ne plus bouger, les yeux clos et les oreilles tranquilles. Souhait difficilement réalisai île! Chacun vient me donner son avis, m indiquer son remède. Rainikoto veut me masser, méthode infaillible, selon lui, pour me rendre frais et dispos. Je n'ai pas grande confiance et je préfère prendre un peu de quinine. Pendant que je la prépare, le propriétaire de la case où je suis logé, sourianl d'un air incrédule, m'annonce que la drogue ne produira aucun effet; il connaît la cause de ma maladie et pourrait, si j'y consentais, m'en guérir: il m'a vu. en arrivant . mettre dans un bocal d'alcool un lézard que j'avais ramassé en roule; c'est au meurtre dont je me suis rendu coupable qu'est due la fièvre. Pour la chasser il fau-
I BETS Afil
(liait faire au lézard des funérailles donl le vieillard est prêt à me fixer loul le cérémonial. Je me suiguéri en train de tenter l'expérience.
Le lendemain, je repars à peu près remis. Par des bois clairs cl espacés, un chemin accidenté me conduit vers la lin de la journée au village de Sakalava dont les vingt-cinq cases sonl proches du Mangoro.
Ma soirée s'y écoule avec moins de monotonie que d'habitude. J'assiste à un grand concert. L'orchestre se compose de deux gros tambours, d'un petil cl de quatre flûtes. Les musiciens jouent en marchant et l'uni halte dès qu'un morceau esl terminé. Comme intermède quelques danse- avec chants et battements de mains. Pour linir la fête, les instrumentistes tournent, par deux l'ois, autour de mon logis en frappant cl soufflant avec un redoublement d'énergie destiné à me l'aire honneur.
Rassasié- de bruit, sinon d'harmonie, je me couche. A peine mes paupières sont-elles fermées que je sursaute, réveillé par un vacarme formidable. C'est nu chœur, mais je n'arrive pas d'abord à deviner la nature d'un accompagnement dont la noie unique cl variant seulement d'intensité se répète sans trêve. J'entrouvre donc, avec toute la discrétion que réclame la légèreté de mon costume, la porte glissante de ma case : à la clarté de la lune j'aperçois, près de là. deux femmes tenant par ses extrémités un lone- e| gros morceau de bambou sur lequel plusieurs de leurs compagnes lapent en cadence à tours de bras avec
des bâtons. Los coups pleuvenl dru, tombant simultanément sur la lige sonore ou se succédant, rapides, d'après les exigences d'un rythme étrange que les musiciennes suivent avec un ensemble qui témoigne de leur entente de la mesure, autant que de la vigueur de leurs biceps. D'autres femmes, assises en rond autour des premières, chantent à tue-tête une complainte aux innombrables couplets. En vain j'espère que les mains fatiguées par les trépidations lâcheront les instruments, que les gorges desséchées ne laisseront plus passer la voix; grâce à de fréquentes permutations dans les rôles, la symphonie des gourdins se continue, implacablement, une grande partie de la nuit. Si je n'en avais eu qu'une audition, passe encore; mais les nuits suivantes, dans d'autres villages, j'entends de semblables sérénades.
Ambalavero, village de médiocre importance, où je m'arrêtai quelques heures le " juin, mérite néanmoins une mention, parce que ses habitants se montrent, contrairement aux populations environnantes, assez industrieux. Non seulement ils tissent des rabanes et entrelacent habilement les joncs pour façonner des nattes, mais encore ils cuisent la terre; les plats, les marmites et les autres ustensiles qu'ils fabriquent ont d'ailleurs peu de solidité, comme la plupart des poteries de Madagascar. Chez les Betanimena, leur usage est l'exception ; pour servir les aliments, on emploie des feuilles de ravenala ou de longoza ; pour les préparer, des marmites en fonte de provenance européenne ou américaine. Ce sont les seuls objets d'importation qui pénètrent jusque-là, mais aucune case n'en est dépourvue.
Au moment de mon passage, plusieurs habitants sont occupés à la fabrication du betsabrlsa. Us se servent, pour extraire le jus de la canne à sucre, d'un moulin assez primitif : sur de solides supports est fixé un morceau de bois creusé d'une rigole terminée par un bec; au-dessus, ils font rouler un tronc d'arbre auquel ils donnent à la main un mouvement de va-et-vient en le tenant par des taquets dont il est muni. Les fragments de canne interposés sont soumis à une pression trop faible pour qu'on recueille à l'extrémité du liée la totalité du suc qu'elles contiennent. La matière première est assez abondante pour compenser le rendement insuffisant de l'appareil.
11 existe, en effet, à côté de presque tous les villages de petites plantations de cannes. Elles sont mal entretenues, mais l'espèce est très saccharifère ; les plants durent longtemps et subissent un nombre considérable de coupes avant qu'on soit obligé de renouveler les souches.
Sur la côte, des plantations plus importantes ont, à diverses époques, été établies par des colons qui possédaient des sucreries. La plupart de ces usines ont périclité au moment île la guerre franco-hova et la fabrication n'a été reprise qu'en quelques points.
J'ai aussi noté à Ambalavero des parures dont je n'ai pas vu d'autres exemples. Partout ailleurs dans la vallée du Mangoro, les indigènes, quand ils ont les oreilles percées, y mettent un petit anneau de cuivre. Là, l'anneau est d'un grand diamètre et passe dans une ouverture pratiquée au centre d'une rondelle en bois qui garnit le lobule de l'oreille démesurément dilaté. Cet ornement est commun aux deux sexes.
Au delà d'Ambalavero, le Mangoro reçoit un affluent, le Volove, (pie nous devons remonter loin de son débouché, pour le guéer. Depuis le point d'où je suis parti le matin le fleuve a changé complètement d'aspect. Au lieu des rapides et des cascades qu'il forme, presque sans interruption, danslazonc eôtière, ce sont maintenant, séparées par des intervalles où l'eau coule tranquille, des chutes brusques et successives. La première, en amont de Sakalava, est peu élevée. La seconde, voisine d'Anosiarivo, où je passe la nuit, est plus imposante; il est difficile d'en approcher et ce n'est qu'en escaladant des rochers rendus glissants par la buée (pie je peux voir d'ensemble la masse des eaux se resserrer d'abord dans un couloir étroit et sinueux, puis descendre avec fracas une pente au bout de laquelle elle fait un saut vertical de cinq mètres. Le lendemain, après avoir dépassé le continent d'une large rivière de gauche, le Manambondry, j'aperçois une autre belle chute dont le seuil est coupé par des roches en saillie formant, sur une même ligne, trois déversoirs nettement séparés.
En aval de chaque chute, le Mangoro s'élargit en un vaste bassin (pie remplit une multitude d'îlots verdoyants. Ailleurs, des îles plus grandes le divisent en plusieurs liras. La rive se coude fréquemment, se creuse d'anses profondes. La suivre dans ses détours, sur un terrain tourmenté qu'hérissent les pierres
DANS LA VALLÉE Dl" MANGORO.
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et les buissons, sérail se condamnera n'avancer que bien lentement. Nous gagnons (lune les hauteurs voisines où la marche est plus facile malgré les montées el les descentes.
Pendant deux jours, nous passons par les altitudes les plus variées. Quelquefois non-- traversons îles nuages qui nous enveloppent de brume el imbibenl nos vêtements, puis les dépassant el plananl audessus d'eux, nous allons un instant nous sécher au soleil en franchissant quelques crêtes. Bois et clairières, cimes battues par les vents el vallons encaissés se succèdent . A côté des pentes arides, sur lesquelles la pluie glisse en les ravinanl profondément, des dépressions sans écoulement sont transformées en marécages qui disparaissent sou-, la végétation. Dans certains d'entre eux, de multiples générations de plantes aquatiques, en enchevêtrant leurs racines vivantes ou mortes, ont formé à la surface de l'eau dormante un lacis épais assez résistant. A coud il ion de ne pas s'arrêter, on peut marcher sur celle prairie flottante; à chaque pas qu'on fait, on la voit remuer el onduler à une grande dislance.
Une population douce, mais paresseuse, trop peu énergique pour tenter de sortir de l'étal de misère et d'abrutissement où la maint iennenl les Anlimerina.occu pe les rares villages de cette région montagneuse. Rapporter leurs noms, renfermant parfois plus de syllabes que les localités qu'ils désignent ne contiennent de cases, offrirait peu d'intérêt el ne me sérail pas toujours possible. Le 10 juin, arrivant. dans un groupe d'habitations qui ne me semble pas d'une moindre importance que les autres, je m'informe de son nom. — 7'sij mis;/ lii n'y en a pas . me dit-on A la vérité ces deux mois constituent la réponse coulumière, celle que tout Malgache, pour s'éviter de la peine, l'ail d'abord à une demande quelconque; mais cette fois, elle esl définitive.
Ce village anonyme est le théâtre d'une vive explication avec mes hommes. Depuis plusieurs jours, je remarquais qu'ils étaient escortés de gens du pays auxquels ils confiaient mes paquets. Comme il arrive souvent que les borizana, afin de se reposer, prennent ainsi des suppléants qu'ils paient avec une partie île l'argent qu'ils reçoivent, je ne m'étais pas inquiété de celle augmentation de personnel, mais à la fin presque tous mes porteurs avaienl des aides el voyageaient en touristes, les bras ballants, poussant devant eux la troupe auxiliaire qui donnait des preuves non équivoques de mécontentement. Rainivoavy, que
j'interroge à ce sujet, me dit, assez embarrassé, que les indigènes qui nous accompagnent sont pavés, mais une courte enquête m'apprend qu'ils ont tout simplement été réquisitionnés. Faisant sonner bien fort les hautes relations que j'avais à Mahanoro dans le monde administratif antimerina, le commandeur a exigé la corvée pour mon compte et les Betanimena, avec la simplicité qui les caractérise, ont obéi sans demander plus d'explication.
Mes remontrances ont produit leur effet et, au départ, tout est rentré dans l'ordre. Nos compagnons involontaires ont disparu et chacun, maugréant, a repris son fardeau L'élégant Rainivoavy, lui-même, qui ordinairement n'a en main que la sagaie, insigne de ses fonctions, s'est chargé d'une marmite et d'un sac de riz; et comme sa garde-robe, malgré un volume restreint, renferme des ressources inépuisables, il a endossé un costume de circonstance : au-dessus d'une vieille camisole en rabane toute déchirée, il a roulé son lamba en ceinture et, sur la tête, il s'est planté un chapeau de paille dont les bords effrangés s'affaissent piteusement. La transformation ne dure pas longtemps : constatant bientôt que je ne suis pas apitoyé par le spectacle qu'il m'offre, il repasse le ballot à un camarade et dissimule ses guenilles sous la blancheur de son lamba qu'il drape en plis harmonieux.
Ce soir-là, nous couchons à Ambohimanarivo, et, le lendemain, nous redescendons dans la vallée en suivant le cours d'un petit ruisseau jusqu'à son embouchure à Tsaravinany. En quittant ce village, nous nous engageons entre de raides escarpements broussailleux et le Mangoro,sur la berge, qui parait assez praticable, mais qui ne l'est pas longtemps. Il nous faut bientôt recommencerla gymnastique aumilieu des pierres et des racines. Au bout de trois heures d'exercices variés, un gros rocher presque poli, qui a sa base dans l'eau, nous barre la roule; comme il est impossible de le tourner, j'envoie deux hommes en arrière à la recherche d'une pirogue. Au bout de trois autres heures, ils reviennent m'annoncer l'arrivée d'une embarcation. Celle-ci se montre enfin, avançant lentement et pour cause; tout un cédé manque et le conducteur, à califourchon sur celle ruine, plonge dans l'eau jusqu'à mi-jambes. Le pagayeur avec un passager, et dans une position combien commode, c'est tout ce qu'elle peut porter, lui une douzaine de voyages, tout le monde est sur l'autre rive avec les bagages. Chacun a accompli des prodiges d'équilibre pour ne pas chavirer; nous tenions d'autant moins à prendre un bain, malgré la douceur de la température, que, pendant notre longue attente, nous avons vu plusieurs crocodiles s'ébattre au fil de l'eau ou se vautrer au soleil sur des îlots sablonneux. En nous remettant en marche, nous passons devant l'embouchure d'un gros affluent de droite, le Ranomainty, et parvenus, à la nuit close, en face de celle du Sandramora, petit ruisseau sur le bord duquel est le village d'Ambonandrano, nous en hélons les habitants déjà endormis pour qu'ils nous envoient une pirogue. Celle qui vient nous chercher est, heureusement, moins délabrée (pie l'autre.
Au réveil, je constate, non sans un certain plaisir, que le Mangoro a de nouveau changé d'allure. Au lieu de décrire, comme plus bas, des sinuosités continuelles, de descendre par bonds, des gradins plus ou moins élevés, il coule directement du nord au sud dans un lit souvent divisé en deux par de longues îles basses, mais débarrassé d'obstacles. Les berges de terre sonl presque verticales; on se croirait sur les bords d'un canal.
En même temps, la vallée s'esl élargie. Sur la rive où nous sommes, entre le fleuve et les montagnes qui, de loin en loin seulement, envoient jusqu'à lui des ramifications, s'étend une vaste terrasse, Là ne poussent que des herbes et des arbustes, tandis que de grands arbres, formant les limites de la forêt, couronnent les hauteurs. Au bord de l'eau, c'est un gazon court et serré, émaillé par places de fleurettes aux teintes vives, que nous foulons aux pieds.
Pendant plusieurs jours le paysage conserve le même caractère, la roule reste aussi dégagée. Aucune difficulté matérielle n'arrête plus la marche, mais nous en rencontrons d'un autre genre. Les villages s'espacent ; plus d'un se réduit à trois ou quatre cases et les cases elles-mêmes se réduisent à des dimensions tellement minuscules qu'elles sont peu logeables. Les indigènes voient avec terreur s'arrêter notre troupe, dont l'appétit, avivé par de longues étapes, menace d'épuiser leurs maigres provisions. A'ous ne trouvons à acheter que du riz et souvent en quantité insuffisante. A Ambonamanambamba, village placé
DANS LA VALLÉE DU MANGORO
à deux kilomètres du Mangoro, près d'une rivière qui prend sa source au mont Iharamalaza et dont je fixe bien la position pour que, si jamais un voyageur délicat s'aventure dans ces parages, il l'évite soigneusement, à Ambonamanambamba donc, je me réjouis, en arrivant, de la présence inespérée de quelques poules; malgré des offres généreuses, leur propriétaire refuse absolument de m'en céder une; c'est assurément son droit, mais ce qui est abusif, c'est de me vendre, au prix fort, des œufs qui ont déjà été couvés. Pour être renouvelée des romans picaresques, la vieille facétie de l'omelette craquant sous la dent ne m'en paraît pas de meilleur goût. Quand j'étais dans le voisinage de la côte, je n'avais jamais manqué de provisions. Non seulement on m'en vendait, mais encore on m'en donnait, ce qui n'était pas plus économique, puisque, à ces cadeaux, il fallait répondre au moins par l'équivalent en argent. A peine étais-je installé quelque part que le tampon-tanana -chef du village), assisté d'une délégation de notables, arrivait dans ma case et, tandis qu'on déposait à mes pieds plusieurs volatiles attachés par les pattes, une corbeille de riz, des bananes, du manioc et d'autres victuailles, il m'adressait un long discours dans lequel il brodait d'éloquentes variations sur le thème uniforme fourni par la politesse malgache. Les cadeaux suffisaient généralement à alimenter mon personnel et, souvent même, ils m'embarrassaient par leur abondance. Maintenant qu'ils m'auraient été utiles, les orateurs venaient les mains vides; je n'avais plus que les discours.
La pauvreté du pays que je traverse ne doit pas être attribuée exclusivement à l'inertie de ses habitants. Sans aucun doute, avec plus de travail, les Betanimena en tireraient meilleur parti, mais la stérilité trop fréquente du sol s'oppose à ce que la population qu'il nourrit actuellement si mal vive jamais bien largement et devienne beaucoup plus dense. <>n a dit souvent qu'à Madagascar la zone moyenne participe des avantages du littoral et du massif central: dans le bassin du Mangoro, elle en réunit plutôt les inconvénients.
A l'absence de ressources que nous offrent les points d'arrêt, est venu s'ajouter, pendant la marche, l'ennui du mauvais temps. Un épais brouillard emplit la vallée, limitant la vue à cinquante pas. Il ne se dissipe en partie que pour se résoudre en une pluie fine et persistante; c'est accompagné par elle depuis trois jours (pic, le l.'i juin, j'atteins Sahamampany où je m'étais déjà arrêté un mois auparavant en sortant de la foret. De là j'envoie à Tananarive, par deux porteurs, les collections que j'ai recueillies ; un éclopé se joint au convoi. Les premiers viendront nous ralliera Moramanga dans une semaine.
Le lendemain, nous reparlons en longeant la rive. Les montagnes viennent maintenant jusqu'au bord de l'eau et leurs croupes se prolongent dans le Mangoro en éperons granitiques qui y forment autant de cascades. Dans les vallées que nous coupons serpentent, parmi les bois touffus, de nombreux ruisseaux. Le plus important est l'Isahana qui arrose Manakana, où nous nous arrêtons l'après-midi. Les vingt cases de ce village sont bâties à côté d'un énorme rocher dont une face dénudée s'élève presque à pic. Les habitants de Manakana sont plus civilisés que mes hôtes des jours précédents; en revanche, l'état sanitaire du village parait mauvais, conséquence probable du voisinage de la forêt qui envoie jusque-là ses effluves pernicieuses. Plusieurs indigènes, grelottants de fièvre, viennent me demander de la quinine qu'ils désignent par le nom de fanafody fotsy (remède blanc). Ailleurs ils auraient tâché, par des opérations compliquées, d'enfermer le mal dans une calebasse, puis auraient jeté ce récipient, après l'avoir soigneusement bouché, dans le fleuve, persuadés (pie s'il arrive intact jusqu'à la mer, le malade sera guéri. Ils préfèrent un fébrifuge; j'ai affaire à des esprits forts.
A Manakana, nous sommes sinon dans l'abondance, au moins à l'abri du besoin. En échange de mes médicaments, on m'a donné une poule, mais sa transformation en fricassée demeure longtemps hypothétique; pour le moment, elle se promène encore avec ses compagnes; Rainivokata la suit, brandissant un jonc flexible terminé par un nœud coulant qu'il tente vainement de lui passer autour du cou; qu'il avance avec des ruses habiles ou qu'il bondisse brusquement, d'un vigoureux coup d'aile la poule alerte se sauve en gloussant dès qu'il l'approche, et elle se réfugie sous le plancher des cases quand la poursuite devient trop acharnée; il faut la déloger de là et recommencer la chasse. Enfin elle est prise au piège et Rainivokata rattrape le temps perdu en l'accommodant rapidement. Absorbé par l'élaboration
d'un plat devenu inaccoutumé, il a abandonné aux mains subalternes de Hainikoto la cuisson de l'ample ration de riz qui en est l'accessoire obligé. C'est du reste peu compliqué, mais en dépit de la simplicité de la méthode, le riz préparé à la malgache est bien meilleur que transformé, comme chez nous, en une bouillie molle et gluante par une coction exagérée. Sur trois des cinq pierres du foyer, on cale une marmite dans laquelle on met, avec le riz, de l'eau et du sel; après l'avoir couverte, le cuisinier s'assied près du feu, armé d'une gaule longue de trois mètres. Ce n'est pas pour remuer le riz, on n'y touche pas pendant les vingt minutes au bout desquelles, cuit à point, resté ferme et blanc, il est prêt à être servi, c'est pour chasser les chiens qui, à l'aspect des préparatifs d'un festin, envahissent la case et, au risque de se brider, renverseraient la marmite si un bon coup de trique ne les faisait fuir en gémissant plaintivement. Faméliques, les côtes saillant sous la peau, le poil hirsute taché de flaques d'une boue rougeàtre, ils errent autour des habitations quêtant une pitance qu'on ne leur donne jamais. A eux de se débrouiller comme ils peuvent. A Madagascar, les fonctionnaires ne sont pas payés, les militaires ne sont pas nourris. Pourquoi les chiens seraient-ils plus favorisés?
Comme j'ai le temps avant mon rendez-vous de Moramanga, je me détourne un peu de ma route pour aller visiter un centre important du voisinage. C'est encore un Beparasy, celui-ci juché dans les montagnes, tandis que le premier était au niveau de la mer. En une journée dont une partie se passe dans les mauvais sentiers de la forêt, nous atteignons cette ville d'une soixantaine de cases, bâtie sur une petite éminence entre une rivière, le Sahanalakoho, et un ruisseau qui alimente des rizières. Beaucoup d'Antimerina l'habitent et y font du commerce ; un gouverneur y réside. A peine arrivé, je reçois de lui en cadeau une paire de poulets. Comme un accès de fièvre m'empêche de sortir, je lui envoie une carte avec quelques mots pour m'excuser de retarder ma visite; en allant le voir le lendemain, je remarque qu'il l'a à la main, tant que dure notre entretien, et la regarde attentivement à l'envers. Cette altitude me laisse des doutes, non sur ses talents administratifs, mais sur l'étendue de son instruction.
Le 19 juin, nous regagnons les bords du Mangoro par une pente plus douce qu'en venant ; nous passons sur la rive gauche et, le lendemain, après avoir traversé un large affluent, le Sahamarirano, nous sommes pris par une pluie battante; au bout de deux heures nous nous estimons heureux qu'Ampango nous offre un abri. Les cases ont les chevrons des extrémités très allongés et figurant des cornes; ce sont donc des cases antimerina : c'est dire qu'à l'intérieur elles sont dégoûtantes. Celle où je loge est, comme les autres, remplie de rats. Dès qu'on reste une minute en repos il en sort de tous cotés. Rainikolo vient me montrer, navré, son chapeau qu'il a déposé un instant dans un coin et dont le ruban graisseux est plus qu'à moitié dévoré. Les provisions destinées au repas du soir sont fortement ébréchées, quoiqu'on fasse bonne garde.
Pour mettre à l'abri de pareilles attaques la viande et les fruits, les indigènes ont inventé un ustensile de ménage assez ingénieux. Qu'on se figure, pendu par une corde au lattis du toit, dans la position qu'il a quand on le tient ouvert, un parapluie, qui serait entièrement en bois; à l'extrémité du manche, trois ou quatre broches servent à attacher les victuailles. Les rats peuvent descendre par la corde jusque sur le plateau supérieur et s'y promener, mais, arrivés au bord, ils rencontrent une surface lisse dont la concavité, tournée vers le sol, ne leur permet pas d'atteindre la tige centrale et les friandises accrochéesau bout. C'est une autre application du principe qui fait donner, dans le même but, la forme d'un entonnoir renversé aux chapiteaux des colonnes supportant les greniers à riz.
Avec la meilleure volonté du monde, je ne pouvais pas me suspendre, pour dormir, à l'appareil qui se balançait au milieu de ma case. Comme à l'ordinaire, je m'étends donc sur mon lit pliant en toile; ce lit était un peu court et, grâce à l'inclinaison que le fabricant avait donnée à une de ses extrémités pour remplacer un oreiller, quand j'avais fait quelques mouvements, mes pieds sortaient à l'autre bout. Les voyant poindre, et croyant peut-être que leur blancheur, encore inconnue à Ampango, dénote une succulence particulière, les rats qui grouillent aux environs viennent les grignoter. Je me recroqueville en chien de fusil, mais le sommeil amène une délente suivie de nouvelles morsures. J'enfile mes brodequins dont les clous défient la dent des rongeurs, mais je ne suis pas plus tranquille; deux rats qui
DANS LA VALLÉE DU MAXGORO
folâtraient dans une soupente au-dessus de mon lil tombent par une des nombreuses fissures du plancher et me dégringolent sur la figure.
Après une nuit agitée, je gagnais en quatre heures la ville de Moramanga. Le surlendemain, j'y étais rejoint par les hommes que j'avais envoyés à Tananarive; ils m'apportaient une lettre du docteur Catat qui me rappelait. Reprenant donc la route ordinaire et connue, je rentrai, le 27 juin, dans la capitale.
Le pays Retanimena que je venais de parcourir, présente, comme on l'aura remarqué, des caractères trop variés pour qu'il soit possible d'en donner une vue d'ensemble. Si. sur la côte, j'avais admiré la fertilité du sol et l'exubérance de la végétation, si parfois, dans l'intérieur, j'avais traversé des vallées que le travail de l'homme transformerait aisément en belles rizières, bien souvent aussi j'avais rencontré des terrains stériles et impropres à toute culture. Quant aux forêts qui renferment incontestablement de grandes richesses, l'état actuel «les voies de communication les rend inexploitables. Le Mangoro n'étant, d'une façon continue, ni navigable ni flottable, ne peut pas servir au transport <lu bois.
Pour les habitants, ils sont doux et sociables; jamais je n'ai eu à me plaindre d'eux. Ils n'ont pas de grands défauts, mais ils possèdent peu de qualités, et les uns comme les autres viennent de leur indolence. Ce sont des êtres passifs. Ils vivent dans une certaine abondance sur le littoral, misérablement à l'intérieur par le seul fait de circonstances dont ils profitent quand elles sont favorables, et qu'ils acceptent avec résignation quand elles sont mauvaises, sans chercher à les modifier. Chez eux, l'agriculture se borne à faire- pousser, par des méthodes rudimenlaires. le riz nécessaire à la subsistance; ils ne se donnent même pas la peine de cultiver les légumes et les fruits qui rendraient leur nourriture plus variée. Ils ne sont pas davantage pasteurs : les bœufs sont rares et, seules, les volailles sont assez répandues. En dehors de la fabrication de quel, pics tissus, ils n'exercent nulle industrie. Produisant peu et se contentant des ressources, quelquefois bien faibles, du territoire qu'ils habitent, ils ne font aucun commerce. Sans doute, la pauvreté dans laquelle ils croupissent presque partout est due en grande partie à l'état de dépendance OÙ ils oui été réduits par 1rs Anlimerina. Tout en le constatant, il faut reconnaître que les Betanimena ne font aucun effort pour en sortir et pour améliorer leur situation.
En terminant le récit de mon voyage dans la vallée du Mangoro, je veux donner quelques notions commerciales sur les ports de Mahanoro et de Vatomandry '.
Vatomandry.
Les villes de la côte, comme par exemple Vatomandry, font, sur une petite échelle, le même genre d'affaires que Tamatave, Elles ont beaucoup moins de rapports maritimes directs avec l'étranger. Les marchandises sont souvent importées et exportées par Tamatave: elles font le trajet jusqu'à cette ville soit par des boutres caboteurs, soit par des pirogues en suivant les lagunes, soit par la voie de terre.
Vatomandry a eu temporairement, il y a quelques années, une assez grande importance. Pendant la guerre avec les Antimerina, Tamatave était bloqué parles navires français; comme ils étaient trop peu nombreux pour surveiller toute la côte, le commerce extérieur se faisait par Vatomandry. Certains bâtiments ont gardé l'habitude de fréquenter ce port, mais ils la perdent peu à peu.
Aujourd'hui les seuls établissements importants de Vatomandry sont deux maisons américaines et quelques maisons anglaises. Les négociants français y font peu d'affaires.
Le commerce général qui s'élevait en 1888 à 553 760 fr. 15
n'a clé en 1890 que de 425 714 61
soit en deux ans une diminution de 128 045 54
ou 23,1 pour 100 du chiffre ancien.
1. Mon compagnon de voyage, M. G. Foucart, était plus spécialement chargé, pendant notre mission, des renseignements commerciaux, industriels et agricoles. Il a recueilli de nombreux documents dans cet ordre d'idées et il les a publiés en un volume intéressant et instructif : Le commerce et la colonisation à Madagascar, Paris, 189i; Challamel, éditeur.
Les importations qui se font par Vatomandry et dont le montant s'est élevé, en 1890, à 280 038 fr. 40, n'offrent, ni parleur nature, ni par leur proportion, rien de particulier. Il n'en est pas de même des exportations, qui sont, entre elles, dans un rapport différant notablement de ce qu'on constate à Tamatave.
Le raphia y tient la place la plus importante : 73 314 francs (1890).
M AUANORO.
Mahanoro, ou plutôt Androranga — car le premier nom appartient à une ville administrative et militaire d'une cinquantaine de cases, — est une agglomération de 3 000 à 4 000 habitants. Les commerçants non indigènes ne sont pas plus d'une douzaine; ce sont pour la plupart des Mauriciens; deux Français, originaires de la Réunion, se trouvent néanmoins parmi eux.
Les marchandises importées sont principalement les cotonnades, le sel et le rhum. On exporte, directement ou indirectement par d'autres points, du raphia, des rabanes façonnées en sacs pour le sucre, du riz, de la gomme copal, du caoutchouc et de la cire, ces deux dernières matières en petite quantité.
A Mahanoro, comme dans la plupart des petites villes de la côte, les commerçants sont aussi planteurs. Dans la région du Mangoro, ils récoltent surtout la vanille, et quand les plantations, assez récentes, seront en pleine production, les gousses préparées formeront un important article d'exportation. Evidemment, Mahanoro deviendra, d'ici à quelques années, le principal centre de la vanille, mais, en raison de sa grande valeur et de son faible poids qui lui permettent de supporter des frais de transport par terre, elle s'écoulera probablement par les ports voisins.
En dehors de son établissement principal qui est à Androranga, chaque commerçant possède ordinairement un petit dépôt de marchandises européennes dans sa plantation; il les échange avec les indigènes contre des produits du pays. De temps à autre, il envoie un agent, d'ordinaire un métis européen-betsimisaraka, avec quelques marchandises dans les villages situés sur les bords du Mangoro. Ces marchandises, destinées à être troquées contre du riz ou du caoutchouc, sont transportées en pirogue, mais, à cause des rapides et des chutes, cette navigation s'arrête forcément à une petite distance de la côte. J'ai pu constater les conséquences d'un tel arrêt, car, en remontant le fleuve, je me suis bientôt trouvé dans des villages que ne visitent jamais les commerçants et où les produits européens sont presque inconnus.
G. Foucart.