‹ Voyage à MadagascarChapitre 25 sur 91 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Coup d'œil historique sur la peuplade des An limer ina. Agissements britanniques. - Les gouverneurs de l'ile Maurice — Le piège de sir Roberl Farquhar. — Civilisation apparente des Vntimerina. Quelques réflexions sur ce qui suivit notre expédition de 188S. — Ce que vaul un protectorat ù Madagascar. Légende sakalava sur les origines des Aniimerina. — Organisation politique et sociale de cette tribu. Les grands dignitaires. — Gouvernement) armée, finances, juslicc. — Ce qu'il faut faire à Madagascar. — Pas de protectorat.

"aintenant que j'ai parcouru en détail la province de l'Imerina, il est

lcni|is, ayant de continuer le récit de mon voyage, de m'y arrêter

quelque peu el de parler, dans 1rs lignes qui vont suivre, de ses habitants.

La peuplade des Antimerina qui occupe le plateau de l'Ankova,

celle terrasse la |>lus élevée du plateau central de Madagascar,

nous permel d'observer el de comprendre l'histoire politique de

Madagascar toul entière, depuis de longues années, elle nous

explique les visées de l'Angleterre, le piège qu'elle nous a tendu

el dans lequel nous sommes si naïvement tombés, elle nous

explique, surtout, la politique néfaste, autant qu'absurde, suivie

à Madagascar par notre administration des affaires étrangères.

Il me faut, pour esquisser l'histoire naturelle et politique «le cette peuplade, remonter quelque peu en arrière.

Le lecteur esl certainement au courant de nos tentatives de colonisation à Madagascar au wi el au xvn- siècle el qui échouèrent toutes si malheureusement. Depuis lors, de longues années s'écoulèrent sans que l'on songeât davantage à Madagascar et il faut arriver après 1813 pour retrouver, dans la grande île, de nouvelles tentatives françaises de colonisation. C'est alors que commence l'action que nous voyons se continuer de nos jours encore, et qui aura deux solutions dernières, l'abandon de l'île par la France ou son annexion pure et simple à notre domaine colonial.

NOBLE ANTIMEIUNA.

Ce n'est qu'une affaire de temps. La question capitale pour la France, à mon avis du moins, est de savoir si, pour arriver à l'une ou l'autre de ces deux solutions, il lui faut dépenser des centaines de millions et faire périr quelques-uns de ses enfants.

Donc aprùs 1815, c'est-à-dire après notre grand démembrement colonial, des Français, de la Réunion principalement, quelques autres de la Métropole mais moins nombreux, tentèrent de fonder des établissements coloniaux à Madagascar, en même temps qu'ils relevaient l'influence française dans cette grande île. Mais l'Angleterre veillait, elle avait chargé spécialement de ce soin le gouverneur de la nouvelle colonie, qu'elle venait de nous prendre près de Madagascar : l'île Maurice. La vérité m'oblige à dire que ce gouverneur et ses successeurs se montrèrent très habiles. Ces hommes savaient nous prendre, ils savaient que nous n'admettons pas une opposition brusque et franche, mais que nous nous laissons facilement duper, surtout en matière coloniale, pourvu que l'on fasse appel à nos sentiments humanitaires.

Le gouverneur d'alors de l'île Maurice, sir Robert Farquhar, entreprit donc la lâche plus ou moins difficile de venir faire échouer nos projets de colonisation à Madagascar. Cet homme, très intelligent et qui connaissait bien les peuples malgaches, mit en œuvre un plan fidèlement suivi par ses successeurs. Ce plan très simple consistait en ceci : parmi les différentes tribus de Madagascar en choisir une, plus ou moins malléable, plus ou moins docile, plus intelligente que les autres, l'aider, la soutenir aussi bien contre ses ennemis du dedans que contre ses ennemis du dehors, y propager l'influence anglaise, soit par des agents politiques, soit surtout par des missionnaires. Il fallait aussi habiller celle tribu à l'européenne en même temps qu'elle deviendrait prépondérante à Madagascar, il fallait surtout la rendre intéressante. Puis, quand celte tribu, habillée, éduquée, drapée dans un semblant de civilisation, aurait acquis une organisation sociale, plus ou moins rudimentaire, il fallait la travailler, la pétrir au mieux des intérêts anglais, finalement la soulever contre la France.

Ce plan était très bon, je viens de l'analyser dans ses grandes lignes, il est le nœud de la question malgache qui peut se résumer ainsi à Madagascar : l'Anlimerina opposé à la France par l'Angleterre. .

Maintenant, il me faut ajouter, et je le fais avec beaucoup de tristesse, que ce plan de Robert Farquhar a complètement réussi et non seulement nous nous y sommes laissés empêtrer jusqu'alors, mais encore nous ne paraissons pas devoir en sortir dans l'avenir; du moins tant que les affaires étrangères présideront à l'administration de Madagascar. La grande île africaine est bien loin, peu de gens connaissent le pays à fond, beaucoup y ont été cependant, mais qu'ont-ils vu?

Ils n'ont vu que celte petite peuplade antimerina. Ils n'ont vu que le travail de l'Angleterre. Tananarive n'était, il y a quelque cinquante ans, qu'un petit village, et les chefs de cette bourgade n'étaient, comme partout ailleurs dans l'île, que de pauvres lehibe '. Cependant, grâce à l'appui de l'Angleterre, à ses cadeaux, à son or, ces lehibe de Tananarive étaient devenus d'abord rois des Antimerina : il me faut citer Andrianpoinimerina cl Radama. Par la force des choses, Tananarive était donc devenue une grande ville, d'autant plus que l'Angleterre ne voyait à Madagascar que l'Antimerina et que les missionnaires protestants, la bible d'une main, le pavillon britannique de l'autre, ne fréquentaient que celle peuplade. C'est justement ce qui explique que nos premiers colons et voyageurs, entraînés par l'exemple, continuèrent à ne voir à Madagascar que les Antimerina. Le plan de Robert Farquhar réussissait donc admirablement, mais ce n'était pas tout.

Cependant que les années succédaient aux années, on voyait, au grand déplaisir de l'Angleterre, des tentatives de colonisation française se montrer encore à Madagascar. Sous Napoléon III, principalement, on vit une compagnie se fonder ayant à sa tète Lambert, qui avait su se mellre dans les bonnes grâces d'un roi antimerina, Radama IL Mais l'Angleterre veillai! toujours, ses agents et ses missionnaires n'avaient pas travaillé pendant de longues années la tribu des Antimerina pour voir un de ses chefs se jeter dans les bras de la France. Radama II venait conlre-carrer le projet de Robert Farquhar, Radama II

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