CHAPITRE VI
Retour à Tananarive. — Commencemenl de la saison sèche. — Retour de Foucarl et de Maistre. — Collège et observa-
toire d'Ambohipo. — Ambohiboka ou village des lépreux. - La lèpre à Madagascar. — Fête <]n 14 juillet 1SS9.
Les réjouissances populaires. — Préparatifs de voyage. — La route de Radama. — Départ de Tananarive. — Amba-
tomena et ses tombeaux. Un tsikafara. — Chez les Bezanozano. — A Didy. — Un campement dans la foret. —
Les Dimalika. —Aperçu général «le la vallée ilu Mangoro et de ses prolongements. — Dans les défrichements.— Culture du riz chez les Betanimena. — Descente de l'Ivondrona en pirogues. - Arrivée à Tamatave,
F. 11 juin 18K9", nous rentrions pour la seconde fois dans la capitale des Aulimerina, cl le môme jour, la demeure hospitalière de Rainimananabe nous rouvrait ses portes.
La température des hauts plateaux est particulièrement agréa- Lie à relie époque de l'année. Avec le mois d'avril a commencé la saison sèche, la bonne saison dans la presque totalité de l'île, la saison où les nuits sont fraîches, où, sur le massif central et principalement sur les hauts sommets, les matinées sont souvent brumeuses. Malheureusement cette froidure n'est que relative, elle est absolument impuissante à détruire les miasmes qui, dans les trois ou quatre mois de pluies continuelles qui précèdent, ont pullulé dans les marais et les fondrières, dans les nombreux petits lacs formés pour un temps par ces averses diluviennes, dans toutes les rizières débordées; aussi, à la fin de la saison des pluies, lorsque tous ces principes délétères sont recouverts par une épaisse nappe d'eau, se produit-il une sorte d'apaisement dans les ravages de la malaria; mais bientôt avec la sécheresse ces amas d'eau disparaissent et les boues et les vases, mises à découvert avant une dessiccation complète,
COIt'FUItE BEZANOZANO.
loi VOYAGE A MADAGASCAR.
deviennent des générateurs féconds du miasme paludéen; de cette façon, contrairement à ce qu'on pourrait prévoir, avec le retour des beaux jours et avec un abaissement notable de la température, apparaît toujours une recrudescence sérieuse de la fièvre paludéenne.
C'est à cette cause que je devais imputer les nombreux malades que j'avais comptés parmi mes porteurs à mon arrivée à Tananarive, et, chose plus grave encore, les mauvaises nouvelles que je venais de recevoir de notre ami Foucart. Il avait pleinement réussi dans sa difficile exploration de la vallée méridionale du Mangoro et avait atteint, en suivant le cours de ce fleuve, le village de Moramanga, où, exténué par la fatigue et brisé par de continuels accès de fièvre, il attendait quelque temps pour se remettre en route. Je lui écrivis de ne pas prolonger son séjour sur ces rives malsaines et de venir à Tananarive se reposer quelque peu. Vers la fin de juin, il était de retour parmi nous, mais la malaria, trop fidèle compagne, l'avait toujours suivi, ne lui laissant ni trêve ni repos. Maislre était aussi de retour de son expédition aventureuse du versant ouest de l'île, du pays sakalava avoisinant le village d'Ankavandra. Le lor juillet 1889, nous étions tous réunis à Tananarive, où je résolus de demeurer encore un mois ou deux, tant pour étudier à nouveau les Antimerina clans leur capitale que, surtout, pour permettre à mes compagnons et à moi-même de recouvrer par un repos bien mérité les forces et la santé.
Il existe à l'est-sud-est de Tananarive, à une distance de deux milles environ, une colline élevée, montagne véritable, désignée sous le nom d'Ambohipo. C'est près de cette haute colline que les Pères Jésuites ont un établissement scolaire important, petite école normale où des professeurs dévoués et savants forment avec patience les futurs maîtres d'école ou assistants qui aideront les Pères de la province dans leur mission civilisatrice.
Le collège d'Ambohipo est vaste, il est bien situé, au centre d'une grande propriété, dernière parcelle d'une concession considérable que les Pères avaient obtenue, dans ce lieu, du roi Radama II. Au nord du collège, sur une élévation voisine désignée plus particulièrement sous le nom d'Àmbohidempona, s'élève l'observatoire de Tananarive.
Dans ma première visite à l'observatoire d'Ambohidempona, le directeur, le R. P. Collin, habitait une. hutte misérable en planches mal assemblées; là cependant il avait réuni un grand nombre d'instruments dont il se servait avec habileté, malgré une installation des plus défectueuses; il partageait son temps entre ses observations météorologiques et la surveillance incessante qu'il lui fallait accorder à la construction de son observatoire. Aussi celui-ci fut-il bientôt terminé, et il constitue aujourd'hui l'un des bâtiments modernes les plus curieux de Tananarive.
A l'extérieur, l'observatoire affecte la forme d'un T à branches inégales, la branche horizontale orientée nord et sud étant de beaucoup la plus grande; la petite branche qui regarde l'Est est terminée à son extrémité orientale par une coupole qui abrite une lunette astronomique. Ce monument, en briques et granité, est d'un aspect agréable; soigneusement construit, il fait honneur à l'architecte et surtout au directeur des travaux qui par un labeur incessant a su triompher de mille difficultés. Véritable contraste des plus piquants, cet établissement scientifique, représentation ultime d'une civilisation avancée, semble une amère dérision au milieu de ce peuple primitif.
Le R. P. Collin, homme aussi savant et distingué qu'aimable et bienveillant, nous fit très gracieusement les honneurs de son observatoire. Sans entrer dans des détails fastidieux sur l'aménagement intérieur de l'observatoire, je me contenterai de laisser au R. P. Collin lui-même la parole et je vais transcrire fidèlement l'énuméralion complète que me fit de ses instruments le savant astronome. Cette énumération édifiera amplement le lecteur et lui montrera, sans qu'il soit besoin d'ajouter d'autres détails, que l'observatoire de Tananarive est cligne de figurer par son matériel et surtout par le personnel qui le dirige si habilement parmi nos plus importants établissements scientifiques d'outre-mer.
Baromètre. — Depuis le mois de janvier 1889, le baromètre dont on se servait était un Fortin construit par Poggi, de Florence, et étalonné à l'observatoire Ximénien de cette ville. En juin 1890, nous reçûmes du Bureau central météorologique de France deux baromètres à mercure Tonnelot, à large cuvette et compensés, nos 40" et 408; l'erreur instrumentale de ce dernier étant presque nulle,
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nous l'avons choisi de préférence à tout autre. Une série de 70 observations simultanées nous a fourni l'erreur du Forlin-Poggi et de tous les autres baromètres à mercure, en usage dans les divers postes de l'intérieur de l'île. Dans toutes les réductions à O opérées avec les Tables publiées par le Bureau central, nous avons ajouté l'erreur instrumentale.
Barographe anéroïde Richard. — Cet instrument nous a donné d'assez bons résultats. Toutes les observations barométriques à lecture directe, faites d'ordinaire cinq fois par jour, après avoir été réduites et corrigées, sont comparées avec les lectures directes du diagramme, aux mêmes heures. La différence n'est pas toujours constante. On a donc pris comme terme de correction la moyenne de l'erreur diurne, qui a été ajoutée ou retranchée, suivant que la lecture du diagramme comparée avec le baromètre Tonnelot 108 était ou trop faible ou trop forte.
Psychromètre. — Le psychromètre employé est celui d'August, construit par Tonnelot. Les Tables qui ont servi à déterminer la tension en millimètres corrigée des variations de la pesanteur, ainsi que l'humidité relative, sont celles de M. Renou.
Psychrographe Richard. — Le psychrographe Richard se trouve à côté du psychromètre. sous l'abri. Les lectures des diagrammes ont été corrigées par les lectures directes, comme il a été expliqué plus haut pour le barographe.
Évaporomètre Piche. — L'évaporomètre l'ichc est placé sous l'abri, à côté des thermomètres maxima et minima.
Abri. — L'abri se compose, d'après les conseils que nous suggéra M. Renou, secrétaire du Bureau central, de 4 madriers enfoncés en terre, el s'élevant à 1 m. su au-dessus du sol; sur ces madriers
repose un toit formé d'une couche c pacte <\>- Cyperus lalifolius <\f 23 centimètres d'épaisseur.
Les bords du toi! sont plus lias que l'horizon; l'arête esl orientée suivant le méridien; il est donc impossible que les rayons du soleil qui, deux fois par an. passent à notre zénith, puissent pénétrer dans l'intérieur. Tout alentour le sol esl gazonné. De plus, les instruments sont enfermés ;'i clef dans un cadre entouré d'un treillis métallique, à l'abri des voleurs et <\r< curieux.
Pluviomètre. — Le pluviomètre dont nous avons l'ail usage jusqu'au mois <\<- septembre, était un décupleur placé au sud, loin des bâtiments, cl exposé aux brises fréquentes de l'Est. L'expérience nous a prouvé que cet instrument n'était pas sans défaut ; les faillies quantités de pluie, ou même les rosées abondantes des climats tropicaux mouillaient simplement les parois supérieures du cylindre, sans que la partie inférieure ne reçût la moindre goutte de liquide. Ce défaut d'humeclation des parois esl entièrement supprimé dans le pluviomètre du modèle de l'Association scientifique; l'eau s'écoule directement de l'entonnoir dans le vase. \ous avons donc établi au sud-ouest, à une certaine distance de l'observatoire, ce dernier pluviomètre qui donne de bien meilleurs résultats.
Les pluviomètres placés au nord, au sud et à l'ouest de la ville, sont du même modèle; celui de l'observatoire est indiqué par la lettre E. Ces quatre instruments sont placés sur un quadrilatère qui embrasse la plus grande partie de Tananarive. De l'observatoire aux pluviomètres nord et sud, la distance est d'environ 2 kilomètres; la station de l'ouest est éloignée de 2 500 mètres de notre pluviomètre.
Les observations pluviométriques du nord sont extraites de I'Antananarivo Magasine, 1890.
Evaporomètre à air libre. — Suivant les indications que voulut bien nous donner à ce sujet M. Antoine d'Abbadie, membre de l'Institut, nous avons fait construire une grande cuve en zinc de 1 mètre carré de surface sur C0 centimètres de profondeur, enfermée dans une caisse de bois; les bords sont taillés en biseau comme les bagues des entonnoirs des pluviomètres; sur l'un des côtés de la cuve, se trouvent au bas deux tuyaux coudés, dont l'un est surmonté d'un tube de verre gradué en centimètres cubes avec dixièmes, à intervalles assez distants pour pouvoir apprécier à vue d'oeil le centième; à l'autre coude est fixé un thermomètre qui indique la température de l'eau. Sur une autre paroi est soudé un siphon intermittent qui communique avec le liquide; ce siphon a pour but de vider automatiquement une certaine quantité d'eau, dans le cas de pluie torrentielle. Enfin, sur un troisième côté, est
placé en contre-bas un robinet destiné à laisser écouler l'eau du bassin, lorsqu'on veut le nettoyer. L'appareil est élevé de 1 m. 60 au-dessus du sol et repose sur un pilier en maçonnerie. L'on comprend déjà que cet instrument sert à la fois et d'évaporomètre et de pluviomètre. Tous les jours, au moment des cinq observations, on lit directement la hauteur du niveau du liquide dans le tube gradué; cette lecture notée servira de point de repère pour l'observation suivante. La différence exprimera la quantité d'eau évaporée s'il y a diminution de liquide, ou de pluie tombée s'il y a augmentation. Ces différences sont ensuite transformées en millimètres de hauteur de liquide évaporé ou de pluie, au moyen de Tables calculées pour l'instrument. Dans les colonnes des observations de cet appareil, les chiffres en caractères gras indiquent la hauteur de pluie, les chiffres ordinaires la hauteur d'eau évaporée.
Un des inconvénients de l'instrument consiste en ce qu'il n'indique pas d'une manière exacte la hauteur de pluie ; car, dès qu'elle cesse de tomber, l'évaporalion recommence si l'air n'est pas trop saturé d'humidité; dès lors, les chiffres relevés au moment de l'observation. sont parfois inférieurs à la quantité d'eau accusée par le pluviomètre décupleur qui se trouve à côté. Ce défaut disparaîtrait en grande partie si l'instrument était rendu enregistreur; nous avons essayé ce procédé, en transformant l'évaporomètre en appareil de Haldat; la colonne d'eau de la cuve fait équilibre à une colonne de mercure dont la partie libre reçoit un flotteur qui communique au moyen d'un levier les variations du niveau à un long style, lequel les amplifie en même temps qu'il écrit sur un diagramme d'enregistreur Richard les données de l'évaporation et de la pluie. Le flotteur, étant en plomb, nous a donné jusqu'ici des résultats peu satisfaisants; nous reviendrons sur cette élude. Il est facile d'atténuer les effets du vent qui agite la surface de l'eau, en étranglant les extrémités des tubes conducteurs du liquide. Nous n'avons guère à redouter que les oiseaux viennent s'abreuver à la cuve, à cause de l'absence d'arbres sur notre montagne.
Actinomètre. — Deux thermomètres conjugués dans le vide, l'un à cuvette nue, l'autre à cuvette noire, sont placés sur la balustrade de la terrasse, orientée suivant le méridien.
La mesure des constantes de l'instrument étant assez problématique, nous nous contentons de donner les résultats de la lecture directe.
Actinographe Yiolle. — L'instrument sort de la maison Richard ; les deux boules de l'appareil qui servent à la radiation et à l'absorption du calorique solaire, sont l'une en cuivre doré, l'autre peinte en couleur noire. L'appareil constamment exposé au soleil est placé aussi sur la balustrade de la terrasse. Les diagrammes sont corrigés par les lectures de l'actinomètre.
Héliographe Campbell. — L'héliographe brûleur Campbell indique le nombre d'heures et de minutes pendant lesquelles le soleil a brillé sur l'horizon durant la journée. 11 est aussi placé sur la balustrade et est constamment exposé au soleil dont les rayons, passant à travers une boule de verre, déterminent la combustion d'un papier-carton placé au foyer de celte lentille. Cet instrument ne donne pas des résultats très satisfaisants. Les rayons du soleil levant et couchant ne sont pas assez puissants pour carboniser le papier; l'expérience nous a prouvé que l'appareil fonctionne seulement, lorsque le soleil se trouve à G0 environ au-dessus de l'horizon.
Héliographe Jordan. — L'héliographe photographique Jordan est placé à côté de l'instrument précédent; il enregistre d'ordinaire beaucoup plus de clarté solaire.
Nêphoscope. — Le néphoscope sert à déterminer la direction des nuages; il se trouve aussi sur la balustrade.
Anémomètre Rohinson. — L'anémomètre Robinson à coupes hémisphériques sort des ateliers de M. Alvergniat; dès le début, nous avions installé des fils électriques qui aboutissaient à un compteur placé dans une des chambres de l'observatoire; les orages fréquents, et la visite inopportune de la foudre qui a suivi ces fils conducteurs, nous ont fait abandonner ce procédé par mesure de prudence; cinq fois par jour, on lit avec une lunette le cadran du compteur directement actionné par le moulinet; ces quantités transformées en mètres donnent la vitesse du vent, d'une observation à l'autre. Jusqu'ici, même par des vents assez forts, le cadran des millions de tour n'a opéré une révolution complète que
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très rarement, durant la nuit; du reste, il est facile de déduire cette donnée d'après la force elle-même du vent.
Géothermomètres. — Un thermomètre coudé à 45° a été enfoncé en terre afin de connaître à 30 centimètres de profondeur la chaleur du sol et la propagation du calorique à travers ce milieu. L'instrument est placé à l'ombre d'un petit arbuste; la couche terrestre végétale est assez légère, le sol est surtout argileux. Au mois de mars, un deuxième thermomètre fut installé à 50 centimètres dans le sol; il est renfermé dans un bambou, la cuvette entourée de colon; pour faire la lecture, on tire le bambou de son trou, on lit rapidement à travers une rainure pratiquée dans le support lui-même, et on remet l'instrument en place. En juin, un troisième thermomètre fut enfermé dans un bambou et descendu à la profondeur de 1 mètre.
Il est assez facile de vérifier le zéro de ces instruments en suspendant à côté de l'un de ces thermomètres un étalon dont on a auparavant entouré la cuvette de colon, et en lisant rapidement les deux appareils.
Température du lac d'Ambohlpo. — Deux fois par jour, à sept heures du matin et à six heures du soir, un thermomètre est plongé dans les eaux du lac d'Ambohipo situé à ;2 kilomètres au sud-est de l'observaloire, afin de connaître la température de l'eau. La cuvette étant pendant quelques minutes immergée dans l'eau, à 10 centimètres de profondeur, on l'ail directement la lecture de la température.
Ambohidempona était souvent pour nous un but de promenade agréable et utile; cela nous permettait de ramènera un point de départ unique nos observations prises un peu partout dans l'Imerina, et c'était un vrai profit pour nous que les longues causeries intéressantes et instructives que nous avions toujours avec L'obligeant directeur.
Un autre point des environs de Tananarive avait aussi nos visites fréquentes, c'était Ambohiboka, petit village construit par abriter les lépreux chassés et parqués dans ces huttes misérables par une coutume cruelle sans doute, mais, à coup sur, indispensable.
La lèpre fait de nombreux ravages à Madagascar, surtout sur le massif central et sur le versant oriental. Les populations de l'Ouest sont presque indemnes de celle hideuse maladie, en revanche elles ont l'éléphanliasis des Arabes, infirmité inconnue à ma connaissance chez les Antimerina et les Betsimisaraka. Les lépreux malgaches ne sont soumis à aucun traitement; on se contente de prendre envers eux des mesures d'isolement assez étroites, mais la contagiosité de la maladie et sans doute aussi l'hérédité font que la lèpre n'est pas près de s'éteindre dans la grande île; encore faudrait-il invoquer, pour expliquer sa fréquence chez ce peuple, la saleté repoussante, les mauvaises conditions hygiéniques, et surtout la misère physiologique dans laquelle sont plongés tous les individus al teints.
A Madagascar, la lèpre est aussi fréquente dans l'intérieur qu'elle est rare sur les côtes; malheureusement pour la facilité de la contagion on met souvent sur le compte de diverses maladies cutanées ou spécifiques, plus fréquentes encore, des lésions qui lui sont exclusivement imputables et qui contribuent dans une large mesure à l'extension du fléau.
UN LEPREUX I) A M 1. 1 1 ; 1 1 [i 1 1 K \.
's Missions françaises pour
Cependant nous arrivons à la date du 14 juillet, et chez tous les vazaltael particulièrement dans notre voisinage à la Résidence générale on poussait activement les préparatifs de la célébration du centenaire de 1889 et de notre grande fête nationale.
Les Malgaches, oisifs par habitude, célèbrent avec joie toutes les fêtes des étrangers qui viennent s'établir dans l'île; c'est leur paresse innée et non une idée plus élevée qui leur fait, selon la coutume anglaise, observer strictement le repos du dimanche.
Enfin le grand jour arriva, les cris et les danses vinrent nous avertir dès la première heure que les réjouissances populaires battaient leur plein et que tout le peuple était en liesse. Le grand centre de la fête était à la Résidence générale. Dans la cour de la caserne, nos soldats d'infanterie de marine avaient établi, au grand amusement des Malgaches, des jeux variés auxquels tout le monde prenait part avec une fraternité vraiment touchante : des borizana essayaient inutilement d'arriver au sommet de nombreux mais de cocagne où des cadeaux brillants accrochés à la cime tentaient leur convoitise; des voninùhitra de grades élevés leur succédaient, mais sans plus de succès; leurs pénibles efforts excitaient les lazzis d'une foule compacte, pressée en rangs serrés autour des concurrents, et qui remplissait la cour de cris et de gaité, en même temps que les lambas de fêtes sortis pour la circonstance jetaient sur le tout des tons clairs et bariolés du plus réjouissant aspect.
Aux terrains supérieurs, un calme plus digne était observé; cependant les drapeaux déployés de la France et des Antimerina mêlaient leurs couleurs éclatantes sous la vive clarté d'un soleil tropical. Dans la soirée, la gaîté devint encore plus expansive.
Quoi qu'il en soit des divertissements variés que nous offrait la capitale, il fallait songer bientôt à reprendre dans quelque pays nouveau poumons le cours de nos explorations. L'état de santé de Foucart n'était pas sans me causer de grandes inquiétudes. Sans être dangereusement malade, notre ami, toujours rongé parla fièvre, qui ne l'avait pas quitté depuis son retour de Moramanga, n'était plus en état de continuer le voyage, et je dus prendre, avec beaucoup de peine, la résolution de le laisser à Tananarive aux bons soins de M. le Résident général et du docteur Baissade, médecin de la marine, pendant que je continuerais mon voyage avec Maistre, dont l'état de santé était encore des plus satisfaisants.
Il nous restait trois ou quatre mois de la belle saison, croyions-nous, et c'était le temps que nous voulions employer pour visiter le nord de l'île et pousser, si possible, vers l'ouest, pour revenir ensuite à Tananarive pour la mauvaise saison des pluies.
J'ai déjà exposé, dans les premiers chapitres de ce récit, combien la route de la capitale au grand port de l'est présente de difficultés, combien elle est pénible, je dirai presque impraticable. Or j'avais entendu raconter une légende qui mentionnait un chemin direct et sur pour se rendre de Tananarive à Tamatave; il avait été employé, paraît-il, par Radama Ier lorsqu'il conduisit, en 1820, ses troupes victorieuses dans le pays des Betsimisaraka. 11 n'était nullement question, dans ce récit populaire, de la route suivie, non plus que des villages traversés: mais la voie était bonne et directe, assurait la légende.
En explorateur consciencieux, il nous restait à vérifier l'exactitude de ce dire. J'étais d'autant plus désireux de le. faire que j'en doutais davantage; l'expérience de notre première route d'Analamazaotra m'avait rendu singulièrement sceptique sur la bonté et la commodité de ce qu'il est convenu d'appeler des routes à Madagascar; d'un autre côté, le système orographique du versant oriental de Madagascar et la constitution géologique des terrains venaient encore augmenter ma défiance.
Quoi qu'il en soit, le samedi 3 août, Maistre et moi, nous quittions Tananarive, nous dirigeant vers l'est à la recherche de la fameuse roule de Radama, ne possédant sur elle que des renseignements bien vagues. Mais nous comptions sur le hasard et sur noire bonne étoile; nous ne devions pas être déçus. Nos paquets sont déjà préparés depuis plusieurs jours et nos hommes porteurs de fîlanjana sont avertis. Le recrutement a d'ailleurs élé plus facile, nos connaissances antérieures nous viennent en aide largement, et, avec notre petit convoi au complet, nous sortons de bonne heure de Tananarive, toujours précédés de notre fidèle Jean Boto. Nous avons fait nos adieux à notre ami Foucart, que la fièvre retient bien malgré lui et oblige à ne pas nous accompagner. 11 devait bientôt rentrer en France;
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IMBL'AUX ANTIMERINA A AMBATOMENA
l'état de sa santé ne lui permettait plus, ilu moins pendant un temps assez long, de nous suivre dans nos excursions à travers ce pays malgache qu'il ne quittait qu'à regret. A notre arrivée à Tamatave le mois suivant, nous apprenions son départ.
En quittant Tananarive, nous suivons un chemin que j'ai déjà pris deux fois pour aller à l'hôpital des lépreux, des bolca, comme on les appelle dans le pays. Nous passons ensuite à Soainanandriana. Prés de ce village se trouve la fontaine de la Reine, où l'on va puiser l'eau lustrale pour la fête du Bain, le Fandroana. Celle fontaine avait élé captée autrefois par les soins de M. Laborde. Les eaux, amenées pailles conduites, alimentaient les parties hautes de la ville; malheureusement les Antimerina en ont négligé l'entretien, el maintenant on ne trouve plus que quelques rares vestiges de ce premier essai de travaux publics dans la province.
Nous nous arrèlons au milieu du jour à Andranosoa, où nous constatons avec peine l'absence de Jean; il nous rejoint cependant avec quelque retard; il a suivi, après avoir dépassé Soamanandriana, le chemin des bolca, au lieu de prendre à droite par le marché d'Alalsinaina. En continuant noire marche, nous arrivons dans la soirée à Ambatomena.
Ambatomena est un village d'une cinquantaine de maisons en lerre, environnées de quelques paillotes en torchis; elles sont loutes situées sur le sommet d'une petite éminence. Nous descendons dans la maison du chef du village, Daniel Rakoto; près de sa case s'élèvent deux beaux spécimens de tombeaux antimerina. Notre hôte est un Antimerina fort intelligent, il parle couramment le français et l'anglais; il est demeuré un an à .Maurice, a visité la Réunion, il a même été en Angleterre cl a gardé un souvenir très précis du porl de Liverpool. Il vient de commander sur la côle ouest à Andakabe. Nous avons avec
lui une conversation (les plus intéressantes. Nous lui exposons nos projets et nous lui disons, bien entendu, que nous voulons à tout prix retrouver la route de Radama. Nous nous lions d'amitié; comme toujours à Madagascar, quelques cadeaux la cimentent, et comme conclusion, Daniel nous donne un guide pour nous conduire.
Dans l'étape du lendemain, nous traversons à gué le Mananara, affluent de droite du Retsiboka. Nous sommes encore ici sur le versant ouest de l'île, mais vers dix heures nous gravissons les flancs du Sompatra et nous passons à 200 mètres environ de son sommet arrondi. Il tombe une pluie fine, un gros brouillard froid et humide nous enveloppe, mais nous descendons bientôt des rampes glissantes et nous voici maintenant dans le bassin du Mangoro. Nous venons de franchir, au Sompatra, la ligne de partage des eaux, et de passer sur le versant oriental de l'île. Au delà du hameau de Fenoarivo, à l'ouest d'Ambohidratrimo, la configuration du pays est très mouvementée; ce sont de gros mamelons aux pentes rapides; de profondes vallées les entourent de toutes parts, et devant nous à 2 kilomètres environ, se déroule sinueux le rideau sombre de la forêt. C'est la deuxième zone forestière, la plus petite, celle que nous avons traversée à Ankeramadinika en venant de Tamatave par le chemin ordinaire.
Le lundi 5 août, après avoir passé l'Antaranambo, petite rivière, affluent de droite du Mangoro, nous nous engageons, comme la veille, dans un pays composé d'une série indéfinie de petits mamelons séparés par de profondes vallées, mais nous éprouvons plus de difficultés dans notre route vers le nord-est, car le fond de toutes ces vallées est formé de boue nuire et infecte où nous enfonçons jusqu'à mi-corps. 11 nous faut faire des prodiges de force et d'adresse pour nous tirer de ces mauvais pas. Vers midi, après avoir traversé quelques dizaines de ces tourbières, nous arrivons dans un pileux état à Vodivato, petit village adossé à l'ouest de la première zone forestière. Le 0 août, en deux heures d'une marche des plus accidentées, nous traversons le bois et entrons celte fois dans la grande vallée du Mangoro, au village de Manakana.
Dans le pays des Rezanozano, il n'y a pas de monuments mégalithiques; les pierres levées ne se rencontrent (pie sur les confins du plateau de l'Ankova, elles ne dépassent pas la rive gauche du Mangoro. Les indigènes cul ici peu de signes extérieurs de religiosité, moins qu'ailleurs peut-être. Ils possèdent , comme les Retsimisaraka et presque tous les peuples des côtes du reste, les pieux dressés elles crânes de bœufs. Ces pieux, qui portent le nom générique de (sikafara, sont des pièces de bois grossièrement équarries de 2 ou 3 mètres de hauteur et terminées par une ou deux pointes aiguës sur lesquelles, après avoir lui1 un bœuf, on vient planter son crâne encore sanglant. Ces pieux, plantés verlicalement, dépassent rarement la hauteur (pu1 je viens d'indiquer, au contraire ils sont souvent beaucoup plus petits. Les crânes de bœufs ornés de leurs cornes sont tous tournés généralement vers l'orient, où, d'après la croyance des peuples de l'est, se trouvent toujours les ombres des ancêtres. Ces tsikafara sont élevés le plus souvent pour rappeler un vœu qui a été exaucé; ils servent encore à rappeler un événement mémorable; ou bien, quand ils sont érigés aux alentours d'un tombeau, ils rappellent la richesse du mort.
J'ai décrit rapidement la physionomie des Bezanozano; comme dans toutes les tribus de Madagascar, on ne voit que quelques individus purs de tout mélange; il y a beaucoup de métis, surtout du côté de l'est, par suite de la venue des Antimerina dans le pays; plusieurs de ces types avec leurs cheveux en « vadrouille », leur barbe inculte, me rappelaient jusqu'à un certain point les faciès des Néo-Calédoniens et des Néo-IIébridais.
Nous traversons obliquement la vallée du Mangoro et le petit cours d'eau qui à cette hauteur constitue le fleuve, puis nous arrivons au village d'Ambohimanjaka. A l'est de ce village, situé sur le versant oriental de la vallée du Mangoro, nous trouvons un immense marais qui constitue les sources de la rivière lvondrona.
De grands roseaux couvrent le marais, véritable lac pendant la saison des pluies, nappe boueuse pendant la saison sèche. Par places, l'eau plus profonde est cachée sous un lapis de verdure, émaillé des fleurs jaunes et blanches des nénuphars, au milieu desquelles viennent s'ébattre des milliers de canards et de sarcelles.
LA ROUTE DE RADAMA
Dès notre entrée dans le marais, nous étions péniblement affectés par l'odeur qui se dégageait de la vase et de l'eau verdâtre dans lesquelles nous marchions; à ces senteurs se mêlait sans les améliorer l'odeur musquée de nombreux crocodiles. A mesure que nous avancions, l'eau devenait plus profonde, et bientôt il était impossible de continuer.
Cependant, des Bezanozano étaient venus à notre rencontre; ils consentent après de longs pourparlers à nous amener deux petites pirogues. C'était peu pour nos 50 porteurs et loul notre matériel; aussi
i N 0 TS1KAPAH \
plusieurs voyages furent nécessaires. <*n allai! lentement au milieu des roseaux; M. Maistre à l'avantgarde activai! la marche de la flottille; pour ma part, je veillais à ce qu'aucun bagage ne lui abandonné.
11 nous fallu! deux jours entiers pour effectuer cette traversée el arrivera Didy, misérable village bezanozano. Là nous sommes reçus par Raininosv, maître d'école antimerina, qui nous avail été recommandé par Daniel Rakolo, chef d'Ambatomena. Nous devenons vile bons amis.
Nous perdons, à Didy, la journée du 1 \ août, à faire nos préparatifs pour traverser la grande forêt.
J'ai dil ipie nous étions dans la saison sèche : or depuis noire départ de Tananarive la pluie, fidèle compagne, ne nous a pas quittés, une pluie fine el persistante qui tombe drue et serrée, véritable brouillard qui nous pénètre jusqu'aux os el nous transit de froid. Nous avons ressenti les premiers effets de ce météore aqueux bien axant le Sompatra, maintenant il ne nous quitte plus, nous traversons des nuages et nous sommes encore par 1 150 mètres d'altitude. Cette persistance, je devrais dire celle durée indéfinie de la saison des pluies sur le versant oriental de l'île s'explique aisément et reconnaît pour cause la grande l'orèl sur laquelle une atmosphère humide plane constamment. Tandis que sur les hauts plateaux
NOTRE MAISON A niDY.
presque partout dénudés et sur la région de la côte ouest il s'établit deux saisons bien tranchées : l'été, saison des pluies qui dure de novembre en avril au centre de l'île, de décembre en mars sur la côte ouest ; l'hiver, saison sèche qui prend les autres mois de l'année. Sur la côte est, sur tout le littoral et en particulier dans la zone forestière, l'été empiète toujours sur l'hiver qui se trouve ainsi déplacé et amoindri; dans la forêt il pleut presque toujours, les beaux jours sont rares, ils ne se rencontrent guère que pendant les mois d'août et de septembre.
Le village de Didy est formé de deux ou trois hameaux construits sur les gros mamelons qui limitent à l'est le marais; nous sommes dans le plus important. C'est là que noire ami Raininosy nous a fait préparer une grande case, demeure princière, qui nous fait oublier les misérables huttes des villages précédents. Malheureusement ce palais a un grave défaut avec lequel il faut compter. A l'inverse des autres cases de Didy qui sont édifiées en roseaux, en ravenala et en bambous, ce lapa est construit en torchis, sorte de construction composite, bois et terre, genre mixte adopté par beaucoup d'Antimerina, lorsque loin de leurs pays ils se bâtissent des maisons. Dans ces émigrations, il est vrai, ils adoptent presque toujours les usages et les coutumes des tribus dans lesquelles ils se trouvent, ils se les assimilent très vile, en se pliant eux-mêmes à ce nouveau genre de vie; mais ils subsistent néanmoins quelques-unes de leurs habitudes antérieures, quelques traces de leur industrie. Cette remarque est générale cl s'applique à toute l'île. Dans le cas qui nous occupe, un détail en apparence bien minime nous fit faire celte observation. La case de l'Antimerina Raininosy était faite en torchis. Sur une sorte de carcasse en bois, charpente rudimentaire de facture bezanozano, Raininosy avait fait appliquer un enduit d'argile plastique qui lui rappelait par l'aspect extérieur qu'elle donnait à l'habitation les maisons de son pays d'origine. De plus, fidèle aux traditions, une bande de volatiles plus ou moins domestiques prenait ses ébats dans une des deux pièces de la case. Dans ce réduit, tous les genres d'oiseaux étaient représentés, mais les poules dominaient, comme il est de bonne règle dans toute basse-cour d'un homme civilisé. Or l'argile s'était fendillée en maints endroits et dans tous les interstices des murailles de la maison de Raininosy d'innombrables légions de poux de poules avaient pris naissance. Ces animalcules pullulaient, ils étaient envahissants, au grand désespoir de Maislre. Je dois avouer que moi non plus je n'échappais pas à leurs atteintes; mais enfin était-ce une accoutumance plus réelle ou une l'aligne plus grande qui m'en faisait moins vivement ressentir les invasions, mes plaintes étaient moins vives et mes imprécations moins acerbes. Je demande pardon au lecteur d'entrer dans de si petits détails, mais il me faut bien parler de nos pires ennemis à Madagascar.
La question la plus importante pour notre voyage prochain, je veux parler de la traversée de la grande forêt, est de nous procurer un guide connaissant la fameuse roule de Radama, qui, j'en ai bien peur, doit être, depuis le temps forl long où elle a été ouverte, transformée en un bien modeste sentier. Si nous ne
LA ROUTE DE H A DAM A
trouvions pas de guide dans le village il nous serait absolument impossible de continuer. J'expose à Raininosy mes vives préoccupations en même temps que mon désir, et mon ami se met de suite à la recherche de l'homme nécessaire. Il me revient peu de temps après avec le vieil esclave que Daniel Rakoto nous a confié à Ambalomena pour nous amener jusqu'ici ; ce pauvre vieux, le rangahy be, comme l'appellent nos hommes, le Canaque, comme nous le désignons moins poliment Maistre et moi à cause de son faciès et de son liai >il us extérieur, souffre d'une cystite invétérée et n'a consenti qu'à grand' peine à accepter bénévolement ce supplément de besogne; il m'a fallu lui promettre de le débarrasser de sa longue maladie et de lui donner par suite de bons fanafody : un peu de thé dans de l'eau, à prendre quelques gouttes tous les matins, lui feront grand bien dans un mois au plus. A celle époque nous serons depuis longtemps arrivés au bord de la merci je dois avouer qu'alors je me soucierai fort peu de la santé de notre Canaque. Toul est bien Convenu cl la question du guide résolue à noire
entière satisfaction, nous comptons bien partir demain 17 août cl nous engager de bonne heure dans la forêt sur la roule de Radama. ('.cl aprèsmidi se passe à compléter nos vivres : je fais acheter par notre commandeur Rainivoavy une assez grande quantité de riz que j'ai pu me procurer fort heureusement dans ce pauvre village. Nos porteurs le pilenl cl le vannent. Le chef du village m'a bien assuré' (pie j'avais torl de prendre ce supplément de bagages, qu'il savait pertinemment par son grand-père, ancien soldai de Radama, que celle roule élail superbe cl que nous allions pouvoir la parcourir facilement : il ajoutait d'ailleurs qu'il avait sacrifié une poule noire à noire intention cl que, à l'inspection des entrailles, ilavail jugé que nous ne mettrions pas plus de quatre journées de marche pour arriver à Fito à la Lisière occidentale de la forêt. Mais nous avions suffisamment d'hommes pour porter les charges de riz dont
j'avais cru prudent de me munir, j'y avais même ajouté une charge de sel cl um' autre de viande de bœuf desséchée en lanières, sorte de conserve malgache, bien mauvaise d'ailleurs, mais d'une bonne conservation. Je remerciais néanmoins le chef (lu village de ses renseignements cl de son sacrifice en lui faisant bien remarquer que je ne don lais pas ww seul instant de ses affirmations, mais que si nous nous arrêtions en roule pour une cause quel ci un pie, détail prudent d'agir ainsi. Je n'ai d'ailleurs jamais ou presque jamais douté de la parole d'un Malgache: je n'y ai jamais cru, c'est plus sûr cl plus simple. Maistre et moi nous avions résolu de marcher à pied dans la forêt, nos seize porteurs de fitacon allaient être ainsi disponibles et pourraient soulager un peu nos porteurs de bagages en même temps qu'ils porteraient les charges de vivres. Nous avions donc pour ce voyage présumé de quatre journées de marche six jours de vivres. Tous ces préparatifs terminés, je lais<ais aller Maistre faire le lever topographique du marais de Didy cl de ses environs, pendant (pie moi-même je visitais soigneusement le village pour compléter dans une large mesure mes documents sur ces populations bezanozano. Entre autres choses curieuses, je pus assister à la toilette capillaire des élégantes de Didy; j'ai parlé plus haut des caractères généraux des Bezanozano. Dans celte tribu, les femmes se coiffent le plus souvent comme les femmes betsimisaraka dont la tribu des Bezanozano dérive d'ailleurs. Cette coiffure, toujours assez compliquée, est constituée
SOTHE AMI RAININOSY.
essentiellement par des I rosses ou nattes en plus ou moins grand nombre, de 10 à 20 en moyenne; ces tresses sont serrées à leur origine, mais à leurs extrémités libres, les cheveux sont réunis très lâchement, puis la tresse est roulée sur elle-même, l'extrémité libre restant toujours en dehors de manière à former une sorte de crêpé plus ou moins volumineux. La surface du cuir chevelu est divisée pour former ces tresses en un certain nombre de quadrilatères plus ou moins réguliers divisés en deux séries d'égal nombre de chaque côté d'une raie médiane. On conçoit que pour édifier une pareille coiffure un temps considérable soit nécessaire, aussi les femmes de ces tribus de l'Est se font-elles coiffer fort peu souvent . une lois par lune environ, et l'on devine aisément, sans que j'insiste, les inconvénients d'un tel système,
surtout quand chaque crêpé est recouvert, comme dans les tribus du Sud et de l'Ouest, et cela pour l'empêcher de se déformer, d'une couche. de graisse de bœuf d'un centimètre d'épaisseur. Au bout d'une semaine de coiffure un odorat des moins exercés avertit de fort loin de l'approche des femmes ainsi parfumées.
Pour ces coiffures à crêpé, à boules cotonneuses, une aide est toujours nécessaire, ce sont de vieilles matrones expertes en cet art qui se chargent le plus volontiers de ce soin. On peut trouver à Madagascar, on voit même souvent des peignes en bois, en corne ou en métal, et le voyageur qui va de Tamatave à Tananarive s'aperçoit toujours que cet instrument de propreté l'ail partie du nécessaire de voyage de ses borizana; il remarque, en effet, que chacun de ses porteurs a dans la poche du dos de sa chemise de raphia, son peigne, sa cuillère et sa tabatière, et, piquée au fond de son chapeau, une épingle ou une aiguille. On pourrait en conclure prématurément que le peigne est pour le Malgache, homme ou femme, porteur le plus souvent d'une coiffure compliquée, un objet indispensable et nécessaire à leur usage. Il n'en est rien. Depuis, des siècles, les Malgaches portent celle coiffure avec des variantes suivant la mode du jour, mais ils ne se servent jamais de peignes; cet instrument ou tout au moins les modèles sont d'importation européenne, cl depuis que les Anlimerina hommes et leurs esclaves ont adopté la mode de se couper les cheveux courts, ils se servent des peignes de fabrication indigène; les femmes anlimerina, grâce à leurs cheveux lisses et épais, ont pu suivre cette nouvelle mode. Mais, pour toutes les autres peuplades de l'île, hommes et femmes, c'est-à-dire pour l'immense majorité des Malgaches qui ont conservé la mode dos chevelures longues aux coiffures compliquées, l'usage du peigne est inconnu, cela est facile à concevoir, car il est impraticable ; un peigne, un démêloir à dents même très écartées ne pourrait jamais passer dans ces chevelures embrouillées; pour se nettoyer la tète, quand cela leur arrive, et ce qu'ils ne font que quand ils se récoiffent, les Malgaches se servent d'une longue épingle en os et en cuivre dont ils labourent avec force le cuir chevelu, ils posent la main droite sur la raie ainsi formée et écartant les cheveux parleur base avec le pouce cl le médium, ils grattent énergiqucmcnl avec l'index la peau mise à nu dans le sillon ainsi formé, la main gauche Ac L'opérateur maintient les cheveux par leur extrémité; on ne s'étonne nullement de voir le contentement que dépeint le visage du patient soumis à ce grattage vigoureux. Le jeudi 15 août, nous sortons du village de Didy à sept heures. Précédé de notre Canaque, je marchais en avant pendant que Maislre poussant les retardataires formait l'amère-garde. Nous suivons un sentier mal frayé dans des buissons épineux de Cœsalpinia sappan. Bientôt nous descendons et arrivons au bord d'un petit marécage, bourbier fangeux d'une vingtaine de mètres de large, qui nous sépare de la forêt dont le rideau vert se dresse devant nous. Dans le lointain, émergeant d'une brume épaisse, apparaissent les hauts sommets boisés dos monts Ambohitrakoholahy. Ils nous indiquent la direction à suivre el nous devons les franchir pour arriver dans le bassin do l'Ivondrona dont nous suivrons ensuite le cours jusqu'à l'Océan. Derrière uous, à droite cl à gauche du monticule de Didy, s'élend la vaste plaine
LE RAN'jAHÏ
fYPES BEZ VNOZANO. (GRAVURE DE BERO, D* APRÈS uts PHOTOGRAPHIES.)
LA ROUTE DE RADAMA. m
du Mangoro qui se relève bien loin dans l'est pour former la deuxième chaîne de montagnes que nous avons franchies il y a quelques jours au col du Sompatra. Je dis adieu à ces vastes horizons que nous allons être de longs jours sans revoir; je connais les marches dans les forêts tropicales et je me défie beaucoup de la célèbre route de Radama. Cependant tout le convoi a franchi la fondrière ; nous en sortons teints en rouge; nos vêtements mouillés sont agglutinés par cette argile visqueuse et fétide, mais ce n'est qu'un mauvais pas et nous espérons bien être plus favorisés pendant le reste de la journée; il est vrai que nous resterons mouillés pendant toute cette étape, car la pluie est venue depuis l'aube comme les jours précédents, mais peu nous importe : même par un beau soleil, nous n'aurions pu parvenir à nous sécher sous les épaisses frondaisons de la forêt.
A l'est du marais, nous marchons encore quelques minutes dans les sappans épineux, puis la brousse cesse et les arbres commencent à surgir autour de nous; mais, toujours pas de route, pas même un chemin malgache. Le Canaque s'arrête décontenancé, il nie dit que depuis longtemps les buissons et les grandes herbes ont poussé et que cette végétation intempestive et surtout les grandes eaux de la saison des pluies ont détruit dans cet endroit les derniers vestiges de la roule: il ne sait plus la retrouver, il est perdu. Je ne veux pas, par de trop graves reproches faits à la faible mémoire de notre Canaque, le décourager dès le commencement du voyage, mais après avoir rassemblé mes hommes sur un terrain à peu près sec je renvoie notre mauvais guide à Didy en lui disant de revenir avec Raininosy, qui saura bien, je l'espère, nous tirer d'embarras. Le Canaque a toujours de la bonne volonté, il se replonge à nouveau dans la houe pour émerger à quelques pas plus loin, plus rouge que jamais; nous le perdons bientôt de vue dans la brume. Après deux heures d'attente SOUS la pluie nous voyons enfin arriver Raininosv et le Canaque, ils son! accompagnés de deux Bezanozano à mine patibulaire, Raininosy nous présente ses compagnons; ce son! deux voleurs de bœufs qui oui souvenl fail le trajet de la côte à Didy en ramenant du bétail qu'ils allaient dérober aux Betsimisaraka de la côte; ils veulent bien nous conduire jusqu'à Fito à la condition que Raininos] les accompagne; ils onl peur que leurs mauvais antécédents, qui nous ont été dévoilés, ne nous poussent à les livrer aux autorités : je calme leurs appréhensions par mille bonnes raisons dont la première esl suffisante : il n'y a pas d'autorités dans ces parages. Le marché est conclu, je les couvrirai de piastres à Fito el j'achèterai à Raininosj lorsque nous arriverons à Tamalave un beau revolver nickelé. Tout le monde accepte, c'est marché conclu. Enfin nous nous remettons en route; c'est trois hommes de plus à nourrir.
Nous sommes engagés dans la forêt, dans un mauvais sentier; c'est un lalana omby, « chemin de bœufs », disent mes porteurs, ils le trouvent détestable. Or pour qu'un Malgache trouve un chemin détestable, il va sans dire qu'il faut qu'il soit bien mauvais, c'est toujours l'argile rouge glissante et détrempée. Les faux pas, les chutes sont nombreuses, on glisse sur les feuilles mortes el l'on tombe sur des vakoas ou dans des bouquets d'aloès aux épines acérées. Chaque chute nécessite un arrêt, nous faisons très peu de chemin, nous n'avançons que bien lentement. Une autre cause vient encore nous retarder, le sentier est si étroit, il esl encaissé si profondément, ses détours sont si brusques et si nombreux que parfois les porteurs sont surpris par des éboulements ou ne peuvent tourner au milieu des arbres serrés avec leurs longs bambous de charge. Alors nouvel arrêt, il faul défaire les paquets, les fractionner en petits colis pour franchir ce mauvais pas. Or cela se renouvelle tous les quarts d'heure.
Vers une heure et demie, nous arrivons au terme de notre étape pour camper. Nous avons choisi à proximité d'un petit ruisseau un terrain relativement plat où nous allons nous établir, dîner et passer la nuit. Après avoir débarrassé le sol de la brousse et des feuilles mortes, en un mot, avoir nettoyé cet emplacement, nous tendons une corde entre deux arbres sur laquelle nous jetons nos couvertures de voyage, dont les coins maintenus par des cordelettes sont tendus au loin avec une inclinaison convenable. Le toit est fait et c'est le principal, nos bagages sont mis au-dessous posés sur des branchages ; nous nous étendrons dessus et nous y jouirons, je le pense, d'un repos bien gagné. Les hommes se construisent des abris de branchages, et allument de grands feux pour essayer de nous sécher, car la pluie tombe toujours; pendant la nuit, le brouillard cesse un peu, mais c'est une faible compensation, car il nous faut
lutter sans relâche avec une foule d'animalcules qui menacent de nous envahir; les araignées, les scorpions, les scolopendres, d'énormes iules, des fourmis, des termites, toute une faune enlomologique des plus variées.
La plus grande difficulté que nous ayons rencontrée dans notre installation du campement, a été sans contredit l'allumage de notre feu. Cette opération qui semble facile à première vue est cependant assez compliquée lorsqu'on se trouve dans une forêt malgache et que l'on est dans un étal hygrométrique aussi déplorable (pie le nôtre; il va sans dire que nos bagages, quoique soigneusement emballés, se trouvaient dans d'aussi mauvaises conditions : aussi nos allumettes, quoique étrangères, résistaient énergiquement à nos tentatives réitérées.
Il nous fallut nous livrer à un travail préparatoire qui me rappelait assez les moyens primitifs employés par certaines peuplades sauvages; heureusement nos hommes vinrent à notre secours et grâce à eux nous voyons non pas flamber, mais fumer piteusement nos bûchers ruisselants sous la pluie. Pour faire du feu les .Malgaches se servent d'un briquet qu'ils portent à la ceinture et dont les différentes pièces sont agencées avec beaucoup de soin dans un petit sac en cuir à côté d'une corne de bœuf qui leur sert de poudrière, disposition que l'on rencontre surtout chez les peuplades insoumises de l'Ouest et du Sud. Inutile d'ajouter que les Antimerina et les Betsimisaraka, qui se trouvent plus spécialement en contact avec les traitants de la côte et les commerçants de l'intérieur, se servent tout prosaïquement d'allumettes dites suédoises. Le briquet malgache se compose, comme ses similaires d'ailleurs, d'un morceau de silex que l'on frappe vigoureusement avec une pièce d'acier et dont on fait jaillir ainsi les étincelles, qui vont allumcrdes bourres de raphia (hotohoto) comprimées dans un cône de bois creusé ou une petite corne de bœuf. Les silex sont presque tous achetés aux traitants européens, cependant j'en ai rencontré quelques gisements dans l'île, exploités d'ailleurs par les naturels; ces silex se trouvaient toujours enveloppés par du quartz agate ou des jaspes aux couleurs vives.
Vendredi 16 août. — L'étape d'aujourd'hui est aussi pénible que celle d'hier, nous avons la pluie toute la journée et vers midi pendant la halte nous sommes obligés de nous tenir debout pour prendre notre repas; impossible de nous asseoir sur l'argile détrempée, cl pourtant le Canaque et nos guides voleurs de bœufs avaient mis de la bonne volonté pour nous improviser des sièges; mais les malheureux n'avaient que leurs couteaux et notre Canaque, que je soupçonne fort maintenant d'être un simple d'esprit, s'était attaqué à un ébénier (envilasse) de dimensions respectables. Après deux heures d'un travail acharné, il n'avait fait qu'une très modeste entaille dans l'écorce et l'aubier. Dans l'après-midi, continuant notre marche, nous suivons toujours ce mauvais sentier, tantôt montant, tantôt descendant de petites collines ou mamelons aux versants peu rapides. D'après nos indications barométriques, nous ne nous sommes pas élevés d'une façon sensible depuis notre départ de Didy, nous sommes toujours en pleine forêt, les éclaircies sont très rares; il fait sombre, les arbres sont rapprochés et leur feuillage élevé, qui laisse à peine tamiser la lumière, entrelient autour de nous une atmosphère viciée; l'on respire mal sous ces frondaisons élevées. L'atmosphère chaude est saturée d'humidité.
A nos pieds, des feuilles el des branchages tombés dans les saisons dernières forment une couche épaisse de terreau d'où se dégagent des miasmes putrides. Sous ces hautes futaies il y a peu de taillis; un arbre, qui n'est pas assez vigoureux pour percer cet épais manteau de verdure qui s'étend sur nos tètes et aller chercher l'air et la lumière qui lui sont nécessaires, est fatalement condamné à périr étouffé par ses puissants voisins. En revanche, nous voyons à nos côtés se développer dans toute leur splendeur mille variétés de palmiers nains et une quantité plus considérable encore de fougères arborescentes. A la croisée des branches des grands arbres, dans les anfracluosilés des vieux troncs, partout enfin où un peu de mousse ou de débris organiques ont pu s'accumuler, des orchidées aux variétés innombrables ont pris naissance; nous faisons bien de louables efforts pour en collectionner les plus beaux échantillons, mais notre pauvre herbier est dans un état lamentable, et lorsque nous ouvrons les cartables le papier gris el spongieux dont il est formé n'est plus qu'une bouillie. Décidément la nature est la plus forte el la science ne prévaudra jamais contre elle, .le remarque encore dans cette
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forêt ce que j'avais déjà observé dans mes précédents voyages, c'est le silence profond que l'on constate autour de soi, nul bruit ne vient troubler ces solitudes, pas un oiseau, et les lémuriens, que l'on entend quelquefois dans le lointain, ne peuvent s'apercevoir qu'assez peu fréquemment. A nos pieds, presque pas d'insectes; aussi pour enrichir ma collection je me résignerai à y consacrer mes heures d'insomnie. C'est dans son lit en effet, et auprès de sa bougie, que le voyageur dans de telles régions peut l'aire la plus belle recolle. Il est assez difficile de déterminer la nature du sol qui s'étend autour de nous, autant que j'en puis juger par les accidents de terrain et par la tranchée sinueuse qui forment presque partout le sentier que nous suivons; nous gommes toujours sur l'argile rouge, elle est coupée cependant, cà et là. de veines blanchâtres ou jaunâtres, qui augmentent vers la fin du jour et qui nous annoncent déjà les couches de roches micaschisteuses que nous allons trouver dans les étapes suivantes. J'aperçois cependant de distance en dislance un gros bloc de gneiss, cl, dans le fond des \ allées et surtout dans le lit des ruisseaux que nous traversons, des fragments de quartz adhérents; les ruisseaux dont les eaux torrentueuses charrient des sables blancs, des matières terreuses el des détritus végétaux chassent très peu de cailloux roulés, dont la nature ne pourrait d'ailleurs me donner que de 1res vagues indications. Ces cours d'eau ont presque toujours un lil encaissé entre deux parois argileuses, ils coulent profondément au fond de celle tranchée que la violence de leurs eaux a creusé cl qui continue à miner les berges maintenues pendant un certain temps par les racines des arbres voisins, mais il se produit forcément quelquefois des éboulements, qui, arrêtanl entanémenl le cours des eaux, en ('-lèvent le niveau el forment
même parfois dans une déclivité du terrain un étang, une nappe d'eau tranquille où se développe une véritable végétation lacustre; il nous faut contourner ces amas d'eau. Le passage des ruisseaux est toujours difficile, surtout quand il coule entre deux parois abruptes el prof les. Vers trois heures nous
trouvons, coulant de droite à gauche, une petite rivière affluent de ITvondrona, c'est le Sarantanga que nous franchissons avec beaucoup de difficultés. Nous ne pouvons même mener à bien celle entreprise que grâce à une chaussée de basalte que je découvre à quelque cent mètres en amonl cl qui avait jusqu'à un certain point empêché L'érosion des terres. Nous nous arrêtons quelques minutes après sur les bonis de celle rivière pour y camper el y passer la nuit. \ous confection s rapidement un abri cl prenons les mêmes dispositions de campement qu'hier soir. La pluie n'a pas cessé un seul instant cl le brouillard semble encore plus opaque; nous som mes encore à soo mètres d'altitude.
L'étape de ce malin a (''lé moins pénible que celles des jours précédents, nous descendons sensiblement et le sol argileux est recouvert en maints endroits de sable blanc mélangé de paillettes de mica. Toujours cette maudite pluie. Mes porteurs s'arrêtent à un moment donné cl veulent l'aire un kabary à un de leurs compagnons. Cet heureux mortel cheminait, fort allègrement, en portant deux sacs vides, sa charge de sel était fondue. Pour calmer la jalousie de ses collègues, autant que pour respecter le principe d'une juste égalité, je lui donnais un emploi qui n'était pas une sinécure, dans celle forêt, el je le nommais incontinent chasseur de sangsues el inspecteur de notre meute. Cela m'amène tout naturellement à parler des sangsues des forêts de l'Est, encore des ennemis à Madagascar, qui pour être petits n'en sont pas moins redoutables.
J'avais remarqué, depuis deux jours (pie nous marchions dans la forêt, l'apparence triste cl maladive de nos deux pauvres chiens qui nous suivaient en gémissant. Ils étaient couverts de sang. Nos porteurs, dont les jambes nues frôlaient à chaque instant les herbes el les arbustes, étaient dans un état aussi lamentable; Maistre et moi, protégés jusqu'à présent par nos vêtements et nos chaussures, n'avions pas encore ressenti ces morsures douloureuses, et, à première vue trompé sur la cause du mal, je n'avais pas attaché une grande importance à ces blessures, les croyant faites par les épines des buissons, lorsque j'en reconnus la vraie raison, à force d'entendre les lamentations de nos malheureux compagnons et surtout en constatant la persistance de l'écoulement sanguin qui s'échappait de ces piqûres profondes. Cette sorte de sangsue de Madagascar nommée dimatika par les indigènes peut avoir au repos de 25 à 30 millimètres de longueur, mais lorsqu'elle se ment son corps est susceptible d'un grand allongement. Ces hirudinées se tiennent en embuscade sur les feuilles des arbustes el des petites plantes lorsque
le temps est humide, et que des gouttelettes de pluie ou de rosée sont sur les feuilles des végétaux; ces conditions d'humidité excessives leur étant nécessaires pour vivre, — je dois reconnaître que dans ce pays elles doivent mener une existence bien heureuse. Toutes ces conditions y sont réunies à souhait. — De plus, elles prennent naissance et passent les premiers el les derniers jours de leur vie dans les nombreuses mares d'eau que nous avons trouvées sur nos pas. Ces animaux vivent en légions innombrables, ils attaquent tout ce qui a vie; des bœufs, des voyageurs même, perdus dans ces forêts, y sont morts d'épuisement et ont succombé aux morsures spoliatrices de ces êtres minuscules. Lorsque les hirudinées sont en chasse, ce qui leur arrive souvent, car c'est toutes les fois qu'il pleut, elles se tiennent fixées par leurs ventouses caudales aux feuilles basses des arbustes et des petites plantes, puis, allongeant leur corps el se faisant aussi fines que possible, elles agitent leur tête dans tous les sens el cherchent une proie qui passe à portée. Ont-elles cette chance, elles quittent la branche qui leur servait d'appui, entaillent la peau cl enfoncent leur suçoir bien loin dans la blessure; on ne peu! leur faire lâcher prise sans les briser que lorsqu'elles sont remplies, el la blessure triangulaire qu'elles laissent après elles, .saigne encore longtemps.
Celte nuit; je passe de longues heures avec Maistre à faire une chasse en règle à ces hirudinées, nos hommes ont fait comme nous bien avant dans la nuil ; le Canaque obtient un vrai succès par un remède de son invention, il chique énormément el, crachant dans ses mains, il se frotte énergiquement les mollets qui deviennent après celle onction, paraît-il, fady (tabou) pour les dimatika. Je dois reconnaître que le remède de notre Canaque a du lion, quoique désagréable à employer; je le félicite surtout lorsqu'il ajoute que dans de nombreux voyages sur cette roule, il avait remarqué que lorsque plus de cinquante sangsues vous avaient piqué chaque mollet , on n'avait pas mal à la tête. A quelque chose malheur est bon.
Samedi 17 août. — Nous nous mettons en roule à l'aube et trois heures après nous arrivons en un lieu dit Tolongainy, du nom d'une petite rivière que nous devons traverser à quelques centaines de mètres dans l'est. Cet endroit nous paraît ravissant, c'est une clairière d'un hectare environ qui nous semble un sile merveilleux: enfin nous pouvons voir à 100 mètres devant nous. Cela ne nous élail pas. arrivé depuis Didy. Il y a ici deux ou trois petites cases assez bien construites, elles servent aux voyageurs et surtout aux voleurs de bœufs qui fréquentent ces régions, elles ont été construites par ces hommes, lorsque, traqués à Fito et à Didy, ils ont dû chercher un refuge dans la grande forêt : celait ici, au lieu dit Tolongainy, leur campement favori; ils y ont construit des cases et défriché une certaine étendue de terrain pour nourrir les bœufs. Quoi qu'il en soit des motifs qui les ont fait agir, je ne veux considérer que les résultais acquis; nous voyons clair et nous sommes à l'abri. Nous restons deux jours à Tolongainy, journées que nous mêlions à profit pour meltre un peu d'ordre dans nos bagages. Pour comble de bonheur, le soleil perce les nuages et se montre quelques heures vers le milieu du jour, je salue sa venue par quelques observations astronomiques dont j'avais grand besoin depuis huit jours. Nous avons fait très peu de chemin depuis le Mangoro, et dans la forêt, grâce à tous les empêchements que nous rencontrons à chaque instant, nous ne faisons pas plus de 3 kilomètres à l'heure.
Le lundi 19 août, secs el dispos nous quittons ce lieu de délices et nous poursuivons notre roule. Après une heure de marche, nous rencontrons el nous traversons le ruisseau Tolongainy qui donne son nom au campement que nous venons de quitter, c'est un affluent de gauche de I'Ivondrona. A neuf heures, après une raide moulée, nous sommes, par une altitude de 8o0 mètres, au sommet du mont Ambohitsililika. De l'autre côté, nous arrivons à I'Ivondrona que nous suivons sur sa rive gauche; nous sommes près du gué ou mieux près de l'endroit choisi, car ce n'est pas un gué, où nous devons passer la rivière pour côtoyer sa rive droite. En ce point la rivière, I'Ivondrona, a une direction O.-N.-O. — E.-S.-E., sa largeur est d'environ 150 mètres et sa profondeur maxima est de 1 m. 30. Pour passer du bassin du Mangoro dans celui de I'Ivondrona, nous n'avions en somme franchi — ce qui est rare dans l'Est — que des hauteurs d'une altitude peu élevée; celle ligne de hauteurs qui donne naissance du côté de l'orient à des cours d'eau el à des rivières même assez considérables, lesquelles, après avoir sui\i une direction sensiblement perpendiculaire à ce massif montagneux, vont
LA ROUTE DE RADAMA
CAMPEMENT DE rOLONGAlNY.
se jeter dans la mer des [ndes. A l'occident de cette petite chaîne, au contraire, ne prennent naissance que des ruisseaux insignifiants; en revanche, elle limite vers l'est la vallée du Mangoro, le cours de ce grand fleuve lui étant parallèle. En somme : le bassin du Mangoro, ainsi qu'une immense contrée <|ui le
prolonge vers le nord, constitue une très large vallée, limitée par deux chaînes de lagnes orientées
parallèlement N. et S.; elles sont huiles deux couvertes de forêts, celle de l'ouest où l'on remarque le Sompatra et le Vohilangy, celle de l'est qui n'est que le contrefort occidental du massif d'Ambohitrakoholahy. Or ces deux chaînes laissent entre elles un vaste espace libre sectionné perpendiculairement à sa direction générale en trois segments d'inégale étendue. Le plus grand, au sud. forme la vallée du Mangoro, il esl incliné vers le midi, mais n'a, surtout dans sa partie supérieure, qu'une déclivité peu accusée; au nord un autre segment, qui a une déclivité opposée, contient le lac Alaotra et ses affluents; enfin une troisième partie centrale et beaucoup plus petite constitue les marais de Didj et les sources de 1 Ivondrona, Il esl fort probable que ces trois bassins enserraient autrefois de grands lacs, dont le lac Alaotra, les marais de Didy et les riches tourbières de la vallée du Mangoro, ne sont aujourd'hui que des vestiges. Actuellement ces trois bassins hydrographiques, de longueur et de pente différentes, ont chacun une trouée du côté de la chaîne orientale, trouée par laquelle les eaux gagnent en ligne plus ou moins droite la mer des Indes. La partie méridionale avait été explorée par Foucart pendant les mois de mai et juin derniers; noire compagnon avait suivi le Mangoro, fleuve considérable, au cours presque régulier ne devenant rapide cl torrentueux qu'à l'extrémité méridionale; en cet endroit il reçoit l'Onibé; ensuite, par une série de rapides, il passe par la I rouée, prenant une direction perpendiculaire à son ancien cours et finalement il va se jeter dans l'océan Indien, près de Ambodiharina. La partie septentrionale de cette grande vallée esl beaucoup plus courte et n'a qu'une pente très faible vers le nord. Ce
MB VOYAGE A MADAGASCAR.
bassin, que Maistre devait visiter prochainement en faisant le levé topographique du lac Alaotra, reçoit les eaux nombreuses des hautes montagnes qui l'environnent ; ces eaux forment un immense marais, au milieu duquel est une vaste nappe peu profonde, le lac Alaotra, qui se déverse lentement par le Manangoro dans l'océan Indien; cependant ce fleuve, en passant la trouée d'Ambalomafana, devient rapide et va traversant la forêt côtière se jeter dans l'Océan. Entre ces deux grandes divisions de la longue vallée nord et sud, divisions inclinées en sens contraire et d'inégale longueur, existe une contrée intermédiaire beaucoup moins étendue. Elle est, comme ses voisines, bornée à l'est et à l'ouest par de hautes montagnes, tandis qu'elle est séparée au sud du bassin du Mangoro et au nord du bassin du lac Alaotra par de petits mamelons. Elle n'offre pas de pentes sensibles, aussi les eaux qui s'y ramassent sont-elles stagnantes ou à peu près, ce sont elles qui forment précisément le marais de Didy qui déverse le trop-plein de ses eaux par deux trouées de la chaîne de l'Est, l'une au nord de Didy, l'autre au sud; la première laisse passer l'Ivondrona, la seconde le Sabevany, c'est celle que nous venons de suivre.
Lorsque Maistre aura exploré le lac Alaotra et qu'il sera revenu à la mer par la trouée du Manangoro, nous aurons, mes compagnons et moi, en nous partageant la besogne, terminé la reconnaissance méthodique de cette partie orientale de Madagascar.
Mais revenons à notre camp ou plutôt sur la berge de l'Ivondrona, où mes porteurs assis, groupés les Uns à côté des autres, regardaient philosophiquement le fleuve dont les eaux bouillonnaient à leurs pieds. Tout le monde se demandait anxieusement comment nous pourrions le franchir. A la nage, il n'y fallait pas songer à cause de nos bagages; construire des radeaux en coupant du bois léger et en le réunissant en gros paquets, ce moyen était évidemment pratique, mais il avait un grave défaut : celui de demander trop de temps. Je résolus alors d'employer un système qui ne m'est pas particulier sans doute, mais que j'emploie toujours en pareil cas. J'en ai été satisfait en maintes circonstances, il est expéditif et sur, pratique presque toujours — si ce n'est dans le cas où les caïmans pullulent : alors il est de toute évidence que pour passer un fleuve dans ces circonstances, il faut se maintenir hors de l'eau pour ne donner aucune prise à ces féroces amphibies et se servir d'embarcations ou de radeaux. Dans tous les autres cas. . le système du va-et-vient est pratique et recommandable à tous égards au voyageur. J'ai toujours dans mes bagages un rouleau de solide cordelette de 200 mètres environ. J'en lis porter une extrémité par un nageur étnërite qui l'amarra solidement sur l'autre rive à un fort tronc d'arbre. Puis tous les hommes l'un après l'autre passèrent le fleuve en se maintenant après la corde fortement tendue; nous les suivîmes. et, le passage effectué, j'eus le plaisir de constater que presque toutes mes caisses étaient saines et sauves, car mes porteurs, maintenus par la corde, avaient pu se maintenir debout et élever les bagages au-dessus de leur tète. C'est un beau résultat dans une rivière qui a 150 mètres de large et dont les eaux coulent rapidement sur une hauteur de 1 m. 30. Deux heures après avoir repris notre marche, nous traversons encore une petite rivière affluent de droite de l'Ivondrona, l'Ambaloarana. A quatre heures, nous choisissons une clairière pour y passer la nuit, et comme les jours précédents, après avoir pris nos dispositifs habituels, nous chassons les sangsues fort avant dans la nuit.
Le lundi 10, le sentier (pie nous suivons a, je crois, atteint son maximum de difficultés et je doute qu'en aucun pays du monde un chemin aussi mauvais puisse se présenter. Je crois que des difficultés plus grandes dépasseraient les forces humaines; nous nous élevons à de grandes hauteurs pour redescendre immédiatement dans de profondes vallées. Les hommes pesamment chargés ne peuvent monter avec leurs paquets, ils sont obligés de se hisser les uns après les autres en s'accrochanl péniblement aux racines des arbres qui nous permettent seules de monter et de descendre, les paquets sont attachés à des cordes, et remontés sur l'argile glissante ou descendus avec précaution au fond des ravins. Le Canaque m'étonne par sa perspicacité et son adresse : arrivé au flanc d'un escarpement, il se balance aux lianes, il peut atteindre ensuite, par un bond vigoureux, l'escarpement voisin. Une fois cependant il a mal calculé son élan et est retombé dans la fondrière qui occupe le fond de la vallée; une boue épaisse a fort heureusement amorti la chute, mais il a eu beaucoup de peine à se tirer de là. Nous passons dans la matinée de cette journée le ruisseau de Sahavelona. A midi, nous avons constaté avec désespoir à notre déjeuner
LA ROUTE DE RADAMA. 177
que nous mangions noire dernière provision de riz; nous sommes encore bien loin de Fito et nous n'avons plus de vivres. Nous campons le soir non loin d'un pic qui a nom le Marianany. Il est, paraît-il, défendu de parler à haute voix près de ce sommet, sons peine de voir immédiatement un vent violent vous assaillir. Je dois avouer que je ne respecte pas cette consigne, car je désire vivement la tempête. Je voudrais non moins vivement voir une forte luise dissiper la pluie et la brume qui nous environnent depuis notre départ de Tananarive. Mais j'ai beau parler à haute voix, chanter même la pluie tombe de plus belle; cela ne m'étonne que médiocrement, les dictons de notre vieille France sont donc plus vrais que les fady de ce pays de sauvages. Le soir, nous dînons par cœur, près de la chute de l'Asivora.
Le mardi 20, nous continuons noire route, mais celle fois dans un sentier moins "lissant; il y a de nombreuses émergences de quartz, les gneiss sonl raie-, en revanche les micaschistes se montrent ça et là. Nous nous arrêtons vers le milieu du jour sur les bordsde l'Asivora. Je dois avouer que, au point de Vue culinaire, les bois nous offraienl quelques ressources, je suis assez heureux pour tuer quelques maki, ces lémuriens qui remplacent les singes à Madagascar, el une demi-douzaine de perroquets noirs; et mes hommes ajoutèrenl à ce menu des insectes variés el des racines charnues qu'ils prétendaient comestibles. Mais ce régime alimentaire ne nousa laissé' que de désagréables impressions. Enfin, dans l'après-midi, le sentier semble plus fréquenté, nous pouvons fournir une marche plus rapide et dans la soirée nous arrivons à Fito, village situé à :i"ii mètres d'altitude. Les cotes barométriques sonl 1res inégales dans la forêt ; el l'on s'élève sans cesse à de grandes hauteurs pour redescendre brusquement dans de profondes vallées; il es! assez difficile de démêler le système orographique de la contrée; j'ai pu l'aire quelques observations, mouler sur des so mincis d'où la vue était assez limitée, obtenir quelques renseignements; en résumé, il s'ensuivrait que, de la chaîne principale el de ces gros chaînons parallèles à sa direction générale nord cl sud, partent beaucoup de contreforts don) la direction habituelle est E.-O. Mais cela seulement dans le voisinage de noire roule; cardans le sud au contraire, vers les massifs d'Ambohitrakoholahy, les collines boisées paraissent orientées nord el sud. Dans toutes les vallées que laissent entre
elles ces hauteurs, coulenl capricieusement de n breux torrents qui vont grossir ITvondrona ou ses
principaux affluents, Il y a beaucoup de sources sur les flancs des coteaux, partout des suintements; tout concourt, avec les pluies presque continuelles el le- brouillards intenses, à entretenir dans la forêt une humidité excessive favorable à la végétation. < loin me dans les premiers bois que nous avions rencontrés dans l'ouest, le sol est constitué entièrement par de l'argile rouge ou jaunâtre, l'humus qui pourrait se former el les débris organiques sonl rapidement entraînés au fond des ravins; la roche apparaît souvent à (leur de terre, l'on rencontre le granité rouge cl gris, le gneiss granitoïde, îles liions de quartzite, mais le plus souvent, des micaschites décomposés, des pointements de schistes cristallins. J'ai rencontré parmi différents gisements de roches modernes des coulées de basaltes.
La végétation esl bien fournie. Les arbres trop serrés poussent en hauteur et, ne pouvant se développer librement, vont droit vers le ciel chercher un peu de soleil, .l'en ai pu noter les principales essences, certaines seraient 1res bonnes pour la construction et la menuiserie. Entre les arbres se déroulent des lianes puissantes ; plusieurs portaient de jolies fleurs dont nous avons recueilli de beaux échantillons ainsi • pie plusieurs nouvelles espèces d'orchidées. Il y a beaucoup de fougères naines ou arborescentes, de grands roseaux el surtout une espèce de bambou qui forment des fourrés inextricables et des taillis épais. Les seuls représentants de la faune que nous avions vus sont des maki el des babakoto; ils ne se laissent pas approcher, mais à certaines heures de la journée, principalement au lever et au coucher du soleil, nous entendions leur cri plaintif dans toutes les directions. Les oiseaux sonl rares, les reptiles peu nombreux, en revanche les insectes sont assez communs.
Dans cette forêt, de Didy à Fito el surtout en approchant de ce dernier village, je rencontre assez souvent sur de petits arbustes de deux à trois mètres de hauteur de petits échantillons sphériques ou ovoïdes d une concrétion résineuse que je crois être de la gomme laque.
En eflel un échantillon au hasard esl plus souvent ovoïde que sphérique, il peut atteindre la grosseur
d'un œuf de pigeon, et se trouve toujours traversé par une petite branche suivant son grand axe ou son diamètre; l'extérieur paraît rugueux et jaunâtre.
Si on coupe une de ces masses suivant la branche qui la traverse on voit l'intérieur tapissé d'une rangée d'alvéoles de couleur brun foncé, remplies par des débris d'insectes dont l'enveloppe de l'abdomen restée englobée dans la résine constitue chaque cellule.
Ces insectes étaient évidemment rangés en cercle autour de la branche, la tète tournée vers celle-ci ; ils sont plus gros que ceux de la gomme laque ordinaire, beaucoup atteignent 3 millimètres de diamètre; leur nombre est très variable, il dépasse souvent 60.
J'avais eu soin de mettre dans mon herbier des fouilles, des fleurs, des rameaux, des arbres qui portent ces concrétions de gomme laque. J'avais mis aussi dans l'alcool deux colonies entières de ces insectes remarquables. Malheureusement, en arrivant à Tamatave quelques jours plus tard, j'avais le regret de constater que mes herbiers étaient détruits en grande partie par l'eau dont ils n'avaient cessé d'être imprégnés pendant les trois semaines que nous employons à parcourir la route de Radama. Quant à mes collections zoologiques, je perdrai une grande partie des animaux conservés dans la traversée de l'île de Mandritsara à Majunga. Alors, dans ce pays privé d'eau, dans ces contrées sablonneuses, brûlées par un soleil torride et où on ne rencontre sur de grands espaces ni sources, ni ruisseaux, ni même une mare croupissante, mes porteurs pourétancher la soif qui les tourmente boiront le rhum et l'alcool de mauvaise qualité que renferment mes bocaux de collections zoologiques.
A Fito, la forêt ne se termine pas brusquement. La limite n'est pas nettement tranchée, il y a beaucoup de bouquets de bois plus ou moins grands, réunis par des défrichements récents ou des taillis plus anciens. Je ne suis pas encore fixé sur la question de savoir si, à une époque lointaine, l'île de Madagascar tout entière était boisée, les forêts existantes n'étant que les témoins actuels de sa végétation antérieure; ou si, au contraire, la grande île a toujours présenté ses massifs dénudés entourés, il est vrai, de ses zones de forêts, zones qui l'enveloppent complètement. Néanmoins je pense dès à présent que si Madagascar n'était pas entièrement boisé, comme cela est probable, ses bois couvraient une étendue do lorrain beaucoup plus considérable, et que, notamment dans ces parages, sa forêt orientale s'étendait jusqu'à la mer, comme cela existe actuellement à la hauteur de la baie d'Anlongil. Cette opinion résulte non seulement du voyage de Fito à Mahasoa, mais des routes parcourues do Mananara à Mandritsara et surtout de l'itinéraire suivi de cette dernière ville à la côte ouest, où le fait devient plus frappant encore.
Fito est un misérable village belanimena, il ne compte pas plus de vingt cases. Ses malheureux habitants appartiennent à la famille betanimena, qui n'est qu'une division des Relsimisaraka, comprenant, comme l'on sait, toide cotte tribu qui occupe l'espace compris entre l'Océan et la première zone de forêts, à l'est et à l'ouest, et au nord et au sud, la baie d'Antongil et l'embouchure du Mangoro. Dans la partie septentrionale de cette région, ils s'appellent Antavaratra ; dans la partie centrale, on les désigne plus habituellement sous le nom de Betanimena; enfin dans le sud, ce sont les Betsimisaraka proprement dits; comme il n'arrive que trop souvent à Madagascar, ces différentes fractions d'une même tribu sont ennemies les unes des autres, et c'est une grande injure pour un Betsimisaraka que do le traiter de Betanimena. Nous pouvons refaire à Fito nos provisions épuisées, au grand contentement de mes porteurs. Comme presque tous les peuples primitifs, à qui il est difficile de demander à un moment donné un effort anormal, le Malgache est indolent de nature et il ne faut pas trop compter sur lui, quel que soit le prix que l'on lui donne, mais enfin on peut admettre que, lorsqu'il est bien nourri, à un salaire quadruple, correspondra à peine un travail double. Mais s'il a le ventre creux, il ne faut plus songer à rien lui demander, il est incapable de tout effort, il se croit mort. Ainsi ce matin, lorsque, en vue des cases de Fito, une heure et demie de marche à peine me séparait de ce village, j'eus toutes les peines du monde à faire avancer les hommes. Ils n'avaient plus pourtant qu'un petit effort à faire pour trouver tout chaud leur mets favori, mais ils en furent incapables, el la moitié des hommes se laissèrent tomber dans l'argile rouge, et attendirent patiemment plusieurs heures, que, arrivés au village, nous puissions leur envoyer du riz et du manioc.
LA ROUTE DE R ADAM A. 179
Pendant les journées des 21, 22, 23 et 24 août, nous parcourons la dislance qui sépare Fito de Saranasy. Celle contrée présente un aspect tout particulier : derrière nous, à l'ouest, la grande forêt couvre de sa verdure les derniers contreforts de la chaîne eôtière; les sommets, d'une altitude peu considérable, six à sept cents mètres environ, disparaissent presque toujours dans un brouillard épais; devant nous, et s'étendant jusqu'à la mer, un pays hérissé de mamelons à pentes assez rapides, peu élevés, mais très rapprochés les uns des autres, disposés sans aucun ordre et diminuant de hauteur progressivement jusqu'à l'Océan ou plutôt jusqu'à la bande de sable, et jusqu'aux lagunes côtières. Ces monticules, qui enserrent l'ivondrona, ses affluents et les mille petits ruisseaux qui sillonnent la région, forment des vallons profonds, avec marais et fondrières. Le sol ici, chose curieuse, possède une couche d'humus assez considérable. La roche n'apparaît que rarement, l'on rencontre bien plus souvent des cailloux roulés, des morceaux de quartzite et de basalte principalement, non seulement dans les lits des ruisseaux, mais souvent à des hauteurs considérables. La végétation est 1res active, mais elle ne se manifeste plus librement comme dans la forêt, des bouquets de bois persistent bien, sur les sommets escarpés ou dans les marais, mais partout ailleurs, on voit des arbres isolés, morts, décapités, le plus souvent brûlés. Partout la main de l'homme montre ses effets brutaux et inintelligents. La contrée est peuplée de quelques villages betanimena, qui comptent à peine chacun une dizaine de huttes misérables. Cependant, celle faible population a besoin d'une grande étendue de terrain pour se nourrir. Cela tient à la façon toute primitive qu'ils emploient pour cultiver leur ri/.
Nous avons vu dans un précédent chapitre la méthode perfectionnée qu'emploient les Anlimerina pour cultiver celle graine précieuse, la hase de leur nourriture. Dan- ce- tribus orientales aussi bien que dans celles du sud el de Iduesl, où la population clairsemée peut disposer par habitant d'une étendue relativement grande de terrain, on emploie une méthode barbare, il est vrai, mais moins fatigante et plus expédilive. Voici comment ils opèrent. Ils choisissenl un terrain propice à la culture du ri/, cl dans ces régions il n'y a que deux catégories de terres qui soient susceptibles d'un bon rendement. Ce sont, d'une part, les contrées marécageuses à sous-sol imperméable, ci les marais et les fondrières enserrés dans des vallons étroits et sans déversoirs trop apparent-: dan- ces conditions, le riz trouve en même temps qu'une terre riche améliorée continuellement parle limon des eaux, une humidité cl une nappe aquatique suffisante pour s'abreuver cl se développer en toute saison. D'autre part, lorsque de tels terrains ne sont pas à proximité des villages, ou que la couche de boue esl trop épaisse pour permettre la culture, ils vont sur les contins de la forêt, choisissenl dans la saison sèche un espace convenable el défrichent le taillis, puis, au bout d'un certain temps, mettent le l'eu aux brindilles el aux menues branches desséchées, ce qui les débarrasse, la hache aidant, des plus gros Irones el des souches volumineuses. Celle terre, couverte d'humus cl de débris organiques amoncelés depuis des années, est vierge de toute culture, aussi offrira-t-elle, la première année de l'exploitation, un rendement rémunérateur. Les eaux manqueront peut-être, mais l'indigène compte sur les pluies continuelles dansées régions, nous le savons par expérience. Ces cultures dans les défrichements de forêts changent de place tous les ans, elles cheminent du nord au sud sur les limites forestières, et s'avancent peu à peu dans l'ouest en gagnant insensiblement sur les grands bois. Au bout d'un siècle ou deux de ces coupes brutales cl inintelligentes, Madagascar, si l'on n'y met bon ordre, n'aura plus de forêt; ce qui amènera de grandes perturbations dans le régime des pluies cl conséquemment dans la culture. Pour cultiver le riz dans les défrichements de la forêt, l'indigène, après avoir obtenu un nombre de plans suffisant dans un petit terrain cultivé soigneusement à côté de sa case, va les repiquer avec un petit bâton pointu dans le défrichement; la nature se charge du reste. Pour les cultures dans les marais et fondrières peu profondes à sous-sol dur, on ensemence directement, mais il est nécessaire de faire subir au terrain une culture préparatoire. Celte culture est simple, el ne nécessite que peu d ellorls à l'indigène. Un peu avant l'époque des semailles, on rassemble le troupeau de bœufs du village, puis on le conduit sur le terrain de culture. Là une dizaine d'hommes environnent le troupeau et, à grands renforts de coups de bâtons et de cris aigus, on fait toute la journée piétiner
ces pauvres bêtes sur place. Le soir, le terrain sera suffisamment malaxé, et préparé pour être ensemencé.
Au village de Saranasy, nous trouvons des pirogues qui vont nous conduire à Mahasoa, en descendant le cours de l'Ivondrona et du Sahatsara, son affluent de droite, qui coule au pied du village de Saranasy. Nos misères sont finies. En deux heures nous sommes au confluent du Sahatsara et de l'Ivondrona, qui a en cet endroit 90 mètres de large. Nous descendons rapidement le cours du fleuve, ses rives sont bien cultivées, on voit que nous approchons deTamalaveel des établissements européens. En aval du confluent du Fahandrano, nous apercevons la propriété de M. Charles; plus bas, sur la rive gauche, au-dessous du petit village d'Ambatomanoliy, c'est la sucrerie de M. Dupuy. Enfin vers quatre heures et demie, nous débarquons à Mahasoa. Nous retrouvons à une roule déjà parcourue de Tamatave à Tananarive, et avant la nuit nous faisons, joyeux et dispos, notre entrée dans la cour de L'hôtel de l'Europe.