CHAPITRE VII
Une semaine à Tamalave. — Préparatifs pour la route du Nord. Ampanalava. — [fontsy. — Foulepointe. — Tombeau betsimisaraka. — Mahambo. - Sépulture et enterrement betsimisaraka.- Fénoarivo. Les serpents. — Colonels et capitaines. Ivongo. La pointé à Larrée. Le port de Tintiiiu'in-. ]..■- ir-L'emlt-s du imbakolo d'aprëe les Betsimisaraka et d'après les Antimerina. — Au <-.i|> Bellones. — Mananara. Forl antimerina de Vohizanahary. — Los fahavalo. — Omis le Longoza. — Attaque d'un village par 1rs rats. La forêt de Mananara à Mandritsara. — Ambodimadiro. — Arrivée à Mandritsara. Réception el parade anti rina. -- Le Rova el ses portes. — Population de Mandritsara. — Le gouverneur el son état-major. - La céré lie du Mamadika. — Circoncision à Madagascar.
Nous séjournons une semaine à Tamal Ions à profil pour nous remel l re to
emaine à Tamalave, lemps que nous metiiul d'abord, el surtout pour achever tous les préparatifs nécessaires à noire voyage vers le Nord à la baie d'Antongil. Cette roule que nous voulons suivre el qui longe le littoral «le l'Océan est, il esl vrai, assez connue, surtout à quelques centaines de kilomètres de Tamalave. Dans ces régions, elle esl parcourue quelquefois par des Européens traitants ou voyageurs, on en a donné îles descriptions jusqu'à Fénérive el même plus au nord. Cependant malgré l'attrait de l'inconnu il fallaitbien nous résoudre à la suivre, pour en compléter l'exploration dans la partie septentrionale au-dessous de Manara, el surtout pour, de celle dernière ville, nous diriger vers l'ouest, traverser complètement l'île el ne nous arrêter qu'à la baie de Bombétoke. C'était là le principal but de noire voyage. Les jours passèrent \ iteàTamatave. Nous y retrouvions d'anciennes connaissances dont le bienveillant accueil ne laissait pas que de nous être forl agréai île après notre isolement du mois précédent. Je m'empresse ici de remercier encore une fois M. Jore, alors chargé de la résidence, de son charmant accueil, et de l'assistance qu'il a bien voulu nous donner. A noire arrivée le 25 aoùl à Tamalave, ville que j'avais quittée au mois de mars dernier, j'ai été frappé des progrès généraux accomplis, tant dans les constructions que dans le mouvement commercial
Lli GOUVLRNEtU D IVONGO.
général. Le principal port de la côte est s'est développé dans de grandes proportions, je suis heureux de le constater et de voir ainsi que la colonisation française à Madagascar fait toujours des progrès, lents à la vérité, mais continus.
Le lundi 2 septembre, nous partons vers le milieu du jour, pour la route du nord. Nous n'avons pas pu partir plus tôt, car nos hommes se disent fatigués du voyage précédent, et ne quittent qu'à regret ce lieu de délices. Cependant, après de nombreuses recherches, tout le monde est enfin présent, et à midi nous dépassons le fort antimerina et nous rapprochons de la mer dont nous suivons le rivage en marchant vers le nord. Cette fois j'augure mieux du voyage, le soleil est radieux et la chaleur étouffante, c'est vrai, mais enfin cela vaut mieux que la pluie qui ne nous a pas quittés sur la route de Radama, de Tananarive à Tamatave, pendant vingt-deux jours consécutifs.
Une heure après notre départ, nous traversons le gros village d'Ampanalana. Cette agglomération de plus de cent vingt cases n'est à proprement parler qu'un faubourg de Tamatave, il s'y fait un assez grand commerce comme dans nombre de villages betsimisaraka, chaque habitant est marchand de rhum ou de beisabetsa. Les cases montées sur pilotis sont construites en ravenala; c'est le type de la maison betsimisaraka, que je retrouve avec plaisir après les maisons de terre sales et enfumées des Antimerina.
Nous poursuivons notre route sur une bande sablonneuse qui s'étend entre l'océan à droite, et une lagune à gauche d'une centaine de piètres de large. Après une demi-heure de marche dans le sable, nous sommes arrêtés brusquement par un chenal qui fait communiquer la lagune à l'océan. Ce chenal où existe un fort courant constitue l'embouchure de l'Ivonohina, que nous passons en pirogues, assez rapidement. Deux heures après, nous arrivons à la suite d'une deuxième traversée de la lagune au village de Vohiilrotra. Ce village, moins grand que le précédent, nous offre cependant un gîte convenable. J'ai eu dans celte étape d'aujourd'hui, deux hommes atteints de la fièvre, ils continuent cependant à nous suivre, mais je m'attends à en avoir un plus grand nombre dans les jours suivants. D'une manière générale la fièvre palustre est endémique à Madagascar; elle frappe plus ou moins, suivant les individus, les saisons ou les contrées dans lesquelles on se trouve. Cependant il est à remarquer que les atteintes de cette maladie, si régulière dans ses manifestations extérieures, sont soumises, elles aussi, à des règles que l'on a vite apprises par expérience et qu'il est facile de prévoir après quelque temps d'observations. Ainsi un voyageur vient-il de France et débarque-l-il à Tamatave, il se met en roule aussitôt pour Tananarive. 11 a beaucoup de chance pour ne rien ressentir pendant ce pénible voyage; sa route vers la capitale sera plus ou moins lente, plus ou moins pénible; dans presque tous les cas, il arrivera indemne sur les hauts plateaux où il retrouvera, dans un climat relativement salubre, le confort qui lui a manqué dans son précédent voyage. Il se remettra de ses fatigues et s'adonnera aux occupations pour lesquelles il est arrivé, il ne manquera pas non plus de dire que ce voyage de Tamatave à Tananarive n'est qu'une bagatelle, et que les fièvres et le mauvais climat ne peuvent rien contre lui. Au bout d'une semaine, ses doutes se changeront en certitude, il se croira sauvé. Mais tout vient à pointa qui sait attendre; celte période d'incubation est trompeuse, et dans presque tous les cas au bout d'une huitaine de jours la fièvre, que l'on aura gagnée en route, viendra vous visiter impitoyable. Cette règle générale ne souffre que peu d'exceptions qui tiennent beaucoup plus aux précautions que l'on a pu prendre en roule, qu'à une résistance de constitution exceptionnelle, dont on est toujours enclin à se croire doté. Ainsi, mes deux compagnons et moi étions montés de Tamatave à Tananarive au mois de mars dernier dans de très bonnes conditions et, dix jours après notre arrivée dans la capitale, nous étions terrassés tous les trois par les fièvres intermittentes. Chose curieuse, et qui ne semble pas concorder avec ce que la science nous apprend sur les autres maladies fébriles, cette période d'incubation n'a rien de iixe, elle a au contraire une durée plus ou moins élastique, qui semble concorder avec la durée du voyage et avec les mauvaises conditions dans lesquelles on se trouve. Elles ne se terminent brusquement que lorsque l'on est arrivé dans un climat relativement plus salubre et que l'on a déjà pris quelques jours de repos. Ainsi, nous avions effectué notre voyage de montée de la mer à Tananarive en quinze jours, et cependant ce n'est que dix jours après notre arrivée dans la capitale que nous avons eu la fièvre; or, tous les colons que nous avons
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consultés, nous ont assuré qu'ils avaient fait le voyage en cinq, six, ou sept jours et que dix jours après leur arrivée à Tananarive, eux aussi avaient ressenti les premières atteintes du mal palustre. Lorsque Foucart explora la vallée inférieure du Mangoro, il séjourna deux mois dans une contrée fort malsaine et dans des conditions d'existence les plus misérables, cependant il se porta très bien pendant son voyage et ce n'est qu'une semaine après son retour à Tananarive qu'il ressentit ses premiers accès de fièvre, fièvre terrible qui .levait deux mois plus tard le forcer à rentrer en France. Enfin nous-mêmes, nous venons de faire un trajet sous bois de vingt-deux jours, toujours mouillés, mangeant à peine, buvant une eau croupissante des marais que j'étais obligé de passer dans un linge, pour la débarrasser des milliers de sangsues qu'elle contenait. Nous réunissons les plus mauvaises conditions possibles. et cependant, maintenant que nous sommes au bord de l'océan, que nous suivons une roule relativement facile où nous trouvons des villages nombreux qui nous offrent bon gîte et nourriture suffisante, nous allons probablement ressentir les atteintes de la malaria '.
Le lendemain 3 septembre, nous marchons dans des taillis. Depuis Tamatave i\\\ reste, et fort loin dans le nord, paraît-il, en un mol tout le long de la côte que nous devons suivre, on marche dans ces taillis. En somme la végétation quoique plus fournie est absolument comparable à celles que j'ai décrites, de Tamatave à Andovoranto. La disposition du pays est à peu près toujours la même : au bord de la mer, c'est une plage de salde plus ou moins large, cent mètres en moyenne recouverte parfois d'une poussière noire avec çà et là des pierres ponces et des scories légères d'origine volcanique. Loin ;' Ire gauche, dans l'ouest, se montrent les derniers contreforts de la chatne côtière
couronnés de leurs forêts touffues. En deçà, les petits mamelons avec leurs défrichements; tout près de nous la lagune, enfin la bande de sable sur laquelle le chemin esl tracé au milieu des arbres rabougris
du rivage. On est immédiate ni frappé par la disposition qu'affectent les lagunes, le nombre et
l'étendue de ces nappes d'eau saumàlre son! considérables, nous en avons compté un grand nombre depuis Ampanalana jusqu'à Mananara. Cependant, elles ne suivent pas d'une manière presque interrompue comme cela a lieu dans le sud de Tanialavo et fort loin sur la côte méridionale. Sur celle
partie du littoral, elles constituent, pour ainsi dire, de grands lacs à l'embouchure de chaque rivière, de chaque ruisseau : leur formation déjà décrite et bien connue se fait sur la côte où nous nous trouvons aussi régulièrement, et les embouchures des fleuves, c'est-à-dire les communications de la lagune avec l'océan sont sujettes à de fréquents déplacements el à des directions nouvelles. Ces déversoirs se tracent péniblement un passage à travers les sables du rivage. La constitution géologique «lu sol esl peu variée sur la côte Esl de Madagascar, à la hauteur où nous la suivons. A noire gauche, après les dernières émergences île granité el de gneiss, les liions de qiiarlzile. se monlrenl des micaschistes décomposés el des scliislcs cristallins. Tout cet ensemble de roches est presque partout recouvert d'une épaisse couche d'argile rougeâtre généralemenl cl venant 1res près du littoral, l'uis apparaît une bande côtière formée d un sabir assez lin, plus ou moins mêlée de débris végétaux, de coquilles brisées, de morceaux de coraux. Celte bande arénacée, sous l'action des vents, des eaux sauvages, du choc des lames et des courants, concourt précisément à la formation des nombreuses lagunes dont toute la côte est bordée. Elle empiète souvent sur le terrain argileux et le recouvre en certains endroits d'une couche sablonneuse a ssez épaisse.
Ce terrain arénacé a une largeur esl el ouest 1res variable, 'tandis qu'elle mesure plusieurs kilomètres à l'amatave, elle esl très étroite à Foulpointe, pour devenir très considérable au-dessus d'Ivongo, el tonner la totalité de la pointe d'Antsiraka. Les couches sablonneuses reposent en certains points sur l'argile ou les roches inférieures, en d'autres, à l'ouest des premiers, sur des bancs coralliens de formation récente. Celle disposition générale est importante à noter pour expliquer la genèse des miasmes telluriques, qui infestent la zone côtière. Ce terrain sablonneux est 1res perméable, les eaux de pluie le
1. C'est une remarque curieuse que de constater que la fièvre arrive le plus souvent non quand on est en chemin, niais lorsqu'on a fini une route quelconque, quelle que soit, d'ailleurs sa durée, et que. arrivé au ternie du voyage, on se trouve
dans de meilleures conditions de confort et de repos.
pénètrent facilement ainsi que les eaux saumâtres îles lagunes voisines, et se chargent dans leur descente de tous les principes solubles des éléments organiques qu'elles rencontrent. Mais ces eaux, arrivées à une certaine profondeur, se trouvent arrêtées. Elles rencontrent en effet les parties profondes argileuses complètement imperméables. Là, ces eaux impures se réunissent et le plus souvent ne peuvent s'écouler dans la mer, empêchées qu'elles en sont par les lits ' plongeant vers l'ouest des couches micaschisteuses. Elles forment alors de véritables marais souterrains éminemment favorables à l'éclosion de la malaria. Je crois pouvoir généraliser cette hypothèse très plausible pour toutes les côtes de Madagascar, là où un terrain perméable est superposé à une couche compact"1 argileuse. Cependant dans l'intérieur de l'île, dans des contrées où n'existent que l'argile ou la roche primitive, il faut chercher uneexplication différente : celle des marais superficiels.
Le taillis dont j'ai parlé plus haut et dans lequel nous cheminons, est souvent coupé de grandes clairières. On marche sur un lapis de court gazon et de bruyères; autour de nous des fougères arborescentes, des tanghins, des voavotaka., des citronniers, et le long de la mer les grands filao, ces arbres que l'on retrouve sur presque tout le littoral de Madagascar, et qui rappellent seuls dans cette île, par leur aspect et leurs formes, nos arbres résineux d'Europe. Ce taillis du bord de la mer faisait partie intégrante de la grande forêt. On rencontre toujours, et à chaque instant, des témoins, grands arbres secs: des troncs souvent brûlés et qui atteignent quelquefois 15 mètres de hauteur, montrent ce que devait être le pays avant le déboisement. Ces témoins que nous rencontrons çà et là au bord de la mer deviennent nombreux du côté de l'ouest et la quantité va sans cesse en augmentant en marchant vers la foret ; elle atteint son maximum dans les défrichements récents des années précédentes.
Pendant la première partie de notre étape nous marchons sur une langue de sable entre une lagune et la mer. puis nous traversons la petite rivière de Rangazavo, une demi-heure après nous passons au hameau de Bétafo. Nous traversons ensuite un bras de lagune qui forme en cet endroit une île sur laquelle est construit le village d'Ifontsy. Cette agglomération que l'on appelle aussi Nosy-Be est importante, c'est là que nous faisons halte.
En quittant Ifonlsy, nous traversons la lagune en allant du côté de l'intérieur et nous trouvons dans les grands bois un petit village de 10 cases, c'est Fasendia. Au nord de ce village, le pays devient marécageux, la roule est difficile jusqu'au village d'Ankadirano ; là nous retrouvons une lagune jusqu'à Antetezana ; nous nous arrêtons dans ce village pour y passer la nuit. Le lendemain, après une marche de quelques heures dans une contrée absolumenl analogue, nous arrivons à Foulepoinle, en dialecte antimerina Marofolotra.
Nous sommes là dans un très gros village qui a eu son heure de célébrité, et qui est encore mainlenanl un des centres commerciaux importants de la cê>teEsl. Celte ville comprend environ deuxjcents cases, presque toutes isolées les unes des autres et placées au milieu d'un enclos palissade; ces clôtures, appelées par les créoles entourages, limitent aussi quelques champs. Cette mode d'entourage, assez fréquente en pays betsimisaraka, à Sainte-Marie et à Nosy-Be tend à se généraliser de plus en plus, à mesure que le nombre des créoles de Maurice et de la Réunion qui viennent s'établir dans ces parages est plus nombreux. 11 y a autour du village une très belle végétation, il y a surtout de beaux manguiers au port majestueux qui sont célèbres dans la contrée. A côté d'eux, les cocotiers élancés, arbres rares à Madagascar, car on n'en rencontre que quelques-uns sur les côtes au-dessus du vingtième parallèle, tous plantés et cultivés, des citronniers, des orangers, des bananiers en grand nombre. A noter encore, dans les environs de Foulepoinle, une grande propriété autrefois florissante de la princesse Juliette: cette propriété est maintenant abandonnée. Le port de Foulepoinle n'est qu'une rade foraine analogue à celle de Tamalave, elle est limitée du côté du large par une ceinture de brisants qui laissent entre eux
\. Sur la côte Est, de la baie d'Antongil à Vaingaindrano, la disposition plongeante vers l'ouest des couches inférieures compactes, argUes ou schistes, fait que les indigènes, en creusant peu profondément des puits, trouvent pour leurs besoins de l'eau douce en abondance sur le rivage de la mer. Je n'ai pas besoin d'insister sur les mauvaises qualités de celle eau corrompue.
LE LITTORAL BETSIMISARAKA
JEU DU KATHA OU PIFAMGBA.
une passe d'un accès difficile. La tenue esl mauvaise, il n'y a pas d'abri. Un petit voilier qui va assez régulièrement de Fénérive à Tamatave y louche quelquefois; des vapeurs même y viennent chercher des bœufs; enfin on trouve dans la ville quelques créoles qui sont des représentants de grandes maisons de Tamatave. Le commerce principal avec les indigènes consiste en vente de rhum, toile et indienne, marmites, etc., et en achat de cuir, rabane, raphia, caoutchouc et cire. A quelques kilomètres à l'ouest de Foulcpoinle, se trouve le fort antimerina de Mahavélona ; ce fort n'a pas grande importance malgré les petites redoutes qui l'environnent cl que l'on avait construites à la hâté pendant la dernière guerre de 1885.
Nous séjournons encore le jeudi 5 septembre à Foulepointe, j'éprouve une certaine difficulté à me faire suivre de mon matériel : j'ai onze hommes malades sur trente-cinq qui composent mon convoi; il nous faut donc bon gré mal gré nous attarder une journée de plus à Foulepointe. Faute de mieux, j'emploie ma journée à me perfectionner au jeu de katra (fifangha de Flacourt i. D'après mes notes, el d'après mon expérience personnelle que je crois bonne, car ce n'est pas aujourd'hui la première fois que je joue au katra, et cependant j'ai passe'' celle après-midi quatre grandes heures à vérifier la description du jeu de katra dans le livre de Flacourt, chapitre xxxiv, page 108, celle description que de Flacourt donnait en L661 est en tous points exacte, elle est très intéressante, el je ne saurais mieux expliquer le jeu national que ne l'a l'ail autrefois l'ancien gouverneur de Fort- Dauphin; aussi hml pour ne pas m'exposer à expliquer plus mal que □ devancier le jeu si difficile du katra, que pour rendre hommage au premier «'I illustre explorateur de Madagascar, je \ais transcrire ici sa propre description, elle est absolument conforme à la vérité.
«Le Fifangha est un Ieu d'esprit qui lient du [eu de dame et du tricquelrac, on iouë avec de certains fruits ronds qu'ils nomment bassy, sur une tablette de bois, où il y a trente-deux trous en quatre ràgs, seize servans à un ioiieur el seize à l'autre. 11 faul avoir chacun trente-deux bassy : ce [eu est assez récréatif. Les premiers trous ou cases marquez A sont les premiers chibon, don! il y en a quatre. Les cases marquées B, sonl les seconds chibon, dont il y en a aussi quatre. Celles qui sont marquées D, sont les cases de derrière ou du dehors qui sonl seize.
« L'on ioiie avec soixante el quatre boulettes que l'on nomme bassy, lesquelles on mel en un ou deux réservoirs qu'il y a en une ou deux extrémitez du Ieu, l'on peul ioûer aussi avec des ietlons.
« L'on garnit premièrement les douze cases du milieu de chacun un bassy, avec les quatre seconds chibon : puis le premier ioiieur porte un bassy dans une des cases du milieu des deux seconds chibon qui sont de son costé, et prend le bassy dans la case opposite à celle où il a placé son bas*;/, et le porte dans un des deux premiers chibon, qui sonl de son costé. L'autre ioiieur a un bassy en sa main et le place dans un des deux chibon, ou une des quatre cases du milieu, qui sonl de son costé, cl prend le bassy de la case opposite, et le porte à un des deux premiers chibon qui sonl de son costé.
« Le premier ioûeurprend un bassy dans le réservoir et le place dans une des cases de son costé, et prend le bassy opposite, et le porte au premier chibon de son costé, et s'il y a un bassy dans le chibon opposite, il le prend avec ceux qui sont dans son premier chibon ; puis en porte une dans le second chibon, qui est de son costé, et porte un autre dans une case et le dernier qu'il a en sa main dans la case qui suit, el si en l'opposile il y a un bassi/, il le prend et le porte dans le premier chibon qu'il a de garny.
« Le second ioiieur en fait de mesme de son costé, el quand les chibon et cases de vostre coslé sonl
dégar ies, vous avez perdu, et de mesme à l'opposite, et cela s'appelle camou.
« L'on ne peut iamais porter de bassy dans une case où il n'y a rien, comme aussi quand il y a à prendre, on est obligé de prendre : mais si les cases à l'opposite de celles où vous avez des bassy sont dégarnies, et que les autres cases de vostre adversaire qui ne sont pas opposites à celles qui sont garnies devant vous, soient garnies, vous faites lors Mamoneatsrha : c'est que vous portez un bassy dans une de vos cases garnies, et vous prenez avec celuy que vous y avez mis tous les bassy qui y sont, el en portez un à droict ou à gauche, comme voudrez dans la case prochaine, l'autre ensuivant, iusques à ce que le dernier bassy soit posé ; s'il y a un bassy, ou plusieurs dans cette dernière case, vous enlevez encores tout, et en garnissez une case ensuivant, comme vous avez commencé : et si vous estes au premier chibon de ce costé-là, et qu'il vous en reste dans la main, vous les portez aux cases de derrière, et s'il y en avoil tant en vostre main, que toutes les cases de derrière fussent garnies chacune de ceux que vous y auriez mis, vous porterez le reste au premier chibon suivant, en continuant iusqu'à ce que vous ayez trouvé une case vuide où vous laissez le dernier bassy, et cela s'appelle Mandre, c'est-à-dire dormir ou se reposer.
« Le jeu est assez récréatif, et s'apprend plus facilement en ioùant que de parole.
« L'on peut au lieu de bassy ioùer avec des jetions. »
C'est dans les environs de Foule pointe que je pus voir de près et Lien examiner pour la première l'ois un tombeau betsimisaraka dont la partie essentielle se compose comme chez les Antimcrina d'un tumulus de terre qui affecte la forme d'une pyramide tronquée à base rectangulaire (deux mètres de long, un mètre de large, soixante centimètres de haut); mais, au lieu d'enfermer le tumulus de terre qui recouvre le tombeau, dans un mur de pierres sèches et de le recouvrir de larges dalles de granité, à la façon des Antimerina qui trouvent sur leurs hauts plateaux et à profusion ces pierres dont ils ont besoin pour l'entourage et l'ornementation des tombeaux, les Betsimisaraka, eux, n'emploient pour cet usage que le bois, et cela se conçoit aisément, ils ont peu de pierres clans leur pays couvert de grandes forêts. Ils cachent donc le tumulus sous des planches mal équarries, el l'entourent — cela est caractéristique du tombeau betsimisaraka — d'une clôture en pieux plus ou moins gros, mais se touchant les uns les autres, et hauts d'environ 1 m. 50 au-dessus du sol.
Le vendredi 6 septembre, ne pouvant séjourner plus longtemps à Foulepointe, nous prenons nos hommes de filanjana comme porteurs de bagages et nous nous mettons en route. Nous nous enfonçons tout d'abord dans l'ouest à deux kilomètres environ, pour aller reconnaître la batterie antimerina et le village de Mahavelona. Nous dépassons bientôt le village de Marifarihy; là nous avons à gauche des marais qui s'étendent très loin vers l'ouest, à droite le taillis et la lagune, plus à droite encore, à deux kilomètres environ, l'Océan. Continuant notre route, nous arrivons aux embouchures continentes de l'Onibe et du Manonako. La lagune à cet endroit a environ quatre cents mètres de large; nous la traversons sans incidents en pirogues et nous nous rapprochons du bord de la mer. Enfin, entre la lagune et la mer nous nous arrêtons au village d'Ambalovato. Il y a dans les environs de ce village des roches éruptives dont je ramasse de beaux échantillons. Reprenant ensuite notre route, nous traversons un taillis épais formé presque entièrement de ravenala et de grands roseaux. Nous rencontrons encore des marais. Avant de traverser la rivière de Farifara et le petit village de Mahasoa, qui est situé sur sa rive gauche au bord de la mer. Là, nous quittons le taillis et suivons le rivage de la mer, où nous trouvons un autre petit village Ambatomalama ; enfin nous arrivons avant la nuit au village de Mahambo, où M. Courau, un de nos compatriotes nous offre fort gracieusement l'hospitalité.
M. Courau est un vieux colon de Madagascar, qui a ici d'importantes concessions de forêts el qui a réussi du reste à les exploiter dans de bonnes conditions; qu'il me soit permis de le remercier ici de l'accueil bienveillant qu'il a bien voulu nous faire. Mahambo, qui est un gros village de plus de deux cents cases, forme une agglomération encore plus importante (pie celle de Foulepointe. Presque toutes les maisons sont alignées sur deux rangs et forment une grande avenue N.-S. Les cases sont assez belles ; il y a beaucoup de petits commerçants indigènes, qui vendent principalement du rhum, du belsabetsa, des cotonnades et des indiennes, de la quincaillerie et de la verroterie. L'élément blanc est représenté par M. Courau et ses deux employés, MM. Lecomte et Rey, un créole de Maurice et M. Bouhis. M. Bouhis
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est un ancien quartier-maître de la marine qui n'a pas voulu rentrer en France et qui s'est fixé à Mahambo depuis quelque trente ans. Je cite ce fail en passant pour montrer le bien fondé de l'opinion qui fait de Madagascar le cimetière des Européens, quand, au contraire, l'île de Madagascar pourrait former un jour, au moins dans ses hauts plateaux, une de nos rares colonies de peuplement.
Nous passons le samedi 7 septembre à Mahambo el nous mettons la journée à profit pour visiter les environs, où je découvre un nouveau genre de cimetière betsimisaraka, et qui me paraît fort intéressant. Nous en avons bien vu d'autres du type ordinaire, entourés tous, comme c'est l'usage, d'une palissade limitant un espace rectangulaire, le tombeau. Quelques-uns de ces tombeaux ainsi clos sont surmontés d'un toit à deux pentes égales, ce sont ceux des nobles du pays ou de quelques familles riches et bien posées dans la contrée. A côté de ce genre déjà connu, j'en découvre un autre dans un bouquet d'arbres qui couronnent la cime d'un pic isolé. Ce lieu de sépulture n'est plus un tombeau, c'est plutôt un cimetière, car le nombre de cercueils que l'on y rencontre semble indiquer non pas le< anciens représentants d'une seule famille, mais toute une population défunte.
Dans une clairière de ce petit bois sacré, une soixantai le cercueils reposent, rangés les uns à côté
des autres, el orientés invariablemenl de façon à ce que le cadavre ail les pieds tournés vers le nord, la
tète vers le sud, Ces cercueils en bois massif sonl formés de deux parties : l'i le fond, est une
énorme pièce de huis rectangulaire, creusée de trente-cinq centimètres environ; l'autre partie, le couvercle, est égalemenl formée d'un seul madrier, qui repose sur le massif rectangulaire inférieur en le débordant légèrement. La partie supérieure de ce couvercle es) tantôt arrondie. el conserve ainsi l'apparence de l'arbre que l'on a employé; lantôl au contraire, le bois a été abattu sur les deux angles, pour constituer une arête médiane d'où parlenl deux pentes inclinées. C'est la forme la plus fréquente. Vers le centre de la clairière esl installé une si nie d'échafaudage sur lequel est posé le cercueil d'un chef, en vertu de cel axiome généralement adopté par les tribus malgaches qu'un puissant doit toujours planer au-dessus des simples mortels. Un chef de ces tribus qui viendrait à Paris logerait dans les combles, pendant que ses serviteurs habiteraient l'entresol.
Dans cette clairière, je me trouvais en face de ce que j'appellerais un cimetière provisoire des Betsimisaraka qui osent suivre encore les coutumes de leurs aïeux, car les Betsimisaraka comme les Antimerina ont, par un contact prolongé avec les Européens, oublié ou plutôt délaissé une partie de leuranciennes cm il mues ; ils en suivent bien encore quelques-unes, mais ils ont soin de se cacher ou d'expliquer par un rai son n ci ne: il plus moderne leurs anciennes superstitions, qui | -raient delà sorte échapper
à une observation superficielle el surtout faite près d'un centre habité par des Européens. Près «le tels endroits, par suite du caractère général du peuple madécasse, on ne peut faire sur lui que des observations fatalement incomplètes el absolument erronées; pour le juger comme il doit l'être, il faut vivre de sa vie, marcher à ses côtés, lui parler sans cesse, el surtoul se garder de ce vernis factice que lui donne si aisément toute influence étrangère.
J'ai dit que ce cimetière était un lieu de sépulture provisoire; il ne sert en effet qu'à garder pendant un certain temps ces cercueils qu'on transporte dans le tombeau de famille entouré de la palissade réglementaire, après la putréfaction complète du corps que le cercueil contient.
De l'avis de tous ceux qui ont écrit sur Madagascar, qui ne faisaient du reste qu'exprimer une fois de plus une opinion émise par la. généralité des voyageurs dans les pays sauvages, à savoir que les peuples primitifs ont tous la notion d'un Dieu créateur, les peuplades malgaches reconnaissent un Etre suprême. Je ne sais s'il en esl ainsi chez d'autres peuples primitifs, 'mais chez les Malgaches une telle conclusion me paraît peut-être prématurée. 11 esl évident que si on demande à un jeune Antimerina qui a été pendant dix ans à l'école des méthodistes anglais, la religion de ses pères, il esl très probable que ses souvenirs classiques ne lui permettront pas de raconter fidèlement les traditions que lui ont léguées ses aïeux. En réalité, si je n'ai pas trouvé, chez les indigènes madécasses, une croyance nette et précise en un Dieu créateur, j'y ai toujours trouvé certaines croyances vagues et confuses, d'où se dégageaient surtout, au milieu de superstitions grossières et de pratiques bizarres, la croyance aux
mauvais esprits et le culte des morts. Ces deux idées représentent, d'une manière générale, toute la religion du Malgache, religion qu'il cache quelquefois, surtout quand il se dit protestant ou catholique, mais qu'il n'abandonne jamais ; ses nouvelles croyances ne sont que des habits neufs dont il aime à se parer, mais sous lesquels il reste tout entier. On peut dire que les Malgaches croient à deux esprits supérieurs : l'un, esprit du bien, esprit créateur, Zanahary-Be, dont en général ils se soucient fort peu ; cet esprit supérieur représente, en même temps que la volonté suprême qui dirige les grandes lois physiques et auxquelles tout le monde est astreint sans pouvoir les éviter, les grands phénomènes de la nature : le vent, le tonnerre, l'ouragan, le soleil, etc. Le Malgache d'habitude n'a aucun culte pour ce génie du bien, ce Zanahary-Be. Il n'en est pas de même pour le génie du mal, Angatra, qui préside aux mauvaises choses, aux calamités qui nous frappent. C'est à cet esprit du mal el à ses suppôts que les Malgaches sacrifient et rendent un culte. L'indigène craint les mauvais esprits, comme les paysans de nos campagnes craignent les feux follets elles revenants. A cè>lé de celte croyance générale, le Malgache place toujours la croyance aux morts qui se rattache toujours d'une façon très étroite à la première, car suivant les circonstances, les morts deviennent des bons ou des mauvais esprits, qui font du mal ou protègent plus spécialement leur famille, leur peuple, leurs vassaux. Mais ces morts qui deviennent ainsi des petits Zanahary ou des petits Angatra et qui peuvent communiquer avec les vivants sous le nom de Lolo, el les favoriser ou leur faire du mal, n'atteignent cet état de perfection qu'après la putréfaction complète des corps qu'ils ont occupés; il faut aussi savoir que pendant que celte putréfaction s'opère, les Lolo ont certains besoins corporels qu'ils ne peuvent satisfaire qu'avec l'assistance des vivants. Partant donc de ces deux principes, un indigène vient-il à mourir, on le porte dans le bois sacré, dans son cercueil; le corps est enveloppé de nattes fines, de riches rabanes, il est couché sur un lit de roseaux, un petit oreiller soulève sa tète, le cercueil esl recouvert de son toil et posé à côté des autres à la place qu'il doit occuper. Tous les jours, la famille du mort vient placer à la tête du cercueil une assiette de riz cuit, de l'eau dans des callebasses, et même du rhum; cela dure ainsi un mois ou deux pendant lesquels les provisions sont renouvelées chaque semaine. Au bout de ce temps, si le corps est suffisamment putréfié, on retire le cercueil de la clairière, et on va le porter en grande pompe dans le tombeau de famille préparé à cet effet. Dans cette circonstance, comme lors du décès, la famille du mort se réunit, et se livre pendant deux ou trois jours à des orgies ininterrompues. On lue des bœufs, on boit du rhum, du belsabetsa, on chante, on danse, et tout cela pour que le Lolo soit favorable à la famille, qu'il s'en constitue l'ange gardien et sauvegarde ses intérêts en toutes circonstances. Du reste, le souvenir du Loto sera ineffaçable, on l'invoquera toujours, son nom sera sans cesse répété dans les kabary de celle famille; un coin de la case lui sera consacré, angle du nord-est où l'on placera en son intention, dans les grandes circonstances, le riz du souvenir, et où l'on fera brûler en même temps dans une petite cassolette les parfums les plus suaves que l'on pourra se procurer. J'ajouterai enfin, pour terminer cette longue digression à laquelle je me suis laissé entraîner en parlant du cimetière provisoire betsimisaraka, que le petit bouquet de bois fady, qui garnit le sommet de l'éminence sur laquelle nous nous trouvons, me donne l'explication la plus plausible et la seule exacte d'ailleurs des petits bouquets de bois analogues que j'avais vus depuis Didy aux environs de la route, et à proximité des nombreux villages que nous avons traversés. Ces petits bouquets de bois sur les hauteurs, respectés par le défrichement général qui s'attaque aux pays forestiers, doivent leur conservation, non pas à un pur effet du hasard, ni à ce que l'on ne veut pas défricher sur des cimes difficiles à gravir, mais c'est tout simplement pour laisser en dehors des roules suivies et néanmoins à proximité des villages, des asiles, champs de repos pour les morls, qu'aucune visite profane ne viendra troubler dans leur dernier sommeil. Ces petits bois sacrés où l'on place les morts soit d'une façon temporaire, soit d'une façon définitive, existent aussi bien chez les Sakalava «le l'Ouest que chez les Belsimisaraka. On lesrelrouve encore chez toutes les tribus insoumises du Sud et du Sud-Ouest, ce qui, conjointement à ce que nous savons sur la situation des tombeaux des 1 azimba (liez les Antimerina, nous fait croire que ces bois sacrés ont été employés généralement autrefois par tous les habitants de Madagascar.
LE LITTORAL BETSIMISARAKA. 189
Le lundi 9 septembre, nous nous décidons enfin à quitter Mahambo et à continuer notre route vers le nord: une petite étape doit nous mener à notre premier arrêt, à Fénérive. En effet, en quatre heures de marche nous y arrivons, après avoir longé presque toul le temps le bord de la mer. La ville de Fénérive ou Féonarivoesl L'agglomération la plus importante que nous ayons vue depuis Tamatave. Ce doit être un des centres les plus importants de la cùtc nord-est. Comme Mahambo, la ville se compose presque exclusivement d'une longue rue, de chaque côté de laquelle sont les maisons, pour la plupart assez propres. Il y a quelques Européens et surtout quelques créoles qui se livrent au commerce el représentent en majeure partie les grandes maisons de Tamatave. 11 y a aussi beaucoup de petits commerçants indigènes, dans les boutiques desquels les liquides, rhum e! belsabetsa, tiennent la première place. Nous sommes logés chez le capitaine des douanes antimerina, où nous sommes fort bien, puis nous allons voir le commandant du fort antimerina de Vahimasina, qui est en même temps gouverneui de la province ; il
nous reçoit fort bien, et nous fait présenter les cadeaux d'usage, du riz, des poules el des [égu s. ,-,. quj
me fait le plus sensible plaisir. Il nous donne aussi une lettre de recommandation pour sou collègue de
Soamianina Ivongo, et envoie un courriel- sur notre route, pour i s l'aire préparer des gttes dans les
villages que nous devons traverserai des pirogues sur les cours d'ei I les lagunes que nous devons
franchir. Celte dernière attention nous facilitera singulièrement noire voyage, aussi je l'en remercie chaleureusement. Je retrouve à Fénoarivo, dans celle population betsimisaraka, ce que j'avais déjà trouvé dans différents villages antimerina, des tatouages, peu fréquents, il est vrai, mais que l'on peut voir encore chez certains individus et principalement chez, les femmes. Le tatouage, chez les Malgaches, n'esl pas fréquent, il l'était plus autrefois; celle pratique a été évidemment apportée chez les anciens
habitants, par des esclaves ; nés de la côte d'Afrique. Ces tatouages exceptionnels se font le plus
généralement sur les avant-bras ou sur le front, el affectent le plus souvenl la forme de trois V majuscules, emboîtés les uns dans Les autres el desquels on aurail effacé l'angle aigu. Quelquefois, mais beaucoup plus rarement, les tatouages représentent des dessins plus compliqués. En somme, les tatouages ne sonl guère plus fréquents chez les Malgaches que chez les Européens. Les Betsimisaraka emploienl pour se tatouer une manière de procédé analogue ; ils exécutent le- dessins désirés par des piqûres d'aiguilles enfoncées profondément dans le derme, puis frottent vigoureusement la plaie encore saignante, avec une matière noire, tirée des feuilles d'un arbrisseau nommé Kalamaka, el mélangée avec du charbon de bois.
Nous quittons Fénoarivo le mardi m septembre, el nous marchons au sortir du village dans une grande plaine inondée, nous frayant péniblement un passage à travers des roseaux élevés cl serrés, puis nous rejoignons le bord de la mer où nous traversons la petite rivière de Antendro. Après celle rivière, de petites falaises d'argile on) remplacé les levées sablonneuses, elles sont supportées par des assises
friables, des roches micaschisteuses décomposées. Vers dix heures, i s nous arrêtons au village de
Tampolo. Dans l'après-midi, continuant notre roule, nous passons, près du rivage, la rivière de Manangoro, le grand déversoir du lac Alaotra, puis après une heureuse traversée, nous nous arrêtons pour coucher au village d'Ambinany, qui compte une douzaine- de cases.
Toul le long de là route nous avons vu les bons effets produits par le courrier qui nous précédai! el qu'avait envoyé le commandant de Fénoarivo. Partout aux bacs, nous trouvions de grandes el bonnes pirogues qui nous faisaient passer rapidement d'un bord à l'autre; dans les villages, les chefs prévenus nous attendaient. Ils avaient l'ail préparer leurs plus belles cases, des cadeaux tout prêts étaient là, on nous arrêtait même sur la roule, dans les hameaux et près des cases isol ;es, pour nous offrir du manioc cuit et des morceaux de canne. Je n'ai donc qu'à remercier Rainizanahœra, gouverneur de Fénoarivo, de ses bons offices.
Le lendemain, nous faisons route dans de grands taillis, puis, nous marchons ensuite sur une digue sablonneuse couverte de filao qui sépare une grande lagune de l'océan. Après avoir traversé un polit ruisseau, nous passons au village de Manarampotsy, puis plus loin, nous traversons le hameau de Ambazaha, an nord duquel nous traversons la petite rivière de Marokanga, sur les bords de laquelle je tue
un gros serpent qui, caché au fond de noire pirogue, avait fait la traversée avec nous. Il ornera ma collection zoologique, mais j'ai beaucoup de peine à le donner comme supplément de charge à un de mes porteurs.
Le serpent à Madagascar est un animal absolument inoffensif; j'en ai pris beaucoup dans toutes les contrées, je me suis même assuré par des expériences, sur des poulets et des pigeons, de l'innocuité de leurs morsures. Ces reptiles sont assez nombreux dans l'île, ils sont souvent très gros, mais peu longs, en général; on en voit dans les cases, et j'en ai surpris plusieurs fois sur mon lit, enroulés dans ma couverture de voyage. Malgré leur caractère inoffensif, je fais toutes les fois que je le peux un mauvais parti à ces reptiles, leur vue m'est toujours désagréable, et jeleurai toujours voué, ainsi qu'aux caïmans, une haine à mort, après les tribulations que m'ont causées ces animaux, dans mes précédents voyages dans l'Amérique équatoriale. Mes porteurs étaient loin de partager ma répulsion. Pour le Malgache en effet, dans presque toutes les tribus, le serpent est sinon un objet de vénération, du moins un animal qui mérite quelque pitié. Certaines tribus du Sud et les Betsileo en particulier croient que c'est dans un serpent que les esprits de leurs défunts, les lolo tant redoutés, vont se loger après la complète putréfaction du corps qu'ils occupaient auparavant. Nous arrivons ensuite au village de Manansalrana où nous faisons halte. L'industrie principale de ce village est la confection des rabanes à plusieurs teintes si communes sur la côte Est. On en fait d'ailleurs dans tous les villages que nous avons traversés depuis Tamatave. mais c'est ici où je vois les métiers les mieux construits et le personnel le plus nombreux.
Les plantes tinctoriales existent en assez grande quantité à Madagascar, et ce sont des sucs des végétaux dont les indigènes retirent leurs teintures les plus usuelles. La couleur noire fait seule exception. On obtient cette nuance en laissant tremper pendant plusieurs jours les objets à teindre, fibres de raphia, paille de riz, fil ou soie, dans une boue peu épaisse, prise au fond de la lagune, sur un terrain argileux. Ces boues sont très riches en sulfate de fer qui, mélangé aux détritus organiques qui forment la couche inférieure du marais, donne une couleur noire assez solide mais peu intense.
Le rouge, la couleur la plus difficile à obtenir par les indigènes, provient d'un mélange de cendres et de poudre de la racine- d'une plante aquatique, le vnhalingo. On obtient un autre rouge moins vif en faisant bouillir les feuilles et les fleurs de l'arbuste arongha.
Le bleu est produit par l'indigo; les objets macérés dans la décoction bouillante de la [liante sont ensuite enfouis sous des cendres chaudes.
Le jaune est obtenu par la poudre de la racine du tamolamo (Cureuma longa) '.
En quittant Manansalrana nous passons de suite la rivière du même nom qui coule au nord du village, et une heure après nous traversons le village de Faladrano où nous devons absolument descendre chez le capitaine de la douane, qui tient absolument à nous avoir quelques instants : « Je serai très heureux de vous avoir, venez prendre quelque chose dans ma case, cela me fera grand plaisir, les passants sont si rares sur cette route ». Nous ne pouvons qu'accepter cette gracieuse invitation appuyée par une observation si juste.
Dans tous les villages de quelque importance de la côte Est et des tribus soumises de la côte Ouest, il y a un officier de douanes, chargé par le gouvernement de Tananarive de percevoir les droits de douanes aux entrées et aux sorties des marchandises. Le plus souvent ces fonctions constituent une sinécure, mais ici, à cause du voisinage de Sainte-Marie, il se fait quelques mouvements de pirogues qui apportent du sel. cl importent dans notre colonie du riz et des bœufs. Quoi qu'il en soit, ces modestes, mais peu intègres fonctionnaires perçoivent quelques droits dont ils envoient la moitié envi-
1. Chez les Sakalava du Nord et chez les Antankarana, beaucoup d'indigènes fabriquent aussi des rabanes diversesemenl colorées. Leurs couleurs sont au nombre île cinq : 1" le rouge, qui est obtenu au moyen île t'écorce du nato (Imbricaria madagascariensis) ; 2" le bleu, obtenu par une décoction d'indigo Haika; 3" le jaune, par le tamotamo; ï" le vert, parun mélange île ces deux dernières substances; 5°le brun-noir, obtenu par un procédé analogue à eelui employé par les Betsiniisaraka d'ivongo.
LE LITTORAL BETSIMISARAKA
ron au chef de leur province, qui s'empressera de n'en envoyer que quart, à Tananarive. Il faul bien vivre. Si l'on ajoute à ces nombreux capitaines de douanes < j u i peuplent ainsi les côtes <!<• Madagascar, les
non moins nombreux commandants ou colonels qui gouvernenl les villages <lc l'intérieur, on arrive à un chiffre relativement formidable de col Is el de capitaines. C'esl là peut-être le seul poinl de ressemblance entre Madagascar el les États-Unis d'Amérique.
Après une halte un peu prolongée, nous reprei s nuire roule dans les taillis du bord de la mer
Depuis ce malin, loin dans l'Ouest, nous voyons émerger de l'océan Indien 1rs côtes basses de Sainte Mario. \ous traversons, prés d'une lagune dans laquelle elle se jette, la petite rivière de Manankatafana nous arrivons enfin au village du même nom où nous allons coucher.
Le lendemain jeudi 1-2 septembre, nous n'avons à l'aire qu'une petite étape pour atteindre Ivongo ou Soamianina, mais le chemin esl mauvais. Nous no pouvons nous enfoncer vers l'intérieur dans dos taillis impénétrables. Il va là des fourrés de piaules épineuses el i\'- bambous, il nous faul bon gré ma gré suivre le rivage de la mer, mais nous j rencontrons souvenl des rochers, sur lesquels le Ilot, vient à se briser. Il nous faut, au milieu de l'écume blanche de la lame, sauter de l'un à l'autre. Vers huit heures, les taillis deviennent moins épais; nous y cuirons, mais c'est pour peu de temps, une lagune el un marais nous obligent, encore de suivre la plage. Heureusement c'esl maintenant mer basse, les flots se sont retirés : et tout en saulanl de rocher en rocher, nous pouvons cà et là profiler d'un petit Ilot sablonneux que la mer laisse à découvert. A di\ heures, nous nous heurtons à une grosse difficulté. C'est un gros rocher surplombant la mer, qui à cet endroit esl fort profonde; il esl dominé lui-même par une autre roche inclinée eu avant, el il n'y a pour tout passage, entre les deux, qu'une toute petite corniche que je mesure en explorateur consciencieux ; elle a 17 centimètres de large. Le passage est fort difficile el périlleux; Maistre et quelques porteurs l'ont déjà franchi, lorsque, en cherchant bien, on trouve par la forêt contournant les éboulis, une piste frayée el préférable cent l'ois à ce que j'appelle la route delà corniche. Je précède dans le sentier le reste de ma caravane, l'uis, continuant sur la place, nous arrivons à midi à Ivongo.
Ivongo est un village belsiniisaraka. Le fort anlimerina que la tribu conquérante a bâti à côté, s appelle plus communément Somianina. Ivongo est situé à 500 mètres de la plage, sur un sol sablonneux, on y cultive de beaux cocotiers. La plupart des maisons sont neuves. Un incendie tout récent y a détruit la plupart des cases, le fort antimerina et la maison du gouverneur.
Le commandant, à qui j'ai l'ait envoyer avec nos salutations les lettres du gouverneur de Tamalave et de Fénoarivo, nous a fait préparer la maison du chef du village où nous trouvons, luxe rare à Madagascar, des chaises, une table et un plancher; de plus, le commandant nous attend à quatre heures, il sera heureux de nous voir.
A l'heure dite, nous nous rendons au flova; ce n'est pas une batterie circulaire en terre ou en béton, comme à Tamatave, à Foule pointe, à Mahambo, ou à Fénérive; mais une double enceinte de pieux et, à l'intérieur, des cases des officiers groupées autour de la grande maison que le gouverneur vient de faire construire récemment. Un aide de camp qui était venu nous chercher nous introduit, le gouverneur nous attendait dans une case de réception entouré de tous ses officiers. Il est vêtu d'une tunique avec broderie d'or, et d'un pantalon à larges bandes d'argent, un chapeau à haute forme couvre son chef. Nous prenons place autour de la table, et causons en amis. Il nous donnera des lettres pour les autres gouverneurs et pour Mandrilsara en particulier, ce qui me fait grand plaisir. Après avoir sacrifié à une mode, encore d'importation européenne, qui est de boire un certain nombre d'apéritifs variés, nous nous quittons bons amis ', emportant une invitation pour un grand dîner qu'il veut donner demain en notre honneur. Je ne sais comment le remercier, lorsqu'il me demande de faire sa photographie. J'accède volontiers à sa demande et j'opère lorsque ses préparatifs sont terminés : il a revêtu sa plus belle tenue et trône au milieu d'une sorte de reposoir qu'il vient de faire à la hâte, pour que le décor soit digne du sujet.
Le lendemain, vers cinq heures et demie, un aide de camp vient nous chercher pour dîner; nous l'attendions du reste depuis une heure et demie, mais ce léger retard est absolument réglementaire chez les Antimerina. Avant le repas, le gouverneur me demande de la quinine, dont je lui donne généreusement plusieurs doses. Comme presque tous ses collègues de la côte, il souffre cruellement de fièvres invétérées; il faudrait que ces fonctionnaires retournent de temps en temps dans leur pays d'origine, mais cela leur est impossible avant un certain nombre d'années. Pour quitter leur commandement en effet, il leur faudrait payer au premier ministre une grosse somme d'argent, aussi reculent-ils presque tous devant cette dépense, aimant mieux garder pour leurs vieux jours l'argent qu'ils prélèvent sur leurs administrés. Vers six heures, le repas commence, il est interminable. C'est une succession de plats, rôtis pour la plupart, de bœuf ou de volaille. Les boissons sont à l'avenant, mais dans un ordre tout à fait bizarre, et au vin rouge, au vin blanc et au Champagne succèdent les absinthes et les amers Picon. Après le repas, des toasts commencent, il m'y faut répondre de mon mieux, mais je suis déjà rompu à ce genre d'exercice. Pour terminer la soirée nous assistons à des danses variées, et nous entendons des chœurs qui psalmodient surtout des cantiques appris au temple des missionnaires protestants. On a commencé par les danses du pays, ce sont les plus intéressantes, puis les officiers et les femmes nobles du pays ont exécuté nos pas européens, où on peut reconnaître nos principales danses sans en excepter même le menuet de nos pères. L'effet en est burlesque. L'orchestre se> compose de deux tambours, une grosse caisse et un accordéon. Enfin, à onze heures, nous pouvons prendre congé, mais le gouverneur veut à toutes forces nous faire reconduire à notre case par la musique, dont j'ai grand'peur, et par une partie de la garnison, qui est beaucoup moins à craindre. Rentrés chez nous, nous avons beaucoup de peine à nous débarrasser de la musique dont le chef lient énergiquemenl à nous donner une aubade pendant une partie de la nuit.
Le lendemain, samedi 14 septembre, nous arrivons à Antsiraka. Ce village de 40 cases est construit
1. Cette mode des apéritifs fortement enracinée dans les pays tropicaux est fort préjudiciable à la santé. On ne peut faire aucune visite, aucune promenade aux heures fraîches de la journée, de 5 heures à ~ heures du soir, sans que la personne chez laquelle vous vous arrêtez ne se croie obligée de vous offrir des apéritifs. En refusant, on la désoblige beaucoup, car celte mauvaise habitude est complètement passée dans les mœurs. Beaucoup de colons en abusent, et pour un grand nombre d'Européens les apéritifs sont une cause très réelle de maladie, dont on attribue les causes bien entendu au climat, au soleil, à la mauvaise qualité de l'eau dont on n'abuse jamais : on en use a peine. On se garde bien de parler des boissons alcooliques, surtout prises avant les repas, et dans beaucoup de cas ce sont les seules coupables.
LE LITTORAL BETSIMISARAKA. 193
à l'extrémité de la Pointe-à-Larrée. Ce promontoire sablonneux est le point de l'île de Madagascar le plus rapproché de notre colonie de Sainte-Marie, aussi beaucoup d'indigènes, sujets français, viennent-ils s'y réfugier. J'ai remarqué du reste, dans mon voyage le long de la côte est de Madagascar, le grand nombre d'indigènes de Sainte-Marie qui viennent s'établir sur la grande terre. Actuellement, notre colonie se dépeuple au profit de Madagascar. Nos sujets quittent en foule Sainte-Marie, ils fuient les impôts dont ils sont écrasés dans notre colonie, et redoutent avec raison nos lois françaises qui ne sont pas faites pour eux et qu'on leur applique brutalement. Nous restons deux jours à visiter la Pointe-à- Larrée. Ce n'est qu'une longue bande de sable sans aucune éminence, couverte de taillis aux nombreuses clairières. Ces espaces dénudés sont transformés en marais pendant la saison des pluies. Sur la Pointeà-Larrée, l'eau se trouve partout, et à peu de profondeur, mais elle est légèrement saumâtre.
Le mardi 17 septembre, une petite étape nous conduit à Fandrarazana, où nous passons une rivière assez importante, puis nous arrivons, après avoir contourné cl dépassé le port Tintingue, au village de Manompa où nous nous arrêtons. Le port de Tintingue, bien connu par les anciens navigateurs de Madagascar, est avec Fort-Dauphin un des deux ports vraiment dignes de ce nom que l'on rencontre sur la côte est de Madagascar. Malheureusement ce port est d'un accès difficile, cl les anciens vaisseaux à voiles qui fréquentaient ces parages dans le siècle dernier, n'y pouvaient venir mouiller qu'après des manœuvres d'ancres, longues cl difficiles.
Le mercredi 18 septembre, qous rencontrons pendanl notre étape du malin les mêmes difficultés de marche au bord de la mer cl sur le flanc des falaises que relies que non- avions trouvées il y a huit jours avanl d'arriver à [vongo. Vers le milieu du jour, nous nous arrêtons au petit village d'Anonibe, après avoir traversé un ruisseau de peu d'importance qui porte le même nom, puis nous nous arrêtons dans la soirée au village de Manambato.
Le jeudi 19 septembre, nous continuons le long du littoral, où nous marchons pour la première fois. au nord du village de Lapilava, dans les palétuviers.
En général, depuis que nous avons quitté Tamatave, non- avons toujours marché au bord île la mer sur de belles plages de sable, d'où on voyail émerger quelquefois à marée basse quelques récifs coralliens; depuis le port de Tintingue, le littoral de L'Océan a changé d'aspect, il n'y a plus de ces belles plages. On ne voil q les galets cl de gros entable ni- rocheux qui fortnenl lou- les petits promontoires dont la côte <'sl hérissée. Il existe au large .le nombreux brisants, en dehors .le la ceinture decoraux. De plus, à mesure que nous montons vers le nord, surtout en approchant du cap Bellones, que nous voyons devant nous, les montagnes sont 1res rapprochées de la côte. Ce sont les premiers contreforts de cette chaîne qui forment en s'inclinanl vers l'est tous ces petits promontoires que nous rencontrons à chaque instant. La forêt vient maintenant jusqu'au bord de la mer, plus au sud elle ne commençait que bien loin dans l'ouest, et le long de la côte il n y avait que des taillis et des clairières; ici les grands arbres couronnent les petites falaises rocheuses. Dans celle forêt, les ravenala dominent, et sur l'un d'entre eux, particulièrement élevé, je suis assez heureux pour hier un beau babakoto que je me propose d'empailler à noire prochain arrêt. Ce lémurien, sans queue, el qui appartient à la plus grande espèce de Madagascar, mesure I m. 10 de haut. Un des mes porteurs antimerina s'en charge sans trop de répugnance et nous reprenons notre route. Nous n'étions plus qu'à quelques centaines de mètres de Sahasoa, misérable village betsimisaraka d'une dizaine de cases, lorsque nous voyons venir vers nous en poussant de grands cris une vingtaine d'indigènes. Ils nous interpellent violemment, nos porteurs s'arrêtent, un grand kabary se prépare. Les Betsimisaraka nous accusent d'avoir tué un de leurs grands-pères dans la forêt ; nous discutons, ils m'exposent leur théorie. Ce sont tout simplement des disciples convaincus de Lamarck et de Darwin, ces indigènes sont transformistes. La conversation est des plus intéressantes. Ils me comptent bien entendu la légende du babakoto [baba, père : koto, koto). D'après eux, Koto, le premier betsimisaraka el le père de toute la tribu, était grand amateur de miel; un jour, emporté par l'ardeur de la chasse de son mets favori, il était monté si haut sur un géant de la forêt pour s'emparer d'un essaim d'abeilles, qu'il se trouva, une fois possesseur du miel convoité, dans l'im-
possibilité de descendre. Il était fort perplexe, lorsque un singe bon enfant en eut pitié, et se plaçant à côté de lui, descendit jusqu'au sol en sautant de branche en branche. Le Belsimisaraka Koto, mettant à profit les enseignements du singe, descendit par le même chemin. Il raconta son aventure, et depuis cette époque on appelle ces singes, particuliers à Madagascar, le père de Koto, babakoto. Quoi qu'il en soit, faisant valoir surtout mon ignorance, le kabary s'apaisa, je dus promettre cependant de ne pas dépouiller le babakoto au village et de choisir pour me livrer à celle opération, un endroit écarté et solitaire où les indigènes ne me verraient pas porter une main sacrilège sur un de leurs si proches parents.
A côté de la légende belsimisaraka, sur le babakoto, se place bien entendu sur le même sujet une légende antimerina. Ceux-ci ont tenté non seulement d'asservir les autres tribus de l'île, mais ont encore voulu s'emparer de leurs anciennes traditions. Cependant, dans ce dernier cas, s'il me fallait choisir entre les deux légendes, la fiction antimerina me semblerait la plus probable, car si, en général, leurs traits physiques sont plus réguliers et se rapprochent un peu plus de la beauté telle que nous la comprenons, nous, Occidentaux, chez les races humaines, pour tous les autres caractères, ils se rapprochent beaucoup plus du babakoto que les Belsimisaraka et les Sakalaves en particulier, représentés par beaucoup de gens et bien à tort selon moi, comme inférieurs à la race antimerina : j'estime que c'est absolument le contraire qui est vrai.
Les Antimerina, dans leur orgueil sans limite, ont un mépris absolu pour les noirs. El à chaque instant, ils les appellent babakoto, et voici pourquoi. Lorsque Dieu eut créé les grandes races des hommes, il leur dit de choisir sur la terre les contrées dont le climat leur conviendrait le mieux. Les Makoas ' choisirent l'Afrique au Sud, les Arabes au Nord, les blancs se fixèrent en Europe et les Antimerina, au centre de Madagascar. Lorsque ces peuples furent installés dans leurs domaines, les Antimerina s'aperçurent que si le centre de Madagascar leur convenait parfaitement comme climat, il n'en était pas de même des côtes et du littoral, là ils ne pouvaient descendre, il leur fallait des hommes spéciaux. Ils firent kabary, après une longue discussion, résolurent d'expédier à Dieu un envoyé pour lui exposer leur désir. Cet ambassadeur se rendit donc auprès du Zanahary, mais fut mal reçu parce que à cette époque Dieu était fort occupé à créer tous les différents types d'animaux qui devaient peupler la terre. Cependant Dieu revint sur ce premier mouvement d'impatience qui allait lui faire chasser de sa présence l'importun ambassadeur des Antimerina. Le Zanahary venait de fabriquer justement un singe et semblait fatigué mais content de son travail. Les supplications de l'Anlimerina le touchèrent, et il résolut de lui donner satisfaction, sans pourtant se créer un supplément de besogne. Il prit le singe qu'il venait de créer, lui trancha la queue, et le montrant à l'ambassadeur antimerina il ajouta : « Voilà celui qui habitera les côtes de Madagascar ». Pour les Antimerina, le Malgache proprement dit venait d'être créé. En voici la preuve, ajoute la légende : lorsque le Zanahary eut trouvé ce singe pour en faire un Malgache, satisfait de son excellente idée, il poussa un soupir de satisfaction, ouch! ouch! et maintenant encore les esclaves et les porteurs des Antimerina poussent ce même soupir guttural ouch! oucli! lorsqu'ils déposent le fardeau dont ils sont chargés, ou qu'ils sont arrivés après bien des efforts au sommet d'une montée ardue et difficile.
Ainsi disent les Antimerina pour se moquer des autres Malgaches.
Le vendredi 20 septembre, notre étape se fait encore en majeure partie dans la forêt, la contrée est plus mouvementée. Nous traversons dans la matinée la rivière de Menatany, et le soir nous nous arrêtons au village de Morona, construit sur le cap Bellones; nous sommes ici dans une contrée rocheuse. A l'horizon au nord-est, se profile le cap Masoala, qui, avec le cap Bellones sur lequel nous sommes, forme l'entrée de la baie d'Antongil. Celle baie, véritable mer intérieure, constitue une exception sur cette côte est de Madagascar, qui du cap Sainte-Marie au cap d'Anibe présente une courbe parfaitement régulière. Demain nous serons à Mananara, le point le plus septentrional que nous devons atteindre sur cette côte de Madagascar.
I. Pour les Malgaches, le Makoa désigne le noir africain et principalement les Moçambiques, esclaves importes chez eux; ils englobent sous cette dénomination tous les Africains on général.
LE LITTORAL BETSIMISARAKA
Le village de Mananara, où nous sommes arrivés enfin ce samedi 21 septembre, est assez important, il compte plus de cent cases, comme toutes les agglomérations importantes que nous avons vues sur la côte depuis noire départ deTamatave. Dans ce pays des Belsimisaraka, à quelques kilomètres de ce gros village, s'élèvenl un fort et un village antimerina. En effet, dans toute celle province belsimisaraka, comme d'ailleurs dans toutes les autres tribus soumises aux Antimerina, ceux-ci ont construit et sont venus se grouper non pas dans les anciennes agglomérations indigènes, mais s'établir à côté et y fonder
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une nouvelle ville, qui dans leur pensée devait absorber l'ancienne. Partout on retrouve cette disposition, mais elle est plus générale encore dans les régions littorales. D'abord les Antimerina n'aiment pas la mer, et ils n'ont pas tout à l'ail tort, car c'est une route ouverte pour les étrangers, qui voudraient les tirer de leur isolement cl leur assurer une meilleure existence, ce dont les chefs ne se soucient guère. De plus, sachant leurs villes du rivage trop accessibles aux forces ennemies, ils ont organisé ce semblant de résistance à quelques lieues en arrière. Mais au point de vue militaire, ces forts n'exislenl pas, et au delà il n'y a nulle résistance, on ne trouverai! que les obstacles naturels avec lesquels il faut compter sans doute, mais qui sont bien loin d'être infranchissables. Ces raisons son! plausibles, sinon véritables, mais la seule réelle qui pousse les Antimerina à entretenir eoùleusemenl ce qu'ils appellent des postes militaires, des villages de soldats, auxquels ils donnent des noms pompeux, et surtout très longs : c'est qu'ils veulent bien marquer leurs propriétés el qu'ils veulent aussi indiquer aux populations européennes qu'ils sont bien maîtres incontestés de toute l'île de Madagascar, que l'on puisse lire partout sur la carte de l'île, des noms antimerina, peuplés d'Antimerina, et où llolle le pavillon de la reine de Tananarive. Dès mon arrivée à Mananara, j'avais l'ail envoyer au fort antimerina, nommé Vohizanaharv ou Soavi-
narivo, où habite le gouverneur de la province, les lettres que m'avaient données pour lui les autres commandants du Sud et je lui annonçai ma visite pour le lendemain, en lui demandant un guide pour l'ouest , pour la ville de Mandritsara.
Le 22 et le 23 septembre, je reste à Mananara ou Manahara', pour soigner mon compagnon de voyage qui est gravement atteint de la malaria. Il a des accès très fréquents, c'est une sorte de fièvre bi-quotidienne, la marche lui est impossible, et le transport en filanjana est très douloureux. Maistre ne peut donc continuer son voyage, et je me vois dans la triste nécessité de me priver, pour un temps je l'espère, de mon dernier compagnon de route. Justement une petite goélette, la Dorade, qui appartient à M. Dupuis, de Tamatave, est ici en partance pour ce port du Sud, elle fera voile dès qu'elle aura complété son chargement. J'accepte pour Maistre, un passage que M. Hocard, agent de M. Dupuis, m'offre fort gracieusement. Maistre s'embarquera donc à bord aussitôt que le violent accès dont il souffre sera un peu calmé. Il débarquera à Tamatave, où il trouvera tous les soins et le confortable qu'exige son état, et il pourra après sa guérison remonter à Tananarive où j'espère le rejoindre dans quelques mois.
Le mardi 24 septembre, après avoir fait transporter Maistre et ses bagages à bord de la goélette, je me mets en route pour Soavinarivo où le gouverneur m'attendait. Le trajet de Mananara à Soavinarivo est assez court, il s'effectue en pirogue. La rivière, le Mananara, déverse ses eaux à l'Océan par deux embouchures; c'est la bouche méridionale que nous suivons, et nous accostons bientôt le point de la rive o-auche, où, sur un monticule, s'élève le village antimerina de Soavinarivo ou Yohizanahary. Le lendemain j'allai voir le gouverneur. L'entrevue fut très cordiale, et j'obtins des lettres pour Mandritsara et un guide pour me faire traverser la zone forestière littorale. Dans l'après-midi j'apprenais par deux de mes hommes, envoyés à Mananara pour prendre des nouvelles de Maistre, que mon compagnon allait un peu mieux, et s'était embarqué dans d'excellentes conditions à bord de la goélette la Dorade, qui, profilant d'un vent favorable, avait levé l'ancre hier soir à cinq heures et était partie pour Tamatave.
Soavinarivo est un village beaucoup moins grand que Mananara, les soldats antimerina qui l'habitent avec leurs familles, n'y font aucun commerce; ils se contentent de cultiver les quelques rizières et les champs de manioc nécessaires à leur subsistance.
La soirée me paraît longue. Comme dans la dernière partie de mon voyage en Imerina, je suis seul, et j'ai encore devant moi pas mal de kilomètres à parcourir : je voudrais, du point où je suis, franchir encore une fois la ligne de partage des eaux, et marchant toujours vers l'occident, traverser l'île de Madagascar de l'est à l'ouest. Puis lorsque je serai à Majunga, je reviendrai à Tananarive, en remontant le cours du Betsiboka et de son principal affluent l'Ikopa. Je ne me dissimule pas les difficultés d'un tel voyage, surtout celles qui m'attendent de Mananara à Majunga. 11 y a dans celle contrée, surtout à l'ouest de Mandritsara, au sud du pays des Antankara, des bandes armées, des fahavalo, qui s'organisent dans le bassin du Betsiboka, le pays par excellence des fahavalo à Madagascar, et viennent, montant au nord, s'établir sur les rives du Mahajamba et de la Sophia, ils prennent alors ce malheureux pays situé entre les territoires insoumis du nord-ouest et les provinces soumises de la baie d'Anlongil. C'est cette zone dévastée qu'il me faudra traverser en quittant le territoire betsimisaraka pour entrer dans le pays sakalava proprement dit 2.