‹ Voyage à MadagascarChapitre 32 sur 91 · Los Malgaches . lisent · texte numérisé non relu

Los Malgaches . lisent

Aza milondra hodinato mianlsinanana : •■ Ne portez pas l'écorce de natte vers l'est — elle vient de l'est où se trouve la forêt »; — flg. : Ne portez pas l'eau à la fontaine.

2. Les Malgaches appellent tsingala .le petits insectes aquatiques, espèce d'Hydrocorisc ou d'Hydrocanthare, ou variétés brunes de Noctonecte, qu'on suppose à tort être mortels pour les animaux qui les avalent dans leur breuvage, car ces animaux aussitôt avalés perceraient les parois .le l'intestin et. occasionneraient ainsi la mort Celle croyance est, générale dans presque t. mies les tribus de l'île.

Le ramy, qui n'est autre que l'encens blanc d'Afrique; une gomme odoriférante découle de son tronc colossal, et celui-ci creusé donne de grandes et puissantes pirogues qui se conservent longtemps.

Le kily, espèce de tamarin (Tamarindusindica), est employé dans la médecine pour un grand nombre d'usages ; de plus, sa résine fondue, mélangée avec de la graisse de bœuf, sert aux indigènes à faire un brai pour calfater les embarcations.

Presque tous ces arbres et toutes ces essences différentes, présentent à la partie centrale de l'arbre, une zone plus foncée, appelée téza par les indigènes. Ce n'est autre chose que le cœur du végétal qui, débarrassé de l'aubier, fournit une pièce de bois très dure, très résistante, et presque imputrescible.

Enfin, je ne veux pas terminer celte énumération, sans parler d'un produit très important de Madagascar, de différentes sortes de caoutchouc que je vois en grand nombre autour de nous.

Il y a à Madagascar beaucoup de variétés de caoutchouc, l'on en trouve tous les jours de nouvelles, et il y aura de nombreuses découvertes encore dans les provinces de l'ouest et dans les vastes territoires du sud que l'on ne connaît que très imparfaitement. Jusqu'à ces derniers temps, les caoutchoucs les plus communs étaient fournis par deux ou trois espèces de lianes et un arbuste qui peut atteindre de A à o mètres d'élévation. Les lianes sont très communes dans celte forêt : les lianes à caoutchouc (Vahea gommifera madagascariensis) diffèrent par la forme de leurs feuilles et surtout par leurs fruits; celles à fruits piriformes donnent le caoutchouc, le plus estimé. Mais les indigènes font la récolte de ce produit sans discernement et toutes les espèces sont mélangées; il est juste de dire que les Malgaches reconnaissent très mal les lianes à caoutchouc, ils confondent toutes les espèces, et j'ai vu des indigènes qui se livraient à cette récolte confondre non seulement les plantes entre elles, mais s'attaquer à d'autres lianes à sucre abondant et blanchâtre, qui altérait la qualité du produit récolté. Celte ignorance est quelquefois voulue, et si on prend des lianes tout à fait étrangères au caoutchouc, c'est surtout quand elles ont des sucs parfaitement coagulablcs : de cette façon, le produit final contient bien du caoutchouc, mais il renferme aussi des matières étrangères, suc et résine, qui en altèrent les qualités, mais en augmentent le poids, ce qui donne un salaire plus rémunérateur. Pour obtenir le caoutchouc, l'indigène incise avec un instrument tranchant le corps de la liane, ou le tronc de l'arbuste, le plus près possible du sol, il recueille ce lait qui découle de l'incision dans une calebasse, et il y jette de l'acide sulfurique, du jus de citron ou du sel marin, pour faire coaguler la gomme, puis, pendant qu'elle est fraîche, il la pétrit et en forme des boules. Presque toujours, les traitants européens qui achètent ces boules de caoutchouc de 1/2 à 2 kilog. 1/2, les sectionnent suivant un grand diamètre, elles contiennent généralement des corps étrangers qui sont réunis pour servir de noyau sur lequel on enroule les lamelles de caoutchouc ou plus simplement encore pour augmenter le poids du produit. En général, le caoutchouc provenant de tel ou tel arbuste ou de telle ou telle plante n'offre que peu de dissemblance, mais sa valeur marchande varie beaucoup, suivant son mode de préparation, et parmi les caoutchoucs de Madagascar, il faut donc distinguer les caoutchoucs au sel, au citron, aux acides. Ces derniers sont les plus estimés.

Dans l'après-midi, nous traversons le Mananara qui n'est à cette hauteur qu'un petit ruisseau et nous arrivons au petit village de Troboko. Nous venons de traverser la partie proprement dite de la zone forestière qui présente à cette hauteur deux particularités importantes, c'est d'abord son peu d'épaisseur, c'est ensuite sa position, elle ne couronne pas la ligne de faîte, elle ne se trouve pas de part et d'autre des plus hauts sommets, elle est ici accrochée au flanc oriental de la ligne de partage des eaux. Enfin le territoire qu'elle occupe est relativement plat, il y a bien des dénivellations, mais elles sont beaucoup moins brusques qu'entre Didy et Filo. En somme, nous avons marché sur un terrain uni, à déclivité peu accusée du côté de la mer des Indes.

Le mercredi 2 octobre, nous continuons notre route dans les taillis et les défrichements, et nous trouvons sur le chemin, de grands espaces recouverts de sable blanc, où poussent des bruyères. Vers le milieu du jour, nous nous arrêtons à Andavalsoky. Le lendemain, nous faisons route cette fois dans les grandes herbes, c'esl la plaine à perle de vue. Ce mol de plaine ne désigne pas dans ma pensée un

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VILLAGE D AMDODIMAUIHI).

endroit plat, mais je l'emploie à dessein pour désigner ce terrain où le bois a complètement disparu. Il y a bien par-ci par-là quelques bouquets de grands arbres, témoins de la grande étendue de la forêt vers l'ouest il y a bien longtemps; je les remarque le plus souvent au fond des vallées et dans les endroits marécageux, il n'y en a plus sur le^ sommets ; on voit que les coutumes betsimisaraka ne pénètrent

pas sur ce versant. Puis ces bouquets d'arbres disparaissent peu à peu,el il ne reste plus de distance en distance que des arbres isolés, des troncs carbonisés ou coupés. Vers neuf heures el demie du malin,

nous atteignons le point culminant de la chaîne côtière, is laissons derrière nous le versant de la

mer des Indes, el nous entrons dans celui du canal de Moçainbique. nous sommes ici par 790 mètres d'altitude. Nous voici maintenant en pays sakalava.

En sortant de celle contrée d'anciens défrichements, qui a'esl pas encore un pays complètement aride, mais qui n'esl déjà plus la Forêt, nous retrouvons le même paysage, le même aspect el le même sol que

celui que nous avons trouvé dans la région des hauts plateaux, dan- le pays des Antinierina. La région

est très accidentée, les monticules se succèdent sans ordre, certains de leurs lianes escarpés son! déchirés par des éboulements de leur sol argileux, sur les sommets la roche apparaît à nu, c'est le gneiss et le granité, leurs lianes rougeâtres sont couverts de hautes herbes, de véro. La piste frayée que nous suivons est ravinée par les pluies, nous marchons sur de petits cailloux coupants, c'est du quartz amorphe. Les ruisseaux sont nombreux sur ce sol granitique; le plus important que nous traversons ver- onze heures esl le Koaka, affluent du Sophia. l'eu après nous arrivons au village d'Ambodimadiro, ainsi nommé des gros madiro (Tamarinus indica) qui l'environnent. C'est un pauvre village d'une vingtaine de cases, ou plutôt de huttes misérables, les habitants ne trouvent pas de bois pour s'en construire de plus belles. Or ces gens, qui n'ont rien à l'aire, n'auraient que quelques kilomètres à parcourir pour en

aller chercher ; mais ils n'en ont pas le courage,

Le 1 octobre, une heure après avoir quitté Ambodimadiro, et dépassé le hameau de Maroandriana,

nous traversons à gué le Mangarahara, la rivière de Mandrilsara. el nous arrivons à midi en vue de la ville. Nous en sommes encore à 2 kilomètres, que nous voyons arriver à notre rencontre des officiers antimerina envoyés parle gouverneur pour nous prier d'attendre que la réception préparée pour nous soit terminée; au bout d'une demi-heure nous pouvons enfin entrer dans la ville, ou mieux grimper les escarpements qui l'environnent de toute pari. Dans le Rova, le gouverneur nous attendait, avec son étatmajor et toute la garnison sous les armes, une trentaine d'hommes. Et c'est au milieu d'une haie de soldals.au bruit des tambours el des grosses caisses, que je me présente au gouverneur qui m'a l'air d Un très brave homme. Mais.avant d'entrer en conversation avec lui, et de lui demander ce que je ne manque jamais de l'aire, tous les renseignements possibles sur sa province, il me faut supporter la parade antimerina de rigueur, qu'un gouverneur antimerina ne manque jamais de l'aire exécuter devant

tout étranger qui vient le visiter. Je suis, si je ne m'abuse, le premier Européen français qui vient à Mandritsara. Cette parade antimerina n'est que la répétition, sous une autre forme, des toasts d'Ivongo, toasts et parade que je devais voir bien souvent à Madagascar. Pour ces parades un officier s'avance vers le peloton de soldats, puis fait présenter les armes; le gouverneur prononce alors une petite allocution où il est question de Ranavalo III, reine de Madagascar, puis les tambours battent d'une façon quelconque, et tout le monde se découvre : c'est, paraît-il, l'air de la reine. Cette première partie est terminée. Nouveaux maniements d'armes, nouvelle allocution qui cette fois se terminent par République Française '. Les tambours battent à coups redoublés, ce qui signifie, paraît-il encore, la Marseillaise. Puis suivent une série de parades identiques; il n'y a que la dernière phrase des allocutions qui change, et l'air qu'on suppose être joué parle tambour. Tout le monde y passe : le premier ministre, le gouverneur, femme et ses enfants, tous les officiers de Mandritsara, les soldats de la garnison, les habitants, moimême et mes porteurs ont cet honneur je trouve que ce gouverneur fait décidément bien les choses; mais.il est midi, le soleil est chaud, je préférerais être à l'ombre, je lui exprime timidement cette opinion en lui faisant remarquer que je ne suis qu'un modeste voyageur, bien fatigué du reste, et que je serais très heureux de me retirer dans la case qu'il me donnera. Il accède à mon désir en me faisant promettre de venir le voir le lendemain. Je n'aurai garde d'y manquer, car j'ai besoin de lui, pour avoir des hommes qui me conduiront vers l'ouest en pays sakalava. Je suis logé dans une case très propre, non loin du poste militaire.

Mandritsara est une vraie ville pour Madagascar, il y a environ deux cent cinquante cases, soit mille à douze cents habitants. La ville e§p?ur un coteau, orientée nord et sud; au nord, séparés de ce mamelon par la vallée du Maroambako, s'élèvent dfe. grands rochers; au sud, c'est la vallée du Manga-

1. Lorsque, dans une circonstance quelconque, visite d'un rés français, d'un consul étranger, ou tout simple-

ment d'un étranger de passage, un gouverneur antimerina vient vt... i.e vazaha, ou le reçoit dans l'enceinte de son rova, une garde d'honneur est assemblée. Cette garde d'honneur, qui se tient près du gouverneur, est formée par une douzaine de soldats loqueteux, armés de fusils ou de bâtons et commandés par un officier subalterne de cinq ou six non-' ncurs. Puis, avant que le gouverneur et l'étranger se présentent l'un à l'autre, il se passe toujours la petite cérémonie suivante : l'officié.- fait aligner ses hommes, puis il commande : portez armes : àkarriy basy. Ce mouvement exécuté, il prononce quelques paroles qui veulent dire que l'on va rendre honneur au gouvernement de la reine de Madagascar d'abord et ensuite au gouvernement de l'étranger qui se trouve là. Je suppose un Français. L'allocution de l'officier commence invariablement par ces mots : fanjahana roa tonla, ce qui veut dire en dialecte antimerina : aux deux gouvernements réunis par les traités écrits. Comme on le voit, les Antimerina sont loin d'avoir accepté le protectorat de 1S85-S6 et leurs gouverneurs ont soin de faire montre partout, dans l'île, d'une sorte d'alliance écrite que nous aurions signée avec eux en 18S5. C'est sous ces couleurs que le gouvernement antimerina, pour ne pas amoindrir son prestige, dépeint aux peuplades soumises, à ses sujets même, notre traité de protectorat de 188S-S6.

Après l'allocution de l'officier, le tambour, qui se tient invariablement à la droite de la garde, bat quelques mesures qui représentent l'air de la reine, le Sidikina (prononcer çidikine; vient de Gode save the Queen); on a préalablement fait porter les armes. Nouvelle batterie de tambour qui cette fois représente la Marseillaise; mais alors on ne présente plus les armes comme pour la reine, c'est un autre mouvement de fusils ou de bâtons, supérieur comme signification honorifique au simple port d'armes, mais inférieur à la présentation que l'on vient de faire au nom de la reine. Rien ne peut être comparé à leur souveraine.

Quelque temps après rétablissement de notre protectorat en 18S5-S6, lorsqu'un navire de guerre français venait mouiller sur un point quelconque de la côte, un ou deux officiers antimerina venaient à bord où ils rendaient visite au commandant du navire. Celui-ci se montrait en général très satisfait de cette marque d'honneur, l'administration des Affaires étrangères ne manquait pas de dire à la Marine qu'elle avait pu obtenir du gouvernement antimerina cette marque de déférence pour nos navires de guerre. Cela m'étonnait fortement et je m'aperçus bien vite, après avoir été témoin plusieurs fois de ces visites, de l'erreur d'interprétation commise. Lorsqu'un commandant de navire de guerre français voit arriver à son bord les officiers antimerina, il ne manque pas de leur faire demander par un interprète quelconque ce qu'ils viennent faire à son bord, les officiers répondent aussitôt : Mitsapasambo, ce que l'interprète ne manque pas de traduire : visiter le navire, vous visiter, vous rendre visite. Or le verbe mitsapa en dialecte antimerina veut bien dire visiter, mais non dans le sens de faire une visite, mais dans le sens d'inspecter quelqu'un ou quelque chose. Cette petite erreur est très importante, car elle montre aux populations que les Antimerina (les protégés), bien loin d'avoir quelque déférence pour les Français (les protecteurs), ne vont pas leur faire des visites de politesse, mais bien des visites d'inspection, lorsque leurs navires viennent sur les cotes de la Terre de la Reine.

Cela et bien d'autres petites choses analogues habilement exploitées, dénaturées, mal présentées par les Antimerina, ont une importance considérable et frappent vivement l'esprit des populations cùtières, qui voient avec terreur pour leur indépendance les Antimerina si puissants près des Vazaha, si soutenus par les Français, si honorés par eux.

J'oubliais de dire que ces officiers antimerina qui vont ainsi visiter (inspecter) nos navires reçoivent les mêmes honneurs que les officiers d'une puissance européenne.

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raha, plus luiu les hauts plateaux d'Ambinininy. Le fort antimerina occupe la partie méridionale de la ville, c'est un carré entouré de pieux d'un assez gros diamètre et élevé de trois à quatre nulles. Ce premier carré, qui renferme les cases des soldats, est flanqué, aux angles, de lours également palissadées, où on doit placer des canons, qui ne sont pas encore arrivés d'ailleurs et qui ne le seront de longtemps. Un deuxième carré intérieur renferme l'habitation du gouverneur et ses dépendances; au milieu des quatre faces sont des portes, d%un genre tout à fait spécial à Madagascar, et que l'on rencontre dans presque loules les constructions militaires antimerina. Dans une découpure de l'enceinte palissadée, limitée par

LES EBS Dl MANDR11 SARV

deux loris pieux, est fixée une Ira verse en fer ou eu bois, horizontalement disposée à deux mètres au-dessus du sol. On a l'ail passer préalablement celle traverse horizontale au travers de pieux, de même diamètre

que ceux qui forment la palissade, mais au lieu d'être fichés en terre comme ceux-ci. ils sont coupés au ras du sol. cl peuvent osciller autour de la traverse qui les supporte, tue petite éminence de terre, légère surélévation du sol, maintenue par un madrier couché ru travers sur le seuil de la porte, les empêche île m' relever à l'extérieur, mais ou peu! les relever à l'intérieur et maintenir ainsi l'ouverture béante. Il suffit, après leur avoir fait l'aire un quart de révolution, dépasser en dessous de leur extrémité inférieure, un morceau île bois supporté aux deux extrémités par deux pieux fourchus. Pendant la nuit ou en cas d'attaque, lorsque l'on veut fermer la porte, on enlève ce morceau de bois de dessus les fourches, et on laisse retomber les pieux verticaux, on met alors une traverse derrière eux à l'intérieur qui est solidement attachée à ces deux extrémités aux poteaux de la palissade, et maintenue encore par deux pieux enfoncés à l'intérieur de chaque côté de la porte.

La ville, qui se trouve au sud du mamelon, est assez étendue, cl à côté d'un grand nombre de cases,

en roseaux et en raphia, des habitants betsimisaraka ou sakalava s'élèvenl de hautes maisons antimerina en teiTe et en briques crues. C'est la première l'ois depuis que j'ai quitté l'Imerina que je revois ce genre de constructions.

La population est très mélangée : il y a d'abord un élément antimerina très important, l'orme surtout des officiers et des soldats envoyés ici de Tananarive; puis d'un fort appoint de négociants antimerina qui sont venus se fixer directement dans ces contrées, ou qui habitent la côte pendant la saison sèche, et qui viennent uni' partie de l'année habiter Mandritsara où ils retrouvent sinon le climat de l'Imerina, du moins son aspect et sa configuration ; ils s'y sentent d'ailleurs plus chez eux au milieu d'un grand nombre de leurs compatriotes. A côté de ces éléments étrangers au pays, s'en ajoute un autre, moins important quoique plus nombreux, c'est la population sakalava. En général ils sont très pauvres, et ne travaillent jamais ou presque jamais pour eux du moins. Si on les voit occupés, fort souvent, c'est qu'ils exécutent quelques corvées commandées soit par le gouverneur, soit par ses officiers. En effet, ces messieurs, qui ne sont pas plus payés à Mandritsara qu'ailleurs, sont bien obligés de faire quelque chose pour gagner leur existence. Ce qu'ils trouvent de plus simple c'est d'accabler les populations dont ils ont la garde sous de lourdes corvées. Ils ont le monopole des entreprises de transports et de constructions, et arrivent ainsi à réaliser quelquefois d'assez beaux bénéfices. Il est vrai que les Sakalava, dont ils se servent avec tant de désinvolture, trouvent ce procédé mauvais. Ils fuient, ils gagnent la brousse et deviennent fahavalo. Le fahavalisme, si j'ose m'exprimer ainsi, n'a pas d'autre origine à Madagascar que les corvées inhumaines dont sont frappées les tribus soumises au profit des dignitaires antimerina, ou au profit de quelques Européens concessionnaires qui marchent avec les Antimerina; dans ce dernier cas, je dois le dire, les corvées sont encore plus lourdes.

Le lendemain de mon arrivée, je vais dîner chez le gouverneur, après avoir fait les photographies de tout son état-major; ses officiers sont absolument grotesques, sanglés dans des redingotes d'occasion, et coiffés de chapeaux hauts de forme qui ont dû voir la révolution de 1848. J'avais eu, avant le dîner, un entretien très sérieux avec le gouverneur Rakotondravoavy quatorzième honneur. Avec les Antimerina, ces entretiens sont toujours les mêmes : va-t-on les trouver pour traiter quelques sujets d'importance, on les aborde avec force politesses; pendant plus d'une heure la conversation roule sur des choses parfaitement insignifiantes, ce n'est qu'au bout de ce temps que l'on ose dire un mot, comme par hasard, de la question principale qui vous avait amenés près d'eux et que l'on avait à traiter. Comme tous les gens primitifs, s'ils veulent vous refuser, ils ne nous donnent pas de raisons, mais ils vous racontent aussitôt des histoires interminables qui n'ont aucun rapport avec ce que vous leur avez demandé. Ils prennent des biais, des faux fuyants, jamais on n'obtient une réponse franche, un oui ou un non bien catégorique. Mais enfin c'est la coutume, c'est ce que Français et Anglais leur apprennent depuis un demi-siècle ; on n'obtient rien d'eux, maison s'extasie sur leur habileté. Pour moi, je n'avais pas à traiter de questions bien graves avec Rakotondravoavy, je voulais tout simplement obtenir des guides, et pour être sûr de bien réussir, j'alignai sur la table quelques piastres, ce qui, avec la force, est le meilleur argument que l'on puisse faire valoir auprès d'un Antimerina. Rakotondravoavy en fut louché, et il me promit non seulement des guides, mais encore des soldats pour me faire passer la région infestée par les fahavalo. Ce n'était qu'un demi-succès, car si les guides étaient indispensables, les soldats étaient de trop, comme je le montrerai plus tard; c'est une mauvaise recommandation auprès des fahavalo cl des tribus insoumises que d'être accompagné de soldats antimerina. Malgré les raisons les plus spécieuses, le gouverneur tint bon; en réalité, il voulait me faire suivre par ses soldats, non pas pour me protéger, mais surtout pour savoir ce que j'allais faire dans le bassin inconnu de Mahajamba. J'ajouterai que le gouverneur, quoique tout à fait désireux de me l'aire plaisir, de me donner des guides el des soldats pour m'accompagner dans ma marche vers l'ouest, m'imposa une condition fort bizarre en vérité, mais à laquelle je dus nie soumettre bon gré, mal gré, je ne risquais rien d'ailleurs cl j'étais résolu à tout, pour aller à Majunga voir les rives du canal de Moçambique. Rakotondravoavy veuf qu'aujourd'hui dimanche je me rende au service divin à l'église des protestants et que j'y prononce un sermon, pour l'édification des fidèles.

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M IXDHI

En somme, cela m'est parfaitement indifférent ayant sur ce point des idées très larges, et je m'exécuterai de bonne grâce, d'autant plus que Rakotondravoavy, à qui je parle très peu correctement raalgache depuis qu'il m'a fait sa demande, m'autorise, vu mon ignorance, à prononcer mon discours on français et môme à le lire dans le livre que je jugerai bon. Je devais m'exéculer immédiatement et après avoir été dans la case où je logeais, revêtir des habits plus décents et prendre dans ma modeste bibliothèque de voyageur, un volume quelconque, je me rendis au temple, où Rakotondravoavy m'attendait avec sa maison militaire. Au milieu de la cérémonie, qui n'était d'ailleurs qu'une suite de discours prononcés par les notables Antimerina, officiers ou commerçants, \inl mon lourde prendre la parole, cl c'est 1res ému que je moulais en chaire pour y prononcer ma première conférence, et je lus en entier le chapitre 111 de l'abrégé de géologie de A. de Lapparent, traitant de la dynamique terrestre interne. A la fin du chapitre, les Antimerina, le gouverneur en tête, donnèrent des marques non équivoques d'une vive approbation. Mon étonnement était grand; il se changea en stupéfaction, lorsque l'interprète officiel du gouverneur, un ancien instituteur méthodiste d'Ambohimalaza, vint traduire mon discours: il raconta que l'Européen avait parlé de la terre de Madagascar en sa langue maternelle, qu'il avait décrit son état bouleversa et sa température brûlante, avant que Radama ail conquis les provinces.

« Oh! peuple, Sakalava et Betsimisaraka, ce Français envoyé par son gouvernement vient de vous décrire les volcans et les sources d'eau chaude qui sortiraient de terre pour vous l'aire périr jusqu'au dernier, si vous vous révoltiez contre le gouvernement de Sa Majesté Ranavalona III. »

J élais courus et outré de voir si mal traduit un chapitre de M. de Lapparent; ce distingué géologue me pardonnera sans doute, mais il fallait que je passe; un mot jeté par inadvertance pouvait mettre le gouverneur en défiance, il pouvait donner l'ordre âmes porteurs de m'abandonner cl je n'aurais jamais vu la côte ouest, j'aurais même été assez embarrassé pour rejoindre seul un cenlre habité par quelques-

uns do nos compatriotes. Il esl vrai qu'aux yeux de loulo la population do Mandritsara, j'allais passer pour un homme dévoué aux Antimerina, non seulement c'était dangereux, mais c'était contraire à la vérité; je me proposais donc, une fois hors du pouvoir des Antimerina de dire mes vraies intentions et de dévoiler mes sentiments véritables ; «Tailleurs dans la suite, je ne manquais jamais une occasion de le faire jusqu'à Majunga.

Cet après-midi, et demain, je vais encore rester à Mandritsara où il me sera possible d'être le témoin de deux fêtes bien chères aux Malgaches et qui seront célébrées ici en grande pompe. L'une, se rattache au culte des morts, c'est la cérémonie du Mamadika; l'autre, <|ui aura lieu demain, est la fêle de la Circoncision.

J'ai parlé, dans un précédent chapitre, des tombeaux et des funérailles antimerina. Le Mamadika est une espèce de complément tardif, qu'une famille fait à ses membres défunts dans une occasion déterminée. On sait que ce culte des morts est très enraciné dans toutes les tribus de l'île. Tous les Malgaches et particulièrement les Antimerina possèdent des tombeaux de famille, dans lesquels ils espèrent bien reposer, quel que soit le point de l'île où la mort viendra les surprendre. Un riche commerçant de Mandritsara dont toute la famille habite celle ville depuis de longues années, dans une belle maison en briques crues, élait parti à la côte depuis quelques mois, avec un grand nombre de ses esclaves, pour s'y livrer au commerce du raphia el du caoutchouc. La mort l'avait surpris près d'Ivongo. et là des serviteurs dévoués avaient enterré le pauvre Rakotovao et lui avaient fait même de très belles funérailles. Lors démon dernier passage dans cette ville on m'avait même cité le nombre de bœufs immolés en cette circonstance. Mais ce n'était là qu'un enterrement provisoire, et sa famille venait de faire venir à grands frais son corps, et on allait inhumer définitivement Rakotovao dans un grand tombeau en granité qu'il avait fait construire lui-même devant sa maison de Mandritsara. C'était là la cause occasionnelle de la cérémonie du Mamadika. Toutes les fois qu'un Antimerina meurt loin de son tombeau de famille ou que son décès a lieu pendant la semaine qui suit ou qui précède la fêle du bain de la Reine, on l'enterre provisoirement où il se trouve, puis, dès que le moment prohibé est terminé, ou lorsque son corps a été ramené près de son tombeau de famille, on procède alors à son enterrement définitif à cê>té de ses ancêtres. On profite justement de celte occasion pour honorer les autres défunts de la famille, et quand le tombeau est ouvert pour recevoir le nouveau mort, on enlève aux autres habitants du tombeau qui y sont couchés depuis longtemps, les vieux lambas dans lesquels on les a ensevelis, ces étoffes sont brûlées et remplacées par dos neuves. Ainsi chaque fois que dans de telles circonstances on ouvre le tombeau de famille, on rend aux anciens morts un supplément d'hommages, on remplace leurs vieux lambas par de plus neufs, cl c'est précisément celle cérémonie que l'on appelle Mamadika. Dans toutes les familles, lorsqu'elle se présente, elle est l'occasion de grandes réjouissances. On s'y prépare longtemps à l'avance, car non seulement il faudra bien des choses pour le nouveau el les anciens défunts, mais encore il faudra recevoir grandement les nombreux invités, parents, amis et voisins que l'on aura en celle circonstance.

Le corps du nouveau défunt est transporté sous une tente près de sa maison, il esl gardé par ses plus proches parents. Pendant ce temps, le reste de la famille el les nombreux invités font bombance dans la maison, on a tué beaucoup de bœufs la veille, el on a mis en perce une ou deux barriques de rhum '. Au jour do la cérémonie, comme dans les enterrements ordinaires, le corps du nouveau défunt, roulé dans des lambas do prix de teintes généralement rougeàlres, est porté près du tombeau, on en fait cinq ou six fois le tour, pendant que les musiciens instrumentistes et chanteurs exécutent les morceaux les plus variés de leur répertoire. Tous les membres de la famille, tous les invités, revêtus de leurs plus beaux

1. Il est défendu aux Antimerina d'user do boissons alcooliques, dos peines s,;\rivs sont édictées contre 1rs délinquants. Il faut reconnaître que dans la province de l'Imerina, les gens îles basses classes suivent très strictement celte prescription fort sage. Mais dés qu'ils se trouvent éloignés de leur pays d'origine, ils usent et abusent bientôt île l'alcool sous toutes ses formes. Quant aux Antimerina des hautes classes, ils boivent énormément, et lors de mon passage à Tananarive en 188!), 1890, les fils du premier ministre donnaient l'exemple d'une intempérance regrettable.

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habits, se pressent en foule autour du tombeau; enfin, au coucher du soleil, on descend le corps dans le caveau. Il faut bien remarquer que, pour cette cérémonie, l'on ne touche jamais au mort pour le porter dans son tombeau avant l'heure de midi; il faut que le soleil décline, sinon on craindrait un malheur, et on indisposerait fâcheusement le lolo du mort. C'est pour cette même raison qu'on ne le descend dans son caveau que lorsque le soleil lui-même est prêt de terminer sa carrière. Depuis midi au coucher du soleil, c'est-à-dire depuis l'instant où on a apporté le nouveau défunt jusqu'au moment où on va le placer dans le caveau de famille, sur l'étagère qui lui est destinée, on remonte à la lumière du jour les anciens morts, on les dépouille avec précaution de leurs anciens lambas qui tombent en poussière, et on roule le corps de nouveau dans des étoffes neuves. Enfin dès que tout le monde a été remis en place, famille et invités se retirent dans un endroit écarté, où des chanteurs célèbrent les louanges des morls. improvisent des chansons en leur honneur. On fait une nouvelle distribution de viande et de rhum, puis chacun se retire. L'importante cérémonie du Mamadika est terminée.

Le jour suivant, il me fut donné d'assister à la fête de la Circoncision de la province de Mandritsara. Toutes les peuplades de Madagascar, sans aucune exception, ont pratiqué et pratiquent encore l'usage de la circoncision. Cette coutume a été apportée dans la grande tle par 1rs musulmans qui y viennent depuis longtemps. Plusieurs auteurs se sont complus à faire venir celte coutume, ainsi que d'autres, d'immigrations judaïques qui remontaient à quelques siècles. Je trouve «pie c'est aller bien loin chercher l'explication de certains faits, donl nous sommes témoins à Madagascar. De nos jours, plus qu'autrefois encore, les musulmans y font beaucoup de prosélytes, ils y répandent surtout leurs fady, la religion par excellence du Malgache, la seule chose pour laquelle il ait des aptitudes vraiment indiscutables.

Dans beaucoup de tribus, la cérémonie delà Circoncision est une fête périodique annuelle. Chez les Antimerina, les souverains fixaient autrefois une date pour celle cérémonie, que l'on célébrait environ tous les cinq ou sept ans. Depuis la conversion apparente des Anlimerina au protestantisme, celle fêle a perdu, avec son caractère officiel, sa date périodique. Elle se célèbre aujourd'hui, selon les circonstances dans les familles, el pour ainsi dire à la dérobée, dans les grands centres où vivent des Européens. Les Anlimerina, comme je l'ai déjà dit, aiment à dissimuler leurs anciennes coutumes qu'Us n'ont pasdu tout quittées, el qu'ils cachent seulement, sous le vernis peu épais d'une civilisation rudimentaire. Dans les postes éloignés où ils n'ont aucune raison pour se gêner, le gouverneur convie, suivant les circonstances et à de certaines époques, la population à pratiquer la circoncision; c'est ce qui venait d'avoir lieu à Mandritsara. L'époque de la cérémonie esl variable quant à l'âge de l'individu, mais c'est généralement toujours lard, six mois, un an, quelquefois plus. Quant à l'époque de l'année, c'est toujours dans la saison froide, de juin à octobre.

Lorsque le jour de la cérémonie est déterminé, on prévient toute la famille qui arrive de tous côtés. La veille au soir, des jeunes evns armés de sagaies et brandissant des boucliers, vont à la tombée du jour chercher de l'eau à une source sainte, qui existe toujours aux environs des centres quelque peu importants. Ils reviennent au village en chantant, mais ils sont reçus à coups de pierres par toute la population; ils doivent repousser victorieusement ce simulacre d'attaque, et surtout protéger leurs cruches d'eau au moyen de leurs boucliers, car si l'une d'elles venait à être cassée, ce serait un funeste présage, si funeste même que la famille à laquelle serait destinée l'eau sainte remettrait la cérémonie. La fêle commence dès le matin; une véritable orgie précède le sacrifice qui a lieu vers midi; pendant qu'un vieillard choisi par la famille y procède, avec un couteau de bambou très effilé, parents, amis el invités font toutes sortes de vœux pour la prospérité de l'enfant, ils lui souhaitent longue vie et bonheur, leurs cris de joie et leurs chants d'allégresse couvrent les sanglots de l'innocente victime. Détail bizarre : c'est généralement un des oncles maternels de l'enfant, quand il y en a, qui doit manger sur un morceau de banane les chairs encore saignantes.

Tous mes préparatifs de voyage dans l'Ouest sont terminés maintenant à Mandritsara. J'ai des vivres en quantité suffisante: des guides pour me conduire à Bélalilra, le seul centre important que je dois

rencontrer avant d'arriver à Majunga, et j'ai aussi ces malheureux soldats dont je me débarrasserai certainement à la première occasion favorable. D'après mes observations, qui concordent parfaitement d'ailleurs avec les renseignements dont je m'entoure, et que la suite de mon voyage m'a pleinement confirmés, je ne dois trouver d'ici à la côte Ouest qu'une vaste plaine. Cette constatation, qui peut paraître bizarre au premier abord, est cependant très logique pour celui qui a bien saisi l'orographie générale de Madagascar. En effet, sur ce parallèle, la chaîne de partage des eaux est très près de la côte Est, elle est peu élevée, je n'ai trouvé que 820 mètres au point culminant à trois jours de marche de Mananara. Or, je suis ici à Mandrilsara, sur le versant occidental de l'île, et par des observations très minutieuses que je répète trois fois par jour depuis mon arrivée ici, ma maison, qui est presque au point culminant du mamelon sur lequel Mandrilsara est construit, n'est qu'à 320 mètres d'altitude. De plus, le Mangarahara, la rivière de Mandrilsara, qui coule en bas de la ville, à une cinquantaine de mètres au-dessous du rova, esl un affluent du Sophia, grand fleuve qui va se jeter dans la baie de Mahajamba. Nous devons suivre pendant très longtemps ce Mangarahara, puis le Sophia, avant d'incliner sur la gauche pour traverser le Mahajamba et arriver enfin à la baie de Iîombclokc. Etant données cette altitude peu considérable au-dessus du niveau île la mer, et la distance très grande qu'il me fallait franchir pour arriver au canal de Moçambique. il m'était facile de prévoir que j'allais marcher dans de grandes plaines, que j'allais rencontrer de larges cours d'eau à courants très lents, aux lits larges et peu profonds. D'ailleurs la suite devait me prouver que mes suppositions étaient exactes.

CIMETIERE BETSIMISARAkA.

vn. t. \C.i: |. A.MBOHIMEHA.

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