CHAPITRE VIII
Départ de Mandritsara. — Récolle du raphia. Régi lénudée. Zone forestière, la brousse. - Le aatrana (latanier
de Madagascar). -■ Les troupeaux de bœufs. - Incendie des brousses. Arrivée à Belalitra. Tsievala. Caractères ethniques des Sakalava. - Mœurs cl coutumes.— Pillage d'Ambahibe. — Les bongalava. — Traversée des grands bongalava. Dans la vallée du Mahajamba. — Perdu dans la brousse. Attaqués par les fahavalo.
Mon ami Sélim. — Chez le roi Diriamana. Passage du Mahajamba, Pirogue .;> balancier de la cote st. —
Los moustiques à Madagascar. Bemakamba. - Les étangs de la côte Arrivée a Majunga. La ville el sa population. — Commerce de Majunga. Départ.
\K\I.\V.\ DE M UUNGA.
k mardi îs octobre, je quille Mandritsara au lever «lu soleil, j s-
-anl devant moi ma caravane bien an complet, les guides el 1rs soldais que Rakotondravoavy avail l'ail mettre à ma disposition depuis hier soir. Un quarl d'heure après noir,' sortie de la ville, nous traversons le Mangaraha, puis nous suivons -a rive gauche, marchanl droil vers l'ouest. Fuis, peu de lcm|ps après, nous traversons un hameau de quelques cases, c'esl Tsiandrorano. On me montre, auprès du village, de nombreuses roches basaltiques qui à fleur de terre semblent, avec beaucoup d'imagination, figurerune ancienne ehaussr,' en ruines. Il n'y a là rien que de très naturel el quelques coups de marteau m'ont vile appris que je ne me trompe aucunement. Quoi qu'il en soit, le chef du village, vieillard très respectable, m'affirme avoir entendu dire à son grand-père que ces pierres avaiehl été posées là par des I azaha. C'esl absolument inexact el je peux suivre pendant plus d'une demi lieue celle coulée basaltique qui plaque sur l'argile rouge un large ruban noir. Cependant, si je cite ce l'ail, cl surloul le renseignement que me donnai! le chef du village, en faisant allusion, je n'en doute pas, à la roule autrefois célèbre à Madagascar de l'aventurier Benyowsky,
c'est qu'il est le seul que j'ai pu entendre pendant mon voyage de Mananara à Majunga, au sujet de cette fameuse chaussée ; je n'en ai d'ailleurs jamais vu aucune trace.
Benyowski, dans ses Mémoires, parle d'une route de 28 lieues qu'il aurait fait faire pour relier Angontsy à Louisbourg. Elle aurait été commencée des deux côtés à la fois : sa partie Ouest sous la direction de M. de Boispréaux, celle de l'Est sous la conduite de M. de Rozières ; sous deux ingénieurs, G000 ouvriers, fournis par les chefs des différentes tribus, y avaient travaillé. Certains auteurs ajoutent qu'une dérivation de cette route, primitivement tracée, devait passer à Mandritsara et aller gagner la baie de Majunga. Dans l'après-midi, je passe à gué l'Amboaboa, petite rivière, affluent de gauche du Mangarahara.
Dans la soirée, je m'arrête au village de Marangebato. Aux environs de ce village, je vois beaucoup de palmiers raphia qui constituent une des richesses actuelles de Madagascar. J'ai déjà parlé, au commencement de ce volume, de cet arbre dont toutes les parties ont un emploi spécial: les Malgaches font tout avec ce végétal, mais ce qui doit nous intéresser le plus, nous autres Européens, ce sont les fibres textiles que ce palmier fournit et dont l'emploi se généralise de plus en plus dans nos climats, chez les viticulteurs.
Dans cet arbre, comme dans tous ses congénères d'ailleurs, on ne trouve que des bourgeons terminaux qui partent du centre de l'arbre; à chaque pousse d'un nouveau rameau, sort un bourgeon droit et pointu, dont les feuilles restent enroulées sur elles-mêmes pendant quelque temps. C'est dans cet état, et lorsque ce bourgeon a pris un certain développement en longueur, mais lorsqu'il ne s'est pas encore épanoui, que l'indigène vient le couper et le fait sécher hors de la portée des rayons du soleil. Dans ces conditions, les fibres dont ce bourgeon est formé sont blanchâtres et n'ont pas encore de matières colorantes, qui viendraient en diminuer la valeur. Le soir ou le lendemain de la récolte, les femmes enlèvent la côte ligneuse médiane, font avec un couteau une incision transversale sur la partie supérieure de chaque feuille, en ayant bien soin de ne pas attaquer le revers; saisissant ensuite, entre le pouce et le dos du couteau, l'épiderme supérieur incisé, elles l'enlèvent complètement. La partie inférieure est seule recueillie et exposée au soleil pendant quelques heures. Quand elle est sèche, chaque brin est pris à part bien tendu, puis au moyen d'un peigne en fer dont les dents sont plus ou moins rapprochées, suivant la grosseur du fd que l'on veut obtenir, on divise l'épiderme dans le sens des fibres. Ces fibres sont ensuite nattées grossièrement, roulées généralement sur elles-mêmes, et vendues dans cet état aux Européens et aux traitants de la côte. La quantité de raphia qui s'exporte chaque année de Madagascar, à destination d'Europe, est considérable, on peut l'évaluer à plusieurs milliers de tonnes. Les raphia se trouvent surtout dans le nord de l'île, et c'est la partie nord-ouest qui semble la mieux pourvue de ce précieux végétal. Jusqu'à ces dernières années, l'achat de ces fibres par les commerçants se faisait surtout sur la côte est de Vohemar à Mananjary. Depuis quelque temps, les Européens se portent davantage du côté de l'Ouest, et ils ont raison, c'est la partie qui est relativement la plus riche de Madagascar ; là où le commerce peut se développer le plus librement, débarrassé de l'influence pernicieuse des Antimerina, de leurs mesures restrictives et de leur mauvais vouloir.
Le mercredi 9 octobre, nous continuons notre route à l'ouest de Marangebato. La route est assez sinueuse, mais elle traverse toujours un terrain relativement plat; il y a bien de temps en temps quelques petits mamelons, quelques blocs de rochers, qui nous obligent à des détours nombreux, mais enfin à Madagascar il ne faut pas être difficile, et en somme c'est une bonne route. Tel n'est pas cependant l'avis de nos porteurs, ces gens préfèrent certainement, à ce terrain plat, sec et caillouteux, les terrains accidentés de la côte, où les lits de sable succèdent aux boues argileuses. Là, malgré les montées et les descentes, ils cheminaient allègrement. Pieds nus, ils ne se plaignaient que rarement ; ici c'est tout différent : le terrain est sec et dur, le sol est partout recouvert de petits cailloux quartzeux, aux angles avivés et tranchants. Aussi, ceux qui n'ont pas eu la précaution de s'acheter à Mandritsara ce qu'ils appellent des kapa, souffrent de blessures fréquentes et ne peuvent nous suivre que difficilement. Les kapa sont des espèces de sandales indigènes, employées par tous les Malgaches là où le terrain est analogue à celui sur lequel nous nous trouvons. C'est un simple morceau de peau de bœuf,
taillé suivant les contours de la plante du pied et contre laquelle elle se trouve fixée, en avant, par une lanière qui emboîte le gros orteil; en arrière, par une autre lanière qui passe au-dessus du talon. Ces chaussures sont très légères et protègent suffisamment, comme j'en ai fait l'expérience. Malheureusement, elles sont très glissantes, et les chutes sont nombreuses avec elles, surtout lorsqu'on marche sur des bancs de roches fortement inclinés; de plus, à chaque ruisseau qu'il vous faut traverser, et devant chaque terrain détrempé qu'il est nécessaire de franchir, il faut les enlever. Petit supplément de fatigue, qui se présente fort souvent dans la pratique. Ces kapa sont faites de peaux simplement séchées au soleil, elles ne sont pas tannées; si elles touchaient l'eau, elles ne pourraient plus vous être d'aucune utilité.
A mesure que nous nous éloignons de Mandritsara, nous pénétrons dans un pays nouveau, dont la configuration générale est des plus pittoresques. Ce n'est plus la plaine dénudée, ce n'est pas encore la forêt. Partout et aussi loin que la vue peut s'étendre sur l'immense terrain qui se déroule devant nous, notre horizon semble borné par des bois épais, mais ce n'est là qu'une apparence, et à mesure que nous avançons, nous voyons que ces bois touffus et ces forêts épaisses n'existent pas. C'est toujours la plaine, couverte de hautes herbes des grands vero; mais, partout, des arbres surgissent, ce ne sont pas ces arbres imposants que nous avons vus dans les forêts de l'Est : ils n'ont en général que cinq ou six mètres de hauteur, mais ils sont touffus, et leur ombre cache un large espace. 11 y a beaucoup de buissons, mais tous ces végétaux, arbres ou arbustes, sont disséminés dans la plaine. C'est la brousse.
Je décrirai donc au lecteur Madagascar sous trois aspects différents et bien caractéristiques. Ces trois grandes divisions comprennent la totalité de l'île, el on ne trouve à côté, en parcourant le pays dans tous les sens, que des zones intermédiaires. Madagascar présente ce l'ail 1res remarquable, que non seulement on peut diviser son immense territoire suivant l'aspect général de la végétation, niais encore qu'on peut le partager en zones bien tranchées, suivant la nature même de celte végétation. La conclusion pratique de ce fait peut paraître paradoxale, el en réalité il n'en est rien. En fait, un Européen rompu au voyage dans ce pays, ou n'importe quels indigènes, vous diront, rien qu'à l'inspection du paysage qui les environne, ou à la vue «les arbres qui poussent devant eux, dans quelles provinces ils se trouvent et cela avec assez d'exactitude.
D'après l'aspect général de la végétation, on peut diviser Madagascar en trois régions : 1° la région des grandes forêts; 2° la région de la brousse; 3° la région dénudée.
Je ne m'étendrai pas inutilement pour définir la première région, elle s'étend tout autour de l'Ile, à laquelle elle forme presque une ceinture ininterrompue. Celte zone forestière d'enveloppement es) très peu épaisse vers le Sud, elle est au contraire 1res large dans les régions septentrionales; elle se dédouble presque partout en deux cordons Imisés, qui sur la côte Est notamment sont accrochés aux cimes des deux chaînes de montagnes qui forment l'ossature principale de Madagascar. Dans l'Ouest, celle zone forestière couvre également les hauts sommets parallèles à la côte, dont elle est, en général, beaucoup plus éloignée que sur la côte Est. Celle zone forestière est séparée de chaque cê>lé des autres zones par une zone intermédiaire, la région des défrichements. On ne rencontre que dans cette dernière les villages betsimisaraka de la côte Est et les agglomérations sakalava de la côte Ouest. Le sol (\c ces grands bois est partout très accidenté, les dénivellations sonl profondes, les montées sont rapides. Les jours de pluies y sont fréquents, les brouillards presque continuels.
La région de la brousse, que je viens de décrire précédemment, est celle dans laquelle nous marchons aujourd'hui; elle occupe les trois cinquièmes de la superficie totale de l'île, et comprend l'ensemble des territoires des tribus insoumises et des tribus incomplètement administrées par les Antimerina. Elle occupe tout le versant du canal de Moçambique et le sud de l'île. Les saisons y sont parfaitement tranchées; le sol de cette région est en général plat ou faiblement ondulé. Les villages y sont rares.
La troisième région, où on ne rencontre pas un pied d'arbre, pas un buisson, n'occupe qu'un cinquième de la superficie de l'île; elle comprend : le pays des Antimerina et celui des Betsileo, et n'empiète que fort peu à l'est et au sud de ces deux provinces. C'est dans cette région dénudée que la population est la plus dense, et je serais porté à croire qu'autrefois on ne distinguait à Madagascar
que deux zones, les forêts d'une part, beaucoup plus grandes qu'aujourd'hui, et la brousse qui devait couvrir l'immense majorité de la grande île. Quant à la zone dénudée, elle s'est formée beaucoup plus lard, créée artificiellement dans les pays des Antimerina et. des Belsileo, chez lesquels la population est relativement assez dense. Celle zone dénudée, sur les hauts plateaux du centre de l'île, offre une surface très accidentée, mais à déclivité moins rapide que la zone forestière. Ce sont en général des mamelons arrondis, des croupes rocheuses, que percent, ça et là, de gros blocs de granité cl de gneiss. Les eaux vives y sont très abondantes.
On trouve souvent dans la zone des brousses, des îlots plus ou moins grands de terrains dénudés. On peut être absolument certain dans ce cas que le centre de l'îlot est occupé par une agglomération importante des Antimerina. En somme, et sans vouloir entrer dans de trop petits détails, on peut admettre que la zone dénudée est caractéristique de l' Antimerina et du Betsileo, des peuples agriculteurs. La zone forestière ne semble pas caractériser spécialement une tribu, puisqu'elle entoure l'île tout entière. Cependant les Betsimisaraka en occupent la plus grande partie. La région des brousses est caractéristique des territoires des tribus insoumises, des Sakalava et des Bahara en particulier. Pour être complet, il faut observer (pie notre colonie de Nosy-Be, et les côtes de Madagascar situées en face d'elle, sont absolument analogues, comme aspect et comme végétation, à la région côtière occidentale de l'île, au territoire de la tribu Betsimisaraka.
Ces trois grandes divisions de Madagascar ne correspondent pas seulement à un aspect général et à une végétation différente, mais, chose liés remarquable, semblent parfaitement concorder avec des divisions semblables que l'on voudrait faire dans la population. Elles correspondent aussi très exactement à une similitude générale, non seulement dans les caractères ethniques des différentes tribus, dans leurs usages et leurs coutumes, dans leur façon de vivre, dans leur manière de construire leurs maisons, de confectionner leurs vêtements; mais encore dans les caractères anthropologiques généraux des populations. Ainsi, un Antimerina est parfaitement comparable à un Betsileo, un Sakalava est en tous points semblable à un Bahara, et il sera très difficile de distinguer un Anlankara de Nosy-Be ou îles environs, d'un Betsimisaraka proprement dit.
Dans la soirée du !t octobre, nous nous arrêtons à Anlsomiky.
Le jour suivant, nous passons de très bonne heure à Ambondrona, et nous arrivons au milieu du jour à Anahidrano. Dans l'après-midi, la roule devient fatigante; nous marchons sur les flancs d'une montagne isolée dans la plaine, qui présente celle particularité d'avoir deux sommets très aigus et de hauteur sensiblement égale, qui ont reçu le nom de pic Andengalenga et pic Analaboloha. A mesure que nous marchons vers l'Ouest, la chaleur devient de plus en plus accablante, il en sera ainsi jusqu'à Majunga, qui est après Maevalanana le point le plus chaud de l'île de Madagascar.
Le 11 octobre, nous continuons dans la brousse, et nous passons au hameau de Ambodivongo et à celui de Bevala. Ce dernier village, que nous atteignons vers onze heures, est peuplé presque entièrement de Makoa, nègres du Moçambique. Ces Makoa sont très communs sur la côte Ouest, ils y sont importés continuellement, par des boulres arabes; à Madagascar ils sont vendus comme esclaves, soil pour de l'argent, soit plus généralement pour des bœufs, que les boutres vont reporter et vendre sur la côte d'Afrique. Ces boutres qui, comme je viens de le dire, ont un équipage et un capitaine arabes, appartiennent presque toujours à des Indiens de Bombay, sujets britanniques, qui sont venus depuis quelques années s'établir en grand nombre sur les côtes occidentales de l'île madécasse; ils y font tous le commerce, et la traite des esclaves est une de leurs opérations les plus lucratives. En 1887, le gouvernement antimerina, sous la pression des Européens, avait bien publié un édit qui libérait sur-lechamp tous les esclaves d'origine africaine; mais comme toutes les lois malgaches et tous les règlements, quels qu'ils soient, qui n'ont pas de sanctions, cet édit est devenu lettre morte le jour même de sa proclamation. D'ailleurs, les Indiens, sujets britanniques, de par les capitulations consulaires, échappent aux lois malgaches, et ils ont tous sur la côte Ouest chacun une demi-douzaine d'Africains, qu'ils traitent d'ailleurs avec dureté sous 1 " « «-il bienveillant de leur consul.
C'est dans la matinée du 12 octobre que je vois pour la première fois des satrana {Hyphœna madagasçariensis), cet arbre caractéristique de l'Ouest sakalava. J'ai parlé plus haut des trois régions entre lesquelles on peut diviser toute l'île de Madagascar, suivant la configuration du pays et l'aspect général de la végétation. Mais on peut aussi établir de grandes subdivisions, d'après la nature même de celle végétation, qui, sans pouvoir englober dans leurs nombres la superficie tolale de l'île, peuvent en délimiter du moins la plus grande partie. Ainsi, ces satrana que nous voyons maintenant tout autour de nous, caractérisent la plus grande partie du versant du canal de Moçambique. Le ravenala, arbre du voyageur (Ravenala madagascariensis), est au contraire spécial au versant de la mer des Indes. La localisation de ce dernier palmier est moins soumise à des règles fixes que le satrana. On en trouve quelquesuns, mais en très petit nombre, dans la vallée du Betsiboka. Encore, ce ne sont «pie de petits sujets; au contraire, je n'ai jamais rencontré de satrana sur le versant oriental de l'île. Il y a de grandes forêts de ravenala en pays betsimisaraka, et on en rencontre quelques bouquets dans la contrée analogue du versant sakalava, à Nosy-Bc, et sur la côte voisine.
Le botona (le baobab de Madagascar, et le voavolaka sont caractéristiques îles pays de brousse et se trouvent surtout, le premier dans l'Ouest, le second dans l'Est de Madagascar.
Le longoza (Amomum augustifolium) couvre les défrichements de la côte Esl ; cl le filao (Casnarina equisetifolia) se trouve tout autour de l'île, mais il ne s'écarte jamais du bord de la mer; il esl très fréquent sur les côtes betsimisaraka.
Nous sommes toujours en terrain primitif, comme c'est la règle à Madagascar, et presque tous les ruisseaux que nous traversons son) à sec; des rivières même qui doivent être importantes, ne sont plus tracées que par un lit de sable blanc, dont les sinuosités se perdent dans les grandes herbes.
Le samedi 12 octobre, nous reprenons notre marche dans les satrana, et nous arrivons au bord du fleuve le Sophia. Le cours d'eau, qui doit être très important, n'est plus représenté à celle époque de l'année que par un mince filet d'eau qui se perd dans les sables. En marchant jusqu'au soir, nous ne trouvons pas de village et nous campons sous ces satrana. Dans ces parages, comme du reste dans tout l'Ouest de l'île, la richesse du pays consiste surtout en grands troupeaux de boeufs que possèdent les habitants. Pour le Sakalava, l'élevage du bœuf est à peu près la seule occupation, cl cependant il ne faudrait pas donner au mot élevage son sens habituel, car ici la nature fait tous les frais. Un Sakalava possède-l-il quelques vaches cl un taureau, il se trouve de suite à la tête d'un petit troupeau, que les naissances successives viendront bientôt accroître II n'a à s'inquiéter ni de la nourriture ni du logement, il laisse faire la nature. Le jour, le Sakalava conduit son troupeau dans la brousse, où les animaux trouvent une nourriture suffisante, quelle «pie soit la saison; la nuit, il ramène ses bêtes au village, et les parque dans un enclos de branches d'arbres; celle façon d'élever les boeufs est la même dans toute l'île, c'est aussi la même pour tous les animaux domestiques. Poules, cochons, chèvres et moutons sont livrés à eux-mêmes pendant la journée, cl le soir rentrés sous un abri près de la case ou dans la case même du propriétaire. On ne leur donne jamais de nourriture, cl il faut des circonstances bien exceptionnelles pour que l'homme pourvoie aux besoins de ses animaux domestiques. Cette façon de procéder explique pourquoi on ne trouve que très difficilement à acheter à Madagascar de jeunes animaux : un œuf est presque aussi cher qu'une poule; un veau est vendu comme un bœuf; en effet, le propriétaire de ces jeunes animaux n'a qu'à attendre quelques mois pour les voir parvenir à l'étal adulte sans aucune dépense, il peut alors les vendre au prix normal. La seule chose que nous voyons faire dans ces parages aux Sakalava, propriétaires de bœufs, pour amender la nourriture de leurs animaux, c'est de mettre le feu dans la brousse cl de dévaster toute la contrée. Dans la région des brousses, sur tout le versant Ouest du reste, l'herbe commence à pousser, au mois de décembre, et elle atteint son plus grand développement, 2 m. 50 environ, au mois de mars; à partir de ce moment, elle sèche sur pied, elle esl bientôt grillée par les rayons ardents du soleil, cl il faut de toute nécessité débarrasser la terre, vers les mois de juin, juillet, de celle couche de végétaux morts el desséchés qui couvrent la terre d'une couche de plusieurs décimètres d'épaisseur. Alors le Sakalava appelle la flamme à son secours,
il met le feu dans la brousse, l'herbe sèche et les feuilles mortes forment bientôt d'immenses brasiers. Les cendres servent d'amendement au sol, et la terre, débarrassée de celle végétation morte, donnera au mois de décembre de nouvelles pousses qui seront une excellente nourriture pour les troupeaux de bœufs. Malheureusement, cette méthode barbare a des inconvénients : avec l'herbe de la plaine brûlent les jeunes pousses des arbres; les gros troncs sont même souvent calcinés à leur base et, en somme, le feu du Sakalava comme la hache du Betsimisâraka concourent au déboisement général de l'île.
Nous avons rencontré aujourd'hui, vers onze heures, le village de Berohitra, qui compte une douzaine de cases, et nous sommes obligés d'y coucher, car nous ne trouverons pas de village ce soir ; notre marche d'aujourd'hui est donc peu considérable.
Le jour suivant, nouvelle étape, plus longue d'ailleurs et sans aucun incident, jusqu'au village de Ambararatabe ou Bedjipty, où nous nous arrêtons pour coucher. Nous avons passé dans la journée à Ankazomena et à Ambarijevo, petit hameau sakalava, aussi misérable d'ailleurs que celui où nous sommes logés ce soir. L'eau esl très rare dans la contrée, et les bergers sakalava conduisent fort loin leurs troupeaux pour les abreuver. Cette absence d'eau n'est pas sans me causer quelques inquiétudes, d'autant plus que la contrée que nous devons traverser en deux jours pour atteindre Belalitra, en est absolument dépourvue, et mes porteurs sont si fatigués ou plutôt si paresseux qu'ils aiment mieux traverser cette contrée en ligne droite au risque de manquer d'eau que de pousser une pointe vers le nord où nous devrions rencontrer, en quelques heures de marche, le fleuve le Sophia.
Le lundi 14 octobre, nous reprenons noire marche dans la brousse et sous les lataniers. Vers dix heures, nous passons près d'un petit village Banzonv qui est complètement abandonné, pas une goutte d'eau dans les environs. Mes porteurs se répandent dans la brousse, ils vont de tous cùlés, mais ils ne peuvent s'écarter bien loin par crainte des fahavalo; ils reviennent quelques heures après, leurs recherches ont été vaines. A ces heures chaudes du jour, la privation de toutes boissons dans ces pays intertropicaux est particulièrement pénible ; la fatigue et les sueurs nous accablent, el la soif augmente sans cesse; dans la traversée de la forèl de Didy à Fito, nous avions bien manqué de vivres et souffert de la faim, mais cela n'est rien auprès de la privation d'eau; contre la faim on réagit, on la trompe par mille artifices, el cela est facile, du moins pendant les premiers jours; mais il n'en est pas ainsi pour la soif, ce n'est pas les jours que l'on compte, ce sont les heures, et dans la rage que l'on éprouve, tout ce que l'on peut faire ne fait qu'exaspérer ce! impérieux besoin. Mes hommes qui, comme d'habitude, ont voulu chiquer leur tabac, et moi-même qui ai voulu, pour faire le brave, fumer force cigarettes, nous souffrons atrocement. Il y a quelques semaines, pendant la première partie de notre voyage, nous maudissions la pluie persistante qui nous accompagnait dans la zone forestière, et nous donnerions maintenant beaucoup pour en recevoir quelques gouttes dans cette région des brousses. Nous reprenons notre route, et suivant un sentier pierreux, nous arrivons à un autre village abandonné, dont on ne peut me donner le nom. Nous procédons à de nouvelles recherches, qui sont aussi vaines que celles de ce malin. Notre position est vraiment critique, mes hommes sont exténués, et je ne sais vraiment trop comment, demain, mes porteurs pourront reprendre leur route sans abandonner mes bagages; nous nous logeons tant bien que mal dans ces cases vides, je suis exténué et, malgré les cris des porteurs qui chantent pour s'étourdir, je m'endors d'un profond sommeil. Le lendemain, à mon réveil, je trouve mes caisses de bagages enfoncées, mes malheureux porteurs ont bu le rhum dans lequel je conservais mes pièces zoologiques. Quand je sor< de ma case, je vois tout mon monde rassemblé sur la place du village, ils entourent deux de mes meilleurs porteurs, Rainiboto et Rainil'ringa, qui gisent inanimés sur le sol : ce sont probablement mes voleurs de rhum, ces malheureux en ont tellement bu pour étancher la soif dont ils souffrent qu'ils en sont morts; je les fais ensevelir rapidement dans les plus belles nattes que nous trouvons dans le village, el je presse les autres de partir vite pour atteindre Belalitra, où nous devons arriver ce soir. Il y aura de l'eau, c'est le salut. Le convoi se met en marche tant bien que mal. el tout le monde se traîne sous ce soleil de feu, nous n'avons pas lui depuis deux jours, el le thermomètre fronde à l'ombre marque -f- 35° centigrades. Beaucoup de mes hommes paraissent ivres, ils souffrent véritablement, el le moindre effort
musculaire, par cette chaleur intolérable, l'ait plus vivement ressentir le besoin qui nous dévore. Toute cette brousse est brûlée, nous marchons dans des cendres épaisses, et nous soulevons des nuages de poussière. A quatre heures, j'ai onze hommes qui sont tombés épuisés sur la route, mais nous ne pouvons nous arrêter pour les secourir. Nous voulons boire. Un quart d'heure après, nous traversons l'Anjabiny, un des affluents de gauche du Sophia, il est à sec comme presque toutes les rivières que nous avons déjà traversées depuis Mandritsara; par les traces qu'ont laissées les eaux sur ses rives et par la largeur de son lit de sable blanc, cette rivière coulant normalement doit avoir plus de 80 mètres de large sur une profondeur moyenne d'environ un mètre. L'Anjabiny se jette dans le Sophia, dans le nord du point où nous nous trouvons à un jour de marche, et tout près de son confluent est l'embouchure du Bemarivo. Peu de temps après avoir traversé la rivière, nous voyons de beaux manguiers qui couronnent d'un panache touffu un petit mamelon plus élevé que les autres : c'est là qu'est Belalitra, et en bas du mamelon, il y a des sources dans un petit bouquet de raphia. C'est alors une course folle, chacun jette son paquet et court vers l'eau de toutes ses forces, moi-même je suis ce mouvement irrésistible, mais je suis vite dépassé. Il y a dans ces raphia près de Belalitra des sources importantes, et qui toute l'année coulent à pleins bords. Cependant ce jour-là, le niveau de l'eau a dû baisser considérablement, la quantité de ce liquide bienfaisant bue par mes hommes est absolument invraisemblable, et moi-même je ne me rappelle pas dans ma vie avoir bu avec autant de plaisir. La soit dont nous avions souffert depuis quarante-huit heures m'a permis de constater par moi-même un l'ait énoncé par certains voyageurs en Afrique et en Australie. Ils avaient remarqué, après des privations [dus longues encore que celles que nous venions de subir, que les premières gorgées d'eau avalées éfaienl non seulement désagréables, mais très douloureuses; je ne puis que confirmer ce phénomène bizarre.
Belalitra est un assez gros village, c'esl le centre le plus important de ce bassin du Sophia. 11 est entouré d'une enceinte palissadée, l'aile de troncs de satrana, enfoncés verticalement dans le sol les uns à cèvlé des autres, et dont les extrémités supérieures sont réunies solidement entre elles par des lianes et des cordes de raphia. L'espace ainsi clos est beaucoup plus grand que le village, mais à certaines époques de l'année, celles où nous nous trouvons, par exemple. Belalitra sert de lieu de refuge pour les populations et les troupeaux de bœufs des territoires a voisinants.
Tout le Boeny, immense province de Madagascar couverte de brousse, est le lieu de prédilection hanté par les fahavalo. Ils habitent d'ordinaire au sud de Betsiboka sur les contins du Menabe, où ils trouvent facilement à se ravitailler d'armes et de munit ions auprès des tribus sakalava insoumises. En cas d'attaque, ils trouveraient aussi un refuge assuré dans la grande forêt de Manerinerina. C'est sur les confins de celte forêt que la plupart d'entre eux ont leur village, ils \ passent d'ordinaire toute la saison des pluies et ne se rassemblent en troupes nombreuses que lorsque la saison sèche est bien établie. A ce moment, grâce à la baisse des eaux, ils peuvent traverser le Betsiboka dans les endroits guéables et s'avancer vers le Nord, voler des esclaves et des bœufs. C'est donc dans la saison sèche et surtout dans ses derniers mois, que les fahavalo sont le plus redoutables dans l'endroit où nous nous trouvons; par une chance inespérée, je n'en ai pas encore vu, mais je crains bien d'en voir prochainement, avant d'arriver sur les bords de la baie de Bombe toke.
En arrivant à Belalitra, j'ai quitté le territoire administré par le gouverneur de Mandritsara, et je suis dans le district de Majunga. Le chef de Belalitra est un Sakalava, nommé Tsievala, qui est un excellent homme, gouvernant avec beaucoup de sagesse et de prudence son petit village, et administrant de son mieux le vaste territoire dont il est chargé.
Il est très intéressant d'observer la politique particulière des Anlimerina à l'égard des tribus qu'ils ont soumises, et en particulier à l'égard des Sakalava, les seules peuplades qui leur aient résisté victorieusement et qui en maints endroits ont su conserver leur indépendance. Tandis que, chez les Betsileo et les Betsimisaraka par exemple, tribus fort paisibles et très facilement gouvernables, les Anlimerina frappent les indigènes de lourdes corvées, y envoient des gouverneurs féroces et rapaces, et enfin mettent en coupe réglée ces timides populations, ces mêmes Anlimerina en agissent tout autrement avec les tribus
du Sud et les Sakalava, gens turbulents et difficiles à manier. Ils les comblent de prévenances ; dans chaque poste important, à côté du gouverneur et des fonctionnaires antimerina se trouvent des juges sakalava et même des officiers sakalava, qu'on traite sur le même pied que les officiers antimerina. Dans presque tous les villages, les anciens chefs sakalava ont été maintenus, et dans des centres importants, comme Belalitra par exemple, c'est un Sakalava, Tsievala, qui a été nommé gouverneur; il est même 10e Honneur, grade assez important dans la hiérarchie compliquée des Antimerina. Mais ce qu'il y a de plus remarquable dans l'administration antimerina des territoires nouvellement soumis à leur gouvernement, c'est qu'ils y ont respecté d'une façon absolue les usages et les coutumes des anciennes populations; ils ont donné ainsi un bel exemple de colonisation à certains peuples occidentaux.
A Belalitra, nous quitte le guide principal que nous avait donné à Mandritsara Rakotondravoavy, qui a remis à Tsievala nos lettres de recommandation et nos passeports. Tsievala, de son côté, va nous donner des guides qui nous conduiront jusqu'à Majunga. Comme le gouverneur de Mandritsara, Tsievala a voulu nous rendre de grands honneurs; nous avons assisté à une grande parade où ses quatre misérables soldats loqueteux ont fait l'exercice avec des morceaux de bambou.
Pendant la nuit, j'entends de tous côtés des hurlements épouvantables, ce sont les factionnaires du fort, dont on a doublé le nombre à l'occasion de mon passage; les hurlements qu'ils poussent et qui ne sont plus du tout les zovy, zovy e, que j'avais entendus dans l'Imerina, ont pour effet surtout de les empêcher d'avoir peur.
Depuis mon départ de Mandritsara sur la côte Est, et jusqu'à mon arrivée à Majunga sur la côte Ouest, j'ai suivi, et je compte continuer à suivre, un itinéraire qui passe à quelques lieues plus au nord du chemin parcouru dans ces contrées par Rutemberg en 1877-1878. Et c'est justement ce tracé un peu plus septentrional qui m'a permis de relever le cours du Sophia et de passer à Belalitra.
Les habitants de ce village sont la réunion de beaucoup de tribus différentes, on y voit des Antimerina et des Belsimisaraka, mais on y rencontre aussi des Sakalava de type pur; les Makoa y sont aussi nombreux.
Les caractères ethniques des Sakalava diffèrent peu, du moins dans leur ensemble, de ceux des Bezanozano dont j'ai parlé plus haut. D'une stature plus élevée que les populations de l'Est, ils ont une constitution plus robuste, des membres plus épais, un teint plus noir. Leurs cheveux crêpés sont longs d'environ 15 à 20 centimètres; les hommes qui ont toujours conservé l'ancienne mode malgache aux cheveux longs portent presque tous de petites nattes enduites de graisse de bœuf, ils sont assez soigneux de leurs coiffures, et quand la nature paraît leur refuser une chevelure convenable, ils portent une perruque de petits bandeaux tressés faite en fibres de raphia ou de latanier. Ces indigènes diffèrent surtout des tribus orientales par un grand amour des bijoux et des ornements divers dont ils se parent volontiers, et aussi par leur esprit batailleur et querelleur que je remarque d'autant mieux que j'étais habitué à la timidité des Belsimisaraka. Les hommes portent des colliers de verroterie, des dents de caïman, des fétiches en grand nombre, suspendus au cou ou au bras par une ficelle tressée. Ils se mettent dans les cheveux au-dessus du front un disque taillé dans un coquillage nacré, qu'ils nomment felana. Les femmes se parent de colliers et de bracelets, et portent dans le lobule de l'oreille un cylindre de bois plus ou moins sculpté, qui atteint souvent 3 centimètres de diamètre. Le Sakalava ne se sépare jamais de son fusil à pierre, orné de clous en cuivre ou de filigrane de même métal, et de ses deux ou trois sagaies, nombre qu'il juge indispensable. Quand le Sakalava entre dans votre case, il s'accroupit et maintient ses armes verticales, il ne s'en sépare dans aucun cas, il couche avec. Le costume le plus général de celle tribu est, comme celui de tous les Malgaches, formé essentiellement du lamba. Autour des reins les hommes ceignent le sikiny, qu'ils nomment plus généralement kikoy quand celte pièce du vêtement est blanche et bordée sur les lisières d'une bande d'une dizaine de centimètres de large, de couleurs voyantes, el le plus généralement rouge ou jaune, ou diboana quand le sikiny est fait d'une cotonnade de couleur foncée et que les lisérés sont en tissus de soie. Les femmes portent, comme les femmes belsimisaraka el comme celles des tribus du Sud, le lamba cousu en forme de sac, qui se nomme simbo; sur la poitrine el sur le dos elles ont Vakanjo.
Ce costume des hommes el des femmes, qui est le même que celui que j'ai déjà décrit chez la tribu betsimisaraka, est le vrai costume malgache; on le retrouve, sans grands changements, dans toutes les tribus de l'île, les Antimerina exceptés. Pour les mœurs et les coutumes générales des Sakalava, j'en parlerai avec plus d'à-propos lorsque sur ma route j'aurai l'occasion de les observer et de les décrire. D'ores et déjà, je puis affirmer que c'est dans cette tribu, comme dans celles du Sud, où l'influence européenne n'a presque pas pénétré, que l'on voit les anciennes coutumes les mieux conservées ; ces tribus insoumises ont gardé pieusement les traditions de leurs pères, et on y retrouve beaucoup mieux que chez les Antimerina le vrai caractère malgache, sans apprêts et sans voiles.
J'ajouterai dès maintenant que c'est dans ces peuplades de la côte Ouest de Madagascar que l'influence musulmane s'est fait particulièrement sentir, el que non seulement on y retrouve des usages mahométans, mais que l'on rencontre fréquemment un Sakalava parfaitement ignorant de la religion de Mahomet,
mais qui pourtanl est coiffé de la chéchia chère aux disciples du prophète ri affublé de la grande chemise blanche des Zanzibarites.
En plus des deux guides cl des trois suidais que un' donne Tsievala pour me conduire jusqu'à Majunga, ma carayane s'est encore augmentée de deux Arabes de Zanzibar, qui étaient venus dans ces parages pour faire du commerce, et qui v<ml rejoindre le grand port de la côte Ouest [imir.de là. regagner, par boutre, leur pays d'origine. .le suis très heureux de cette acquisition, car ces gens ne me quitteront certainement pas, et je suis certain qu'ils m'accompagneront jusqu'au bout de mon voyage. Dans la soirée, je remercie chaleureusement Tsievala de son obligeance, et je veux lui donner quelques piastres comme garant de mon amitié, mais il m'arrête de suite, el nie dit confidentiellement, que si mon cadeau lui fait grand plaisir, il me prie de ne lui donner que dans sa case ou dans un endroit retiré : il m'explique d'ailleurs que si le présent est fait devant les officiers il serait obligé de partager avec eux, ce qui lui sérail très désagréable.
Le mercredi 10 octobre, je quitte Belalitra au lever du jour et je continue ma roule vers l'Ouest au milieu des grands lataniers [satrana).
Depuis notre départ de Mandritsara, nous avions toujours joui d'un temps superbe; cette nuit nous avons eu une pluie assez forte; ce malin, elle est plus fine, c'est presque un brouillard. Cependant, vers onze heures du matin, le soleil a complètement dégagé les noirs nuages amoncelés sur nos tètes. Le ciel bleu réapparaît. Nous rencontrons plusieurs villages abandonnés complètement. Il existe ici et dans tout le pays que nous allons traverser, presque jusqu'à Majunga, des bandes de pillards, formés de Sakalava insoumis, d'esclaves marrons, de soldats antimerina déserteurs. Ces brigands, qu'on appelle marofelana ', ne sont qu'une espèce particulière de fahavalo dont le métier consiste à voler les bœufs
I. On appelle ainsi ces bandes de pillards: maro, beaucoup; felana, felana, parce qu'ils portent sur leur front et dans leur ebevelurc de ces disepucs en coquillages nommés felana, ornements très à la mode dans la tribu des Sakalava. Tous
dans les campagnes. A celle époque de l'année, les habitants de ces villages ont appris leur arrivée par quelques vols de bœufs dans les environs. Alors ils ont quitté leur demeure, et chassant devant eux leurs troupeaux, ils sont venus, chargés de leurs lamba et du mobilier primitif qu'ils possèdent dans leur case, chercher un abri à Belalitra.
A midi, nous arrivons au village d'Ambahibe. Nous n'irons pas plus loin aujourd'hui, car nous devons nous arrêter demain après avoir traversé le Bemarivo au village important de Belsisiky.
Ambahibe est aussi un village abandonné par ses habitants. Malgré tous mes efforts, je ne puis empêcher le pillage de ce qui reste ici, mes hommes égorgent soixante ou quatre-vingts poules et prennent une grande quantité de riz qu'ils trouvent dans les greniers. Cependant, j'ai obtenu que l'on n'emporterait rien demain matin au départ et que l'on ne prenne que ce que l'on pourra manger. La journée se passe en repas pantagruéliques. Dans mon convoi la gaieté revient vite dans ces jours d'abondance et c'est bien là un des traits caractéristiques du Malgache : il se laisse abattre par la moindre privation, mais au premier jour d'abondance il oublie complètement les fatigues passées.
Le lendemain, nous marchons dans la brousse, les grands lataniers ont disparu complètement, et le pays semble un peu plus accidenté. Nous marchons sur de petites collines couvertes de hautes herbes, et dans les vallées que laissent entre eux ces mamelons peu élevés où pendant la saison des pluies doivent se former des mares d'eau croupissantes surgissent des bouquets de raphia Ce palmier est 1res commun dans cette région.
Vers midi, nous faisons halte dans la plaine, nous souffrons de nouveau de la soif, cependant nous sommes assez heureux pour trouver dans un petit bois de raphia et non loin de l'endroit où nous nous sommes arrêtés, une marc d'eau croupissante dont il nous faut énergiquement disputer la possession aux troupeaux de bœufs du voisinage. Dans l'étape de l'après-midi, la hauteur des petits mamelons «pie nous franchissons s'élève sensiblement. Les plus hauts sommets n'ont pas cependant une altitude de plus de 50 mètres au-dessus de la plaine environnante. Ces mamelons suivent une direction générale nord et sud et ils forment ce que l'on appelle dans le pays les bongalava. Ce mot bongalava n'est pas un nompropre, et ne désigne pas particulièrement la chaîne de collines que nous traversons, il s'applique au contraire et sans distinction de lieux à toutes les chaînes, et à toutes les montagnes, aux .contreforts légèrement étendus qui sont situés sur le versant Ouest de Madagascar. Ils peuvent être très élevés comme ceux qui dans le Benabe supportent les premières assises du plateau central (les chaînes des Bemarana et des Tsiandava ), mais en général les bongalava comme ceux que nous traversons n'ont qu'une très faible hauteur. Ceux-ci sont les premiers contreforts de la chaîne qui sépare le bassin du Sophia du bassin du Mahajamba. Dans la soirée, nous arrivons à Betsisiky. Ce village qui ne compte que vingt-cinq cases environ est néanmoins un centre important dans cette contrée où la population est si peu dense. Belsisiky, comme Belalitra, est entourée d'une enceinte palissadée et est commandée par un officier de Tsievala. Dans l'après-midi, je fais à Betsisiky quelques jours de vivres, en prévision de la roule qu'il nous reste à faire, car dans les grands bongalava qui séparent le bassin du Sophia des bassins du Mahajamba, il n'existe aucun village et par conséquent aucun centre de ravitaillement.
Dans la soirée, j'assiste à un jeu (pie donnent en mon honneur les jeunes gens du village, c'est une lutte à coups de poings, sorte de boxe que les Sakalava ont appris des Arabes.
Les deux ou trois tambours inséparables de tous les jeux malgaches sont là; le tamtam commence. Les spectateurs forment un cercle, dans lequel un des boxeurs tourne en cadence, appelant un concurrent; celui-ci se présente bientôt, et les tambours battent avec plus de violence. Les jouteurs se tenant parla main se promènent à pas rythmés dans l'espace circulaire laissé libre par les spectateurs. Les jouteurs exécutent une sorte de danse, puis ils s'attaquent ; les coups échangés sont 1res rares, à peine y en a-l-il deux ou trois donnés ou reçus de pari el d'autre que tout le monde s'empresse de
les fahavalo en général possèdent comme les marofelann un ou plusieurs de ces coquillages discoïdes plaqués sur leur chevelure ou-dessus du front.
séparer les combattants; en somme, la lutte n'est pas très animée. Les Sakalava nomment ce jeu morengy.
Hier soir, j'avais rencontré sur ma roule, à quelques centaines de mètres des premières cases du village, deux cadavres d'enfants nouveau-nés qui étaient morts de faim et de froid, abandonnés par des parents dénaturés. Ces enfants abandonnés sont appelés Zazatsihanono. Cette coutume barbare est une des superstitions cruelles en usage autrefois partout à Madagascar et qui subsiste encore dans les tribus sakalava ; cela m'amène tout naturellement à parler de la superstition générale des populations madécasses. 11 faudrait plusieurs volumes pour donner par le menu toutes ces superstitions, elles sont
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toutes plus ou moins bizarres et oui des origines très compliquées; ru général, ces superstitions, ces coutumes, reconnaissenl pour cause une importai ion étrangère, mais aussi il y en a beaucoup qui ont été inventées de toutes pièces par des chefs ou des rois pour les besoins du moment. Os superstitions créées de toutes pièces se sonl perpétuées ensuite, el leur origine se perd dans la nuit des temps. Le Malgache est, essentiellement, bien disposé pour accepter toutes ces croyances, ces fady, ces tabous, qu'ils lui soienl donnés d'une façon quelconque, non seulement il les accepte et les suit aveuglément, mais encore il les provoque, il les demande. Que de l'ois ne m'est-il pas arrivé un malade qui se plaignait d'une souffrance quelconque et qui me demandait le médicamenl approprié à sa maladie. Je le lui donnais volontiers, mais j'y ajoutais un tabou quelconque, un fady sans lequel mon client de passage n'aurait pas été coulent. Si, par hasard, il guérissait, il imputait sa cure, non pas à mes remèdes, ni aux quelques conseils que j'avais pu lui donner, niais il était convaincu que c'était le fady que je lui avais imposé qui l'avait seul guéri, el alors pour ne pas retomber malade, il suivait toujours ce fady, il l'imposait même à sa femme et à ses enfants, lui un mot, une nouvelle superstition était créée. J'ai retrouvé dans mon deuxième voyage à Madagascar; quatre ans après une consultation pour une fièvre quelconque, ces fady rigoureusement observés par toute une famille, et je suis persuadé qu'il subsistera encore de longues années. Une chose, observée par les Malgaches, vient consolider leur foi et en créer plus solidement encore dans leurs coutumes l'observance de ces fady. En effet, ils partent de ce principe, que noire pauvre humanité doit toujours souffrir de quelque chose et que les Malgaches, comme c'est justice d'ailleurs, ne sont pas plus privilégiés que les autres, et ne font pas exception à cette règle générale. Si, dans cette famille dont je viens de parler, un homme vient à se soustraire, soit par esprit
d'indépendance, soit pour toute autre cause, à la prescription imposée, on ne manque pas d'attribuer la première maladie qu'il aura, le premier malaise qu'il ressentira, un accident quelconque, à cette inobservance. Notre individu sera donc frappé de ce qu'il n'appelle pas une curieuse coïncidence et il s'empressera de revenir au fadij imposé antérieurement. Pendant ce temps, la nature aura fait son œuvre, le plus souvent, la maladie sera guérie, le malaise dissipé ou l'accident réparé. Nouvelle coïncidence curieuse, mais heureuse cette fois, pour l'esprit simple de notre Malgache. Jamais plus, ni lui, ni sa famille n'enfreindront la prescription du fady, et la superstition malgache aura une nouvelle preuve qui viendra l'étayer.
Dans ce dédale, il faut nécessairement, pour s'orienter, diviser les superstitions malgaches en superstitions générales et en superstitions locales. Les premières, très nombreuses, sont intéressantes a étudier, d'autant plus qu'on en retrouve un grand nombre dans l'Indo-Chine française et dans la presqu'île de Malacca. Je n'en citerai qu'un exemple. Quand dans l'enceinte d'un palais d'un roi, un souverain, ou un prince de la famille royale vient à mourir, il faut pour faire sortir le corps du palais passer non pas parla porte, mais par une brèche de la muraille pratiquée à cet effet. Le nouveau souverain ne pourrait plus passer dans cette porte du palais souillée par le passage d'un mort. Celte observation, qui a été faite par moi dans un palais royal sakalava, et que les missionnaires français avaient faite avant moi à Tananarive, est absolument identique à celle faite par M. le docteur Hocquard, à Hué, relatée dans son ouvrage Trente mois au Tonkin, 1883. Il y a encore beaucoup de ces coutumes générales dans l'île, que l'on retrouverait en Afrique, tant sur la côte orientale que sur la côte occidentale. J'ai lu dans les relations de voyage de Binger au Niger, l'histoire de certains grisgris africains, [qui ne sont autres que des ody purement malgaches. Comme je l'ai dit, il serait beaucoup trop long d'entrer dans des détails, je veux cependant parler maintenant de la superstition principale, du principe fondamental qui peut faire comprendre dans ses grandes lignes l'histoire des superstitions madécasses. Ce principe peut se diviser lui-même en deux parties : l'une, qui représente assez bien les superstitions locales, c'est la croyance aux sorciers, mpamorika ou mpamosavy chez les Sakalava, ombiasy chez les tribus du sud, ampisikidy chez- les Antimerina. Cette croyance aux sorciers est certainement d'importation africaine; elle a comme base principale le Sikidy, opération qui consiste à jeter sur le sol des grains de sable ou des graines d'arbres, principalement celles d'un arbre appelé fano (piptadenia chrysoslachys); en tombant, les graines ont un agencement qui permet aux sorciers de prédire l'avenir, de prévoir les maux et surtout d'y apporter un remède. Devant le tas de graines, le mpisikidy invoque le zanahary, et quand il a terminé sa prière, il compte ses graines, et forme ensuite les seize figures qui forment le sikidy. Cette pratique est absolument arabe.
Toutes les tribus de l'île ont des sorciers, leur influence est souvent très grande et un événement ne se produit pas sans qu'on accuse le sorcier; personne ne peut mourir de mort naturelle dans ce pays, toujours on est sensé avoir été empoisonné. Dès qu'une maladie vous arrive, qu'un événement malheureux vient vous frapper, vous, votre famille, vos richesses et vos biens, on accuse un sorcier d'avoir causé ce malheur et l'on s'empresse vite d'aller en consulter un autre pour conjurer le mauvais sort. Naguère, les chefs et les rois des tribus mettaient à profit d'une façon très pratique cette croyance populaire. Une calamité publique venait-elle à se produire, ils excitaient de toutes leurs forces le mécontentement général qui en résultait, mettaient les malheurs publiques sur le compte de leurs ennemis, politiques ou personnels, et ils s'en débarrassaient de la sorte, en leur faisant donner le tanghuin. Cet usage est heureusement tombé en complète désuétude, tous les ouvrages qui traitent de Madagascar en parlent longuement, je ne pourrais donc que les citer, ce que je crois inutile. C'est évidemment la tribu des Antimerina, la plus pratique, qui a usé dans la plus large mesure de ce poison national, pour se débarrasser des nobles ou des princes qui gênaient les gens au pouvoir ou décimaient les malheureuses peuplades, soumises à leur barbare domination. D'après des documents à peu près officiels que j'ai pu me procurer, 43 000 personnes furent empoisonnées à Madagascar sous le règne de Ranavalona Ier, le grand tyran madécasse.
VILLAGE DES BONOALAVA.
La deuxième partie fondamentale des superstitions malgaches a élé importée également dans la grande île par les Arabes; c'est une sorte d'astrologie rudimentairc : les années, les mois, les jours de la semaine, les heures de la journée onl un sorl que suivent ceux qui commencent leur existence, qui s'adonnent à une occupation, qui entreprennent quelque chose à ces moments-là. Le malgache esl absolument fataliste, et il esl persuadé que le sorl de sa vie ou d'une entreprise quelconque esl intimement liée au sort du moment précis dans lequel elle commence, De là la science de sorts des époques qui demanderait pour être bien présentée de longs développements. Je veux me contenter d'en exposer ici les mil ions les plus élémentaires.
En malgache, les noms des jours de la semaine comme les noms des mois viennent tous de l'arabe :
Français.
Dimanche
Lundi
Mardi
Mercredi
Jeudi
Vendredi
Samedi
Malgache