CHAPITRE X
Départ de Tananarive.— Traversée de l'Ikopa. — Antanjombato. — Le marché de Sabotsy. — Traversée de l'Andromba.
— An village de Behenzy. — Âmbohimanjaka. — Ankisatra. — Ambodiflakarana. - Traversée du Mania, — Alarobia.
— Ambositra. — Pierres levées betsileo. — Ambohinamboarina. — Arrivée .;i Fianarantsoa. — Division de la province.
— industrie îles lamba. — Excursions à [fandana. — Excursions dans le pays tanala el à Ambondrombe. — Peuplade tanala. — Ville d'Ikongo. — Préparatifs de voyage dans le Sud. - Recrutement des porteurs, leur solde. — Départ de Pianarantsoa.
coiri'um: nersiLiio
piles qui
lanles cl tique.
e samedi 22 murs, au matin, je quitte la capitale des Antimerina, Taisant route vers le Sud. Maistre est déjà parti depuis quatre jours, emmenant avec lui le plus gros de uotre matériel, le cheval et le mulet sur lesquels nous avons fondé de grandes espérances pour nus voyages ultérieurs.
Nous descendons sur la place de Mahamasina, que nous traversons dans toute sa longueur, puis nous passons d:uis le défilé qui sépare la montagne sainte du rova royal de la colline d'Ambohizanahary. Au sud de cette colline, sur une terrasse construite sous le règne de Radama Ier, s'élève le palais de Soanierana. Cette vaste construction en bois servait naguère de résidence d'été au souverain antimerina. Mon convoi a déjà dépassé- les faubourgsde la capitale, nous marchons maintenant dans les rizières el les plaines cultivées qui s'étendent en pentes douces de ce côté de Tananarive jusqu'au bord de l'Ikopa. Le fleuve, qui en cet endroit et à cette époque de l'année mesure environ 70 mètres de large, roule ses eaux rapides, qui viennent se briser devant nous contre les piles en pierres sèches d'un pont jeté là sous un règne précédent. Faute d'entretien, les arches se sont écroulées, et on a posé tout simplement sur les ésistent encore, par un miracle d'équilibre ou par la force de l'habitude, des poutres brandes branches mal assemblées sur lesquelles il nous faut passer en faisant force gymnas-
De l'autre côté du fleuve, c'est un gros village de 200 cases : Antanjorabato ; vaste agglomération de maisons rouges en pisé ou en briques crues, semblables d'ailleurs à toutes celles qui environnent la capitale.
Au delà du village, nous retrouvons de suite l'aspect général de la province des Antimcrina; auparavant, nous avions, en quittant les faubourgs de Tananarivc, traversé des champs cultivés et les jardins qui environnent de toute pari la capitale; après Antanjombato, nous ne trouvons plus que quelques rizières au fond des vallées ou de petits champs de manioc sur les bords de la route; partout ailleurs et aussi loin que la vue peut s'étendre, c'est toujours la désolation de la zone dénudée des Antimerina, toujours le même paysage, une succession sans fin de mamelons et de collines aux croupes arrondies dont le sol rougeàtre n'est pas toujours caché par un maigre gazon qui commence déjà à se dessécher. Sur la gauche et loin devant nous se profile le massif de l'Ankaratra, sur la droite est une chaîne beaucoup plus éloignée dont les sommets s'estompent dans la brume; elle sépare le bassin de l'Ikopa des grands bassins % côtiers de l'Est.
Nous voici maintenant à l'entrée d'une large vallée. Devant nous une scène vive et animée : c'est le marché de Sabotsy. Nous traversons la foule et passons près des marchands qui veulent nous offrir tous les produits de la province. Ce marché de Sabotsy est un des plus animés de l'Imerina; c'est là que l'on porte tous les objets et toutes les marchandises qui n'ont pu être vendus au Zoma, le grand marché de Tananarivc; au marché de Sabotsy, les cours sont beaucoup plus bas, car si les marchandises ne s'écoulaient, elles risqueraient fort d'être perdues, surtout les objets d'une difficile conservation.
Dans le fond de cette vallée ! 1 ïlO mètres), nous traversons deux petits ruisseaux affluents de gauche de l'Ikopa et nous laissons sur la gauche le village d'Amboanzobe. Maintenant la roule est très mauvaise. Nous sommes dans les rizières cl, pour assurer la fructification du riz, on a laissé depuis plus d'un mois l'eau envahir les champs. Le terrain est détrempé. Nous marchons, nous enfonçons daus l'argile ramollie; il nous est impossible de suivre les levée- de terre qui séparent les champs; ces petites digues ont été coupées en maints endroits par la violence dss eaux. C'est maintenant une rivière au cours rapide quibarre la route, le Fisahoa; heureusement, nous trouvons une pirogue qui nous facilite la traversée.
Au sud du Fisahoa. nous nous élevons davantage et nous cheminons maintenant sur un terrain parsemé de gros blocs de gneiss cl de granité. Nous longeons ainsi pendant un temps assez considérable le versant Est delà vallée de l'Andromba;en face de nous.de l'autre côté de la vallée, vers l'Ouest .s'élève la mass;> imposante du mont Iaranandriana ; en quelques heures nous sommes sur les rives de l'Andromba. A celle époque de l'année, ce cours d'eau coule à pleins bords, son lit torrentueux a au moins soixante mètres de largeur, sa profondeur dépasse de beaucoup la taille humaine. La traversée me semble assez délicate, car ici nulle embarcation, et pour trouve:' un gué il nous faudrait remonter bien loin dans l'Ouest. Mes hommes ont bon espoir et ils se font fort de me faire traverser autrement qu'à la nage un pareil cours d'eau. Cette perspective me rassure, non pas que je craigne pour moi un peu de natation, mais j'ai de vives appréhensions pour mon chronomètre, mes plaques de photographie, mes munitions, tout mon matériel en un mot qui se montrerait rebelle, j'en suis sur, à ce genre d'exercice.
Quelques-uns de mes porteurs qui ont traversé l'Andromba à la nage vont au village voisin Amboasary faire une ample provision de [tories de zozoro. Le zozoro (Cyperus sequalis) est un roseau triangulaire qui comporte plusieurs variétés. Ou dispose à cùlé les uns des autres une centaine de ces roseaux cl (in les enfile de plusieurs baguettes de bois dur. île façon à en former une sorte de claie de 1 m. "0 de haut sur 80 centimètres de large environ; ces claie en roseaux servent aux Antimerina à boucher les ouvertures de leurs cases, à les couvrir même quelquefois et à remplacer en un mot dans une foule de circonstances les planches qui, dans ce pays déboisé, se vendent très cher. Ces zozoro ont encore uni' autre propriété : grâce à leur oonsistance spongieuse et à leur légèreté relative sous un volume considérable, ils flottent parfaitement sur l'eau en portant même un poids assez fort. Mes porteurs connaissaient parfaitement celle particularité; aussi, en plaçant l'une au-dessus de l'autre cinq ou six (le ces portes de zozoro, ils me cônfectionnenl un radeau improvisé sur lequel, couché tout de mon
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long, et maintenant mes instruments et mes objets les plus précieux, j'arrive sur l'autre bord, sain, sec et sauf, poussé par une demi-douzaine d'excellents nageurs.
Reprenant notre roule au sud de l'Andromba, nous dépassons Amboasary et nous arrivons bientôt après au village de Rehenzy, où l'on s'arrête pour passer la nuit.
Le village de Rehenzy, qui compte AO cases environ, n'esl pas sans m'olïrir quelques ressources 'et je n'aurais pas à me plaindre du séjour «pie j'y fis, si je n'y retrouvais d'anciens ennemis minuscules
PALAIS nt: SOAKIf li \n \.
mais voraces, aux morsures
douloureuses. Les puces, fort nombreuses à Madagascar, se rencontrenl sur le plateau central en légions innombrables. Si les contrées chaudes du littoral el surtout les vallées des grands fleuves de l'Ouest seul éminemment favorables à l'éclosion des moustiques que l'on trouveen foule dans ces régions chaudes el humides, les régions tempérées, froides même du plateau central dans le pays des Antimerina el des Betsileo sont le territoire d'élection des puces, car là, non seulement les conditions climatériques semblent les favoriser, mais la saleté des habitants, leur genre d'habitation, donnent à leur élevage une grande intensité. Le nombre de ces insectes est vraiment incroyable; pour en donner une faible idée, il me suffira de dire que lorsqu'on entre dans une case antimerina avec un pantalon de couleur claire, celle partie indispensable de nos vêtements européens de\ ienl en peu d'instants du plus beau noir.
L'étape que nous venions de faire depuis Tananarive, sans être une marche forcée, nous avait l'ail franchir néanmoins une dislance assez considérable. Celle longue marche m'avait permis de refaire encore une fois une remarque notée bien souvent dans mes voyages antérieurs. En effet, toutes les fois que cela m'avait paru utile, je m'étais astreint dans mes marches à Madagascar à pousser devant moi mes porteurs de bagages el à former toujours l'arrière-garde de mon petit convoi; je me suis toujours conformé à celle règle aussi bien dans mes explorai ions à travers la grande ile africaine que dans mes voyages antérieurs, sur le continent américain notamment. Celle façon de procéder sera dans presque tous les cas très avantageuse au voyageur, car sa présence à l'arrière-garde de son convoi protégera dans bien des circonstances son matériel; il pourra veiller sur ses bagages dans ces pays de sécurité relative — comme c'est le cas général des pays qu'on explore, — il pourra surtout activer la marche de tous ses hommes el. en arrivant au campement choisi, les trouver Ions groupés autour de lui avec leurs charges respectives, dans lesquelles il pourra prendre immédiatement les objets qui lui sont nécessaires pour sa nourriture, son coucher ou pour tout autre motif. Si, au contraire, le voyageur prend la tète de sa colonne, si, ne s'occupanl que de sa propre personne, il ne demande, par un mode de locomotion quelconque, bêle de somme, chaise à porteurs (comme c'est le cas à Madagascar), ou à pied tout simplement, qu'à faire des kilomètres le plus rapidement possible, son convoi s'allonge indéfiniment; à la fin de la colonne, toule surveillance devient impossible, car dans ces pays on ne peut s'en remet Ire à personne du soin de veiller à son matériel : bientôt des porteurs de bagages s'arrêtent, ce sont les plus paresseux; les plus diligents se fatiguent bien vile à rattraper les dislances qu'ont perdues leurs mauvais
compagnons, tout ce monde s'égrène peu à peu sur la route et, lorsque le voyageur arrive harassé de fatigue à l'étape du soir, il doit attendre pendant de longues heures ses bagages, les retardataires et leurs charges. C'est ce qui eut lieu. Au milieu de la nuit seulement quelques provisions m'arrivent pour mon repas du soir, et vers l'aube, au moment de repartir, j'entre en possession de mon lit.
Le dimanche 23 mars, je continue ma route dès 7 heures du matin dans cette contrée de l'Imerina. Deux heures après, ayant traversé deux petits ruisseaux (1 320 mètres d'altitude), nous arrivons au village d'Ambohimanjaka. Dès ce moment je retrouve tout à l'ail l'aspect désolé de cette province des Antimerina, qui m'avait si vivement frappé lors de mon premier voyage au mois d'avril de l'année dernière. Entre Ambohiinanjaka et Tananarive, nous avions traversé cette zone tout aussi dénudée, tout aussi infertile que celle qui s'étend devant nous bien loin dans le Sud, mais qui, située dans le voisinage immédiat de la capitale, nourrit une population relativement dense dont l'industrie et le travail à force de patience et de soins ont pu donner à celle région un aspect moins pauvre que celui du reste de la province. Dans cette sorte de banlieue de la capitale, si j'ose m'exprimer ainsi, toutes les parcelles de terrain susceptibles d'une culture quelconque ont été utilisées; maintenant, il n'en sera plus de même, et à part les profondes vallées dans le fond desquelles se sont déposées des alluvions riches formées d'un humus noirâtre et qui sont disposées en rizières, partout ailleurs l'œil ne se reposera sur rien, pas même sur un arbuste rabougri. Les mamelons se succèdent devant nous; ces croupes arrondies disposées sans ordre nous sembleront toujours les ondes puissantes d'une mer sans fin, miraculeusement solidifiées.
Au sud d'Ambohimanjaka, nous traversons plusieurs ruisseaux dont le plus important est l'Andriambilana, puis vers le milieu du jour nous nous arrêtons à Ambatolampy.
Dans l'étape du soir nous trouvons, à une heure de marche de ce dernier village, Iazolava, et en sortant de ce hameau, nous traversons en pirogues la rivière du même nom. Là nous sommes par 1 700 mètres d'altitude. Nous cheminons ensuite sur un vaste plateau sur lequel, à quelques kilomètres à notre gauche, viennent mourir les derniers contreforts du massif de l'Ankaratra, puis il nous faut encore traverser en pirogues deux autres rivières, le Kelilalina et l'Ankajomenahavahata. Sur les bords de ce dernier' cours d'eau se trouve le hameau de Maromoka et un peu plus loin il nous faut encore traverser l'Ankisatra, avant d'arriver à la nuit au village du même nom. Aous sommes ici en pays connu et nous avons passé deux journées entières dans ce même village, au commencement de l'année dernière (4 mai), dans notre voyage à travers la province de l'Imerina.
Le lundi 23 mars, une heure après le départ d'Ankisatra, nous passons à Begoaka, puis au sortir du village nous traversons en pirogues la rivière l'Onive, principal affluent de droite du Mangoro; sur l'antre bord sont édifiées quelques cases qui forment le village d'Antanety; au sud de ce hameau c'est encore une rivière importante, le Tanifotsy, qu'il nous faut traverser en pirogues. Plus loin nous suivons pour un instant une ligne de faîtes. Elle est très sinueuse, et comme notre route se dirige presque en ligne droite vers le Sud, nous descendons constamment dans de profondes vallées, nous remontons ensuite leurs flancs rapides pour nous hisser péniblement sur un nouveau sommet. Au fond de chacune de ces vallées nous traversons à gm'' des ruisseaux souvent considérables qui vont, tantôt à droite, grossir un fleuve du canal de Mozambique, ou qui descendent vers la gauche, tributaires d'un cours d'eau qui se jette dans l'océan Indien. Chemin faisant, nous avons trouvé plusieurs villages : Ambalomainty 12 cases), Betampona (9 cases), Ambatomena (18 cases . Au coucher du soleil, nous nous arrêtons à Soandrarina où je retrouve encore le même gîte que j'avais occupé quelques mois auparavant. Soandrarina, est le dernier village que j'ai visité dans mes voyages antérieurs et que je vais retrouver sur ce chemin du Sud. Demain, en continuant ma route, je serai en pays nouveau pour moi, m'approchant de plus en plus île la province des Betsileo. Soandrarina est en effet situé sur les confins méridionaux du pays des Antimerina. Le jour suivant, une heure après avoir quitté Soandrarina, nous passons au village de Talikiatsaka ; nous sommes à 1 970 mètres d'altitude.
Il est à remarquer que cette route qui va de Tananarive à Fianaranlsoa, en suivant la direction généj raie nord-sud du plateau central de l'île, est assez belle. Dans cette contrée on trouve, recouvrant l'argile
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rouge, une couche assez épaisse d'humus noirâtre qui semble assez fertile d'après les nombreux champs de maïs que nous voyons tout autour de nous. Le maïs paraît être ici la culture la plus répandue. Nous traversons peu après les deux villages de Sahanivôtry et de Ranomainty. Depuis notre départ de Soandrarina nous n'avons pas rencontré une seule rizière. Il semble que sur cette partie très élevée du plateau central le riz ne puisse être cultivé, mais par contre il y a de nombreux champs de maïs, de patates et de manioc. De l'endroit où nous nous trouvons la vue est vraiment très jolie : derrière nous s'élève majestueux le massif de l'Ankaratra, à droite nous pouvons voir les grandes plaines du pays sakalava qui viennent s'appuyer sur les premiers contreforts du plateau que nous longeons. Si à gauche la vue semble plus limitée, si nous ne distinguons de ce côté qu'avec peine les rimes boisées de la chaîne de partage des eaux derrière laquelle se I ruine la grande plaine du Mangoro, par contre, devant nous, nous découvrons une immense contrée, presque toul le nord du pays betsileo apparaît à nos yeux. Cela lient à une disposition très curieuse du massif central, ossature principale de la grande île. Ce massif qui, suivant une direction générale nord el sud, s'étend du 22e parallèle sud presque jusqu'à l'extrémité septentrionale de l'île, n'esl pas, comme ou pourraîl le croire, constitué' par un seul exhaussement du sol, il n'affecte pas davantage la forme d'une longue chaîne de montagnes dont les sommets plus ou moins aplatis viendraient le constituer. 11 esl formé au contraire par une élévation du sol qui a une direction sensiblement nord el sud, el qui vient s'appuyer généralement du côté 'le L'ouest en l'englobant quelquefois sur la ligne de partage des eaux. Cet exhaussement longitudinal de l'île n'a pas un niveau moyen; il y a trois étages nettement déterminés : le niveau supérieur semble correspondre à la partie du massif centra] situé dans la province des Antimerina ; le niveau moyen comprend la province des Betsileo; c'est dans la partie nord, dans le pays des A.ntankara,quese trouve le niveau inférieur. Il existe, pour [tasser du niveau supérieur au niveau moyen dans le Sud, et du niveau supérieur au niveau inférieur dans le Nord, des dénivellations brusques. Ces montées remarquables, marches gigantesques, ont été dénommées par les indigènes. Dans le Nord, c'est le précipice de Mandrilsara ; dans le Sud, c'est la grande montée d'Ambodiliakaraiia.
Il faut encore noter que les principales roches constituantes que l'on trouve sur le plateau central semblent cantonnées dans chacune de ces parties qui ne présentent en général pas du tout les mêmes assises rocheuses, mais qui offrent au contraire des variétés nettement tranchées.
Nous commençons à descendre. La roule est belle, nous faisons beaucoup de chemin. Nous arrivons en une demi-heure à Ambodifiakarana ; ce village, qui compte 80 cases environ, est la première agglomération betsileo que nous rencontrons. A la limite méridionale du plateau supérieur, nous avons quitté le pays des Antimerina el, en ±1 minutes, nous sommes descendus de 530 mètres; il esl juste de dire que mes porteurs, pressés d'arriver au village, ont dévalé la côte avec une allure inquiétante.
Le village d' Ambodifiakarana, qui compte une cinquantaine de cases environ, est le centre le plus important que nous ayons rencontré depuis notre dé-part de Tananarive. II faut aussi remarquer que les environs de ce premier village betsileo qui se présentent à nous sont bien cultivés. J'y trouve presque toutes les cultures de l'Imerina cl de fort belles rizières.
Parmi toutes les tribus que j'avais visitées jusqu'alors, sans contredit les Antimerina occupaient la première place cou une cultivateurs, mais dès maintenant el la suite de mon voyage ne pourra que confirmer celle observation) il me faut reconnaître qui' les Betsileo peuvent leur disputer sérieusement cette première place. Je n'avais pas encore vu comme à Ambodifiakarana des rizières si bien aménagées; la plus peli le parcelle de lorrain esl utilisée, ce qui esl absolument en dehors des habitudes indigènes à Madagascar.
Ce village d' Ambodifiakarana esl absolument comparable, semblable même aux villages antimerina. Os habitants, des Betsileo dont je parlerai plus longuement dans les pages suivantes, n'offrent d'ailleurs que des différences très minimes avec leurs voisins du Nord les Antimerina.
Dans l'après-midi, une étape moyenne nous conduit au village d'Alakamisy. La roule suit pendant la dernière partie du jour h1 côté ouest d'une rivière (pie nous avons traversée en sortant d 'Ambodifiakarana et nommée Mahazina.
Alakamisy est le nom donné à un village composé de deux agglomérations de maisons situées à 2 kilomètres environ l'une de l'autre, elles sont d'ailleurs séparées par un contrefort élevé du mont Kiroka que nous voyons dans l'Est. Nous traversons sans nous y arrêter la première agglomération de maisons qui a reçu le nom de Alakamisy Avaratra, et nous poussons jusqu'à Alakamisy Atsimo, où nous allons passer la nuit.
Le mercredi 27 mars, une heure après avoir quitté Alakamisy Atsimo, nous traversons à gué une rivière assez importante, l'Ambohimatiaty, puis continuant notre chemin nous traversons un pauvre hameau d'une dizaine de cases, lvaha. A quelque distance au sud de ce petit village, nous arrivons au bord d'un cours d'eau considérable, c'est le Mania. Xous sommes ici par 1330 mètres d'altitude. Il y a déjà longtemps que, pour un voyage d'un souverain des Antimerina dans le Sud, on a construit un pont sur le fleuve; ce sont des tas de pierres assez rapprochées jetées dans le courant et sur lesquels reposent des madriers grossièrement équarris. Ce pont tout rudimentaire nous est néanmoins d'une grande utilité. Le Mania, qui porte plus à l'Ouest le nom de Bctsiriry, devient un des plus grands fleuves de Madagascar; il se jette clans le canal de Moçambique par plusieurs embouchures, et porte dans les régions littorales, lorsqu'il a reçu son grand affluent de droite le Kitsambv ou Mahajilo (dont nous avons traversé le cours supérieur dans notre voyage de l'Imerina non loin de Betafo), le nom de Tsiribihina.
Quelques minutes après avoir franchi le Mania, nous passons au village d'Amoromania. Plus au sud nous traversons encore à gué un affluent du Mania, c'est le Sandrandra. Puis, suivant une belle vallée, la route serpente sur les levées étroites d'innombrables rizières. C'est encore un passage délicat. A onze heures, nous arrivons à un assez beau village : Alarobia-Sandrandra, où nous nous arrêtons quelques instants. Au sud d'Alarobia, le chemin devient caillouteux, ce sont toujours des mamelons gazonnés, toujours des montées et des descentes, nous traversons de nombreux ruisseaux, des rivières même assez fortes. A deux heures, nous laissons à 200 mètres sur notre droite le village d'Iary. Ce village compte plusieurs maisons en bois aux toits aigus, comme j'en ai déjà vu dans l'Imerina et qui doivent être relativement très anciennes. Sur le plateau central en effet, chez les Antimerina et chez les Betsileo, les constructions d'une certaine importance étaient toutes faites en bois; mais depuis une trentaine d'années les matériaux ligneux étant devenus très rares dans les parties centrales de l'île, par suite des défrichements continus des forêts, du côté de l'Est principalement, les indigènes ont adopté pour leurs constructions l'argile plastique qui forme entre les rochers dénudés le sol de leur pays; suivant même le progrès, ils ont appris bientôt à se servir de briques crues; pendant mon voyage enfin, on commençait déjà à se servir de briques cuites. Malheureusement ces derniers matériaux coûtent relativement fort cher. Sur le plateau central, par suite de l'absence complète de voies de communication, il n'y a presque pas de combustibles : le bois vient de très loin, la tourbe est rare, pendant deux ans j'ai dû, sur ces hauts plateaux, faire cuire mes aliments avec de l'herbe desséchée. Quant aux matériaux rocheux, il n'y faut pas songer, il n'y a pas de chaux dans ces pays de sol primaire, les gisements accidentels de cipolin sont extrêmement rares. Ces maisons en bois d'Iary se trouvent presque toutes groupées au centre du village, au sommet d'un petit tertre fortifié. Dans le fond de chaque vallée que nous traversons, ce sont toujours de belles rizières. il y a beaucoup de culture, tout nous fait prévoir les approches d'un gros village : en effet, du sommet sur lequel nous sommes maintenant, nous voyons au milieu d'une grande vallée qui s'ouvre devant nos yeux la ville d'Ambositra ; encore une dernière descente et nous y faisons notre entrée.
Le gros village d'Ambositra, véritable ville pour Madagascar, compte plus de deux cents cases. On y trouve des maisons assez belles, et il convient de citer parmi celles-ci le rova, demeure du gouverneur de la province, entouré d'une enceinte palissadée et un établissement, tout récent d'ailleurs, des frères de la Doctrine chrétienne et des R. P. jésuites qui ont à Ambosilra, comme dans plusieurs autres points de la province des Betsileo, des missions importantes. C'est dans le rova d'Ambositra que s'élève une petite maison entourée de murs de terre et gardée à vue constamment par une troupe nombreuse d'hommes armés. C'est là le lieu d'exil de Rainivoninahitriniony. Ce grand officier malgache est enfermé dans celte maison depuis plus de vingt-cinq ans. Lors de mon passage à Ambositia, on venait de lui permettre
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d'avoir avec lui sa femme et ses enfants. Rainivoninahitriniony fut, avec son frère Rainilaiarivony, le premier ministre actuel, l'un des principaux assassins du roi Radama II, l'unique souverain des Antimerina qui n'ait pas allié à une Lasse cruauté la haine des Européens et surtout des Français. A la mort île ce prince, le chef des conjurés, Rainivoninahitriniony, en faisant monter au trône la femme de Radama, Rasoherina, s'en fit proclamer le premier ministre; mais peu de temps après son avènement, ses ennemis, qu'un orgueil sans limite cl une cruauté rare rendaient tous les jours plus nombreux, tentèrent une émeute à Tananarive. Ce mouvement fut vite réprimé, mais Rainivoninahitriniony en fit le point de départ d'exécutions sans nombre qui déterminèrent sa disgrâce, et le 14 juillet 1864 la reine Rasoherina le remplaça par son frère Rainilaiarivony, qui occupe encore aujourd'hui les mêmes fonctions. Quelque temps après, Rainivoninahitriniony voulut tenter de reprendre le pouvoir, mais ses plans furent déjoués par Rainilaiarivony et il fut exilé dans le pays des Betsileo et interné dans le rova d'Ambositra.
La population de ce gros village comporte presque autant d Anliinerina que de Betsileo : les Antimerina forment non seulement les fonctionnaires cl soldats de la région, mais ils comptent parmi les plus gros propriétaires d'esclaves, île troupeaux, de rizières, et c'est aussi parmi eux que l'on trouve tous les marchands et les commerçants de la ville.
Le jeudi 27 mars, nous quittons Ambositra vers onze heures du matin; j'y ai prolongé mon séjour, parce que celle ville m'offrait un vaste champ d'observations nouvelles pour moi et des plus intéressantes. Dans la région d'Ambositra, la province des Betsileo est très resserrée, comme le plateau central dont, elle n'occupe que le sommet. Vers L'Est se trouve de suite le pays des Tanala et vers l'Ouest on rencontre à quelques kilomètres les premiers villages sakalava. 11 n'est donc pas étonnant que cette partie nord du Betsileo soit souvent visitée par de nombreux partis de fahavalo. Les provinces limitrophes de l'Est et de l'Ouest leur offrent un abri assuré, la richesse des environs d'Ambositra les lente et la domination anliinerina les excite ; ici comme partout ailleurs à Madagascar, les fahavalo sont des partisans qui font une guerre continuelle aux Anliinerina. Ces indigènes sauvages comme leurs ennemis commettent bien des vols et des déprédations, maison serait dans l'erreur en les considérant purement et simplement comme des brigands, opinion que le gouvernement anliinerina et lous les ennemis de la France voudraient bien faire prévaloir.
Au sud d'Ambositra, la roule est toujours aussi belle, les montées el les descentes sont moins rapides, le sol argileux est ferme, les gros blocs de rochers sont plus rares. A mesure que j'entre plus avant dans cette province des Betsileo, je remarque que les pierres levées, les vatotsangana, les vaiolahy, comme les appellent plus communément les Betsileo, sont très fréquentes, plus nombreuses peut-être encore que dans la province des Anliinerina.
Deux heures après notre départ d'Ambositra. nous traversons sur un tronc d'arbre la rivière d'Ivato. A3 ou 4 kilomètres sur notre gauche apparaît une contrée boisée, ce n'est pas la forêt proprement dite; celle contrée correspond plus exactement à celle zone de défrichements que nous avons rencontrée avant d'arriver à Mandrilsara. Il y a de petits bouquets de bois isolés d'abord par de grands espaces de terrains découverts; dans l'Est, ces espaces dénudés diminuent insensiblement, les bouquets de bois se rapprochent peu à peu, ils se louchent bientôt et forment plus loin la grande forêt que nous voyons au levant recouvrir d'un rideau sombre les premiers contreforts occidentaux de la ligne de partage des eaux, sur laquelle s'appuie le plateau central et qui à celle hauteur sépare le pays des Tanala du pays des Relsileo.
En marchant vers le Sud — et c'est uni» observation que je ferai jusqu'à notre arrivée à Fort-Dauphin, — la zone dénudée dans laquelle nous sommes se resserre de plus en plus, à mesure que nous nous éloignons de Tananarive où elle atteint sa plus grande largeur, el tant que nous fuyons le pays soumis aux Anliinerina, celte zone artificielle de déboisements complets disparaît peu à peu, et au sud d'Ihosv, le poste militaire anliinerina le plus méridional, la zone dénudée n'existera plus; au contraire, la zone îles brousses que nous devinons vers l'Ouest, et la zone des forêts que nous voyons dans l'Est, feront leur
jonction. Nous descendons pou à peu et au coucher du soleil, par 1 470 mètres d'altitude, nous arrivons au village de Zoma, qui compte une cinquantaine de rases environ.
Là je retrouve Maistre; mon compagnon a fait depuis Tananarive, en me précédant de quelques jours, un très heureux voyage. Il s'est rendu compte par lui-même que les bêtes de somme dont nous nous étions munis à Tananarive ne pouvaient nous être d'aucune utilité dans nos voyages postérieurs. En effet, ces pauvres animaux, malgré la bonne volonté dont ils faisaient certainement preuve, étaient harassés de fatigue; ils avaient fait de nombreuses chutes sur les roches de granité, mais les plus graves difficultés pour eux étaient sans contredit les rizières et tous les passages boueux, où dans l'argile visqueuse ils enfonçaient profondément, et il leur fallait alors l'aide de plusieurs porteurs pour les aider à se tirer des fondrières. Ainsi l'expérience était concluante sur cette route fréquentée de Tananarive à Fianarantsoa et qui est relativement la plus belle parmi toutes les pistes frayées que l'on rencontre à Madagascar; il ne fallait pas songer à vouloir économiser du temps cl de l'argent en remplaçant les borizana par des animaux de charge. Il nous faudra donc quitter ces peu utiles auxiliaires et nous procurer à tout prix des hommes pour nous conduire dans le Sud.
Le vendredi 28 mars, nous quittons Zoma pour faire étape jusqu'à Sabotsy-Kely et Ikiangara. Jusqu'à présent, depuis mon départ de Tananarive, j'avais marché avec une vilesse moyenne de 5 kilom. o à l'heure, maintenant nous n'irons plus qu'à une vilesse réduite de A kilom. 2 à l'heure.
A peu de distance de Sabotsy-Kély, Ikiangara, nous trouvons au bord de la roule de magnifiques pierres levées dont je m'empresse de faire la photographie.
Ces valolahy betsileo ne sont pas simplement des pierres dressées à l'état brut, comme chez les Anlimerina. Ces monolithes qui atteignent le plus souvent des dimensions considérables sont polis, bien dressés
et le plus souvent contenus dans un cadre en bois dur très finement sculpté; souvent même, à côté de la vatolahy, on dresse un madrier; ces mégalithes ont ici comme partout ailleurs à Madagascar la même signification que dans la province de l'Imerina.
Le monument commémoratif que nous avons sous les yeux se compose de deux pierres levées entre lesquelles se dresse un fort madrier. La pierre qui est du côté du nord et qui est la plus haute, car elle mesure plus de 2 mètres audessus du sol, est lisse et polie, sa forme est parfaitement régulière, les angles supérieurs sont seulement un peu écornés, on a plaqué sur ses deux grandes l'aees, vers l'Est et vers l'Ouesl , une sorte de cadre en bois finement ,,.., sculpté, avec assez de
symétrie, ce que je remarque d'autant mieux que cette qualité manque le plus souvent dans tous les ouvrages manuels des populations malgaches.