I. R. P. Abinal, Vingt ans ù Madagascar
Le lundi 7 avril, nous partons de Fianarantsoa dès l'aube et nous allons coucher à Tanbohimandrevo. Le lendemain et le jour suivant, nous allons à Ambohimandroso, village important du Betsileo méridional où nous espérons trouver des renseignements et peut-être des hommes pour notre prochaine campagne du Sud.
D'Ambohimandroso, nous allons à Ifandana.
Ifandana est un ancien village betsileo situé, comme c'est la coutume à Madagascar, sur le sommet d'une colline élevée. La colline d'Ifandana est orientée Est et Ouest, son point culminant est à environ 980 mètres d'altitude, mais il ne s'élève que de 530 mètres au-dessus du plateau environnant. Cette colline a été formée par une poussée gigantesque de roches éruptives, son sommet qui a une disposition analogue à la forme générale du mamelon peut avoir 200 ou 300 mètres en allant de l'est vers l'ouest, et 50 mètres en moyenne en allant du nord au sud. La colline d'Ifandana peut se diviser en deux parties principales, quant à la nature des matériaux qui la forment ou plutôt qui la recouvrent. La partie ouest est une partie complètement rocheuse dont les flancs à pentes très accusées sont inaccessibles; la partie est est recouverte d'argile en maints endroits, surtout dans les parties inférieures, mais sur son sommet se tiennent deux blocs de rochers d'une taille gigantesque. Les flancs de cette deuxième partie ont une déclivité moins prononcée que celle de la partie rocheuse, on peut donc monter au sommet. Mais là on trouve les deux blocs rocheux qui en occupent totalement la superficie et qui rendent fort difficile l'accès du sommet aplati de la partie rocheuse qui se trouve derrière eux. Comme ces blocs ont une forme sensiblement cubique aux angles arrondis et qu'ils reposent par une large base sur une surface sensiblement plate et malheureusement pas plus large qu'eux, on peut en rampant sur cette surface et en s'cngageant dans l'espace que laissent leurs angles arrondis parvenir de l'autre côté du bloc. Mais c'est une opération fort difficile. Voici comment il faut s'y prendre. On engage la tète et la partie supérieure du corps dans celte espèce de couloir. Le ventre repose sur le sommet rocheux de la colline, le dos s'appuie contre l'angle arrondi de la paroi inférieure du cube, les jambes pendent dans le vide. En rampant ainsi latéralement, on peut contourner d'abord la face nord du cube occidental, puis sa face est, et on arrive enfin sur le sommet rocheux de la colline où était bâti le village d'Ifandana. Je n'ai pas besoin de dire que cet exercice gymnastique n'a rien d'attrayant. Cet affreux passage que nous avons dû suivre a dû servir avant nous à bien des générations, comme en témoigne la roche qui en cet endroit a le poli de l'ivoire. Le moindre faux mouvement vous précipiterait à 500 mètres en bas dans un massif de cactus aux épines menaçantes. Mais enfin je ne regrette pas mon excursion, car en visitant le sommet d'Ifandana, je trouve dans une anfractuosité de la roche un riche gisement de crânes et d'ossements betsileo; nous faisons une belle récolte et je suis heureux de ma journée au delà de toute expression. Celte caverne d'ossements est d'ailleurs connue dans le pays, et voici ce que dit à ce sujet le R. P. Abinal dans Vingt ans à Madagascar :
Ifandana, bâti sur un roc élevé, coupé à pic de tous côtés, et où l'on ne pouvait arriver que par un sentier impraticable, servait de retraite à un très grand nombre de rebelles. Radama résolut de les prendre par un blocus rigoureux. La disette ne larda pas en effet à se déclarer dans la petite cité.
Obligés de choisir entre les cruelles tortures de la faim et le glaive de Radama, les Betsileo, arrivés au paroxysme du désespoir, préférèrent se donner eux-mêmes la mort; et on les vit alors avec stupeur se présenter par groupes nombreux, sur les bords du rocher à pic, au haut duquel Ifandana était perché; puis, là, les yeux bandés, commencer, sous les yeux des Hova, une ronde homicide dont le terme devait être infailliblement une chute en masse dans l'abîme, comme il arriva en effet.
On évalue à plusieurs milliers le nombre des malheureux qui se suicidèrent de cette façon. Lorsque les plus fanatiques eurent succombé, et qu'il ne resta plus à Ifandana que des femmes et des enfants, le courage leur manqua pour continuer cette ronde infernale, et trois cents d'entre eux devinrent les esclaves des Hova.
Rainimanana m'avait bien raconté celte légende relatée par le père Abinal, mais il m'avait assuré que
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