‹ Voyage à MadagascarChapitre 54 sur 91 · JEUNE PILLE CHEZ LES ANTANOSY EMIGRES · texte numérisé non relu

JEUNE PILLE CHEZ LES ANTANOSY EMIGRES

un pareil système il est assez difficile de reconnaître dans ces pays des localités antérieurement dénommées et décrites par les voyageurs. Ainsi, je viens de parler de Betroky, et il pourrait très bien se faire que dans quelques années, après la mort de Monsieur Betroky, un voyageur passant dans le village ne trouvât plus trace de mon itinéraire.

Le village bara d'Ivahona compte à peu près soixante cases; il est absolument disposé comme Betroky. Nous avons encore quelques heures de jour, la température est très supportable; le soleil, bas cependant, nous inonde encore d'une vive lumière. Voulant profiter de ces circonstances favorables, je vais faire quelques photographies, et j'invite le roi principal d'Ivahona et tous ses guerriers, à venir sur la grande place du village. Je lire tout à loisir leurs portraits, et je termine la séance de photographie en prenant sur ces indigènes quelques mensurations anthropologiques. Les membres de la famille royale qui nous servaient de sujets d'expérience, se prêtaient assez mal à nos recherches scientifiques. Ils avaient même manifesté quelque répugnance à se soumettre à nos passes de sorcellerie, éprouvé un certain effroi à la vue de notre appareil de photographie; quelques cadeaux avaient eu raison de leur frayeur, et nous leur assurions du reste que ces pratiques bizarres, en usage chez les étrangers, seraient pour eux un excellent remède. Maistre et moi nous reliions dans la case qui nous est destinée. Le lendemain, j'allais donner l'ordre du départ lorsque j'en fus empêché par un grand kabary (pie les indigènes bara voulurent commencer contre nous. Mes opérations photographiques de la veille avaient, paraît-il, élé très mal comprises, il me fallait réparer un dommage, imaginaire, je m'empresse de le dire. L'un de mes sujets d'hier avait eu mal à la tête. Immédiatement, cette migraine intempestive avait élé mise sur mon compte, el l'on m'accusait de sorcellerie. Chose bien plus grave encore : ce même Bara, guéri ce malin de son mal de tète, mais plongé néanmoins dans une certaine torpeur, n'avait pas vu, dans la matinée, se projeter. sur le sol, l'ombre de son corps, el l'on m'accusait, tout naturellement, de lui avoir dérobé son

âme.

Afin d'éviter des ennuis, il me fallut donc procéder à la recherche de cette âme fugitive, pour la rendre à son ancien propriétaire; je me livrai à cette petite chasse d'un nouveau genre en protestant de mon innocence et de la pureté de mes intentions; j'alléguai même que l'ombre était difficile à retrouver à cause du temps couvert; j'y réussis enfin. Avec quelques cadeaux tout est oublié et nous pouvons en paix quitter le village d'Ivahona.

Pour raconter ce qui était arrivé et pour expliquer ce nouveau genre de sport, je suis obligé d'entrer dans quelques renseignements.

Pour l'intellect rudimentaire des Malgaches, l'idée de la mort complète, de l'anéantissement total de la personnalité est absolument inconcevable. Jamais un Malgache n'admettra l'idée d'une mort naturelle. Jamais non plus il ne supposera un seul instant qu'une maladie puisse lui venir en dehors d'une opération de sorcellerie. Pour ces primitifs, la maladie el la morl ne sont que le résultat d'un mauvais sort qu'on leur a jeté, d'une mauvaise chose qu'on leur a fait prendre, d'un poison quelconque, d'une invocation magique; donc, tout logiquement, le Malgache, croyant que la mort n'est qu'un assassinai, que la maladie n'est qu'une tentative de meurtre, dans ces deux cas veut les venger.

11 es! aussi à remarquer que l'imagination humaine n'étant qu'un ensemble de souvenirs, capricieusement intervertis, disloqués même par l'intelligence, la vie future, idée produite par l'imagination, est à peu près calquée sur la vie terrestre; de telle sorte que, étant donnés le genre de vie, les mœurs cl les coutumes d'une race, il est possible d'en déduire ce qu'elle doit croire au sujet de cette vie future. Les Malgaches n'échappent pas à celte remarque, el en présence de la mort d'un individu, ils s'imaginent volontiers que tout n'est pas fini : son âme, son esprit, vont quitter le corps, il est vrai, mais s'en iront au loin dans une autre contrée ' revivre d'une autre vie, entourés des êtres et des objets qui leur étaient familiers lors de la première existence. L'âme d'un Malgache s'en va donc à Ambondrombe ou ailleurs, suivie des âmes de ses troupeaux, de sa maison, de son mobilier; elle se nourrit même des âmes de son

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