‹ Voyage à MadagascarChapitre 58 sur 91 · JEUNE FILLE ANTANOSY DE FOUT- DAUPHIN · texte numérisé non relu

JEUNE FILLE ANTANOSY DE FOUT- DAUPHIN

servation de cette belle colonie seront chose très facile, l'administration de cette grande contrée sera également pratique, à condition qu'on l'enlève aux Affaires étrangères.

Il existe de nombreuses divergences, parmi les vues et les idées émises par ceux qui ont écrit sur Madagascar. Cela s'explique, et il est évident qu'un auteur dont on ne pourra suspecter la sincérité, dépeindra Madagascar sous des couleurs absolument opposées, selon les contrées fertiles ou arides qu'il aura visitées. Du reste, je m'étendrai plus longuement sur les avantages que peut présenter Madagascar à la colonisation française lorsque je terminerai cet ouvrage.

Revenons au pays d'Ambolo. Il me faudrait de longues pages pour décrire cette magnifique vallée, avec ses forêts d ebénierset de palissandres, ses bois d'orangers, ses cultures, sa terre noire et fertile, ses ruisseaux innombrables, ses rivières, ses sources chaudes.

Dans nos explorations, nous nous étions surtout attachés à parcourir les territoires relativement inconnus de Madagascar, et par conséquent des pays peu peuplés, arides, montagneux, le plus souvent éloignés des sentiers de communication. Nous avions donc commencé par voir, en quelque sorte, Madagascar sous ses mauvais côtés. Par suite, la richesse de cette belle vallée nous impressionnait d'autant plus que jusqu'à présent, dans le cours de nos voyages antérieurs, nous n'avions jamais été frappés d'une façon bien vive par la beauté du pays.

Izama, le petit village dans lequel nous venons d'entrer, est habité par des Antanosy, qui prennent plus spécialement ici le nom d'Antambolo. Avant d'arriver dans le village, nous avons traversé pendant quelques instants des fourrés de longoza, ces roseaux à odeur de cannelle que nous avons rencontrés en si grand nombre dans les défrichements de la côte Est. Puis ce sont des massifs de citronniers, de voavotaka, des cultures nombreuses de canne à sucre, des champs de café, des goyaviers, des bibasy néfliers du Japon (Eriobotrya Japonica). Nous sommes fort bien reçus par les chefs du village. Ces chefs et leurs familles sont, nous dit-on, originaires du pays des Antaimoro. Leur tête est enveloppée d'un mouchoir de soie de couleur rouge; ils ont conservé presque intactes une foule de coutumes arabes, réminiscences curieuses d'invasions musulmanes sur la côte orientale, leur pays d'origine. Autour d'Izama, sur chaque monticule, disséminés dans la vallée, nous voyons des villages. Les Antanosy qui habitent ce pays d'Ambolo forment donc une population très dense.

Ici nous sommes dans le pays de Tolanara, patrie d'origine des Antanosy. Nous voyons donc ces indigènes chez eux, avec leurs usages et leurs coutumes particulières. En somme, les Antanosy se rapprochent beaucoup des Betsimisaraka: ce sont des peuples de la côte orientale de Madagascar. Nous retrouvons chez eux les usages betsimisaraka. La maison, faite d'une charpente de raphia, est élevée sur pilotis ; le toit et les cloisons sont en feuilles de ravenala. Chez ces indigènes, peu de poterie, leur réservoir d'eau est celui que l'on rencontre sur toute la côte orientale : un long morceau de bambou, dont l'intérieur creux emmagasine une certaine quantité d'eau. En partant de ce village, nous marchons dans la vallée en suivant la rive gauche de l'Amandroaka, affluent de gauche du Mananjara, le grand fleuve de la vallée d'Ambolo. Sur notre route, aucune émergence rocheuse, pas de pierres, si ce n'est quelques cailloux roulés qui, descendus des montagnes voisines, encombrent le lit des ruisseaux. Sous nos pieds, plus d'argile rouge, un humus noirâtre très épais.

La vallée d'Ambolo se trouve comprise dans un dédoublement de la zone forestière, les grands bois l'environnent de toute part. Sous ces hautes futaies, les débris^ végétaux s'amassent en chaque saison, les eaux sauvages les poussent dans la vallée : là ils s'amoncellent depuis des siècles, et ont formé (elle terre végétale qui a plusieurs mètres d'épaisseur, autant qu'on en peut juger par des fosses, «les tranchées et les berges des ruisseaux. Nous nous arrêtons à Tarafasy.

Le jeudi 3 juillet, nous continuons dans la vallée. Toute la journée, l'altitude moyenne du pays est de 1 10 mètres. Le soir, nous nous arrêtons au village d'Ambolo.

Le lendemain, 4 juillet, nous commençons à gravir les montagnes qui limitent la vallée d'Ambolo vers le sud-esl. Ces montagnes ne sont qu'un contrefort élevé des monts Beampingaralra ; leur cime est couverte d'une forêt (pie nous traversons en deux heures; nous rentrons ensuite dans la brousse, formée

AUX PAYS TANOSY.

LES MONTS BEAMPINGARATRA.

celle l'ois de la végétation côtière que nous connaissons déjà. N'eus nous arrêtons au village d'Andramanakana, puis, continuanl noire roule, nous arrivons sur un terrain sablonneux, nous sommes en vue de la mer. Nous marchons entre l'Océan el «les lagunes. Celle contrée esl absolument comparable, identique je devrais .lire, à celle que j'ai décrite de Tamatave à Andovoranto. Les villages y sont nombreux. Les habitants antanosy, absolumenl analogues aux Betsimisaraka, auxquels je renvoie le lecteur, rendent plus frappante encore celle ressenibance.

Le soir, nous passons à Tsiarony cl à Belavena, où nous nous arrêtons pour passer la nuit. Ce petit village esl situé au pied d'un pic remarquable, le Barabe, «pie nous voyons depuis quelques jours.

Le samedi 5 juillet, nous arrivons à Fort-Dauphin.

Lorsqu'on approche de Fort-Dauphin, on remarque vile que celle contrée littorale du sud-est est tout à l'ail différente des autres contrées maritimes que l'on a pu voir à Madagascar. En effet, au lieu de présenter des côtes liasses et sablonneuses où l'on ne trouve que quelques dunes recouvertes souvent de plantes herbacées, toujours les mêmes sur la côte Esl, les rives sont formées, à Fort-Dauphin et dans les environs, de puissantes assises calcaires, qui disparaissent" sous un épais manteau de verdure. Ces côtes rocheuses du sud-est sont encore plus jolies que les falaises granitiques du nord-ouest de l'île. Dans les parages de Tolanara, la première zone forestière que nous avons quittée, avant de passer près du pic Barabe, descend jusqu'à la mer. Nous avons vu qu'elle en élail assez éloignée, au contraire, à la hauteur de Tamatave. Là s'étend une zone littorale assez large, couverte de brousse et de bouquets de bois : c'est la région des lagunes. En quittant Fort-Dauphin el en remontant vers le nord, nous retrouverons cette contrée des lagunes, mais ce sera toujours la forêt. Dans ce sud-est privilégié, les

arbres poussent jusqu'au bord de la mer. Ainsi, sous le rapport de la végétation et de la disposition physique du terrain, on trouve une certaine analogie entre le sud-est et le nord-ouest de l'île, entre Nosy-Be et la baie de Passandava d'une part et d'autre part entre Fort-Dauphin et les rades qui l'avoisinent. Cette analogie est encore plus grande lorsqu'on examine la constitution géologique du terrain. Nous avons trouvé à Majunga un terrain calcaire, mais malheureusement infertile, par suite du manque d'eau. Dans le sud-est, les terrains calcaires ont commencé à la vallée d'Ambolo, mais depuis là jusqu'à la mer nous les avons vus fertiles au plus haut point, parce qu'ils étaient merveilleusement arrosés. Le voyageur qui a parcouru Madagascar est, à la longue, fatigué de celte tonalité rougeàtre que présente partout, le sol, sur les hauts plateaux et dans les plaines ; il est agréablement surpris si ses pas le conduisent dans le sud-est. Il y verra, au lieu de l'éternelle terre à briques de Madagascar, une terre végétale noire à laquelle on n'est pas accoutumé. J'aurai fini d'esquisser à grands traits la supériorité de ce territoire des Antanosy sur tout le reste de l'île lorsque j'aurai dit que nous ne sommes plus ici en terre tropicale. Fort-Dauphin, qui se trouve par 25 degrés de latitude sud, jouit d'un climat tempéré. Les pluies n'y sont pas continuelles en certains mois, mais intermittentes toute l'année; l'été y est très supportable. Les cyclones y sont inconnus, mais de grands vents du large, du sud principalement, y viennent dans certaines saisons abaisser sensiblement la température.

Fort-Dauphin consiste en une presqu'île comprise entre deux baies : au nord la rade de Fort-Dauphin, au sud la fausse baie des Galions dans laquelle débarquaient il y a quelques siècles des navigateurs portugais, venant fonder des établissements sur ces côtes.

Sur cette presqu'île qui constitue Fort-Dauphin, s'élevaient le fort et la citadelle française; ils recouvraient une superficie d'un kilomètre carré environ et occupaient dans la presqu'île la partie plate soutenue par des falaises à pic, la plus au sud, la plus éloignée de l'île par conséquent. Cette position militaire était admirable et nos soldats d'autrefois s'y maintinrent longtemps le plus aisément du monde. Un débarquement y est rendu absolument impossible par les hautes falaises à pic, et du côté de la terre, le seul endroit accessible aux naturels du pays, on avait creusé des fossés, élevé des murs, établi des batteries circulaires dont l'ensemble constituait une défense de premier ordre. Donc, vis-à-vis des indigènes, le poste militaire de Fort-Dauphin était une citadelle imprenable d'où nous pouvions nous élancer pour prendre Madagascar tout entier.

Tout cela a été abanbonné et la vérité m'oblige à dire que l'on ne s'empresse pas de réparer ce malheureux événement.

Lorsqu'on entre dans Fort-Dauphin, on est tout de suite envahi par un immense sentiment de tristesse. A chaque pas, presque derrière chaque case, on découvre un souvenir navrant de notre domination d'autrefois.

Je vais prier le lecteur de m'accompagner dans ma première visite à la ville. Nous partirons de notre point d'arrivée d'hier, c'est-à-dire de la grève au nord de la localité, à l'endroit où la presqu'île de Fort- Dauphin se rattache à la grande île.

Par un sentier de chèvres, on parvient non sans peine sur le sommet du plateau. Ce plateau, formé de puissantes assises calcaires, est recouvert par les sables qu'y ont déposé les tempêtes. Son niveau moyen, qui est de 28 mètres au-dessus de la mer, est quelque peu plus élevé que la contrée du nord, à laquelle il se rattache par une bande sablonneuse. Le plateau a 2 kilom. 500 dans sa plus grande longueur, sur une largeur moyenne de 000 mètres. Dans sa partie nord, située au dehors de nos anciennes limites, s'élève le village de Fort-Dauphin, agglomération importante qui compte plus de 200 cases. Les habitants, paisibles et curieux, se pressent en foule sur notre passage. Ils savent que nous sommes Français, j'en entends quelques-uns qui murmurent : « Jereo tompon lany taloha » (Regardez les anciens maîtres de cette terre). Le village antanosy ne présente rien de particulier; les maisons sont groupées sans ordre, les ruelles sinueuses rendent toute orientation difficile. Après des détours sans nombre, nous arrivons enfin à l'ancien mur d'enceinte; nous le longeons quelque peu, et nous voilà devant la porte d'entrée. Cette porte monumentale, en maçonnerie, est très bien conservée. Sur le fronton

AUX PAYS TANOSY.

sont gravées les armes de France. On pénètre ensuite dans un couloir long de 4 mètres : c'est l'épaisseur du mur en pierres sèches, puis on tourne à angle droit dans un autre passage couvert, et l'on décrit de la sorte deux angles droits avant de se trouver en face de l'ancien corps de garde. Cette maison carrée tombe en ruines. Les trois fleurs de lis appliquées à gauche de la porte ont été grattées par les Antimerina. Nous sommes arrivés maintenant dans l'intérieur de Fort-Dauphin. Sur ce vaste emplacement s'élèvent les cases du village antimerina; elles sont alignées en partie de chaque côté d'une large avenue qui conduit à l'ancienne citadelle, autrefois maison de Flacourt, aujourd'hui — amère dérision! — demeure du nègre antimerina, gouverneur de Fort-Dauphin. Si, avant de nous engager dans cette longue avenue, nous jetons un regard en arrière, nous voyons,

de chaque côté de la porte et des couloirs fortifiés que nous venons de traverser, s'étendre à droite et à gauche les restes des anciens murs.

Ces murailles, épaisses de plusieurs mètres cl faites d'assises de pierres

des injures du temps; elles disparaissent cependant par places sous l'épaisse végétation qui a pris naissance sur ces anciens remparts. Un fossé est (Mi avanl ; ses accotements sont soutenus par des murs de pierre; plus loin ce sont des épaulements de terre. De distance en distance, sur l'ancien mur. se trouve ménagée une sorte de plateforme sur laquelle étaient construites «les batteries circulaires en pierres cimentées. Ces constructions, qui sont en assez grand nombre, commandaient l'isthme pour défendre le fort contre toute .iliaque par terre; elles se trouvaient également disséminées sur I.' sommet des falaises qui soutiennent le fort pour le défendre contre toute attaque maritime. Chacune de ces batteries comprenait cinq canons. Les embrasures sont intactes, on voit encore sur les parois de ses réduits les crocs et les manilles des anciennes caronades. La population antimerina, assez nombreuse, qui occupe le Fort-Dauphin, est surtout composée des soldais qui forment la garnison du fort et de leurs familles. Les Antimerina de Fort-Dauphin, entourés de toutes parts de peuplades insoumises, ne se sentent pas chez eux en pays tanosy; ils se tiennent toujours sur leurs gardes et ne laissent pénétrer dans le fort que leurs compatriotes. Nous étions étrangers, c'est vrai, mais comme

LES REMPARTS ET l'aVENOE DE FORT-DAUPHIN.

MAISON DU GOUVERNEUR ANTIMERINA A FORT-DAUPIIIN.

nous allions voir le gouverneur, on avait fait une exception en notre faveur. Malgré toutes ces mesures de précaution, beaucoup d'Antimerina avaient été massacrés par les Antanosy en 1883, lors de la malheureuse expédition franco-malgache; les Antanosy avaient cru alors être débarrassés des Antimerina; grâce au concours de la France, ils les ont vus revenir depuis, plus arrogants et plus cruels que jamais, soutenus par ce même pays, qui n'est pas toujours logique dans ses entreprises coloniales. Le gouverneur Rainijaobelina, 11° honneur, nous attendait. Les portes sont ouvertes et nous pouvons pénétrer dans l'ancienne citadelle. Au milieu des ruines s'élèvent les eases des officiers et du gouverneur antimerina. L'habitation

de celui-ci, plus grande que les autres, se trouve immédiatement en entrant, à gauche de la porte. Je profite des bonnes dispositions dans lesquelles il semble se trouver en ce moment pour aller visiter les ruines de la maison Flacourt. C'est un véritable pèlerinage. Tout près des falaises, à la pointe extrême de la presqu'île du côté du sud, s'élèvent les quatre murs en maçonnerie de la maison carrée de Flacourt; à côté, le jardin, au milieu duquel se trouvaille puits qui alimentait d'eau douce tous les habitants du fort. C'est encore une tour ronde, ancienne prison dontles murs intérieurs cimentés sont couverts d'inscriptions. Au-dessus de cette tour ronde était une construction légère servant d'abri au guetteur. Nous avons élu domicile au milieu des Antanosy. Nous restons à Fort-Dauphin plus de trois semaines, ayant bien gagné ce repos par nos l'alignes antérieures; d'ailleurs ce temps n'est pas perdu et nous travaillons toujours à augmenter nos collections scientifiques. Nous visitons également les environs de Fort-Dauphin, sans oublier la lagune de Fanjahira et la petite île d'Anosy, qui s'élève au milieu et qui offre encore les restes de la maison de campagne de Flacourt. Tous ces environs de Fort-Dauphin sont véritablement charmants. On entre tout à coup dans de hautes forêts, puis ce sont des prairies, des . mamelons boisés, les rivages de l'océan, facilement accessibles, présentant au pied des falaises calcaires de larges plages sablonneuses. Sur ce coin de terre privilégié se trouvent donc réunies toutes les zones de Madagascar. Le pays est très giboyeux : on peut y faire de véritables massacres de sangliers; on y trouve tous les oiseaux île l'île; les grands flamants roses pullulent sur l'étang de Fanjahira. Il n'y a pas d'Européens à Fort-Dauphin; on y trouve l'établissement important d'un Mauricien qui, avec quelques employés, est établi ici depuis plus de vingt ans. M. Marschall a d'importantes concessions de bois. et, au milieu de ses nombreuses occupations, il ne peut suffire a tous les besoins commerciaux de la contrée.

Il est assez curieux de reconnaître que par un enchaînement fortuit de circonstances aussi bien au point de vue politique qu'au point de vue religieux et commercial, on ne se soit occupéjusqu a ces dernières années dans l'île de Madagascar que des Antimerina et des habitants du plateau central. Chose étrange, tandis que tous les efforts des missionnaires et des colons tendaient à pénétrer jusqu'à Tanananve. à se répandre dans le pays des Antimerina, disons le mot, à faire cause commune avec eux, on délaissait complètement les territoires où les Antimerina ne régnaient pas en maîtres. Personne n'essayait de venir au milieu de ces riches territoires antanosy. Et pourtant la population très dense devait certainement présenter de nombreux besoins. Nous avons vu depuis Fianaranlsoa jusqu'à Fort-Dauphin et nous verrons encore mieux au retour que toutes ces populations du Sud ne demandent qu'à échanger leurs produits contre des marchandises européennes. Ces pays du Sud, les plus riches de Madagascar, présentent comme partout et plus qu'ailleurs de nombreuses richesses naturelles ; d'après ce que j'ai vu, ils ont du raphia en quantité énorme, le centre de la production de ce produit étant la vallée d'Ambolo. Les parties

AUX PAYS TANOSY. 377

sud de Madagascar peuvent ou pourront bientôt fournir à l'activité européenne des stocks considérables d'un caoutchouc de bonne qualité. Les indigènes n'ont rien pour se couvrir, ils achèteraient bien cher une pièce d'étoffe, une marmite de fonte, ils donneraient dix bœufs pour un fusil et un baril de poudre et cependant nos commerçants délaissent ces pays, ils vont s'entasser à Tamatave, où il est juste de dire que beaucoup d'entre eux font faillite; ils éprouvent peut-être dans leur désastre commercial une vive satisfaction de succomber sous l'œil narquois des Antimerina, d'un Rainandriamampandry quelconque qui s'en gaudit à loisir.

Cet état de choses ne peut durer. Le commerce, qui ne peut être guidé que par un intérêt pécuniaire, se portera bientôt vers ce Sud qui couronnera ces entreprises. Nous verrons ce fait s'accomplir prochainement. Pour ce qui est des missionnaires et des fonctionnaires, tout le monde sait qu'ils sont hypnotisés par les Antimerina. Tous les efforts de ces hommes tendent à dissuader les colons français de venir à Madagascar, d'abord et surtout s'ils ont l'audace de s'y établir, de ne pas quitter les Antimerina, seuls civilisés, seuls maîtres du pays, et de fuir bien loin des territoires insoumis. Ils ont donc bien peur de se créer des démêlés avec ces idoles du jour auxquelles ils ne savent quels présents faire, puisqu'on donne à Ranavalo, tantôt un manteau de velours écarlate qui sort de la rue Rovale, tantôt une batterie de li pièces d'artillerie avec ses munitions, tantôt un grand cordon de notre ordre national de la Légion d'honneur.

Quoique Anglais, M. Marschall, qui est un excellent homme, nous a rendu les plus grands services pendant tout notre séjour à Fort-Dauphin. Dans ses vastes entrepôts, il nous a fait choisir de très beaux échantillons de tous les bois du pays d'Anosy; il expédie presque mensuellement, à Maurice ou à la Réunion, des chargements entiers d'ébène cl de palissandre cl d'autres bois précieux, que les Anlanosy lui apportent journellement en échange de quelques brasses d'indienne et de cotonnade. Voici la liste des principales essences de bois que l'on trouve dans les furets tanosy, les noms de ces essences appartiennent presque tous au dialecte anlanosy; j'ai donné à côté de ce nom antanosy l'appellation antimerina correspondante, toutes les fois que j'ai pu me la procurer.

Zambo. — Bois rougeàlre — atteint 1 mètre de diamètre — planches — bois de construction, se pourrit peu.

Forofaka. — Ébène marbré, atteint 0 m. 80 de diamètre.

Tombobisa. — Bois de rose — gros comme l'ébène — est assez rare — imputrescible, très dur et très dense.

Fansiko. — Ébénisterie et construction — planches 1 mètre de largeur — très élevé, bois dur et dense.

Menuhij. — Bois rougeàlre — assez dur, aussi gros que le précédent — bois de construction.

Arimbilla. — Bois blanchâtre — léger — peu dur — bois de construction, bonnes planches.

Ropasa. — Très dur et lourd — rouge foncé, bois de construction, très gros.

Hazofotsij. — Analogue au Ropasa, mais moins fonce et moins lourd.

Iîosa. — Comme le Ropasa — fruits comestibles acidulés.

Tavolahazo. — Très gros — bois assez léger, se pourrit vite.

Arandaniafotsg . — En dialecte betsimisaraka : Intsafotsy — faux Gaïac — très gros — bonnes planches — bois de construction.

Manpaluj. — Très gros — bois de construction — pourrit peu.

Nata Inla. — Très gros — bois de construction.

Hazomaïnty. — Ebène noir.

Voapaka. — Comme le Tavolahazo — bon bois léger, mais se fend toujours facilement.

Indingindra. — En antimerina : Motg — arbre très haut, très droit — bois dur et dense, imputrescible — très bon bois de construction — très dur, plus dur que l'ébène.

Mangara. — En antimerina : Voamboana (Datbergia Baroni) — palissandre clair.

Fanolamena. — Bois de fer — vient très gros — bois de construction — est souvent marbré — dur

et dense.

Fanolafolsy. — Comme le bois de fer.

Tendrohazo. — En antimerina : Nalo — bois d'ébénisterie et de construction — cet arbre vient très gros.

Natoboaka. — Vient au bord de la mer — fruit comestible (pomme Jacquot) — sert pour l'ébénisterie.

Lalona. — Même nom en dialecte antimerina (Weinmannia Bojeriana), bon bois de construction.

Lona. — ■ Bois de construction.

Mafotra. — Bel arbre — atteint une quarantaine de mètres de long sur 1 m. 50 de diamètre — bois imputrescible — les graines donnent une graisse avec laquelle les indigènes enduisent leurs cheveux.

Sota. — En antimerina : Ilarahara (Exocarpus xylophylloïdes), vient très gros — bois dur et très dense — sert pour les manches d'outils et l'ébénisterie.

Mangararnainty . — En antimerina : Voamloana — palissandre.

Vintana. — Vient très gros, son tronc atteint 3 mètres de diamètre sur 25 mètres de hauteur — sert à faire les pirogues.

Hazoambo. — Bois blanc, très dur — imputrescible, mais se fendille.

Hazombaro. — En antimerina : Varongy — grand et gros arbre sert pour les constructions.

Bois de Tambanicoque (nom malgache inconnu ; patois créole de la Réunion), — bois très bon pour la construction — vient très gros.

Valomafo. — Bois de construction.

Voabaza. — Bois très dur et noirâtre, comme l'ébène.

Tavïa. — Bois de construction.

Haramafolsy . — En antimerina : Ramy — grand et gros arbre.

Haradrantamainly. — En dialecte betsimisaraka : Intsamainty — bon bois de construction.

Akïly. — Les indigènes se servent de la résine de cet arbre comme brai, — bois de construction.

Uazomalanyy. — Ce bois vient de la côte ouest du pays sakalava — bois très léger — imputrescible — odeur empyreumatique — sert pour les balanciers de pirogues, et surtout pour faire des cercueils.

Sontro. — En antimerina : Harahara — bois de construction.

Kabatsikalolsy. — Bois blanc.

Haronga. — Bois blanc, les feuilles donnent une teinture noire.

Voakazo. — Porte des baies, sorte de prunes sauvages.

Volelakn. — Grand arbre, bois blanc.

Giavala. — Bois de construction.

Tsiokomby. — Bois rouge.

Tsikondrokondro. — Grand arbre, bois blanc.

Taolangy. — Arbuste, bois très dur.

Nonoky ou Nonoka. — Bois blanc.

Voalaka. — Grand arbre.

Tsilanitria. — Fruits comestibles.

Tsilorany.

Tainoro.

Latapiso.

Voahantsy. — Donne un fruit comestible.

Voakarempoka.

Tainamboalaidamboa. — Arbre du bord de la mer.

Futandrano. — Écorce textile.

Voaromy. — Fruits comestibles.

Anakoa. — Filao en antimerina.

AUX PAYS TANOSY. 370

Sontsorova.

Sivora.

Fandrianakanga. — Grand et gros arbre.

Voasary. — Citronnier.

Tanghin.

Ambora. — Grand arbre.

Sasakala. — Arbuste.

Varo. — Ecorce textile, petit arbre.

Somatsny. — Fruit comestible.

Voavoahatasimo. — Grand arbre, fruit comestible.

Knboha. — On fait de la glu avec les fruits de ce grand arbre.

Tangatanganaly. — Grand arbre.

Famotsy. — Arbuste, on fait le savon avec les cendres de ce végétal.

Fantsikahisa. — Sert à fabriquer des manches de sagaies, grand arbre.

Hazomgalala. — Arbuste, graines comestibles, bois servant à faire des torches.

Lalipito.

Votaka.

Fosivava. — Construction, pour porter les lourds fardeaux, grand arbre.

liakaraka.

Vaadrika. — Arbuste, fruit comestible.

Ampoly. — Grand arbre. Torches.

Savonrt. — En anlimerina : Tanatanapotsy — pignon d'Inde, clôtures, fruit oléagineux.

Pour en finir avec celle végétation du pays des Antanosy, j'ajouterai que certains végétaux que nous avons vus dans le nord, l'est el l'ouest de la grande île. tels (pie : cocotiers, /interna, palmiers divers, fougères arborescentes, sont complètement inconnus dans ce pays tanosy. La température moyenne y est beaucoup trop basse. Nous retrouvons cependant sur les côtes la plus grande partie des végétaux que nous avons vus près de Tamalave. Les vakoa el les pandanus, les ravenala y sont surtout très communs, mais sans s'écarter beaucoup de la /.une littorale.

M. Marschall me l'ail voir une grande propriété qu'il possède dans le nord de Fort-Dauphin. C'est une sorte de maison de campagne, entourée de grandes plantations île café sp. Libéria) el de beaux jardins, qui valent certes la peine d'être mentionnés dans mon récit. On y trouve en abondance tous les légumes d'Europe, ainsi que les principaux arbres de nos jardins. Tout cela pousse et rapporte admirablement.

Pendant Tassez long séjour que nous venons de faire à Fort-Dauphin, j'étais bien placé pour étudier dans leurs pays avec leurs usages et leurs coutumes ces peuplades antanosy si intéressantes. La place me manque véritablement : plusieurs chapitres seraient nécessaires pour exposer complètement l'histoire scientifique cl politique de ces peuplades. Je puis affirmer au lecteur désireux de s'instruire qu'il trouvera dans l'ouvrage de M. de Flacourt, tous les renseignements désirables; les descriptions du peuple antanosy, de ses mœurs el de ses coutumes faites par ces anciens ailleurs français, sont très exactes, cl, en parcourant le pays de Tolanara, la vallée d'Ambolo. tout le Tanosy, il faut rendre hommage à leur véracité. Pour le voyageur moderne, beaucoup de ces coutumes et de ces usages, ne seront pas évidents. Les circonstances ont changé avec les époques, des familles se sont éteintes ', et surtout la domination anlimerina si impatiemment supportée a amené des changements considérables dans les habitudes et l'existence des Antanosy. Cependant les Antanosy, Malgaches d'origine asiatique évidente, présentent avec les autres peuplades de l'île de nombreuses ressemblances, et je vais exposer très brièvement les points

1. Actuellement on chercherait vainement, dans le Tanosy, ces Roandriana, familles souveraines d'alors, dont parle de Flacourt, el qu'il nous dépeint comme individus à peau blanche, et très civilisés. Ces gens ont disparu. Quoi qu'il en soit, il est liés fréquent de trouver chez les Antanosy des types à peau jaune clair, à chevelure lisse et bien fournie, bien plus beaux en somme que les Antimerina.

principaux sur lesquels ils diffèrent d'avec leurs compatriotes. Quoi qu'il en soit, et je ne crains pas de le répéter, les Antanosy doivent être placés au premier rang parmi les tribus de Madagascar. Sans doute, ils ne portent pas comme les Antimerina un chapeau haut de forme, ou une redingote prétentieusement galonnée, mais ils n'ont pas autant qu'eux de vices, de défauts, leur morale est bien meilleure, et, quoique peuplade primitive comme les Antimerina, un Antanosy est bien plus susceptible qu'un Antimerina d'accomplir un progrès réel et non apparent. Ce qui frappe surtout chez les Antanosy, lorsqu'on les voit dans leur pays d'origine, c'est les nombreux usages betsimisaraka qu'ils présentent; leurs cases, leurs greniers à riz, leurs ustensiles, leurs champs et leurs rizières, sont disposés et aménagés de la même façon.

Comme tous les Malgaches, les Antanosy, hommes, portent le salaka et se drapent dans le lamba national, les femmes ont le lamba betsimisaraka, le simbo, ce sac ouvert aux deux extrémités; elles portent également sur la poitrine Yakanjo, mais Yakanjo antanosy que nous avons rencontré à Tamotamo et à Tsivory, que nous voyons à Fort-Dauphin, mérite une description spéciale. Cet akanjo spécial aux Antanosy a la même forme, la même coupe que Yakanjo betsimisaraka, mais il est toujours formé par des bandes d'indienne cousues ensemble, alternativement rouges et blanches, une bande de couleur rouge rehausse encore ce vêtement cher aux femmes antanosy. Il est à remarquer, comme on a pu le voir lorsque j'ai parlé des différentes façons de s'habiller employées par les tribus de Madagascar, que l'on peut ramener à un seul type le vêtement du Malgache : pour l'homme, c'est le salaka et le lamba; pour la femme, c'est le simbo et Yakanjo. Je sais bien que je vais trouver de nombreux contradicteurs, toujours les mômes, qui n'ont visité de Madagascar que la plaine de l'Imerina. Là, en effet, le simbo et Yakanjo sont inconnus; en revanche, les robes à volants et les jupes à traîne ont fait leur apparition. La coiffure des Antanosy n'offre rien de bien particulier. Ces indigènes ont conservé l'ancienne mode malgache; hommes et femmes portent les cheveux divisés en un grand nombre de petites tresses; et généralement ces tresses enduites d'huile ou d'un corps gras quelconque sont roulées en boules sur elles-mêmes, les femmes les portent le plus souvent tombantes sur le cou. Dans le village antanosy de Fort-Dauphin, je découvre un véritable artiste. Cet homme, qui fabrique couramment des poires à poudre, des tabatières, des boîtes en argent très gentiment sculptées, suivant des motifs inventés par l'auteur et pas du tout copiés servilement, comme je l'avais vu faire à Tananarive, cet homme vient de fabriquer un fusil. Cette arme, qui fonctionne d'une façon satisfaisante, est tout entière de fabrication antanosy, sauf le canon et les ressorts de gâchette. Nous allons encore trouver, en quittant Fort-Dauphin, de nombreuses peuplades antanosy le long de la côte.

Le mercredi 30 juillet, après avoir présenté nos adieux et nos remerciements à M. Marschall et à M. Joseph Clozel, son principal employé, nous quittons Fort-Dauphin, faisant roule vers le nord. C'est la route du retour.

En sortant de la ville, nous marchons sur le rivage de la mer et contournons ainsi la rade de Fort- Dauphin. Près de la pointe qui la termine vers le nord, nous passons en pirogues la rivière Evatra.

Après avoir traversé cette embouchure de l'Evatra, nous arrivons au village du même nom; puis, après une autre petite marche le long de la mer, nous faisons de même pour la rivière de Lokaro. Notre étape d'aujourd'hui se termine au village d'Itaperina, petite agglomération antanosy groupée sur le cap qui porte ce nom. Le lendemain, une bonne marche dans la matinée nous conduit à Iandranana. Dans la soirée, nous gagnons le village de Manafiafa, sur l'emplacement duquel se trouvait autrefois un établissement français. Devant nous, des rochers en ceinture, de petites îles disposées les unes au bout des autres, circonscrivent un large espace : c'est la baie de Sainte-Luce, de Maudave et de Flacourt. Maintenant ces lieux historiques sont complètement oubliés. A Manafiafa, des parents et des employés de M. Marschall recueillent des bois que les indigènes apportent de la forêt voisine; celle-ci, très belle cl très touffue, arrive presque jusqu'au bord de la mer.

Nous avions vu, dans le Nord, la première zone forestière séparée de la mer par un assez large espace.

AUX PAYS TANOSY

PIBRRBS LEVEES l> AMRAN1AZA.

Cet espace est couvert de brousse d'une végétation spéciale, coupé de marais el de lagunes, relevé, près du rivage île la mer, eu hautes dunes dé sable.

Le lundi 1er août, nous marchons sur la plage autour de la baie de Sainte-Luce, el nous passons la rivière de Manahana. Dans la soirée, avanl d'arriver au village d'Ambaniaza, grosse agglomération

anlanosy, nous voyons, dans un fourré de la brousse, des pierres levées, qui nul élé dressées par des Antanosy, el qui sont vraiment remarquables. Celles que nous voyons devant nous sont disposées sur une même ligne; celle qui occupe le centre esl 1res élevée. Devant une autre plus petite se dresse un madrier sculpté. Ce pieu, à section carrée dans sa partie inférieure, devient tronconique [dus haut ; il est alors marqué d'entailles régulières; sur son sommet esl placée une figurine de bois : un oiseau au repos.

Le village d'Ambaniaza est construit sur une hauteur et entouré d'une haie de cactus, ce que nous n'avions pas vu depuis longtemps.

Le samedi 2 août, quelques minutes après notre sortie du village, nous continuons notre roule vers le nord, et nous passons en pirogues la rivière d'Ambaniaza. Là nous sommes à environ 5 kilomètres de la mer, et pendant longtemps nous nous maintenons sensiblement à cette distance de la côte; nous nous arrêtons au gros village de Manambato. Nous sommes ici à la limite que l'on est convenu d'assigner au territoire anlanosy; cette limite est absolument fictive et ne repose sur aucune donnée scientifique. 11 est vrai que les gens que nous trouverons dans les villages du nord vont s'appeler Antaiavibola, parce qu'ils habitent les bords de la rivière Iavibola. Plus au nord, ce seront les Antaifasy. En réalité, toutes ces peuplades sont anlanosy. Nous avons vu qu'il élait dans l'habitude des gens de celte tribu de prendre le nom de la contrée qu'ils habitent. C'est ainsi que nous avons vu les Antanosy de la vallée d'Ambolo

s'appeler Anfambolo, de mémo que les Antanosy qui habitent les bords de la rivière Iavibola s'appellent Antaiavibola. D'ailleurs tous les Antanosy, à quelque tribu qu'ils appartiennent, lorsqu'ils se trouvent loin de leur pays d'origine, aiment à s'appeler Antatsimo (gens du Sud). Les gens instruits elles vieillards que j'ai interrogés à Fort-Dauphin, et auxquels je demandais l'origine du nom de leur tribu, m'ont toujours répondu que leurs pères habitaient, il y a bien longtemps, les petites îles (anosy) de l'étang de Fanjahira: depuis, toute la tribu avait conservé le nom qui signifie : habitants des îles (ant, anosy).

Le dimanche 3 août, après avoir, au sortir du village de Manambato, traversé la rivière du même nom, nous arrivons à Ifotaka. Ce village, d'une trentaine de cases environ, présente cette particularité d'être situé dans un espace carré, clos par des palissades. Le lendemain, nous marchons d'abord dans des marais, puis nous entrons de suite dans une contrée qui est actuellement la brousse, et qui faisait autrefois partie intégrante de la grande forêl littorale. Celle contrée est tout à fait caractéristique des déboisements qu'opèrenl dans la forêt voisine les populations denses à Madagascar. Je prends plusieurs photographies de ces défrichements récents, qui, comme documents, auront une grande valeur et pourront remplacer avec avantage les meilleures descriptions. En sortant de ces espaces où des arbres morts se dressent ça et là, où des troncs et des branches à demi carbonisés jonchent le sol, nous entrons dans une contrée bien défrichée cette fois, et qui commence à être envahie par une vigoureuse végétation de ravenala. Ces Antanosy de la côte sud-est cultivent le riz exactement comme les peuplades betsimisaraka. Ils n'ont pas de rizières proprement dites, aménagées comme on en trouve dans les tribus qui habitent le plateau central. Selon leurs besoins, ils se contentent chaque année de défricher dans la forêt voisine un terrain de contenance suffisante; ces terres vierges leur rapportent beaucoup; l'année suivante, ils défricheront un autre terrain à côté, et ils continueront ainsi, de manière à avoir chaque année un terrain nouveau. De celle façon, si le travail est beaucoup plus pénible, le rendement est plus considérable.

Nous passons près du village de Marahao, et nous nous arrêtons à Manantena. Avant d'aborder celte agglomération, nous avons traversé une sorte de plateau qui domine l'Océan d'une vingtaine de mètres; sur notre route nous rencontrons de l'argile rouge. La contrée où nous sommes me semble très fertile. L'argile rouge ne s'esl montrée que pendant quelques centaines de mètres, puis on voit de nouveau réapparaître un humus noirâtre et profond. Cette fertilité apparente, et qui doit être aussi très réelle, de la contrée que nous traversons, se conçoit aisément; nous sommes en effet, à cette hauteur, sur la côte à l'entrée de la vallée d'Ambolo. Devant nous se montre maintenant un grand fleuve, qui se jette à la mer par plusieurs embouchures, avant de se diviser en un delta compliqué, le Manampany; le grand fleuve de la vallée d'Ambolo est un cours d'eau puissant, très profond et qui mesure plus de 450 mètres de large. C'est donc une voie naturelle pour entrer dans la vallée d'Ambolo; c'est le canal tout fait par où s'écouleront dans l'avenir les produits de celle riche contrée, qui viendront se concentrer ici, dans un port établi sans doute sur une des branches de l'embouchure du Manampany. La branche la plus considérable de ce delta est au sud, et se nomme Àmbatobe. Les eaux se jettent à la mer, dans une découpure des falaises rocheuses qui bordent en cet endroit le rivage. Le seuil de la rivière et le fond de ce canal sont également rocheux, ce qui est un avantage; en effet, on constate ici un phénomène contraire à celui qui se produit partout sur cette côte orientale où l'on voit, par suite de circonstances fortuites, les déversoirs des lagunes et des grands fleuves changer de lit et se frayer à chaque saison un nouveau cours à travers les sables du rivage; à l'embouchure du Manampany, le seuil rocheux de l' Ambatobe semble indiquer qu'on a affaire à un estuaire définitif, très avantageux pour pénétrer de l'océan dans le Manampany et de là dans la vallée d'Ambolo. Avant de traverser le Manampany, nous nous arrêtons au village de Manantena, établi à côté du Sarota, petit affluent de droite du grand fleuve de la vallée d'Ambolo.

A Manantena ou Vohitrarivo, nous sommes sur le territoire des Antanosy Antaiavibola.

Comme étiez les Antanosy proprement dits, nous nous trouvons chez les Antaiavibola en territoires indépendants et, à Manantena, nous allons voir d'une façon plus apparente que jamais la cause qui fait que

AUX PAYS TANOSY. g8g

la puissance de ces tribus indépendantes est toujours tenue en échec par la tribu des Antimerina. Cette cause générale, si favorable aux intérêts de l'Imerina, est l'état de division extrême où se trouvent tous ces territoires insoumis. Comme nous l'avons vu dans tout le Sud, comme cela existe dans l'Ouest sakalava, chaque village de cette côte anlanosy constitue une petite principauté ayant à sa tête un chef absolu, le plus souvent indépendant de ses voisins. Ces États minuscules sont toujours en guerre les uns contre les autres. Il est vrai que celte lutte fratricide se borne à quelques vols de bœufs, à des coups de fusil tirés en l'air, et surtout à d'interminables kabary.

Ainsi le roi de Mananlena, qui est en guerre depuis plus de vingt ans avec ses voisins, n'a pas eu un seul homme de son village tué pendant ce long espace de temps. Il est juste d'ajouter (pie pendant la même période sa petite armée n'a pas fait plus de tort aux ennemis. Quoi qu'il en soit, cette situation anormale, cette rivalité des agglomérations que l'on trouve dans I oui es les tribus insoumises, est éminemment favorable à la politique des Antimerina. Ces hommes rusés nous donnent un bel exemple à Madagascar, ils ont mis en pratique sur tout le territoire de la grande ile cet axiome célèbre : diviser pour régner. Je m'empresse d'ajouter que l'administration des Affaires étrangères, qui, suivant sa tradition immuable, se soucie fort peu des intérêts français à Madagascar, au lieu d'imiter cette sage conduite, s'est appliquée au contraire à fortifier dans l'île la puissance antimerina. Les Résidents Généraux, surtout le premier qui a inauguré cette façon d'agir, oui amené ce magnifique résultat : au lieu de nous trouver à Madagascar en face de plusieurs tribus rivales auprès desquelles, suit en offrant une médiation intéressée, soit, en soutenant la plus faible contre la plus forte, on serait arrivé par la force des choses à jouer le rôle pondérant : au lieu de tout cela, nous allons nous trouver en face d'une tribu que nous aurons tirée du néant pour h' plus grand désavantage de notre influence coloniale.

Par suite de l'étal de guerre continuel où se trouve la région de Mananlena, tous les villages, petits et grands, de la contrée, sont entourés de défenses, pieux, palissades, haies 'le cactus ou d'autres plantes piquantes, fossés cl murs de terre. Nous remarquons à Mananlena un genre de fortifications que nous n'avions pas encore vu à Madagascar : des pieux dressés verticalement à •">() centimètres l'un de l'autre et maintenus par des traverses supportant des planches d'éeorces de ravenala ; entre ces planches on a foulé dos herbes et de l'argile rouge, formant ainsi un mur qui entoure complètement le village. De distance en distance, on a ménagé le long de celte enceinte des sortes de réduits ou de blockhaus, dans lesquels peuvent se tenir à l'abri des coups de l'ennemi des sentinelles ou des guerriers.

Le mardi 5 août, en sortant de Mananlena, nous obliquons un peu vers l'ouest, pour aller chercher, le long du Manampany, un endroit où l'on puisse aisémenJ effectuer sa traversée. Dans cette marche, nous avons devant les yeux, cl à 30 ou Ï0 kilomètres au plus, la silhouette de la chaîne de partage des eaux. Comme partout, ses lianes sont couverts de forêts, niais ici ses sommets déchiquetés et rocheux, les mornes de ses pies se montrent arides et pelés. Les cimes émergent donc des grands bois, qui ne peuvent empiéter sur ces masses rocheuses, impropres à toute végétation. Mais bientôt nous arrivons à un gros village de 200 cases. C'est Moramanga, où nous prenons des pirogues pour traverser le Manampany. Nous partons de l'autre rive, cl en quelques minutes nous arrivons à un village plus grand encore, Imalio. Avant d'y pénétrer, nous avons de nouveau traversé en pirogues le fleuve Iavibola. Ce cours d'eau, qui mesure, à l'endroit où nous venons de le traverser, 250 mètres de large, s'élargit beaucoup en aval d'Imalioel l'orme une sorte de lac dont la surface est parsemée de petits îlots boisés, véritables bouquets de verdure qui, posés çà et là sur cette grande nappe liquide, sont du plus agréable aspect. Les rives du lac sont des collines de faible hauteur, boisées partout. Le site est un des plus jolis que j'aie jamais vus à Madagascar. Du reste, je n'en suis plus à compter mes agréables surprises de voyageur dans ce pays du Sud-Est.

Imatio est fortifié comme Mananlena. Le roi du village, un vénérable Anlanosy, nous fait l'honneur de venir nous voir, et nous raconte, comme son cousin de Mananlena, mille prouesses de ses guerriers, plus insignifiantes les unes que les autres. J'ai dit que dans toutes ces populations antanosy on trouvait de nombreux usages betsimisaraka. L'architecture notamment est absolument analogue. Tout le long de

cette côte, ce son! des cases élevées sur pilotis, de tous points semblables à celles des Betsimisaraka. La seule différence que l'on puisse observer après un examen attentif est que, dans ces maisons antanosy du Sud-Est, le faîte est peut-être un peu plus élevé, la pente du toit un peu plus rapide.

Ces Antanosy Antaiavibola atteignent des tailles très élevées, j'ai mesuré souvent des hommes de 1 mètre 80 et 1 mètre 85; ces hommes grands sonl torts en proportion, le type général est fort beau, ce type antanosy est le plus joli que l'on puisse voir à Madagascar. Le chef d'Imalio, qui prétend descendre d'une ancienne Camille du Matitanana, est absolument blanc. J'ai trouvé aussi dans ce village plusieurs indigènes qui parlaient français. A ce propos, je dois dire que ce Sud-Est, cl surtout la région de Fort- Dauphin, est remarquable par les souvenirs vivaces qu'y a laissés l'ancienne occupation française. Sans insister encore sur les ruines qu'on y rencontre, les murs d'enceinte, les batteries et les ouvrages divers de fortification dont quelques-uns sont assez bien conservés et utilisés, je devrais dire profanés, par les Antimerina, j'ai élé frappé des traces profondes, des réminiscences curieuses que le peuple antanosy a conservées de notre ancienne domination . Souvent, dans les plus petits hameaux comme dans les gros villages, les femmes et les enfants m'interpellent: « Salut, monsieur; bonjour, monsieur; adieu, monsieur ». Mille petites choses analogues, petits faits insignifiants sans doule, mais qui montrent surabondamment ipie ces indigènes ont entendu depuis longtemps de telles expressions, ont vu de tels usages. La femme antanosy est la seule indigène malgache que j'ai vue embrasser son enfant et ne pas craindre de montrer pour lui les sentiments et les actions extérieures de l'affection la plus vive. Depuis de longues années déjà, un grand nombre d'indigènes antanosy s'en vont chaque année dans l'île de la Réunion, snil comme engagés à temps, soit comme travailleurs libres. Dans cette colonie de l'océan Indien, ils apprennent vite le français, et reviennent chez eux quand leur travail csl terminé, possédant notre langue

parfaitement. De retour à Madagascar, comme leur dialecte est pauvre et qu'ils manquent souvent de mots pour exprimer les objets nouveaux, l'Anlanosy qui revient de la Réunion donne son appellation française, bientôt adoptée par sa famille, par son village, par une partie de la contrée. On ne s'étonnera donc pas des nombreux mots français que l'on pourrait entendre dans ce pays des Antanosy, surtout si l'on songe que les indigènes de celle tribu allant el venant à la Réunion sont très nombreux.

Le mercredi G août, dès notre départ, nous entrons de suite dans ces défrichements récents dont j'ai déjà parlé. Nous cheminons quelque temps dans une forêt de grands arbres morts aux troncs carbonisés ou pelés, nous passons ensuite, près de son embouchure, la petite rivière d'Andengilana, el nous arrivons sur les bords de la rivière de Sandravinany. Nous passons un premier cours d'eau d'une cinquantaine de mètres de large, nous abordons dans une première île, au sortir de laquelle il nous faut traverser un deuxième cours d'eau. Cela se répète encore une fois avant d'arriver devant une île plus élevée, mais moins étendue que les autres et qui csl rouverte de maisons, c'est le village de Sandra-

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