JEUNES PILLES ANTANOSY DE LA CÔTE SUD-EST
AUX PAYS TANOSY
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DEFRICHEMENT PRES DE MANAMBONDBO.
vinany. Nous allions y aborder enfin, lorsque nos pirogues , peutêtre trop chargées ou mal conduites, chavirent avec ensemble, et nous voilà tous à barboter à qui mieux mieux dans la rivière de Sandravinany à la recherche de nos bagages. Nous sommes aidés e( secourus par des Antanosy, braves gens qui viennenl nous prêter assislance. Mouillés el dans un triste équipage, nous abordons enfin au pied du village de Sandravi-
nanv. Ce village, qui compte [tins de 200 cases, n'est pas fortifié : sa situation sur un îlot au milieu de l'estuaire de la rivière Sandravinany rendait superflu toul autre moyen de défense. L'estuaire de la rivière Sandravinany mesure plus de 2 kilomètres de large; il est vrai que, après s'être élargie de la sorte, la rivière ne communique plus avec la mer que par de petits déversoirs qui ont coupé les roches calcaires du rivage. Le bain forcé que nous venions de prendre en arrivant à Sandravinany s'est répété plusieurs fois en cours de voyage sur celle côte sud-est. Une telle roule dans cette zone littorale n'est pas sans présenter quelques difficultés ; on rencontre à chaque instant de puissantes rivières, qui descendent des montagnes de l'est; ces rivières, empêchées dans leur cours, forment près de leur estuaire de véritables lacs, nappes tranquilles, il est vrai, mais étendues. 11 faut les traverser dans les mauvaises pirogues du pays. Les Antanosy se servent, comme les Betsimisaraka, de pirogues [lakanà] petites et grandes, taillées dans un seul tronc d'arbre, el sans balancier. Les indigènes manœuvrent très bien ces pirogues; mais, lorsqu'elles sont chargées ou lorsque des lames trop fortes agitent les eaux, ils ne peuvent pas toujours empêcher les accidents. La vérité m'oblige à dire que souvent les indigènes, en voyant le mauvais état des lacs ou des lagunes, m'avaient prié d'attendre et de laisser les eaux se calmer; mais en cours de voyage, il est très désagréable, sinon impossible, d'attendre deux ou trois jours sur les bords de chaque lagune la réunion des circonstances les plus favorables. Tous les voyageurs feraient comme moi et, au risque d'un bain, voudraient tenter le passage. Dans ces moments-là, ce qui me faisait le plus de peine était certainement le triste étal dans lequel je voyais réduits nos bagages. Nos herbiers, nos papiers divers, offraient un aspect lamentable.
Le 7 août, une petite étape dans les défrichements nous conduit à Ambalafandrana. Nous marchons au bord de la mer pendant quelques instants. A celle hauteur sur la côte sud-est, les falaises de roches calcaires ont disparu et nous sommes rentrés dans le terrain primitif; je m'en suis aperçu hier aux émergences rocheuses trouvées sur la roule. Le littoral se ressent de ce changement géologique : il est bas, et la plage sablonneuse, où se montrent de temps en temps des roches micaschisleuses décomposées, s'appuie du côté de la terre sur un bourrelet argileux et porte une pauvre végétation, des vakoas, des pandanus, quelques ravenala.
Le vendredi 8 août, nous arrivons en une bonne étape au gros village de Manambondro, établi sur une
petite île, comme Sandravinany. L'îlot est situé dans une lagune formée par l'élargissement de la rivière Manambondro avant son embouchure. Ce village compte plus de 500 cases. En estimant la population à 2 500 habitants, on voit que c'est plutôt une ville pour Madagascar. Dans ce centre populeux de Manambondro est venu s'établir, il y a quelques années, un missionnaire norvégien; malheureusement, comme il est accompagné d'un instituteur antimerina, son protégé, il est détesté par tous les habitants de Manambondro. C'est ce que me raconte le chef du village qui est venu avec moi partager notre repas du
ANTANOSY A MANAMBONDRO. (GRAVURE DK BERG, DAPHES UNE PHOTOGRAPHIE.)
soir dans la belle case où nous sommes installés. Sa conversation est des plus intéressantes. Cet Antanosy, qui, comme tous les chefs, vient du pays de Matitanana, écoute avec intérêt le récit de nos excursions précédentes, et perd bientôt toute méfiance. Il regrette même que dans la dernière guerre que nous avons faite aux Antimerina on n'ait pas songé à lui demander, sinon des guerriers, du moins des porteurs. Je ne m'exagère pas l'importance de ces offres, et je ne pense pas que la France eût trouvé dans ces Anlanosy de la côte sud-est des alliés bien précieux, mais au moins aurait-on dû se douter de leur existence.
A Madagascar, on a procédé en tout et pour tout, par des résolutions extrêmes. C'est ainsi que certains ont dépeint ce pays comme très fertile, d'autres au contraire ont affirmé qu'il n'y avait rien à faire ni même à tenter. Je pense avoir réussi à montrer que, entre ces deux opinions extrêmes, se plaçait une autre opinion plus exacte, pondérée, et raisonnable. Ce qu'on a dit pour la fertilité de l'île on l'a répété quand il s'est agi de prendre une attitude vis-à-vis des tribus insoumises. Certaines personnes ont voulu voir dans ces peuplades hostiles aux Antimerina, ont voulu trouver chez les Sakalava notamment des auxiliaires porteurs et guerriers que l'on pourrait opposer utilement aux Antimerina en cas d'expé-
AUX PAYS TANOSY.
dilions dirigées contre eux; cette opinion était évidemment exagérée. Les Affaires étrangères et le premier Résident général français à Madagascar ont pris aussitôt la contre-partie et sont tombés dans une exagération non moins grande lorsqu'ils ont prétendu qu'il ne fallait tenir aucun compte des peuplades insoumises à Madagascar. Entre ces deux opinions extrêmes, il y a encore un juste milieu; il ne faut pas considérer, je le répète, que les Antimerina à Madagascar.
Dans les environs de Manambondro, je vois des tombeaux antanosy. Les Antanosy ont des rites funéraires analogues aux Betsimisaraka ; le corps du défunt est placé dans un ,j
cercueil composé de deux troncs d'arbres grossièrement évidés. Ces
SÉPULTURES INTANOSY n\NS LKS ENVIRONS DE MANAMBONDRO.
de ravenala, en forme de livre ouvei plus ou moins grand nombre à côté
troncs d'arbres sont posés dans la brousse à un endroil quelconque et on les recouvre d'un petit toit ui les cache complètement. Au bord des tombeaux, < j ni sont en uns des autres, on dresse des madriers sculptés, effdés et le plus souvent ornés de cornes de boeufs. Des pieux analogues, mais d'une plus grande hauteur, remplacent souvent, chez ces Antanosy du nord, les pierres levées des autres tribus. Je pus encore faire à Manambondro une remarque intéressante. Tandis que, chez toutes les autres tribus de Madagascar, les jeunes filles à peine nubiles sonl absolument libres d'elles-mêmes el qu'elles s'empressent alors de mener une existence peu compatible avec nos principes de morale, il en est le plus souvent tout autrement chez les Antanosy. Ici, en effet, il n'est pas rare de rencontrer des jeunes fdlcs qui restent chastes jusqu'à leur mariage.
J'ai déjà dit quelques mots sur les vêtements les plus généralement adoptés par ces Antanosy et presque par toutes les autres tribus du sud. Tous ces indigènes, et ils sonl nombreux, qui ne demanderaient pas mieux que d'acheter aux traitants européens ou créoles des toiles et des cotonnades nécessaires pour s'habiller, n'en trouvent pas et sont obligés de se couvrir plus ou moins avec des nattes faites des joncs des lagunes tressés. Le plus généralement, les hommes ont un lamba crasseux de colonnade ou d'indienne, qu'ils vont chercher fort loin, puisque les commerçants ne se décident pas à aller dans leur pays. Les femmes, qui ne peuvent pas faire d'aussi longs voyages, sonl moins bien partagées. Elles portent le plus souvent un simbo en nattes de roseaux, maintenu sur les reins par une large ceinture en
peau de bœuf ; sur la poitrine et pour cacher les seins elles portent une large bandelette de nattes tressées, maintenue derrière le dos par des cordelettes de raphia. Nous avons vu employer ces vêtements en nattes, non seulement chez les Antanosy, mais encore chez les Anlambolo, chez les Antandroy, chez les différentes tribus bara, chez les Tanala, et même dans le Sud-Betsileo, partout enfin où les traitants européens ou créoles n'ont pas, contrairement à leurs intérêts, établi des comptoirs ou des factoreries.
D'une manière générale, voici quel est le costume classique des Antanosy.
Pour les hommes, l'anakesy (salaka des Antimerina), sikatrq des Antandroy, sadika des Betsimisaraka ; c'est une pièce d'étoffe faisant le tour des reins et passant entre les jambes; quelquefois une chemise en rabane ou en natte (sehely), enfin quelques-uns ont le lamba. Les femmes portent, roulé autour des reins, le kitamby, qui est le pagne africain, Valcanzo volasaba, petit caraco à larges raies verticales rouges, blanches et bleues, couvrant les épaules et les seins, mais laissant entre l'abdomen une solution de continuité. Quelques femmes portent le helo ou helonzaza, petite natte carrée jetée sur le dos, pour proléger les enfants contre le froid et le soleil.
Gomme ornements, ils ont le felana et des colliers de verroterie; souvent un petit morceau de bois avec poils de chat sauvage (vomira), est suspendu au cou ; ils portent aussi des boucles d'oreilles (kavina), ce sont des anneaux d'or. Une petite pièce en or ou en cuivre placée sur le front est attachée derrière la tète au moyen d'un petit cordon noir.
Les Antanosy seraient au nombre de 200 000 établis dans les districts de Tolanara, d'Ambolo, de Vinanibe jusqu'au Mandrare. Il faut ajouter à ce nombre environ 100 000 Antanosy qui ont émigré vers 1845 et qui sont établis aujourd'hui sur les bords de l'Onilaliy. Les Antanosy sont divisés en cinquante-deux royaumes. Le roi de Fort-Dauphin, Rabealy, habite à l'ouest de Vinanibe, il vint nous faire une visite pendant notre séjour à Tolanara. C'est un homme de 30 ans environ, à la figure fine et à l'air intelligent; il porte une barbiche et un collier de barbe sur les joues, comme unique ornement un grand felana sur le front; c'est un zafiranoinj, c'est-à-dire un descendant des Arabes Ranony était la sœur de Mahomet)1. C'est parmi la classe des zafiranony que se recrutent les rois de Fort-Dauphin, ceux d'Ambolo appartiennent à la classe des Zafitomana, ceux de lAndroy à celle des Zafindravola ; zafin signifie descendant.
Le lundi 11 août, en longeant la côte, nous arrivons à Vangaindrano, premier poste militaire antimerina que l'on trouve après Fort-Dauphin. Là nous séjournons deux jours; nous allons maintenant marcher dans lest pour retourner à Fianarantsoa.
Les deux remarques les plus importantes que nous avons pu faire en marchant le long de cette côte sud-est, c'est d'une part l'énorme densité relative de cette population antonosy, et d'autre part la disposition des fleuves et des lagunes de cette côte sud-est. En effet, tandis que sur la côte est, dans la partie
Z U X LUESSES ANTANOSY PRÈS DE MANAMBONDRO.
i. D'après les Malgaches.
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centrale et septentrionale, nous avions vu de nombreuses lagunes proprement dites situées entre la bande arénacée qui constitue partout les rivages de la mer, et le bourrelet argileux sur lequel s'appuie la côte proprement dite, là, quand ces lagunes formées parles petits ruisseaux qui descendent des collines voisines, atteignent un niveau trop élevé, elles séparent violemment les dunes de sable qui les séparent de la mer, et se créent ainsi un déversoir provisoire. En somme, sur ces côtes, c'est une succession d'étangs qui communiquent par intermittence avec l'Océan. Sur la côte sud-est au contraire. ce sont pari oui de grands fleuves, dont les dunes ou les falaises de la côte viennent gêner l'embouchure : ils forment ainsi des lacs, élargissement de leurs estuaires près de la côte. Telles sont les lagunes du sud-est. Dans le sud, ces lagunes ont de l'eau douce à marée liasse; dans le nord et dans le centre, c'est toujours de l'eau salée.
Le mercredi 13 août, nous quittons Vangaindrano et nous marchons le long du Mananara. Nous allons autant que possible suivre les rives de ce fleuve tant que nous serons dans le pays des Antaisaka; puis arrivés sur les territoires bara, nous remonterons vers le nord-ouest pour gagner Ambohimandroso et Fianarantsoa.
Vangaindrano, comme tous les forts antimerina de la côte, n'est pas placé au bord de la mer, il est à quelques kilomètres dans l'intérieur des terres. Ce poste militaire de Vangaindrano se compose d'un rova palissade el d'un village habité par les soldats «lu rova el leurs familles, et par quelques colons antimerina. A plus de 20 kilomètres autour du fort, on ne trouve pas un seul indigène anlanosy. Les Antimerina vivent à Vangaindrano dans un isolement complet. Les indigènes ne se battent pas, ne sont pas bostiles el agressifs vis-à-vis de ces envahisseurs, mais ils font le vide autour d'eux, el ils les fuient comme des pesl itérés.
Au sortir de Vangaindrano, nous retrouvons l'argile rouge el la brousse des Betsimisaraka. On voit que nous avons quitté définitivement ce sud-est si fertile, la pairie des Anlanosy. A mesure que nous marchons, nous entrons dans une contrée excessivement peuplée. Nous rencontrons la rive droite du Mananara. Nous passons successivement les villages d'ifonoloza et de Tsienl'ana. A midi, nous nous arrêtons au village de Nosy-Ambo.
Nous sommes cidres ici sur le territoire d'une autre tribu, encore bien indépendante, celle-là. Nous sommes chez les Antaisaka, les guerriers par excellence de Madagascar. Depuis Nosy-Ambo, les mille petites tracasseries^ les kabary interminables, vont recommencer de plus belle, comme chez les Bara, les Antaivondro et les Manambia. Nous en avions presque perdu l'habitude. Depuis longtemps, en effet, nous traversions !<■ vaste territoire des Anlanosy, chez lesquels nous n'avons jamais eu d'ennuis. Bien au contraire, nous n'avons rencontré que de la sympathie au milieu de ces peuplades anlanosy, douces el intelligentes.
Dès Nosy-Ambo, la végétation littorale cesse tout à l'ail, les arbres apparaissent bien loin devant nous, el nous sommes au milieu d'un îlot de zone dénudée. Ce l'ail n'a rien d'étonnant, étant donnée la 1res grande densité relative de la population antaisaka. Autour du village, les cultures sont nombreuses; ce soid de belles rizières, de beaux champs de manioc cl de patates. Près de là, nous montons sur une 'colline. La vue s'étend 1res loin vers l'ouest cl nous découvrons le plateau central, le mont Ivolube Bara , cl cependant nous ne sommes qu'à une faible dislance de la mer. à moins de 150 mètres d'altitude. La ligne de partage des eaux ne nous cache pas ces délails. Elle s'abaisse en effet sensiblement à celle bailleur, el nos regards peuvent pénétrer en suivant la trouée l'aile dans ces montagnes par le Mananara. Ce relèvement du mont Ivobibe (Para) nous esl 1res précieux : il nous permet de déterminer exactement la direction que nous devons suivre.
Le jeudi 14 août, nous continuons à remonter la rive droite du Mananara, où nous voyons des chutes et .les rapides. Jusqu'ici, en aval de ce point, ce grand fleuve roulait des eaux paisibles, sa largeur moyenne élail supérieure à 100 mètres. Ici les rives s'encaissent, des émergences rocheuse, viennent encombrer son lit; il doit les franchir et contourner également des promontoires rocheux qui festonnent sa vallée déjà si étroite. Nous traversons à gué la rivière d'Andohanosiambo, qui, à 00 mètres de
la route, se jette dans le Mananara. Près du village d'Ambalaombv, le Mananara a son lit parsemé d'îlots.
Cette contrée au milieu de laquelle nous marchons est absolument dénudée, partout couverte de cultures. Ce n'est qu'un accident dans la zone des brousses que nous pouvons distinguer à quelques kilomètres autour de nous. Au milieu du jour, nous arrivons au village de Mangidy, village qui occupe le sommet d'une colline boisée.
Les indigènes de Mangidy, qui de loin nous ont aperçus, nous ont pris pour une troupe anlimcrina, et après avoir appelé tous les habitants des hameaux voisins, ils nous attendent à l'entrée de leur village. Ils sont en costume de guerre, vêtus seulement d'un salaka en écorce, ou d'un morceau de natte, mais armés chacun de deux sagaies, d'un fusil et d'un bouclier en bois recouvert de peau de bœuf. C'est la première fois que nous voyons des naturels de Madagascar armés de boucliers. Ces indigènes sont très effrayés. Les femmes et les enfants vont se cacher dans les taillis de bambous qui couvrent les flancs delà colline; les hommes se réunissent en armes auprès delà case du roi. Nous envoyons Rainizanaka en axant pour expliquer que nous ne sommes pas des ennemis; enfin, après un kabary assez long, on nous donne une case; peu à peu tout le monde se rassure, et les femmes ne lardent pas à rentrer dans le village et à venir nous vendre des poules, des œufs, des bananes, etc. Au-dessus de notre porte est suspendue une toute petite corbeille en jonc contenant quelques grains de riz. On nous dit que c'est une offrande à Zanahary.
Parmi tous les auteurs qui ont écrit sur Madagascar, bien peu, pour ne pas dire aucun, se sont occupés de celle peuplade antaisaka. Cependant, on aurait tort delà négliger, vu sa population qui, très dense et très serrée, compte certainement, sur quelques centaines de kilomètres carrés, plus de 200 UOU habitants. Dans tout Madagascar, ce territoire que nous traversons est celui qui nourrit le plus d'habitants par kilomètre carré. En en niellant 00, je suis certainement au-dessous de la vérité. On voit donc combien il se dislingue des grands territoires du nord et de l'ouest que nous avons traversés précédemment, et qui ne comptaient certainement pas plus d'une dizaine d'habitants au kilomètre carré. Pour préciser davantage, je dirai que ce pays îles Antaisaka esl plus peuplé que les environs immédiats de Tananarivc, qui comptent pourtant de si nombreux et de si importants villages. Les Antaisaka, qui font certainement partie de la grande tribu bara, ont pour voisins, au nord les
GL'ERRIERS ANTAISAKA DE MANGIDY.
AUX PAYS TANOSY.
Tanala, à l'est et au sud les Antanosy, à l'ouest les Bara Antaivondro. Ces indigènes sont généralement de I aille peu élevée; ils ont la peau très noire, le nez écrasé, les lèvres charnues. Plus que les Bara, ils présentent des caractères africains. Comme ces derniers, ils se coiffent de grosses boules, au nombre de sept environ; l'une se dresse en petites masses relevées sur le vertex. Comme chez beaucoup d'Anlanosy du sud-est, les vêlements en toile et en cotonnade sont 1res rares chez eux; aucune marchandise ne pénètre dans leur pays, et cependant ils ne demanderaient pas mieux que d'en acheter. Les femmes, généralement tort petites, s'habillent toujours d'une natte cousue en sac, le simbo malgache, maintenu à la ceinture par une bande de toile; sur la poitrine elles portent une bande de natte attachée derrière le dos. (les primitifs sonl très avides d'ornements. Ce sonl surtout des colliers et des perles de différents échantillons enfilés sur une ficelle. Les pauvres portent de petits morceaux de bois travaillés en guise de perles. Ces indigènes ont aussi des bracelets en cuivre ou en élain aux poignets et aux chevilles, des boucles d'oreilles, le plus souvent faites
d'un anneau métallique (argent!. Les AnlaisaUa sonl divisés en un grand nombre de tribus; leurs maisons, bâties comme celles des Antanosy, sonl réunies en villages, le plus souvcnl situés sur le haut des collines cl des mamelons; les Antaisaka forment une des tribus les plus guerrières de Madagascar; ils sont extrêmement jaloux de leur indépendance. Tandis que certains Antimerina qui se plaisent, non sans quelque raison, à l'aire aux Bara une réputation de sauvagerie et de brigandage, se hasardent quelquefois à traverser les territoires de cette tribu sous prétexte de commerce, les indigènes antimerina se risquent beaucoup moins souvent en territoire antanosy, bien plus rarement encore, si ce n'est jamais, sur les terres des Antaisaka.
On a pu voir par ce qui précède (pie Fort-Dauphin, la plus importante des possessions antimerina dans le sud de Madagascar, est complètement isolée de la province des Antimerina par un cercle ininterrompu de peuplades hostiles et indépendantes. Il en est de même de Tulear dans la baie de Saint- Augustin, qui est comme Fort-Dauphin un point militaire du sud occupé par les Antimerina. Ceux-ci ne peuvent donc ravitailler leurs postes de la partie méridionale de l'île que par voies maritimes. Ils en éprouvent, on le conçoit sans peine, une certaine difficulté. Il est vrai (pie, pour enlever cette difficulté aux Antimerina, pour augmenter la puissance de ces ennemis de la France à Madagascar, l'administration des Affaires étrangères a établi dans ces deux postes antimerina du Sud, des résidents qui, aux yeux des indigènes habitant ces régions, indiquent quel appui nous portons à Madagascar, à nos bons amis les Antimerina. Il y a quelques années, il s'agissait de ravitailler Tulear, de changer et de renforcer la garnison de ce poste. Les Antimerina firent courir le bruit chez les Sakalava que les hommes
FEMME .\NTA1S.\K\ HK MANGIDY.
nouveaux et les approvisionnements allaient venir à Fort-Dauphin apportés par des bateaux français. Ce bruit, serait certainement devenu un fait, si nos navires de l'océan Indien étaient sous les ordres du Ministre des Affaires étrangères.
Dans la soirée, continuant notre route, nous traversons plusieurs villages; le soir, nous nous arrêtons
à Tangirika.
Le vendredi 13 août, une bonne étape nous conduit à Mahafasy, résidence du roi Antaisaka, Ratsimiola. Ce chef nous reçoit assez bien, dans son kabary, il a bien soin de nous dire qu'il a plus de 2 000 villages sous ses ordres cl qu'il commande à plus de 6 000 guerriers; s'il le veut, nous serons toujours bien reçus sur notre route; sinon il peut nous créer partout de graves embarras : ses paroles ne sont rien moins que rassurantes.
Rainizanaka nous rassure un peu en nous disant qu'il connaît un moyen certain d'entrer dans les bonnes grâces de Ratsimiola; c'est de devenir, Maistre et moi, ses frères! Maistre, qui, chez les Antanosy émigrés de Tsivory, est entré dans une nouvelle famille par cette cérémonie du faudra, se propose de suite. Ratsimiola accepte de grand cœur et nous voilà frères avec tous les Antaisaka.
Pour éclairer le lecteur, il me faut lui raconter ce que l'on entend par cérémonie du fatidra, ou fabrication des frères à Madagascar. Cette cérémonie a été connue et racontée depuis longtemps déjà par tous les auteurs qui se sont occupés de Madagascar; et pour ne pas répéter une centième fois, un récit connu de beaucoup, j'emprunte tout simplement à l'histoire et à la géographie de Madagascar, de M. Henry D'Escamps, la citation suivante :
« On appelle faudra ou serment du sang, à Madagascar, l'engagement que prennent deux personnes de s'aider réciproquement pendant la durée de leur existence et de se considérer comme si elles avaient une origine commune. Cette coutume parait être venue de Rornéo. Voici la manière dont on contracte
cet engagement.
« Un vase contenant de l'eau est apporté; l'officiant, qui est ordinairement un vieillard, y plonge la pointe d'une sagaie, dont les deux néophytes tiennent la hampe à pleines mains; puis un autre individu jette alternativement dans le vase, de la monnaie d'argent, de la poudre, des pierres à fusil, des balles, plusieurs petits morceaux de bois et quelques pincées de terre prise aux quatre points cardinaux. En même temps, celui qui dirige la cérémonie, accroupi auprès du vase, frappe à petits coups, avec un couteau, la hampe de la sagaie, rappelant le sens attaché à chacun des objets ci-dessus mentionnés : l'argent emblème de la richesse, signifie que les deux contractants devront partager leurs biens présents cl futurs; la poudre, les pierres à fusil et les balles, emblèmes de la guerre, indiquent que les dangers doivent leur être communs; les fragments de bois et de terre ont aussi une signification particulière. Quand tous ces objets ont été mis dans le vase, le même individu demande aux deux futurs parents s'ils promettent de remplir les engagements imposés par le serment, et sur leur réponse affirmative, il les prévient que les plus grands malheurs retomberaient sur eux, s'ils venaient à y manquer. Puis, il prononce les conjurations les plus terribles, en évoquant Angatch, le mauvais génie. Ses yeux s'animent par degrés et prennent une expression surnaturelle, lorsqu'il adresse, d'une voix forte et sonore, celle imprécation : « Que le caïman vous dévore la langue, que vos enfants soient déchirés par les chiens des « forêts; que toutes sources se tarissent pour vous, et que vos corps abandonnés aux vouroundoules « (effraies), soient privés de sépulture, si vous vous parjuriez! »
« Cette première partie de la cérémonie terminée, le vieillard fait à chacun des impétrants, avec un rasoir, une petite incision au-dessus du creux de l'estomac, imbibe deux morceaux de gingembre du sang qui en coule et donne à avaler à chacun des deux le morceau de son vis-à-vis. Il fait boire après, dans une feuille de ravenala, une petite quantité de l'eau qu'il a préparée. En sortant, on se rend à un banquet de rigueur, servi sur le gazon, el on reçoit les félicitations de la foule. La cérémonie du fatidra, bien que la , dans toute l'île, subit quelques modifications dans la forme, selon la peuplade chez laquelle elle
lieu. Ainsi quelquefois, le sang, au lieu d'être reçu sur un morceau de gingembre, est mêlé de suite avec l'eau que, clans le premier cas, l'on prend après.
même
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« Quoique le serment du sang ne soit pas toujours observé religieusement par les Malgaches, il peut être utile à un étranger, bien qu'il ne soit pas toujours agréable, pour celui-ci, qui devient en butte aux importunilés de son frère fictif. Les liens ainsi contractés sont, aux yeux des Malgaches, aussi sacrés et souvent plus respectés que ceux de la fraternité charnelle, dont le fatidra impose d'ailleurs tous les devoirs. Deux frères de sang doivent partager leur fortune, se soutenir dans le danger, mettre en commun tous les biens et tous les maux de la vie, enfin, se prêter assistance en temps de guerre, quand même ils appartiendraient à des tribus ennemies. Dans ce dernier cas, ils doivent non seulement éviter de se faire du mal, mais encore, si l'un des deux tombe entre les mains du parti ennemi, l'autre est obligé de le préserver de la fureur de ses compagnons, qui s'abstiennent ordinairement d'attenter aux jours du prisonnier, dès qu'ils connaissent le lien qui l'unit à son protecteur.
« Une femme peut faire le serment du sang avec un homme; deux femmes peuvent aussi le faire entre elles, cl rien ne s'oppose à ce qu'un étranger le contracte avec un indigène. Nous avons vu les agents anglais échanger ce serment avec Radama Ier. Nous l'avons vu échanger entre M. Lambert et Radama II. M. Grandidier a fait le serment du sang avec Razoumaner, roi des Antanosses, et avec Lahimeriza, roi du Fiéérègne. Ceux qui veulent voyager à Madagascar, ou s'y livrer à quelque opération de commerce trouvent avantage à le faire; cette formalité facilite beaucoup leurs rapports avec les habitants, à qui ils inspirent tout d'abord une confiance plus grande.
« Dès que deux Malgaches se sont liés par le fatidra, les parents de chacun d'eux prennent à l'égard de l'autre le même titre de parenté qu'ils auraient, si la fraternité selon le sang avait existé naturellement entre les deux contractants. Il y a plus, les effets de cette alliance s'étendent aussi dans le même sens, aux membres des deux familles, les uns par rapport aux autres. De celte coutume résulte pour l'Européen qui visite ce peuple et l'observe superficiellement, une très grande difficulté à reconnaître les véritables liens de parenté qui existent entre les individus, et c'est pour lui une source d'erreurs
fréquentes. »
Lorsque la cérémonie du fatidra fui terminée, Halsimiola nous assura de son amitié et de son concours dévoué. Dès lors, grâce au concours de mon brave ami, (pie dès ce jour je n'appelai plus que : Maislre l'Anlaisaka, nous ne devions trouver aucune difficulté sur notre roule de retour.
Le samedi 11! août, nous reprenons notre roule. La contrée change peu à peu; nous sommes toujours dans la région des Brousses, il est vrai, niais les arbres plus rapprochés, les buissons plus touffus cl qui se réunissent en fourrés, toul cela nous indique que bientôt nous allons rentrer dans la zone forestière. Le sol est devenu maintenant argileux, en même temps qu'il se soulève en maints endroits en monticules, en mamelons, voire mèm 1 collines élevées. Nous approchons des hautes montagnes de la ligne
générale de partage des eaux, nous sommes arrivés sur leur premier contrefort. C'en est fait aussi de la fertilité générale du pays, qui nous avait si vivement frappés sur les territoires antanosy. Loin de moi la pensée de «lire que ces terres sont complètement stériles. Mais nous ne sommes plus en présence de celle végétation exubérante, nous ne sommes plus émerveillés par les produits du sol, comme nous l'avions été dans la vallée d'Ambolo, dans tout le Tanosy, en un mot. Nous rentrons à Madagascar, si j'ose m 'exprimer ainsi.
Vers 10 heures, nous nous rapprochons des rives du fleuve et nous le passons dans de mauvaises pirogues par 230 mètres d'altitude. En cet endroit, le Mananara a 00 mètres de large sur 3 mètres de profondeur. Le fleuve précipite ses eaux en aval du passage et surtout en amont.
Dans la soirée, nous nous arrêtons au village de Mahalava. Là les maisons sur pilotis des Antanosy ont fait place aux maisons de roseaux cl de bararata des gens du Centre. A Mahalava, nous sommes chez les
Bara Antaivondro.
Le lendemain, nous passons, avec le Mananara, une haute chaîne de montagnes.
Le Mananara, ce grand fleuve de la côte orientale, peut être comparé, à tous les points de vue, au Mangoro du pays betsimisaraka. Comme le Mangoro, dont il a le volume d'eau, si ce n'est davantage, le Mananara traverse la haute chaîne côtière par une tranchée profonde, et les sources de son principal
affluent, le Menarahaka, se trouvent non loin d'Ihosy, au sud des monts Analatelo, que nous avons franchis près de ce poste militaire antimerina. Cette coupée du Mananara à travers la grande chaîne côtière est particulièrement curieuse; sur une longueur de 30 kilomètres environ, la section a la forme d'un grand Y. Le fleuve coule au fond; c'est un immense torrent qui précipite ses eaux mugissantes sur les roches dont son lit étroit et resserré est encombré. Les deux versants de la trouée sont presque lisses, ils sont taillés dans de puissantes assises de schiste cristallin.
Pendant deux jours, nous cheminons sur le flanc septentrional de la coupure; il nous faut nous accrocher aux parois rocheuses, utiliser les plus petites saillies pour avancer, car nous ne pouvons nous élever et gagner les sommets. Ceux-ci, en effet, des deux côtés du fleuve, sont recouverts d'une impénétrable forêt. Souvent il nous faut descendre au contraire, et côtoyer de très près le torrent furieux. Pendant deux jours, nous marchons, je ne sais comment, sur cette route épouvanlablement difficile, et lorsque, le 18 août, nous arrivons à Imanity, nous sommes sortis delà forêt. Près de ce village, le Mananara coule à fiOO mètres d'altitude; il a donc une chute de près de 300 mètres, dans ce couloir de 30 kilomètres.
Au village, nous retrouvons une population de Bara Antaivondro, mélangée dans une forte proportion avec des Tanala. Au sortir d'Imanity, le 18 août, nous marchons d'abord dans cette zone de défrichements qui se remarque souvent à Madagascar, de chaque côté des grands bois. Puis, vers midi, c'est la brousse, comme dans les environs d'Ankaramena ; nous traversons beaucoup de villages. Nous marchons ainsi pendant plusieurs jours jusqu'au village bara d'Ivohibe, où nous retrouvons d'anciennes connaissances. Enfin c'est la zone dénudée, nous sommes dans le Betsilco méridional, et, le 23 août, nous faisons notre entrée à Ambohimandroso.
Les nouvelles se propagent vite à Madagascar. On était déjà avisé de notre retour. Toutes les femmes de nos porteurs les attendent aux premières maisons du village. Deux jours après, nous étions à Fianarantsoa, et j'allai présenter nos compliments au docteur Besson, qui, depuis un mois ou deux, était avisé de notre mort. C'est un fait absolument régulier dans la vie de l'explorateur. Depuis que je voyage, que de fois ne m'a-t-on pas cru décédé!
Après avoir payé nos porteurs du sud, Maislre et moi nous retournons à Tananarive. Fidèles à nos anciennes habitudes, nous retrouvons Bainimananabe, qui, de nouveau, nous loue sa maison pour un prix exorbitant. Pendant notre absence, Tananarive n'a pas beaucoup changé. Cependant la nouvelle maison du Résident général de France est presque terminée. Ce beau travail a été fait sous les ordres et sous la direction de M. A. Jully, jeune architecte de grand talent. Dans la capitale des Antimerina, nos compatriotes, comme par le passé, continuent à être en butte aux sarcasmes, aux quolibets, aux injures même delà population. Plusieurs personnes me demandaient si j'avais vu beaucoup de fahavalo dans le sud. Il est certain qu'il y en a beaucoup moins que chez les Antimerina.
Pendant ce quatrième séjour que je fais à Tananarive, la mission catholique est envahie par une bande de malfaiteurs; au milieu de la nuit, ils enfoncent la porte d'un père et le frappent de coups de sabre, parce qu'il se refuse à leur ouvrir le coffre-fort de la mission. Le P.. P. Montant manque de mourir de ses blessures. Toutes les nuits, ces attaques contre les Français se renouvellent; des soldats de l'escorte du Bésidenl général, au nombre de trois ou quatre, sont obligés d'aller, chaque nuit, monter la garde autour de la maison du Comptoir d'escompte à Ambodinandohalo. On craint pour la caisse.
J'en arrive de plus en plus à regretter mes Bara, mes Antanosy, et mes Anlaisaka. Là, on ne m'a jamais rien volé, et je me sentais mille fois plus en sûreté chez ces peuplades indépendantes que chez les Antimerina. Un primitif, couvert d'une natte de roseau, et les cheveux roulés en boules, m'inspire toujours plus de confiance qu'un nègre, qui porte même très mal, une redingote d'occasion, et dont la face simiesque est abritée d'un gibus '.
1. Dans la capitale des Antimerina, non seulement nous ne sommes pas des protecteurs, mais nous ne sommes pas même les protégés. Tout au plus, sommes-nous les parias de ces sauvages.
AUX PAYS TANOSY.
A Tananarive, nous avons beaucoup d'ouvrage. Il nous faut mettre en ordre tous nos documents et nos collections. Mais, à la rigueur, je pouvais faire cette besogne tout seul et je renvoyai Maistre en France, au moment de la fête du Bain. Mon compagnon avait bien gagné' un peu de repos. Les fatigues et les privations l'avaient complètement surmené.
Pour moi, mon travail terminé, je me rendis à Tamatave, où je pris le paquebot pour la France. Le 22 janvier 1891, je débarquai à Marseille de Y Amazone, ce même paquebot de la cote orientale d'Afrique qui m'avail emmené deux ans auparavant.