‹ Voyage à MadagascarChapitre 60 sur 91 · ANCIENNE BATTERIE FRANÇAISE A PORT-DAUPHIN · texte numérisé non relu

ANCIENNE BATTERIE FRANÇAISE A PORT-DAUPHIN

ET maintenant, il me faut conclure. Je viens, dans cet ouvrage, de présentera ceux qui me liront, l'île de Madagascar, telle que je l'ai vue. Cette terre, dont on s'occupe plus ou moins en France, depuis deux siècles, vaut-elle oui ou non les sacrifices qu'on est disposé à faire pour la tirer île la barbarie dans laquelle elle est plongée, cl pour la mettre en valeur, si j'ose m'exprimer ainsi, cl la l'aire concourir à l'accroissement de la patrie? Je le dis bien haut, oui! cent fois oui! Dans les différents chapitres de mon récit, j'ai montré ce que valaienl les différentes régions qui1 nous avons parcourues. Je ne veux pas répéter iei ce que j'ai dil plus haut, cl passer en revue, comme on l'a l'ail trop souvent, les cultures possibles, les mines, les forêts, les différentes richesses; tout cela existe bien réellement, mais le tout ne vaudra quelque chose qu'autant qu'on saura le mettre en valeur.

Au commencement de toute tentative de colonisation, il y a une période de tâtonnements, d'essais improductifs, de spéculations malheureuses qui nuisent énormément à nos tentatives réitérées. Le Français se décourage beaucoup trop vile et surtout il n'apporte pas a-^ez en argent et en travail, dans tout ce qu'il entreprend. Il faut savoir semer pour récoller. Avec un petit capital, il est difficile de réaliser de grands bénéfices. En envisageant Madagascar en particulier et en la supposant, ce qui n'est pas encore fait, annexée purement et simplement à notre domaine colonial, cette île formera certainement dans l'avenir l'une de nos plus belles possessions.

Tout d'abord sa position géographique dans la mer des Indes; voisine de la Réunion, en face de la côte du Moçambique, escale et refuge naturels de nos flottes en route pour l'Extrême-Orient, tout cela la place dans une situation incomparable.

Puis, Madagascar est une île, c'est beaucoup. Là, pas de voisins, une fois les naturels soumis, ce qui est la chose la plus facile du monde, pas de rébellions possibles et surtout pas de renforts, pas d'appuis de l'étranger; nous serons là absolument chez nous. En temps que colonie, Madagascar, quoi qu'on en dise, n'est pas un pays malsain. Sans doute, un corps expéditionnaire où les hommes ne jouiront certainement pas du confortable, où ils éprouveront des fatigues et subiront des privations journalières; évidemment, placés dans de déplorables conditions hygiéniques, nos soldats payeront un lourd tribut à la malaria. Mais qu'est-ce que cela prouve? Je pourrais dire que nos troupes d'occupation de Diego-Suarez ont un bulletin médical quotidien îles plus satisfaisants. Maintenant que ces troupes sont au repos, bien logées, bien nourries, on y trouve très peu de malades. De toutes nos garnisons coloniales, Diego-

Suarez ' est la plus salubre. J'en appelle aux chiffres officiels du Ministère de la marine. Je ne crains pas d'être démenti.

On a divisé nos possessions d'outre-mer en terre d'exploitation et en terre de peuplement. Madagascar tient de l'une comme il lient de l'autre. Cette île, qui possède plus de sept millions d'habitants et qui a donné comme chiffre de commerce général, importations et exportations, plus de trente millions 2 de francs, est un débouché qui n'est certes pas à dédaigner pour notre commerce national.

On a dit qu'on ne trouvait pas de main-d'œuvre à Madagascar. C'est une grande erreur. Il est évident que si l'on fait comme certains concessionnaires, si l'on va trouver le gouverneur de la province que l'on exploite et si, moyennant une certaine somme d'argent, on s'entend avec lui pour obtenir des travailleurs, on n'en trouvera pas beaucoup de sérieux. Le gouverneur en question usant du fanampoana, la corvée, désignera tel ou tel village pour fournir des hommes aux concessionnaires. Ces hommes, qui en fait de paiement ne reçoivent que des coups de bâton, désertent en masse, et n'osant plus retourner dans leurs villages, ils se font bandits dans la brousse. Voilà comme on devient fahavalo à Madagascar. Si, au contraire, on agit suivant la justice et l'équité, si à chaque indigène que l'on emploie on donne un salaire raisonnable, on obtient des Malgaches presque tout ce que l'on veut, et ils consentent parfaitement à travailler pour l'Européen. Comme preuve récente de ce que j'avance, choisie entre beaucoup d'exemples, je pourrais citer la construction de l'hôtel de la Résidence générale de France à Tananarive. M. Jully, l'architecte de ce beau monument, a obtenu des choses merveilleuses, une assuidité au travail, un entrain dans les chantiers, une application journalière suivie, véritablement remarquables pour les noirs de Madagascar. M. Jully a trouvé tous les ouvriers qu'il a voulus. Mais, je m'empresse de le dire à sa louange, il ne faisait pas comme beaucoup d'autres, il ne payait pas ses hommes à coups de bâton. Comme tous les primitifs, le noir de Madagascar est défiant au suprême degré. C'est aussi un enfant; la vertu donc, qu'il admire le plus, est la justice poussée jusqu'au scrupule. Je puis affirmer que tout négociant, tout industriel, qui irait s'établir à Madagascar, et qui désirerait de la main-d'œuvre indigène, devrait, pour l'obtenir, faire preuve d'une certaine douceur et surtout d'une grande justice. Don poids, bonne mesure, doit être une règle absolue, pour tous les rapports qui peuvent s'établir entre l'homme civilisé et l'homme sauvage.

Après cette question de main-d'œuvre que je ne fais qu'ébaucher, disons quelques mots du sol de Madagascar, de sa fertilité probable. Je ne me fais pas d'illusion sur les difficultés que je trouve à traiter, même en résumé, un pareil sujet. On a dit là-dessus, pour Madagascar, les choses les plus erronées, les plus contradictoires. Certains auteurs ont parlé de Madagascar comme d'un Eldorado, d'autres nous l'ont présenté comme un Sahara. Ainsi qu'il arrive le plus souvent, la vérité est entre ces deux opinions extrêmes; les premiers voyageurs qui nous vantaient la beauté de l'île africaine exagéraient certainement. Mais, pour leur répondre, d'autres voyageurs, les pessimistes, tombaient dans une autre exagération.

Pour juger sainement la question, il ne faut pas envisager telle ou telle province, tel ou tel district ; il faut voir Madagascar dans son ensemble : alors on pourra se faire une opinion raisonnable, saine et modérée. Il est évident que Madagascar a de bons pays, mais ce corps insulaire, comme toutes les con-

i. Si je reconnais que notre colonie de Diego-Suarez est un des points les plus sains de Madagascar et l'un des mieux choisis sous ce rapport, je n'hésite pas à affirmer que, malgré tout ce que l'on a pu dire, la rade de Diego-Suarez est une mauvaise station navale; je pourrai aussi ajouter que, placée comme elle se trouve à l'extrémité de la ligne de partage des eaux, creusée au milieu d'un promontoire stérile, battue des vents, brûlée du soleil, elle n'a aucun avenir comme colonie continentale pas plus que comme place maritime. Sans doute la rade est bonne, les fonds suffisants, la tenue parfaite, mais le tout est d'y entrer. A certaines époques de l'année, plus principalement au moment de la forte mousson du sud-ouest, il est absolument impossible à tous voiliers de doubler le cap d'Ambre, et un vapeur qui n'a que des dimensions moyennes a toutes les peines du monde à le faire. Ln somme, Diego-Suarez est une très belle rade, mais on ne peut ni y entrer, ni en sortir. Le poste maritime le meilleur de Madagascar, le mieux placé sous tous les rapports est sans contredit la magnifique baie de Passandava.

2. Ce chiffre officiel de, trente millions est encore inférieur à la réalité. 11 n'a pu être calculé que d'après les statistiques douanières forcément incomplètes ; dans le calcul de ce chiffre, on n'a pu tenir compte, et pour cause, de la fraude qui, à Madagascar, se pratique sur une très vaste échelle.

contrées d'une étendue considérable, présente des provinces pauvres et infertiles. Les uns compensent les autres. En somme, la grande île africaine est un pays d'une bonne moyenne dont le rendement du sol, sans être merveilleux, parait cependant devoir être très rémunérateur. Il faudra savoir choisir les pays, tout est là.

On a aussi parlé d'une végétation luxuriante, puis après on est venu dire qu'il n'y avait pas un poil d'herbe à Madagascar. Là encore je constate de part et d'autre une exagération fort grande. Il y a d'immenses forêts, il y a des étendues plus considérables encore complètement défrichées. Ces déboisements viennent prouver justement que le sol de Madagascar n'est pas si ingrat qu'on veut bien le dire, et qu'il peut produire, mais non sans peine. C'est une loi inéluctable à Madagascar comme ailleurs. Sans travail on n'obtient rien.

Pour les richesses du sous-sol, je n'en veux point parler, j'en ai suffisamment entretenu le lecteur dans mon ouvrage. Je conclurai donc en m'appuyant non seulement sur les lignes qui précèdent, mais encore sur les faits, les documents que j'ai exposés tout au long dans les différents chapitres de cet ouvrage, pour dire que Madagascar est un bon pays et que la France fera une excellente spéculation en faisant entrer Madagascar dans ses possessions coloniales.

J'ai voyagé et séjourné fort longtemps dans ce pays malgache, j'y ai travaillé quelque peu, et j'ai pu, grâce aux circonstances, aux hasards heureux, aidé surtout par mes amis et vaillants collaborateurs G. Foucart et C. Maistre, réunir de nombreux documents et entasser beaucoup d'observations prises sur le vif. Mes conversations avec les gens du pays ont été multiples ; j'ai parcouru à Madagascar plus de GUUO kilomètres et je suis revenu en France avec une riche moisson. Je m'applique à mettre à profit ce que j'ai pu rapporter de mes voyages dans ce pays lointain. Ce livre, pour lequel j'ai besoin de toute l'indulgence du lecteur, forme la première partie de mon travail. Au milieu de tous ses défauts, j'ai hâte de montrer sa grande qualité. On me le pardonnera, car j'en suis fier. Ce livre est vrai, j'ai raconté tel que j'ai vu; j'ai écrit avec mes carnets de route ouverts sur ma table ; jour par jour, heure par heure, instant par instant, j'ai raconté mes voyages. Il y a s:ms doute des répétitions. Là-bas assis sur un mortier à riz, près du foyer malgache dont la flamme m 'éclairait de sa lueur incertaine, je rédigeais mes notes de voyage. Ces notes, je les ai exposées au lecteur, dans toute leur simplicité, mais aussi dans toute leur véracité.

La deuxième partie de mon travail, que je suis encore loin d'avoir terminée, sera plus spécialement consacrée à la partie scientifique de ma mission. Celle deuxième partie comprendra l'anthropologie et l'ethnographie des différentes tribus madécasses, ainsi que quelques notions d'histoire naturelle sur des points encore obscurs de la grande ile. Enfin, dans une troisième et dernière partie, je dirai quelques mots et j'écrirai quelques chapitres pour résumer l'histoire de Madagascar et plus spécialement l'histoire de notre protectorat depuis 1885 : elle est fort peu connue en France, elle a toujours été soigneusement tenue cachée ou clic a été dénaturée par ceux-là mêmes qui avaient pour mission de la propager dans la métropole.

La façon dont les Affaires étrangères administrent le protectorat de la France à Madagascar pourrait inspirer à un auteur, cl sans que pour cela une imagination féconde soit bien nécessaire, le sujet d'un vaudeville, qui, malgré quelques notes tristes, offrirait un ensemble assez gai. Ce vaudeville pourrait prendre pour litre : « Le protégé par persuasion, ou l'Art de tromper ses concitoyens sur ce qui se passe à Madagascar ».

Au moment où j'écris ce dernier chapitre de mon ouvrage ', on s'occupe vivement en France de la question malgache. Je crois donc devoir exposer tout de suite les conclusions résumées de mes travaux.

Par les lignes qui précèdent, je crois avoir établi que Madagascar en elle-même constituerait, pour la

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