‹ Voyage à MadagascarChapitre 62 sur 91 · Voir le chapitre V des Antimerina · texte numérisé non relu

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la bonne harmonie qui doit toujours régner entre nous et nos voisins. Comment veut-on que ces gens chargés de tout cela puissent, à un moment donné et sans y être forcés absolument, défendre nos droits envers ces puissances étrangères! Je m'empresse d'ajouter que les Affaires étrangères sont très bien pénétrées de leur mission, trop bien même, car pour ne pas donner aux étrangers un motif quelconque de se plaindre de la France, cette administration, par tradition et par habitude, défend aussi mal que possible les intérêts, les personnes même de nos compatriotes à l'étranger. J'en appelle à toutes les personnes qui ont quitté la France : qui donc a vu un minisire, un consul protéger sérieusement à l'extérieur les intérêts français? Les fonctionnaires d'un protectorat ne tiennent pas du tout à voir leur pays prendre de l'extension, ils ne tiennent pas du tout à y voir la colonisation se développer, le commerce et l'industrie y prendre un certain essor. Et cela se conçoit aisément. Là un agent du ministère des colonies se réjouira de la venue d'un colon français dans son gouvernement. Cet agent n'y verra qu'un accroissement de puissance, en somme, une augmentation de bien, apportée au pays qu'il dirige; un agent consulaire, au contraire, verra toujours la venue d'un Français d'un mauvais œil, c'est toujours une cause éventuelle d'échange de notes diplomatiques '.

Et puis encore un agent d'un protectorat français qui a été, je suppose, consul, ou vice-consul en Chine ou au Japon ou dans tout autre pays, y aura traité toujours les consuls anglais, par exemple, comme des collègues jouissant des mêmes droits que lui-même. Ce même agent, transporté dans un protectorat, n'oubliera pas du jour au lendemain ce qu'il a vu dans toute sa carrière précédente, il sera toujours un consul français, l'égal sinon l'inférieur (comme d'habitude i du consul britannique près le gouvernement antimerina. La devise des Affaires étrangères a toujours été : pas d'affaires! pas d'affaires! Celte administration ne sérail donc bonne, très bonne même (l'expérience le prouve), que dans un pays où il n'y aurait ni Français, ni intérêts français à proléger; dans ce cas, c'est le seul, l'administration des Affaires étrangères est loutc indiquée, sa tenue est parfaite, sa correction irréprochable, je m'empresse de le reconnaître.

Combien donc faudra-t-il perdre de nos territoires d'Outre-mer? Combien faudra-t-il voir nos colons mal protégés cl mal soutenus? Combien faudrn-l-il dépenser de millions pour s'apercevoir que l'administration des Affaires étrangères, la moins démocratique de nos institutions, la plus inféodée à l'Angleterre, est la plus incapable de gérer nos intérêts dans tous pays soumis à noire influence, dans tout pays de protectorat ? Nous avons un ministère des Colonies, pourquoi donc ne lui donner que des lambeaux de notre empire colonial cl en réserver les plus beaux pour le ministère des Affaires étrangères?

Ce ministère, fait, si je ne m'abuse, pour traiter des rapports entre la France et les puissances étrangères, ne me semble pas du loul indiqué pour traiter des rapports entre la France et un pays protégé par elle. Il vaudrai! loul autant et beaucoup mieux, j'oserai le dire, donner l'Administration des protectorats à un ministère quelconque, à l'Instruction publique, aux Postes et Télégraphes, etc., elc. Du moins chacun de ces départements ministériels, en administrant un pays île Protectorat, y trouverait des services dans lesquels il serait compétent. Il n'y a que deux ministères en France qui doivent rester absolument étrangers à toute administration extérieure, concernant des peuples soumis ou protégés par la France. Ces deux ministères sont : l'Intérieur et les Affaires étrangères. Ces deux rouages gouvernementaux qui fonctionnent très bien, je ne fais aucune difficulté pour le reconnaître, doivent rester chacun dans leurs attributions respectives : le premier s'occupant de l'Administration intérieure du pays de France ou des pays considérés comme sol métropolitain, et le second s'occupant des relations qui peuvent exister entre la France cl les puissances étrangères. Or, les puissances protégées par nous ne nous sont pas étrangères, et une administration qui, par ses traditions, ses habitudes, ses tendances, est accoutumée à traiter d'égal à égal avec des puissances le plus souvent redoutables, me semble absolument impropre à présidera nos rapports avec des puissances amoindries par une conquête, et que nous

1. Au Quai d'Orsay, la devise générale est la suivante : surtouj pas d'affaires! c'est une véritable consigne pour tout agent de Protectorat.

devons toujours tenir plus ou moins sous noire surveillance, sous notre tutelle. C'est là, il me semble, la définition même du protectorat '.

Enfin l'expérience qui dure depuis dix ans est, je crois, concluante, elle coûte assez cher pour que la France ne tienne pas à la recommencer; je crois fermement qu'il faut aller à Madagascar prendre ce beau pays et en faire une colonie. Y établir un protectorat serait une pure folie.

Je suis donc convaincu, je le répète encore, que si File de Madagascar forme un jour une de nos plus belles colonies, elle ne formera jamais que notre plus mauvais pays de protectorat.

J'en appelle de cette conclusion à tous les colons et voyageurs qui ont résidé quelque temps dans la grande île. Il me faut toutefois récuser le témoignage d'une petite coterie d'individus qui vivent soit au crochet du gouvernement antimerina, soit en exploitant dans une large mesure la corvée dure et implacable, donnée par ce gouvernement de Tananarive, aux concessionnaires qui savent pécuniairement reconnaître ces bons offices. Pour ceux-là, tout va bien; ils ne demandent que le maintien du statu quo, du protectorat.

Pour terminer mon livre, il ne m'est pas besoin de faire de grands efforts pour chercher une phrase qui résume en quelques mots ce à quoi tendent tous mes efforts, toutes ces pages écrites pour éclairer mes compatriotes, leur montrer Madagascar sous son vrai jour, leur faire toucher du doigt l'inanité de cette politique de protectorat à outrance au profit des Antimerina, dans laquelle le ministère des Affaires étrangères nous a si légèrement engagés, ligne de conduite immuable dont il ne voudra jamais s'écarter.

L'honorable M. Chautemps, rapporteur de la commission des crédits de Madagascar, a terminé son éloquent discours par cette phrase qu'il me permettra de placer à la fin de mon livre, dont elle sera le couronnement :

« La vieille France nous a laissé sur Madagascar des droits qui remontent jusqu'au temps de Richelieu, à une date où il n'était question encore ni d'une cour de Tananarive, ni d'un gouvernement hova ni d'une reine de Madagascar. »

Il est fort probable, sinon certain que, lors de la discussion devant notre Parlement des crédits nécessaires pour une expédition armée à Madagascar, le ministre des Affaires étrangères viendra communiquer un grand secret à la commission chargée de l'enquête. Il dira fort probablement que l'Angleterre ne consentirait pas à voir la France annexer Madagascar, sinon elle ferait toutes ses réserves pour sa prise de possession de l'Egypte; mais, en revanche, elle admettrait très bien un protectorat. N'est-ce pas là une des plus éclatantes confirmations de mes observations relatives au régime politique mauvais que nous appliquons à Madagascar? Pour tout homme tant soit peu versé dans les choses extérieures, il est évident que du moment, que l'Angleterre reconnaît à la France (dans ce cas, le protectorat de Mada-

1. Certaines personnes ont voulu trouver dans ce système colonial qu'on appelle Protectorat, beaucoup d'avantages administratifs et financiers. Ces avantages sont bien plutôt apparents que réels. Mais, sans m'attarder à en donner une démonstration longue et minutieuse, admettons-les provisoirement. Ceci étant posé, les partisans à outrance des Protectorats admettront peut-être de leur côté que leur système provisoire de colonisation ne sera pas amoindri si, au lieu d'être dirigé par l'administration des Affaires étrangères, il est conduit par les Colonies. Or l'expérience a suffisamment montré, je crois, la façon dont l'administration des Affaires étrangères soutient nos nationaux et leurs intérêts dans les pays de Protectorat.

Or, pourquoi a-t-on voulu néanmoins conserver aux Affaires étrangères l'administration des pays de Protectorat? Pour une seule raison, la suivante : on a prétendu que les agents des Affaires étrangères, les traditions constantes de ce département ministériel éviteraient ou viendraient remédier dans une certaine mesure aux froissements, aux haines, aux motifs de désaccord quelconque qui pourraient survenir entre la République française et les Puissances étrangères, jalouses de l'extension de notre domaine colonial. Donc on admet qu'il faut dans ces entreprises de Protectorat faire des concessions incessantes, défendre avec mollesse les intérêts de nos nationaux, en somme nous établir dans un pays sans avoir l'air de le prendre et surtout sans avoir l'air de nous y poser en maîtres. Pour obtenir ce résultat, était-il nécessaire de venir à Madagascar pour la seconde fois, d'y envoyer quinze mille hommes et d'y dépenser 65 millions?

On comprend si bien qu'un Protectorat n'est pas un système définitif de colonisation que tout le monde en France n'y voit qu'un acheminement pur et simple, vers l'annexion totale. On oublie trop volontiers que nous ne sommes pas seuls au monde et pour établir quelque part notre Protectorat il faut faire une première concession, puis vingt ou trente ans plus tard, lorsque nous serons amenés par la force des choses à annexer ce pays de Protectorat, il faudra faire encore une deuxième concession aux puissances jalouses de notre extension coloniale. On voit donc que, tout bien considéré, les Protectorats coûtent énormément plus cher que les colonies.

gascar) un avantage quelconque, on peut être sûr qu'il n'est pas bien sérieux. Si, au contraire, le Royaume-Uni crie, tempête, hurle, menace même lorsque nous entreprenons quelque chose, il est certain que ce quelque chose est bon. C'est un critérium infaillible.

Bref, après avoir séjourné cinq ans à Madagascar, après avoir parcouru dans ce pays plus de G 000 kilomètres, je suis convaincu que : 1° cette grande île africaine formera un jour notre plus belle colonie, tant pour le peuplement que pour l'exploitation ; 2» je suis aussi convaincu que la France ne pourra administrer utilement ce beau et bon pays qu'en en confiant les destinées à un département ministériel indépendant des pressions extérieures, non hypnotisé et pas davantage médusé par le spectre britannique.

J'ai voyagé quelque peu en Asie, beaucoup en km Tique, davantage en Afrique, de toutes mes pérégrinations à travers le monde, j'ai rapporté par-dessus tout la croyance absolue en cet axiome, pour nous Français :

EN MATIÈRE COLONIALE, LA CRAINTE DE L'ANGLETERRE N'EST PAS LE COMMENCEMENT DE LA SAGESSE.

Dr Louis Catat.

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