‹ Voyage à MervChapitre 12 sur 46 · J’ai constaté, dit Yaqout. lorsque je parcourus cette · texte numérisé non relu

J’ai constaté, dit Yaqout. lorsque je parcourus cette

Les alluvions stériles se montrent de nouveau après la traversée du Tedchen et se prolongent jusqu'à l'oasis de Merv, sur une longueur de 70 verstes. Ce pays plat, anciennement couvert de forêts, ne produit plus aujourd’hui que des broussailles, et les rares voyageurs qui l’ont traversé avant la construction du chemin de fer racontent qu’ils emportaient leur eau avec eux, que les citernes, creusées le long de la route de Merv, étaient généralement vides, et qu’à chaque pas ils rencontraient des cadavres de

contrée (l’an 614 de l’hégire), qu’Hérat l’emportait sur toutes les autres villes du pays, par sa grandeur et sa, prospérité, par la richesse de son sol, sa nombreuse population, la beauté de ses jardins, l’abondance de ses cours d’eau, et aussi par la foule de savants et d’hommes de mérite qu’elle à produits. Mais elle n’a pu échapper aux rigueurs de la fortune, car les Tartares impies l’ont envahie en 618 et l’ont presque réduite à néant... On cite ce distique d’Ahmed-esch-Schami : y « Itérât est une terre abondante et féconde où fleurissent la jacinthe et le narcisse;

Personne ne peut se résoudre à s’en éloigner avant d’être ruiné. »

Et cet autre distique du fameux poète Zewzeni ;

« Au milieu de ses attraits divers, Itérât me retient par un double charme :

«Le souffle de son vent du nord, son raisin et le regard enchanteur de ses belles (littéralement : de ses gazelles). » (Traduction Barbier de Mcynard.)

« La ville d’Hérat, dit Ed-Dchbi, cité par Yaqout, a été fondée par Alexandre, lorsque ce conquérant, ayant envahi l’Orient, se préparait à attaquer la Chine. Il obligea les habitants des différentes contrées par lesquelles il passait de bâtir une ville dont il leur donnait lui-même le plan et les proporlions, afin de se garantir contre les invasions étrangères. Informé de l’humeur sauvage et indomptable des gens de ce pays, il les força à jeter les fondements d’une ville. Il en traça le plan, lixa l’étendue, la largeur et la hauteur de ses murs, le nombre de ses bastions et de ses portes, et leur promit de leur payer leur salaire lorsqu’il reviendrait de Chine. A son retour il examina les travaux, et, les trouvant fort mal exécutés, il adressa de vifs reproches aux habitants, et les punit de ne pas s’être conformés à ses ordres en les privant de toute rétribution. »

DE GHÉOK-TÉPÉ A MERV

bêtes de somme, mortes de soif. Les stations de (ihéok- Sougar (verste 675) et Djoudjou-Kli (verste 700) sont alimentées par une conduite en fonte venant du Tedchen et par le canal Alikhanoff, qui emprunte les eaux du Mourgab 1 . Dortkhouine (verste 723) est située en plein désert. Pas d’eau, pas d’habitants, une solitude effrayante. Pas mal de dunes sablonneuses, avec des touffes de saxaoul ; le sol est criblé de trous qui sont l’œuvre — non des boulets de Skobeleff — mais d’une armée de rats blancs. Terrible, l'espèce des rats blancs, disent les Russes; elle anéantira tous les rats du monde. N’en est-il pas ainsi des races humaines? Nous sommes ici à même de le constater. Ces Persans dégénérés, que les Turkmènes traitaient si durement avant l’occupation russe, et qu’ils ne cessent pas de mépriser, ont été les maîtres de la terre.

Le soleil vient de se lever quand nous entrons enfin dans

I oasis de Merv. Le premier gourbi fait son apparition au milieu de broussailles suffisamment épaisses pour qu’il soit impossible d’y pénétrer. Pays béni par les chasseurs!

II paraît que le faisan y abonde, au point de valoir à peine un coup de fusil.

On aperçoit un campement d’ouvriers militaires qui sont en train de poser le télégraphe. Deux lignes télégraphiques uniront Merv, Tchardjoui, Boukhara, Samarcande, à l’empire russe ; le général Annenkoff ne s’est pas contenté de l’ancienne ligne, qui date de l’époque de I occupation ; il a son til à lui, aboutissant à son cabinet de travail, • le suivant dans un train spécial, et il sait s’en servir pour donner ses ordres.

Les dunes de sable n’ont pas complètement disparu aux limites de l’oasis, mais, à mesure qu’on approche du Mour-

\. La conduile en fonte «lu Tedchen mesure 2o verstes de longueur et a coûté 220 000 francs. Le canal AlikhanotT a 60 verstes de longueur. Sa construction est récente. On l’endigue pour se mettre à l’abri des inondations.

gab 1 , les alluvions prédominent de plus en plus, la végétalien devient abondante, un vert gazon couvre les rives de ruisseaux artificiels, derniers vestiges des grands travaux exécutés vers l’an 1000 par un sultan célébré dont nous visiterons bientôt le tombeau, le sultan Sandjar. Les eaux canalisées rencontrent çà et là des fonds de sable, où elles s’infiltrent pour couler soulerrainement et reparaître un peu plus loin. Les tentes de feutre, les buttes en feuillages, et de nombreux Tekkés à cheval, égayent ce paysage, qui paraît luxuriant, après la traversée du désert. Pourtant les arbres, les vrais arbres ne se sont pas encore montrés.

Huit heures quarante. Station de Karibata (verste 745). Soyez heureux, c’est la dernière avant Merv. Camp militaire important, nombreuses paillettes turcomanes, nombreuses tentes, un grand mouvement d’ouvriers indigènes qui parachèvent les travaux de la voie, sous le commandement de soldats russes.. Il semble qu’on approche d’une capitale. L’oasis est toujours touffue et verdoyante.

Le train reprend sa marche. Tout à coup la végétation diminue et le sable reparaît. Revenons-nous dans le désert? Non, c’est une fausse alerte. Nous sommes dans une partie de l’oasis qui a cessé d’être irriguée. Des tours de guetteurs se dressent de tous côtés; les Turcomans de l’Akhal-Tekké rendaient quelquefois leur visite à leurs frères merviens.

Neuf kilomètres plus loin (verste 754), la végétation redevient plus belle que jamais; les ronds de tentes se rapprochent, de grands troupeaux de bœufs, plus gros que

1. Le Mourgab (eau blanche) prend sa source dans l’Afghanistan septentrional, sur le versant nord du Sefid-Kouch , coide dans un pays peuplé par la tribu des Khazar, et entre vers Baba-Mou rgab dans la plaine pue le célèbre explorateur russe M. I jessar appelle la Turkménie méridionale. Depuis son confluent avec le Koutsk (rivière du Pendeh) jusqu’à l’oasis de Merv, il est bordé, à gauche par un désert de sables, à droite par un désert d’alluvions.

DE GHÉOK-TÉPÉ A MERV

loi

ceux d’Algérie, paissent tranquillement sans même tourner la tète au passage du train. Le gibier foisonne dans les taillis : un chevreuil nous regarde passer à 150 mètres, sans songer à détaler.

A la verste 758, les cultures commencent à droite et à gauche de la ligne; là aussi apparaissent les premiers beaux arbres. Les villages se touchent, pas un pouce de terre ne reste en friche, des murs de clôture en terre séparent les propriétés; les jardins fruitiers sont abondamment irrigués. Nous sommes cependant à l’époque des basses eaux du Mourgab, et le fleuve n’a pas plus de 3 ou 4 pieds d’eau : au printemps, il subit des crues de 14 pieds et davantage, qui submergent les terrains bas du voisinage. Beaucoup de chevaux, beaucoup de chameaux. Ici le chameau à une bosse semble prédominer; dans les précédentes oasis, nous avons rencontré surtout des dromadaires à deux bosses 1 .

Verste 764. Un gros village sur la droite avec une tour carrée à deux étages qui paraît avoir de 20 à 25 mètres de hauteur. Des maisons en terre avec toits superposés en forme de dûmes. La végétation est luxuriante ; les arbres abondent.

Peu après apparaît, à 800 mètres sur la gauche, une grande forteresse, dont les murailles d’argile s’élèvent le long d'une belle rivière : nous sommes à Merv.

Cinquante-deux jours se sont écoulés depuis l’inauguration de celle gare, dans le mystérieux repaire des brigands lekkés, et, malgré le repos de six semaines accordé aux troupes après celle solennité patriotique, les bâtiments du chemin de fer, les constructions de la ville, ont pris un développement considérable. Partout les ouvriers s’agitent, on travaille, on bâtit avec une sorte de rage.

1. Le dromadaire est plus résistant que le chameau et peut porter de plus lourds fardeaux. Du reste, le chameau turcoman n’est pas absolument identique à celui du Sahara algérien; il en diffère notamment par les jambes de derrière.

VOYAGE A MEltV

Nous descendons du train et confions nos valises à des facchini persans; un service de voitures publiques n'a pas encore eu le temps de s’installer, mais cela viendra bientôt. Déjà il existe à Askbabad.

Station de Karibata.

Du reste la route à faire à pied n’est pas bien longue; la ville nouvelle touche à la gare. Ce ne serait rien sans la poussière, mais quelle poussière! On y enfonce jusqu’à la cheville, on la respire à pleins poumons, on marche dans un nuage. Cet état de choses, préjudiciable à la santé publique 1 , n’est évidemment que passager; impossible de tout faire à la fois.

Sous la conduite d’un jeune Polonais qui parle allemand et nous sert d’interprète, nous gagnons l'hôtel à la mode; pas de chambres. A travers les larges rues qu’aucun ombrage n’abrite encore contre l’ardeur du soleil, il faut chercher un autre albergo; nous en visitons cinq successivement. Tous remplis d’officiers et de fonctionnaires. La situation devient grave. Il n’en reste plus qu’un, ouvert les

1. Il paraît que l’inhalation excessive de poussière engendre ici, comme à Askbabad, des maladies de poitrine, même la phtisie pulmonaire.

DE GHÉOK-TÉPÉ A MERV

jours précédents; il n'a même pas encore d’enseigne, les maçons y mettent la dernière main et les plâtres ne sont pas secs. Nous les sécherons. On nous donne des chambres minuscules au rez-de-chaussée — tous ces hôtels, comme les autres bâtisses, n’ont qu’un simple rez-de-chaussée; — un lit, une table en bois blanc, deux chaises de paille forment l’ameublement; le lit se compose d’une planche recouverte d’un mince matelas qui semble rembourré avec des cailloux ; quand je soulève la couverture, un joli petit cent-pieds 1 s’échappe prestement et disparaît dans une fissure de la terre. Car le parquet n’existe pas encore, ce sera pour un de ces jours. Si j’entre dans ces détails, c’est uniquement pour donner l’idée des souffrances endurées par les Russes dans cette contrée, de leur force de résistance, de leur énergie indomptable. Encore nous arrivons â la tin des grandes chaleurs, le dernier ouragan du nordest a marqué la transition brusque entre l’été et l’automne ; huit jours auparavant, le thermomètre oscillait nuit et jour entre 40 et 45 degrés centigrades. C’était alors une invasion générale de scorpions et d’animaux rampants plus venimeux les uns que les autres. « Aujourd’hui, nous dit-on, ils sont rentrés sous terre, dans les crevasses béantes qui fendillent le sol, même au pied de notre grabat, et ils n’en sortiront que l’année prochaine. Mais d’ici lâ les trous seront bouchés; les planchers construits; vous n’aurez plus â craindre le contact de ces bêtes immondes. »

Dans tous les cas, vous devrez toujours vous méfier de l'eau du Mourgab. Gardez-vous bien d’en boire sans l’avoir fait bouillir. Le docteur Louis Heidenreich attribue â son usage la plaie du Pendeh , endémique dans cetle oasis. Elle tient à l'introduction dans l’organisme d’un microhactérie spécial, qui provoque des lésions fort douloureuses et d’autant plus graves que le nombre d’abcès en suppu-

Page 1