‹ Voyage à MervChapitre 13 sur 46 · Scolopendre dont la morsure est très dangereuse · texte numérisé non relu

Scolopendre dont la morsure est très dangereuse

ration est plus grand. Le docteur Heyfelder en a compté 50 à la fois sur le même officier de Syr-Iasy. Et il déclare que personne n’échappe complètement à cette véritable peste. Vous êtes prévenus, si vos projets de voyage vous conduisent dans le petit paradis qui a failli brouiller deux grandes nations.

Après un déjeuner qui vous eût fait faire la grimace, si vous êtes difficile, nous nous mettons en campagne pour trouver le général Annenkoff, chef suprême des travaux du Transcaspien. Il faut passer le Mourgab sur un pont provisoire en charpente, de 50 mètres de longueur, qu’utilise le chemin de fer *. La ville commerçante, où nous sommes descendus, se développe sur la rive gauche de la rivière; ses rues, tracées au cordeau, dans deux directions rectangulaires, pourront être prolongées indéfiniment dans l’oasis; déjà ornées de plantations naissantes, elles deviendront de superbes boulevards.

La ville administrative sera bâtie sur l’autre rive du fleuve. Une dizaine de grandes habitations en maçonnerie de briques, ayant fort belle apparence, et destinées aux fonctionnaires et employés du chemin de fer et des administrations civile et militaire, en forme le noyau. C'est, aussi sur la rive droite que se trouve la grande citadelle turcomane; ses murailles de terre, que le chemin de fer traverse, envelopperont la future cité russe, rendue ainsi complètement indépendante de la ville des marchands, où dondne l’élément indigène, tekké, persan, houkbare. Fautil voir dans cette division une mesure de précaution pour l’avenir? Peut-être.

1. Il existe à Merv deux autres vieux ponls en bois, de construction indigène. Un troisième pont du même genre se voit à lolatane. (Heyfelder.) Comme il existe beaucoup de gués sur le Mourgab, du moins en été, ces ouvrages presque informes ne sont pas toujours utilisés. Du reste la coutume tekké consiste à passer la rivière avec des bateaux plats (caïques), qui se liaient sur une corde tendue transversalement.

Forteresse de Merv

DE GHÉOK-TÉPÉ A MERV

Après une bonne promenade au soleil, nous découvrons la demeure du général. Il est deux heures. C’est le moment de la sieste pour ceux qui font la sieste; mais tout le monde n’en a pas le temps. Nous sommes immédiatement introduits. Son Excellence, en uniforme, entourée de tables couvertes de papiers et de plans, nous reçoit avec la plus grande cordialité. A première vue on devine l'homme actif, pénétré d’une idée lixe, et qui consacre toutes ses forces physiques et intellectuelles à l’achèvement rapide d’une grande entreprise.

« Et vos otkrytyi-list, dit-il tout à coup. Ah! tant mieux. Vous êtes parfaitement en règle. C’est que j’ai des ordres formels, et j’eusse été désolé... Avez-vous vu Komarolî à Askhabad? Non? Vous devez donc vous présenter aujourd’hui au colonel Alikhanoff, au célèbre Alikhanoff, gouverneur de Merv, et au colonel Liuievilch, commandant des troupes. N’attendez pas qu’ils vous demandent vos papiers pour les leur faire voir. Je vous donne mon ordonnance, et vous retiens à dîner ce soir, dans mon train. Je n’ai pas d’autre hôtel depuis quinze mois. »

Nous partons, précédés d’un Cosaque chamarré de croix de Saint-Georges. Celui-là est un brave, comme son maître. En France, le ruban rouge récompense tous les services possibles, et la plus belle décoration d’un maréchal est la médaille militaire. En Russie, quand on voit le ruban jaune et noir sur la poitrine d’un officier ou d’un soldat, on sait tout de suite à qui l’on a affaire. Les statuts de l’Ordre sont formels : il faut avoir risqué sa vie dans certaines circonstances, fait telle et telle action d’éclat pour mériter la croix de telle ou telle classe; les croix se portent simultanément, l’une n’annule pas l’autre, si je puis ainsi parler. On peut donc, du premier coup d’œil, interpréter une brochette, comme on lit un livre ouvert. Ajoutez que le mainlien sévère de la discipline et la conservation jalouse des traditions de bravoure ne laissent aucune part à la faveur :

VOYAGE A MEKV

le Czar acluel n'a pas la croix de première classe, que possèdent seuls les grands-ducs Michel et Nicolas, pour avoir annexé des provinces à l’Empire pendant la dernière guerre de Turquie. Le Cosaque qui nous accompagne est plusieurs fois décoré de la croix des soldats : le général Annenkoff n'a pas encore gagné celle des officiers, malgré une blessure; il porte simplement à la poignée de son sabre une dragonne jaune et unie qui symbolise en quelque sorte le courage inutile; et en effet le général raconte luimême qu’il eut le bras percé d’une balle pour s’êlrc volontairement exposé, aux côtés de Skobeleff, à la mousquelerie des Tekkés. Ses fonctions ne l’y obligeaient pas.

Je fais ces réflexions en cheminant à travers les vastes établissements militaires qui occupent les deux rives du Mourgab, à l’amont de la ville marchande. Nous pataugeons dans une poussière affreuse. Heureusement on a de grandes bottes. L’accueil des colonels Linievitch et Alikhanoff, qui ne dépendent pas du général Annenkofï, exclusivement chargé du chemin de fer, est aussi empressé que le permet une intelligence imparfaite de la langue française; mais les poignées de main suppléent aux lacunes de la conversation. Impossible de s’empêcher de rire en choeur. On est heureux, dans ce pays perdu, de voir des étrangers, des Français surtout. La guerre de Grimée, guerre dynastique, on le sait bien ici, n’a nullement éteint les sympathies réciproques de deux races semblables par leurs grandes qualités comme par leurs petits défauts.

L’entrevue avec Alikhanoff mérite une mention spéciale. Qui n’a entendu parler de ce liéros, presque aussi célèbre aujourd’hui dans l’armée russe que Skobeleff lui-même? Il habite non pas une maison, mais une immense tente 1 décorée de tentures persanes, de lapis turkmènes, de Iro-

1. On voit celle lente sur la gravure (p. 107) qui représenl les établissements militaires, à droite de la chapelle russe.

Entrée de la forteresse de Merv.

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phées d’armes orientales ; avec sa haute stature, sa magnifique barbe blonde, son visage superbe, il semble être le roi, le khan de la contrée. Et il l’est en ellet. Originaire du Caucase, khan lesgbien dont le vrai nom est Ab (de là

Colonel AlikhanofF.

vient son nom actuel), il a été le véritable pacificateur des Tekkés de Merv ; sa qualité de musulman lui a facilité les négociations *. 11 jouit d'un prestige immense aux yeux de 1. C’est une femme, Goul-Djamal, la veuve «lu premier khan

tt

ses coreligionnaires, qui, eu lui obéissant, s’épargnent le scrupule d’obéir à des chrétiens. Et puis il a aussi à son actif une incroyable réputation de bravoure; c’est lui qui, colonel une première fois, fut cassé de son grade à la suite d’un duel malheureux (le duel est interdit dans l’armée russe) et, redevenu simple soldat, reconquit en quelques années ses épaulettes; sa dernière affaire fut Koutska, où, sous les yeux de son chef, le général Komaroff, il administra une si rude correction aux Afghans, qui jusqu’alors se croyaient invincibles Et, colonel pour la seconde fois, gouverneur du district de Merv, khan de tous les khans de la grande oasis, Alikhanoff a trente-cinq ans! En Russie, paraît-il, comme sous la première République française,

La valeur n’attend pas le nombre des années.

Ces visites nous menèrent à l’heure du dîner, sept heures. « Pas de femmes », avait dit le général : nous chan-

de Merv, Nour-Verdy, qui a conduit ces négociations et décidé ses compatriotes à se soumettre. Elle vit encore, retirée dans une maison de campagne.

A la mort de Kotchou-Khan, les Merviens reconnaissants choisirent pour premier khan le fameux Nour-Verdy, qui avait chassé les Sarikhs de Merv, et le marièrent avec la plus jolie et la plus intelligente jeune fille de la tribu des Vékils. Mais Kaotchou avait laissé un fils, Baba-Khan, qui se croyait des droits à la succession de son père, fut un chef du parti anglais, reçut O’Donovan : l’attitude de ce Baba ne fut peut-être pas étrangère à la conduite de Goul-Djamal vis-à-vis d’Alikhanolf; elle devait songer à l’avenir de son jeune fils, Yousoup-Khan, qui est devenu capitaine russe. Baba-Khan, beaucoup plus âgé, a fait sa soumission l’un des derniers et n’est que lieutenant. Mais cette soumission est sincère; il s’occupe sérieusement de la milice, qu’il commande et qu’il a brillamment conduite au feu à Koutska.

1. Celte croyance n’avait nullement été détruite par les succès des troupes britanniques. Celles-ci en effet ont toujours compté dans leurs rangs un certain nombre de tribus afghanes. Les victoires anglaises étaient attribuées uniquement au concours de ces tribus. Aussi le combat de Koutska a-t-il produit un effet moral considérable, qui s’est propagé dans l’Inde ellemême.

Demeure du général Annenkoff.

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Ions : <« Pas de femmes », tous les jours depuis quinze mois. » C’était pourtant vrai, et je ne pus m’empêcher de penser aux transports de guerre qui emmènent en Cochinchine et ailleurs tant de malheureuses, condamnées à l’avance à des maladies incurables, quand ce n'est pas à une mort prématurée. Ici l'on travaille si bien, avec tant d’ardeur, qu’on n’a pas le temps de penser à l’absence.

On travaille même en prenant ses repas, n’en déplaise aux règles de l’hygiène. Le général, qui a l’habitude de tenir table ouverte, aime à interroger ses officiers et ses ingénieurs, à stimuler leur zèle, à se renseigner sur les moindres détails. Aussitôt le café servi, Son Excellence salue et se retire dans son wagon, laissant ses bûtes deviser entre eux. On se couche généralement de bonne heure, pour commencer au lever du soleil la besogne du lendemain.

Mais quelle installation curieuse que ce train où nous recevons une si franche hospitalité! Il comprend cinq voilures :

Un wagon à deux étages pour logement du général, de l’un de ses aides de camp, de son secrétaire particulier et des ordonnances 1 ;

Un wagon-salle à manger, où vingt personnes tiennent à leur aise ;

Un wagon-cuisine;

Un wagon-chancellerie, où sont déposées les archives, des cartes et où travaille l’aide de camp de service;

Un wagon plate-forme, couvert d’une toiture légère et muni de stores, d’où l’on inspecte commodément la voie, et où les repas sont servis pendant les beaux jours.

C’est mignon, coquet, l’appartement du général, mais

1. Le général a quatre aides de camp, attachés à sa personne depuis le début des travaux : MM. le lieutenant-colonel Kœchly, Milioutine, Sabourofï et le sultan ou prince kirghize AraslanolL Le chef de la chancellerie est M. l’ingénieur Ivanitski.

pas plus grand que la main. Figurez-vous que vous habitez un sleeping-car de la Compagnie des wagons-lits. Mais c’est si commode ! Le soir, vous vous couchez en donnant l'ordre du départ pour minuit, deux heures, cinq heures du matin; le train paît sans que vous vous dérangiez avant votre heure habituelle, et vous arrivez à destination avec vos papiers, vos plans, votre bibliothèque.

En nous quittant, le général nous donna rendez-vous pour la matinée du surlendemain, afin de nous emmener au delà de Merv, dans la direction de l’Amou-Daria.

6 septembre.

On dort affreusement mal à notre auberge, qui a été baptisée depuis douze heures et porte le nom pompeux d’ « Hôtel slave » . Je me souviens d’avoir vu en Grèce , non pas certes à Athènes, mais dans les petites bourgades de l’intérieur, la même serviette de table essuyer pendant plusieurs jours les lèvres de différents convives; si vous vous étonniez qu’on vous donnât du linge malpropre, le 7t y. tôt (garçon) répondait tranquillement : « Kuoie, il n’a servi que deux fois. » Ici c’est la même chose, non seulement pour les serviettes, mais encore pour les draps de lit, ou plus exactement pour le drap unique dans lequel on s’enroule comme on peut. Toute la lingerie de notre hôtesse tient dans une malle, avec ses vieux jupons. Ne vous récriez pas : tout ce que vous voyez à Merv date de trois ou quatre mois; cette ville de 3000 âmes vient de sortir de terre; elle s’agrandit, se complète, s’outille tous les jours. L’automne prochain, vous y trouverez à coup sûr « bon souper, bon gîte et le reste j> ; dans vingt ans, elle sera l’une des grandes métropoles de l’Asie. Après la construction iln Transcaspien, sa situation géographique en fera l’entrepôt du commerce de 1 Asie centrale, Perse, Boukhara,

Établissements militai

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Kokau. Badakehan, Afghanistan; de Merv, les routes commerciales rayonnent dans toutes les directions ; sa situation stratégique lui donnera, au point de vue moscovite, une importance plus considérable encore.

L’oasis de Merv était célèbre au siècle dernier par son étendue — 600 000 hectares — et par sa fertilité : le trèfle y donne sept récoltes annuelles, le blé cent grains pour un. Un vieux proverbe oriental dit que « les Merviens, pour un boisseau semé, récoltent cent boisseaux ». Cette situation s’est modifiée à la suite des guerres interminables que les belliqueux Tekkés soutenaient avec tous leurs voisins.; les vieux barrages ont été détruits; d’autre part, les indigènes paraissent avoir oublié les leçons de leurs ancêtres ; leur art'se borne à construire quelques digues, quelques écluses, quelques canaux; mais aucun changement géologique du sol, comme il s'en est produit sur d’autres points de la Turkménie, ne semble empêcher les Russes de rendre à cette contrée sa prospérité d’autrefois. Us atteindront ce but par le rétablissement d’anciens barrages qui retenaient les eaux du Mourgab pour les déverser dans une multitude de canaux d’irrigation. Après l’achèvement de ces travaux, déjà entrepris à l’heure actuelle et prochainement terminés, Merv redeviendra le grenier de l’Asie antérieure, et pourra, le cas échéant, approvisionner les armées appelées à combattre dans la vallée de l’Indus.

Les géographes orientaux, antérieurs au xic siècle, fournissent sur les anciennes irrigations de Merv de curieux détails, dont nous devons la traduction à M. Charles Schefer.

« Merv Chahidjàn est située dans une plaine unie dont le sol, imprégné de sel, doit sa fertilité aux canaux dérivés du Mourghâb ou Merwâb. Les terrains (pii ne sont point arrosés rfe produisent que le choutour ghaz, plante épineuse sur laquelle on recueille la substance sucrée appelée par les Persans terenguebin (manne du Hedysarum Alhadji)...

VOYAGE A MEItV

« Le Mourghàb arrose le district de Merv er Rond, et il débouche près du village de Koukin, sur le territoire de Merv Chahidjân. A la distance d'un ferseng de celte dernière ville, il traverse une vallée où il coule dans un lit étroit dont les parois étaient consolidées, des deux côtés, au moyen de madriers. Au sortir de cette vallée, la rivière se dirige vers Merv. Quatre cents ouvriers appelés ghawwas (plongeurs) étaient chargés de l’entretien de ces endiguements et devaient avoir toujours prêt l’approvisionnement de poutres nécessaires aux réparations. Ils étaient de garde jour et nuit, et lorsqu’il leur fallait travailler dans l’eau par un froid rigoureux, ils s’enduisaient le corps de cire. Le cours du Mourghàb, sur le territoire de Merv Chahidjân, était placé sous la surveillance d’un émir dont les pouvoirs étaient plus étendus que ceux de l'émir El-Himayèh l. Il avait sous ses ordres dix mille hommes recevant une solde régulière, et des surveillants chargés de faire réparer les digues.

« La répartition des eaux se faisait à un ferseng de la ville : il y avait là un grand bassin de forme circulaire, où elle était mesurée au moyen d’une planche sur laquelle étaient marqués soixante degrés ou chaïrèh. Quand l’eau atteignait celte hauteur, on était assuré d’une année d’abondance; ce fait était le signal de réjouissances publiques et les habitants recevaient alors une mesure d’eau complète. Si, au contraire, elle n’atteignait que la hauteur de six degrés, il fallait s’attendre à une extrême disette.

« Le niveau était constaté par le maître général des eaux ; celui-ci faisait part de ses observations à l’administration des postes (Biwan el berid), et celle-ci expédiait sur-lechamp des courriers aux inspecteurs des canaux, qui procé-

1. L’émir El-Himayèh était, ainsi que l’indique son nom, l’officier chargé de défendre et de protéger les habitants de la campagne contre les incursions des tribus turques. (Note de M. Schefer.)

Une rue de Merv.

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daient alors à la répartition, en se basant sur les indications données par le maître général.

« Quatre grands canaux, dérivés du Mourghâb, traversaient la ville de Merv, et des canaux plus petits approvisionnaient les citernes et les réservoirs. Ces quatre grands canaux portaient les noms de Nehr Zerq, Nelir Madjan, Nehr Hormouzferrèh et Nehr Essa’ady Khorassany. »

De nos jours encore, l’eau — si l’on peut employer celte expression concrète — est le pivot de la politique dans l’Asie centrale : les tribus essaimées le long des petits ruisseaux de l’Akhal et de l’Atek sont indépendantes les unes des autres; les tribus échelonnées le long d’un grand cours d’eau reconnaissent un pouvoir central. L’unité politique des Merviens est due à ce qu’une seule rivière, le Mourgab, dessert les habitants de la grande oasis. D’après le général Pétrousévitch, qui en a publié la description dans la Revue géographique de Tillis, avant la campagne de 1880, cette oasis renfermait deux branches de Tekkés, chacune d’elles comprenant deux tribus et possédant un canal de dérivation, sur les deux rives du Mourgab :

1° Les Tokhtamich habitaient la rive droite du fleuve et formaient les tribus des Bek et des Vékils.

2° Les Otamich habitaient la rive gauche et formaient les tribus des Bakhchi et des Sitchmaz.

Chaque tribu était administrée par un khan. A Merv résidait le pouvoir central, plus nominal qu’effectif, placé entre les mains de Nour-Verdy. Ce pouvoir consistait, à vrai dire, dans une influence prépondérante due à la personne de l’illustre guerrier plutôt qu’aux institutions. Celles-ci paraissent avoir été passablement républicaines : le peuple, réuni en assemblée, discutait les affaires; les khans exécutaient ses décisions; quand on n’était pas content d’eux, on les renvoyait.

J’ajoute que, dans ce pays do mahométisme, les femmes

sont indépendantes; elles ont le droit de posséder, au même litre que les hommes, la terre et l’eau.

Au sud de Merv se trouvent les oasis de Iolatane et du Pendeh, habitées par les Turcomans Sarikhs et Salors. Ces oasis forment la partie aujourd’hui habitable de la Turkménie méridionale, pays limité à l’est par les rivières Mourgab et Koutsk, au sud par les monts Borchout, à l'ouest par le Hériroud, au nord par l’oasis de Merv.

De nombreuses ruines, des tombeaux, des vestiges plus ou moins anciens de routes et de canaux témoignent que celte contrée a été ferlile et populeuse. De nos jours, les steppes argileuses et les sables alternent avec les pâturages et les champs cultivés, et cet état de choses remonte à une antiquité assez reculée.

Malgré sa richesse, Merv Ghahidjân était déjà, à l’époque du voyage de Nassiri Khosrau (1035-1032), située dans une oasis entourée de déserts.

Hamd Allah Mustôü, populaire en Europe sous le nom de Géographe persan , et auteur du Nouzhet el-Qouloub (Charme des coeurs), nous apprend que le pays de Merv, tout en étant d’une fertilité merveilleuse, est malsain, et que la ville est entourée de sables mouvants. Il cite parmi ses productions le raisin, des fruits délicats; les pastèques confites étaient l’objet d’un commerce important; l’élève du ver à soie florissait et les étoffes de Merv étaient recherchées dans toutes les contrées de I islamisme ; à la veille de l’invasion mongole, les revenus de la ville et du district de Merv s'élevaient à la somme de 1 132 184 dirhems.

Les faillies hauteurs de l’Elbirin-Kyr partagent la Turkménie méridionale en deux parties : au nord l’oasis de Iolatane, au sud l’oasis du Pendeh.

La partie nord, peu fertile, a le climat du désert de Kara- Koum; la partie sud est très riche, mais d’un séjour malsain et peu agréable; j'ai déjà mentionné les plaies — analogues à celles de Biskra — que donne l ‘absorption de l’eau

Oasis de Merv et de la Turkménie méridionale.

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du Mourgab ; j’ajoute ici que des vents froids balayent ordinairement le versant septentrional des monts Borchout et soufflent souvent en tempête.

De nombreuses caravanes parcourent la Turkménie méridionale. Leur route se tient dans les sables, en vue d’éviter les inondations printanières du Mourgab. Elles font un commerce de sel assez important ; entre Ak-Robat et Kapir- Koui existent deux lacs salés qui fournissent du sel cristallisé à toute la région.

Pendant que nous prenons le l lié du matin, le colonel Liniévitch, puis le général A nnenkoff viennent nous rendre visite. Il fait encore Lien chaud; le colonel a cru devoir endosser son uniforme de drap vert, mais le général porte la tenue de coutil blanc, avec pantalon bleu à bandes rouges. A la bonne heure! voilà qui s’appelle être pratique. Les troupes russes, dans les régions chaudes et tempérées de l'Empire, ont la tenue d’hiver et la tenue d’été, l’uniforme vert et l’uniforme blanc, la casquette verte et la casquette blanche. Elles n’échaudent pas, elles ne grelottent que dans les grandes circonstances. Mais alors on enveloppe la tête et le cou des soldats dans un bachlik de laine qui ne laisse pas passer le moindre courant d’air. Les bottes seules, qui soutiennent la jambe sans gêner la marche, font le service de l’année entière; on ne les quitte jamais.

Nous reconduisons le général. Une caravane de chameaux lourdement chargés vient à passer, conduite par le bourriquot obligatoire; sur le bourriquot se prélasse un gamin coiffé d’un invraisemblable bonnet de peau de mouton et qui tapote à coups de bâton sur le derrière de sa monture. 11 paraît que le chameau porte à l’àne une affection particulière; il le suit sans résistance, au bout d’une corde passée dans sa bouche en guise de mors, hâtant son allure au gré de son chétif conducteur. Deux horribles Turkmènes, vêtus de la longue robe en guenilles ( tchapane ) et coiffés de

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l’énorme bonnet qui les protège contre toute insolation, suivent le cortège en trottinant. Le général est heureux; ces gens-là viennent de Boukhara. Depuis dix à douze mois, les exportations de ce pays à Merv, en coton, lainages, soieries, bois précieux, se sont élevées, nous dit-il, à cinq millions de ponds, c’est-à-dire 80 000 tonnes. C’est à coup sur un joli commencement, et le bazar de Merv a déjà pris une certaine importance. Deux fois par semaine, une grande foule s’assemble dans un terrain vague attenant à la ville, une vraie [daine située sur la rive droite du Mourgab; il y vient des environs jusqu’à 10 000 personnes, et je vous assure que ce marché en plein vent .a de la couleur locale. Vous y voyez des bazars où s’achètent des robes (kbalal), des bonnets (kalpaks), des souliers à l'usage des hommes; des ornements pour les femmes : colliers grossiers, pierres communes (cornaline), etc. On y vend aussi du tabac, de l’eau-de-vie, de l’opium; des tapis, des fruits : melons, abricots, pêches; des soies et des cocons; des peaux de tigre et de panthère (de 5 à 25 roubles), des chevaux dont le prix varie de 10 à 1000 roubles. Le cheval On général Annenkoff — - un des plus beaux qui se puissent voir — a coûté 500 roubles (1250 francs), plus un kbalal d’une cinquantaine de francs, de fabrication russe. Point à noter, les indigènes n’achètent rien entre deux bazars consécutifs.

Mais que ces Tekkés sont donc affreux sous leur accoutrement, grand Dieu! Nous en croisons un très grand nombre qui se promènent à pied ou à cheval, les beaux types n’abondent pas. Que sont devenus les superbes guerriers, dont parlent les explorateurs du désert turcoman, « à l’œil qui darde la lumière comme un trait, à l’attitude fière et martiale 1 » ? Je vois bien qu’ils ont le front large, les yeux petits et légèrement obliques, le nez un peu écrasé, les lèvres

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